I. Les Quatre Vents de l'Esprit, I
a. 8 août i8-j2. En arrivant à Jersey dans Toute la Lyre, V, 39 : il faut lire toute la pièce dont la sioiplicité et rémotion douce sont exquises.
INTRODUCTION. xxix
suffi pour transformer à son égard l'opinion publique. Accueilli à son arrivée à Paris comme un triomphateur par l'ensemble de la population, il n'était plus à cette heure que le représentant d'une minorité suspecte, et pour l'instant désavouée par la nation. Une grande mélancolie l'étreignait. Mais ne demeurait-il pas le prisonnier de sa fière attitude de jadis? 11 mit son honneur à ne point la démentir :
Quand le flot, mon témoin, Tremble, je cric au vent : Marchons I quand le vent tourne
Je dis au flot : Plus loin !
Et j'avance et toujours plus d'ouragan m'emporte.
V. Hugo n'était point de ceux qui reculent : mais il n'y a plus ici, comme en 1859, exaspéiatlon de colère et de rancune. Le temps a fait son œuvre : il entre maintenant de la résignation dans son désenchantement : le vieillard accepte avec douleur encore, mais avec une douleur calme, les haines qu'il a soulevées :
...Je connais si bien l'autre côté des clioscs
Que toujours je regarde en mes apothéoses
La hauteur du rocher d'où je devrai tomber.
Le sort change — je l'ai subi sans me courber —
Une femme en squelette, un palais en masure.
Et c'est pourquoi, passant fraternel, je mesure.
Souriant et pensif, sans retirer ma main,
A l'amnur d'aujourd'hui la haine de demain.
Aux éblouissemcnls de l'aube je calcule
La morne hostilité qu'aura le crépuscule.
Qui ne fut point haï n'a vécu qu'à demi.
Et, tâchant d'être bon, je laisse, ô mon ami,
Passer l'un apn" s l'autre, en cette ombre où nous sommes,
Tous les faux lendemains de la terre et des hommes,
Sûr de ce lendemain immense du ciel bleu
Qu'on appelle la mort et que j'appelle Dieu ! *
Hauteville-IIouse garda Victor Hugo une année entière, du commencement d'août iS-^a au 3o juillet 187,^. Il laissa passer les événements, il y apprit que la présidence de la République était donnée à Mac-Mahon, il y reçut et déclina
I. Guernesey, 2 8epteiui)re 1872. Toute la Lyre, III, ai, A Paul Meurice.
XXX INTRODUCTION
l'offre des électeurs de Lyon et d'Alger qui l'invllaient à se présenter à leurs suffrages :
Et, lointain, Mais présent, je regarde et juge le destin... ... Vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie De rêver immobile en quelque sombre lieu ; Là, saignant, je médite et, lors même qu'un dieu M 'oflVirait, pour rentrer dans les villes, la gloire, La jeunesse, l'amour, la force, la victoire. Je trouve bon d'avoir un trou dans les forêts. Car je ne sais pas trop si je consentirais '.
Manifestement, V. Hugo se désintéresse d'une lutte, inégale et sans espoir, contre un gouvernement qui, malgré la résistance de l'opinion, incline chaque jour davantage du côté de la réaction. C'est au travail retrouvé dans la solitude qu'il va demander l'emploi de son activité et sa consolation.
A cetle halle des ambitions politiques de l'homme, nous devons le réveil du poète et les dernières manifestations de son génie. A soixante et onze ans, il a encore presque toute la souplesse et toute la plénitude de ses facultés intellectuelles : dans le cours de cette année passée à Guernesey, il dépouille et annote des livres d'histoire, il compose le roman de Quatre-Vingt-Treize^. Il travaille au Théâtre en Liberté^. Il écrit neuf poèmes* pour la Légende des Siècles, dont les Trois Cents, qui témoignent de la puissance persistante de son imagination et de son sens artistique. Fructueuse et noble retraite : le poète et l'homme y reconquéraient leur sérénité. Mais ses petits-enfants, son fils François- Victor gravement atteint rappelaient V. Hugo à Paris: Hauteville-House
1. llauteville-House, 24 septembre 1872, L'exilé satisfait, sert d'introduction à VArt d'être Grand-Père.
2. Cf., dans la Revue universitaire du i5 février u)i4, la liste des trentehuit volumes lus et annotés par V. Hugo : Paul Bcrret, Comment V. Hugo prépara son roman historique de Quatre- Vinçjt-Treize, pp. i36-i45.
3. Les Gueux, la septembre 1872. Théâtre en Liberté, éd. OUendorff, 191 1, p. 211-216. Sur la lisière d'un bois, lOjuin 1878. Ibid., p. 175-181.
4. Écrit en Exil, Le Roi de Perse, Victorieux ou mort (S" Légende). Les Fourches caudines (3» Légende). Aux Rois, Les Trois Cents, Les Bannis, En Grèce (3» Légende). Le Travail des Captifs. D'autres poèmes, comme Jean Chouan, remontent également à cette date.
INTRODUCTION. xxxi
ne reverra plus que l'ombre du poète : en 1878, après l'attaque d'apoplexie qui amoindrit les forces de son esprit et de son corps, il débarquera à Saint-Hélier, pesant et alourdi, pour demander à la salubrité de l'air marin et au silence de la retraite une guérison qui ne vint qu'imparfaitement. Le départ deGuernesev, en juillet 1878, fut le véritable adieu de V. Hugo à ce rocher d'exil, d'où pendant vingt ans avait rayonné la puissante lumière de son génie.
L'influence de l'année passée à Guernesey fut salutaire à V. Hugo : il en revint toujours dressé dans l'orgueil de sa popularité, mais du moins assagi dans la violence de ses attitudes politiques •. H continua à éviter les occasions de manifestations compromettantes ; il intervint dignement pour demander la grâce de Rochefort^ ; sans abdiquer son rêve des États-Unis d'Europe, il refusa de présider le Congrès de la Paix à Genève, et eut le courage de souhaiter une guerre d'alliance européenne pour le salut de la France : Servanda Galiia^ ; protecteur des humbles, il plaida pour le soldat Blanc condamné à mort^. Dégagé de la petitesse des ambitions et des compromissions, il s'évertue à réaliser l'alliance de ses devoirs de citoyen, de patriote et d'homme « Le penseur, dit-il lui-même sur la tombe d'Edgar Quinet, doit dilater sa paternité de la famille à la patrie, et de la patrie à l'humanité'. » Toutes ses aflections familiales, V. Hugo
1. On lit dans le Journal des Concourt, à la date du 27 décembre 1875 : « V. Hugo se laisse tomlier sur le divan, parle du rôle de conciliation qu'il veut jouer dorénavant dans les assemblées, dit qu'il n'est pas un modéré, parce que l'idéal d'un modéré n'est pas le sien, mais qu'il est un apaisé, un homme sans ambition et éprouvé par la vie. »
2. Cf. la lettre au duc de Broglie, président du Conseil, 8 août 1873, Depuis l'Exil, H, XIV, et les notes des Carnets des 11 et 12 nont. Choses vues, op. cit., p. 211.
3. La question de la paix remplacée par la question de la guerre, à MM. les membres du Congrès de la paix à Genève, 4 septembre 1874. Depuis l'Exil, II-XIX.
4. Pour un soldat, 2G février 1875. Paris, Michel Lcvy, in-8, i4 p. et Depuis l'Exil, II-XXII.
j. Obsèques d'Edgar Quinet, 29 mars 1875, Depuis l'Exil, II-XXIII.
XXXII INTRODUCTION
lésa reportées sur ses petits-enfants après la mort de son fils François-Victor Hugo; et il écrit l'Art d'être Grand-Père, où l'on ne peut nier que la grâce de l'enfance et la bonhomie de l'aïeul ne soient souvent touchantes ; patriote et partisan déclaré depuis 1871 d'une revanche qu'il espère et qu'il escompte, il ne perd aucune occasion de magnifier la France; humanitaire, il l'est à l'excès, il étend, sans distinction, sa pitié sur tous les condamnés.
Élu sénateur en 1876*, il demande, contrairement à l'avis de Gambetta, l'amnistie pleine et entière pour tous les coupables de la Commune, et pour ceux-là même qui sont détenus pour des crimes de droit commun ; mais comme le temps est passé, où cet appel à une pitié dangereuse peut lui rendi-e son autorité de chef de parti, cette outrance semble plutôt à la foule la méprise d'un apôtre que la manœuvre d'un ambitieux^. Aussi, malgré quelques faiblesses secrètes de sa vie privée, malgré l'hostilité déchaînée d'un clergé auquel il rend invective pour invective, l'image du poète vieillissant s'idéalise-t-elle aux yeux de l'opinion publique : les ombres reculent et s'atténuent peu à peu dans le rayonnement de la gloire montante. Toutes les grandeurs du passé de V. Hugo évoluent, par le jeu normal des jugements humains, vers une synthèse, dont, bon gré, mal gré, il faut que s'éliminent les éléments mesquins.
En 1877, l'année où est publié le second recueil des épopées auquel il n'a cessé de travailler depuis son dernier retour de Guernesey, Victor Hugo commence à se dresser sur l'horizon de son siècle avec cette physionomie devenue légendaire, où il entre à la fois de l'énergie et de la majesté, du génie et de la bonté, et qui résume, aux yeux de la foule, tout ce que, sans souci des nuances et des contradictions, elle admire et veut admirer chez son plus grand poète.
1. Victor Hugo fut élu sénateur le 3o janvier 1876. Il ne passa qu'au second totir du scrutin et l'avant-dernier do la liste.
2. Gambetta disait lui-même dans son discours prononcé le ay octobre 1876 à Belleville : a Ceux qui veulent l'amnistie totale sont mus par une ■^éncrosilc de sentiments; mais qu'ils me permettent de leur dire qu'ils sont dupes de leur cœur et qu'ils trahissent, bien à leur insu, la cause qu'ils veulent servir. »
INTRODUCTION
La SiîCONDE LÉGENDE DES SIÈCLES.
Caractère i'articllier du recueil de 1877.
La preniièrc Légende des Siècles avait été composée d'une seule haleine : « Mon père est dans le coup de Icu des Petites Epopées, écrivait François-Victor le i4 janvier i85g. Les distractions politiques que le public européen va se donner ce printemps lui ont démontré la nécessité de finir au plus vite son poème. » Le « coup de feu » durait depuis 1867 : ce fut pendant deux ans un travail quotidien, tendu, activé et intensifié par la joie même de la production. Rien ne l'interrompit, rien ne le troubla ; nulle distraction ; peu de participation à la vie politique ; aucune autre préoccupation littéraire ; à cette date Hugo n'entreprend ni roman, ni drame; tous ses efforts sont concentrés; de là l'impression d'unité vigoureuse que donne le recueil de i85g.
11 n'en est point de même pour la seconde Légende : après l'amnistie de 1869, V. Hugo rentre dans la lutte des partis ; une part de ses idées s'expriment dans ses discours ; son inspiration poétique se dissémine ; toutes ses pensées essaiment dans des œuvres diverses : les Misérables, les Travailleurs de la Mer, V Homme qui Rit, les Chansons des Hues et des Dois, le Théâtre en Liberté, l'Art d'être Grand-Père, Quaire-Vingt-Treize et la Légende des Siècles mettent parallèlement en œuvre un fonds commun de considérations sociales, sociologiques et socialistes. ïouts ces recueils se pénètrent, se complètent et s'éclairent les uns les autres. Question Sociale reprend le problème posé à propos de Fantine. Petit Paul n'est point sans j)arenté avec Cosette : il a le même sort et il est ému des mêmes sentiments ; son aïeul a lu l'Art d'être Grand-Père et il a des délicatesses de tendresse V. IluGO. — Lôgcndc des Siècles. III. c
XXXIV INTRODUCTION
qui rappellent celles tle Jean Yaljean. Gwvmplaine à la Chambre des Lords, Aïrolo dans Mangeront-ils?, Y. Hugo lui-même dans Clarté d'âmes, dans le Temple, dans la Comète el la Vérité, évoquent avec un même lyrisme, avec les mêmes sautes d'imagination, avec les mêmes excès d'images, avec la même prodigalité de ténèbres, de nuits, de lumière, d'azurs cl d'aurores, la victoire de l'amour, du bien et du progrès sur le Mal. Le Groupe des Idylles est une reprise des thèmes coutumiers des Chansons des Rues et des Bois ; Jean Chouan est un épisode détaché de Qualre-Vingt-Treize.
Cette dispersion de la pensée de V. Hugo, ce flux et ce reflux continuels de son inspiration d'une œuvre à l'autre, n'ont point d'ailleurs changé les éléments constitutifs de son génie dont la première Légende des Siècles avait déjà montré tous les aspects.
En réalité les éléments de la seconde Légende des Siècles ne sont pas din"érenls de ceux de la première : mêmes tableaux des civilisations passées, mêmes doléances de l'exilé ou du chef de parti méconnu, incluses dans un cadre historique, mêmes revendications en faveur de la justice, du droit et de la liberté, mêmes croyances métaphysiques.
La difTérence est dans le ton. La seconde Légende est presque partout montée d'une octave. La sonorité de l'épopée, la majesté de la philosophie, l'ampleur de la satire, tout y prend des proportions nouvelles. Instinctive ou voulue, la surenchère est partout manifeste : le poète tend à se dépasser lui-même pour atteindre dans la vision et dans l'expression les limites extrêmes de la grandeur.
11 suffît de comparer, parmi les poèmes qui empruntent leur cadre à l'Iiisloire, ceux qui furent achevés en iSâg, Homo Duplex (iSô'i), Le Romancero du Cid (i856), Montjaucon, Gaiffer-Jorge (i858), Le Cid Exilé, Masferrer (1869), à ceux qui furent composés ou mis au point pour la seconde Légende, Les Sept Merveilles et V Épopée du ]'er, poème primitivement unique (18G:'.), Les Trois Cents (1873), La Paternité (187/j), LesTemps Panitpws et Le Titan, V Aigle du Cas-
IMUODICTION. XXXV
que (i8~5). Bien entendu, nons ne parlons pas ici des poèmes qui sont la traduclion d'un texte: Suprématie, Mésa, Les Bannis, Cassandrc, où il ne semble pas que l'agrandissement dépasse la mesure à' Aynicrillot ou du Mariage de Roland. Mais Les Sept Merveilles et V Epopée du ]'er nous montrent dès 1862 combien ont progressé la puissance et la surabondance verbales. Le développement ne compte pas moins de onze cents vers inspirés par une seule et même idée, la vanité des œuvres bumaines, et V. Hugo n'a presque rien emprunté à l'histoire', alors que pour le même thème il avait jadis utilisé largement dans Zim-Zizimi (iSSg) et Feydeau et Moreri. Les Trois Cents (1873) doivent beaucoup à Hérodote : l'imaginafion du conteur grec s'était elle-même complu dans le détail du colossal ; amoureux du merveilleux et de la légende, familier dans l'énorme, Hérodote semblait offrir une matière qui devait satisfaire amplement l'imagination de V. Hugo; celui-ci ne s'est pas contenté des éléments, si nombreux et si pittoresques pourtant, que lui fournissaient les Histoires, et il a voulu y associer des souvenirs de la Bible et des visions dérivées de la science archéologique contemporaine. L'Aigle du Casque, dont l'idée premièi-e remonte au temps où V. Hugo lisait le Journal du Dimanche, offre dans les parties les plus récentes de son développement des élargissements subits de la pensée qui étonnent par leur apparence déclamatoire. A propos d'un fait particulier, il entre, à cette date, dans les habitudes du poète d'apercevoir tout à coup, et au moment le plus imprévu, la loi générale à laquelle ce fait se rattache ; et de cette loi générale l'expression nous semble au premier
I. Nous n'avons pas cru devoir revenir dans celte introdiiclion sur la ([ueslion des Icclures de V. IIuj^o et des sources de son érudiliou. Nous en avons parlé Ion t;uement dans l'introduction de la Légende des Siècles de iSSg. La méthode de travail du poète n'a point changé : un grand nombre de poèmes du recueil de 1877 ont d'ailleurs été composés à Guerncsey avant la Kn do l'exil ou pendant le séjour de 1873-78. l'our les poèmes composés à Paris sans brouillons ou notes apportés de Guerncsey, il faut tenir compte des conversations orales : les sources mytiiologiques dérivent des conversations avec Paul de Saint- Victor, son commensal assidu (cf. p. 53) : tel vers des Trois Cents n'est que la reproduction d'une phrase prononcée à table par Flammarion (cf. [). i8o). On constatera d'après les notices, où les sources particulières de chaque pièce sont indiquées, qu'à mesure que le poète avance on âge, il prend plus de liberté avec les éléments historiques qu'il utilise.
XXXVI INTRODUCTION
abord n'êirc qu'un Iruismc déconceiiant. llugo vient-il de rappeler que :
Bruce liait Baliol comme Gesar Pompée
il ajoute : •
Pourquoi I Nous l'ignorons. Passez, soufilos du ciel. Dieu seul connaît la nuit.
Et parce qu'Angus a provoqué Tiphaine, le poète constate :
Peu do temps Suffit pour rapprocher deux hautains combattants Et pour dire à la mort qu'elle se tienne prête. L'éclair n'entendrait pas Dieu lui criant : Arrête ! Arriver, c'est la loi du sort.
Qu'on ne s'y méprenne pas, ce n'est pas là constatation prudliommesque. C'est le procédé d'agrandissement appliqué là où nous ne 1 attendons point, hors de propos presque, et dont l'inopportunité inquiète le goût. Mais, par cela même, ce procédé devient plus saisissable. Si, dans quelques détails, le poète en use parfois avec insvilfisance d'adresse et d'esprit critique, il faut avouer qu'il lui doit le plus souvent, dans l'inspiration des ensembles, un magnifique renouvellement de lui-même.
Qu'est-ce que le Titan, cette victime de la Matière et des Dieux, sinon le Satyre? Même peinture de lOlympe ; mais, dans le Satyre, cette peinture était presque sereine et quelquefois souriante :
Los déesses riaient toutes comme des femmes.
Il Y avait du Corrège dans le Satyre : il y a du Gova dans le Titan, où l'on voit :
La Guerre secouant des éclairs convulsifs,
La splendide Vénus, nue, effrayante, obscure ' ,