La vague et la mêlée
60. Vers d'allure biblique : le grain de sénevé fait songer à la parole connue de l'évangile. Au reste, il n'est pas dans la Bible d'autre grain sous la meule, que le grain de coriandre : Nombres, XI, 8.
67. La varjue adriatique ; les tempêtes de l'Adriatique sont proverbiales dans l'antiquité classique : cf. Horace, que V. Hugo connaissait si bien. Odes, passim, et notamment XIV, t^ : pactisque rauci fluctibus Adriœ ; et Senèque dans Thyeste, v. 862 : Ventosi tumor AdriîB.
El le vent syrien : sans doute le samyel. La curiosité de V. Hugo à l'égard de la navigation aérienne (cf. notice de Plein Ciel) l'avait amené à étudier les systèmes les plus divers et notamment la Notice de Prosper Meller sur Les courants atmosphériques, Paris, Pion, i853. Il avait pris des notes sur le vent rouge du désert, sur Vharmatan (Guinée), sur le Samyel (golfe Pcrsique). Mcllcr donnait des détails terrifiants sur le Samyel : « Les membres des hommes et des animaux
Je suis celui qui prouve à tous qu'ils ne sont rien ;
Je suis toute l'aurore et je suis toute l'ombre ;
Je suis celui qui sème au hasard et sans nombre, 70
Et qui, lorsqu'il lui plaît, donne des millions
D'astres aux firmaments et de poux aux lions.
qu'il suffoque se détachent, dit-on, au moment qu'on les touche, ce qui fait croire que ce vent pestilentiel produit une gangrène subite dans ceux auxquels il donne la mort ». Cf. La Philosophie de V. Hugo (1854-1859). Paris, Paulin, 1910, p. iiA.
•TO. Et de poux aux lions. Cf. dans le tome premier de la Légende des Siècles de 1809 le vers 447 du Petit Foi de Galice où le pou et le lion sont déjà rap[)rochés :
Combien de poux faut-Il pour manger un lion !' et voir aussi la note du dernier vers du Jour des Rois.
Date du ms : 18 S^''' 1876.
La dernière feuille du ms. porte dans le bas cette indication :
Et les vaincus alors rugirent dans les -Et les lions alors parlèrent dans les
LE GÏD EXILE
NOTICE
Le manuscrit du Cid Exilé est daté du 1 1 février 1809. Il n'y a pas Heu, pour l'ensemble du poème, de suspecter cette date, qui est évidemment celle de la première rédaction.
Rien ne s'oppose à ce qu'on considère toute l'armature de la pièce comme arrêtée à cette date du 11 février 1859. Le poème est composé de deux parties : la constatation de l'oubli où est tenu le Gid, et le discours du roi qui veut le rappeler d'exil. La plupart des développements appartiennent également au premier jet de l'inspiration. Ils ont tous pour point de départ l'attitude ordinaire de V. Hugo exilé, et, depuis iSSa, dressé de toute la hauteur de sa colère contre Napoléon IIL Le Cid Exilé, c'est Victor Hugo luimême autant et plus encore que dans le Romancero du Cid.
Sans doute le manuscrit présente certaines particularités qu'on ne peut négliger. L'on constate que certaines feuilles, découpées dans une rédaction antérieure, ont été collées dans le cahier qui compose le Cid Exilé, qu'il y a des vers qui se répètent en tète de certaines pages, et qui laissent clairement voir l'existence des développements intercalés. La dernière page du manuscrit fait, à n'en pas douter partie, avec sa date, de la première rédaction : on y remarque que don Santos s'y appelait don Jayme, et c'est ce même nom de don Jayme, raturé par la suite, qu'on lit sur les pages collées du manuscrit.
Mais les deux écritures sont peu différentes. Additions, pages collées ne semblent que des incidents de détail survenus au cours de l'établissement du manuscrit définitif. Les modifications ont pu se succéder dans la même semaine, peut-être dans un espace de temps
plus court, et V. Hugo n'a pas cru qu'il fût utile de changer la date finale du 1 1 février.
Sans doute, la fameuse lettre de V. Hugo repoussant l'amnistie est du 1 1 août iSSg ; et il est tentant de penser que le refus du Gid n'est qu'un pendant au refus de V. Hugo.
Mais, si l'on cède à cette suggestion, il faut aussi reculer la date de Masferrer, où le geste de dédain à l'égard des avances royales est plus nettement accusé.
De plus, même au début de 1869, l'amnistie n'était pas chose imprévue, et V. Hugo peut avoir prisses positions par avance.
Nous ne mettrons donc pas en doute la date finale du manuscrit*.
De toutes façons, le poème du Cid Exilé présente trois sources d'inspiration qui se pénètrent et pourtant apparaissent à l'analyse bien distinctes : la personnalité de l'exilé de Guernesey, les conquêtes du Gid, le paysage espagnol.
La partie historique est de beaucoup la plus pauvre : elle ne doit à peu près rien au Poème du Cil ou à la Chronique rimée ^ ; une liste
1. Nous revenons ici sur une opinion exprimée par nous en 1910 dans notre travail sur les sources de la Légende des Siècles : pour soutenir l'hypothèse d'une altération de date, nous nous appuyions entre autres sur ce fait qu'on rencontre classés, dans le ms. 4o sous la rubrique du Cid Exilé (n» 287), ces deux vers d'un réalisme amusant, mais d'un goût douteux :
Le Cid était assis mangeant dans une écuelle Une langue de bœuf piquée avec du lard.
« Il semble bien, disions-nous, que ces vers aient leur écho dans ce passage réaliste et familier du Cid Exilé:
Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table
Etait dans l'écurie avec Babieça
(Vers 2 56 et sq.)
Et nous ajoutions : « V. Hugo, ce qui est très vraisemblable et ce qui lui arrive fréquemment, se serait heureusement corrigé ; on ne peut guère supposer qu'il se soit parodié après coup.
a Or le brouillon 287 est écrit sur une enveloppe timbrée du 18 mars iSBg ; il est donc postérieur de cinq semaines au moins à la date indiquée sur la dernière page du manuscrit. Encore faut-il supposer que le poète se soit servi de cette enveloppe le jour même où il reçut la lettre. »
Mais le raisonnement n'est pas décisif. Que de fois V. Hugo a repris des thèmes abordés antérieurement par lui : ces deux vers peuvent être une simple fantaisie de l'auteur de Maglia. Quant à l'argument que nous tirions de la « maîtresse » du roi, il est singulièrement ébranlé par les renseignements que veut bien nous communiquer M. Louis Sonolet, historien très informé du Second Empire ; cf. la note du vers 120.
2. Il n'est pas impossible que V. Hugo ait gardé quelque souvenir de l'article de Jubinal paru dans la France littéraire en iS/ji. Cf. Notice da
fantaisiste de noms géographiques est présentée par V. Hugo comme le catalogue des victoires du Cid ; les noms des favoris qui ont remplacé à la cour l'exilé sont eux aussi de pure imagination. Qu'importe en effet? C'est lui-même que V. Ilugo prétend peindre au lecteur: et voilà pourquoi il introduit dans le Cid Exilé, avec une habileté et une précision vraiment ingénieuses, tant d'allusions transparentes qui décèlent sa personnalité politique d'exilé. Son Cid est une victime du Deux-Décembre :
Le public est prié de ne point se méprendre.
En revanche, quel exact et pittoresque décor de l'Espagne ! Elle surgit de la mémoire du voyageur de i843 avec une vigueur de trait, une netteté de relief et une intensité de couleur bien supérieures à celles qu'on rencontre dans le compte rendu du voyage écrit au jour le jour et devant la réalité. Le temps a fait ici son œuvre comme dans le Petil Roi de Galice et comme aussi dans Masferrer : les mêmes détails complaisamment notés par le touriste ont disparu, seuls les caractères distinctifs surgissent: l'apparition majestueuse des Pyrénées à l'horizon, les collines de grès, les puits, le sol âpre et roux, les paysans vêtus de cuir et de laine, les filles aux jambes nues qui lavent leur linge dans les cressonnières, les troupeaux de moutons, les outres de vin, les peluqueros en plein vent, la musique des chansons rustiques et des guitares.
La cohésion des trois éléments d'inspiration est absolue, et l'impression d'unité est telle que le lecteur accepte sans discuter les fantaisies les plus téméraires du poète et les considère volontiers comme émanées de quelque vieille chronique espagnole.
Romancero, p. aSi-aSa. Mais aucune similitude de texte ne peut être relevée. La parenté se borne à une certaine ressemblance d'attitude entre le héros du Poème du Cid et celui du Cid Exilé. Cf. v. 3o5-3o6.
LE GID EXILÉ
Le Cld est exilé. Qui se souvient du Cid? Le roi veut qu'on l'oublie ; et Reuss, Almonacid, Graos, tous ses exploits^ ressemblent à des songes; Les rois maures chassés ou pris sont des mensonges ;
Titre : L'Exil