‹ Légende des sièclesChapitre 243 sur 277 · Cf. Introduction, p. xvii · texte numérisé non relu

Cf. Introduction, p. xvii

Byo WELF.

intense, et qu'elle me dit : Venez I et qu'elle me le dit en termes émus et adorables I Oh ! ne pas obéir, ne pas venir, ne pas accourir, ne pas fouler aux pieds la frontière, fût-elle de feu, et le serment,, fût-il d'airain, savez-vous que c'est là, Madame, un effort surhumain ? Quoi 1 cette fleur, c'est vous qui me l'envoyez ! Quoi I ces vers, c'est vous qui les avez écrits ! Ces vers sont de vous, ils sont pour moi. Il est sur votre bouche, ce sourire d'ange où je crois voir éclore une étoile... Suis-je Ebchvle pour être le meilleur ami, comme vous dites, malgré ma barbe grise, de la reine Rhodope, de cette éblouissante Rhodope qui était à la fois le génie et la souveraine d'Agrigente et qui était du sang de Jupiter, comme vous êtes du sang de Napoléon ? »

Le salon de la princesse Ratazzi, transformé en cour d'amour, les poètes qui le fréquentaient, la grâce des femmes qui le paraient, la fleur elle-même, et jusqu'aux cheveux blancs de l'exilé nous allons tout retrouver dans la séduisante invitation du prince Hug:

Arles t'attend. Je t'offre en ma ville latine

Un palais où, vieillards à la voix enfantine,

Les poêles viendront, haies mélodieux,

Te chanter, comme au temps qu'on croyait aux faux dieux.

Tu seras un seigneur dans mon pompeux cortège,

Et tu présideras des cours d'amour. La neige,

La bise, le brouillard, les ouragans hurlants.

Font une sombre fête à tes fiers cheveux blancs,

Car cet âpre sommet a, sous le vent sonore.

Plus d'hiver que d'été, plus de nuit que d'aurore.

Viens te chauffer, vieillard. Je t'offre le midi.

Tu cueilleras la rose et le lys d'Engaddi.

Accepte. On trouve ainsi moyen de plaire aux femmes ;

Car il est gracieux de s'approcher des dames

En souriant, avec des bouquets dans les mains.

L'aloès, le palmier, les œillets, les jasmins

Emplissent nos jarilins d'encens et d'allégresse,

Et l'ancien dieu Printemps, qu'on adorait en Grèce,

N'avait pas plus de fleurs quand il les rassembla

Toutes, pour les offrir aux abedles d'Hybla.

Lève la herse, abats le pont, ouvre la porte.

Accepte ce que moi, roi d'Arles, je t'apporte.

Le refus de Welf est sans doute plus brutal que ne le fut celui de V. Hugo, qui fut toujours à l'égard des femmes d'une impeccable galanterie : mais Welf reprend cependant de biais le terme du vers célèbre que l'exilé répétait, non sans vanité, à la princesse :

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.

WELF, GASTELLAN D'OSBOR. 871

Welf conclut :

N'usurpez pas ce mont ; je le conser\-e à Dieu. Rois, l'honneur exista jadis. J'en sais le reste. C'est bien. Partez. S'il est un bruit que je déteste, C'est le bourdonnement inutile des voix.

V. Hugo précisa d'ailleurs ses intentions dans l'apostrophe à Welf qu'il composa en 1877 avant de publier la seconde Légende. A celte date, il se plaignit de l'opinion publique et s'évoqua nettement comme le frère de Welf :

Si la mer prononçait des noms dans ses marées, O vieillard ! ce serait des noms comme le tien !

De pareilles transpositions, et qui révèlent à la fois, quoi qu'on ait pu dire, tant de sûreté de goût et tant de souplesse d'imagination, aiguisent et renouvellent presque à chaque vers l'intérêt du lecteur. Dans Welf, Castellan d'Osbor. elles sont faites avec tant d'habileté cpe le poème, en dehors d'elles, conserve toute sa couleur et toute son unité. C'est, à s'y méprendre, un acte des Burgraves.

Et de fait, ce n'est pas à la Légende des Siècles, mais bien au Théâtre en Liberté, que V. Hugo destinait tout d'abord le poème'.

Et c'est bien la forme dramatique qui distingue TV'e// des autres poèmes de la Légende des Siècles. Le décor, où s'amalgament des visions empruntées aux Burgraves et au Rhin, est, pour une bonne part, extérieur au développement. Il est indiqué curieusement et pittoresqucment dans des petites notes en prose et, dans le poème même, la description épique est sur ce point réduite au minimum. Mais elle prend sa revanche ailleurs. L'éclat des festins de Ralbert et de Masferrer projette ses lueurs dans les discours de Cvadmis et de Welf : toute la sonorité guerrière qui retentit par instants dans le Jour des Rois, dans le Petit Roi de Galice et surtout dans le Régiment du Baron Madruce a son écho dans le musical et tumultueux développement où le vers est rythmé comme une marche :

Tu verras Comme c'est un bonheur de partir pour la guerre, Et comme avec orgueil, quittant tout soin vulgaire, Rois et vassaux, soldats et chefs, nous nous offrons Un vaste gonQement des drapeaux sur nos fronts !

I . On lit en effet dans une note inédite destinée à une préface du Théâtre en Liberté : « Un dernier mot. Ce n'est pas sans intention que l'auteur a placé au commencement de ce livre Welf et à la fin Slagistri (^L'Ëpêe). L'espèce d'écho que ces deux poèmes se renvoient, si on l'écoute attentivement, est un cri : Liberté 1 s Théâtre en Liberté. Ed. Ollendorff, 191 1, p. 667.

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C'est le procédé des Burgraves, où l'épopée se mêle avec éclat ail drame, mais ne s'y mêle que par intervalles.

L'action n'a point l'allure qui est presque constante dans les petites épopées, elle n'est point close par un geste ou un événement brusque : le dénouement n'est pas condensé en un vers qui fait coup de théâtre. La pitié de Welf à l'égard de la mendiante découle logiquement de sa grandeur d'âme. Seul le revirement de la foule est un incident inattendu et seulement dans la mesure où il peut entrer de l'imprévu dans la psychologie de la foule.

Rien n'est plus intéressant qtie de suivre, dans ce qui reste des brouillons de V. Hugo, l'acheminement vers la forme dramatique. Tout d'abord le refus de Welf s'est présenté à son esprit comme une longue diatribe de forme purement oratoire, tels les discours de Saint-Vallier dans le Roi s'amuse, le sermon de Don Fabrice à Ratbert, les doléances et les remontrances d'Elciis. Il jeta sans choix sur un brouillon les éléments d'une capucinade épique :

Ya-t-en pape, tu n'es qu'un roi comme les autres.

Le pape a des bourreaux. Christ avait des apôtres.

les rois Il ne leur suffit pas d'être, c'est pourtant beau. Des bandits, et de faire à la gloire, au tombeau Courir les légions qui sont des populaces. .5

Il leur faut nos déserts, nos sapins et nos glaces.

mais ayons de la proportion.

Et vous osez venir parler aux gens de bien. Rois, évêques, ayant sur vos bottes rougies Léclaboussure immonde et vile des orgies. lo

Si je vous parle ainsi, c'est que j'ai mes raisons. Je suis l'homme pensif qui vit loin des maisons, Je suis l'àpre hal)itant des hautes solitudes.

émir, Et ce siècle est un temps sombre où l'on voit vomir Vous les princes d'ivresse infâme, et nous, de honte. i5

Empereur, laisse-moi tranquille dans ma nuit.

... demander mon chemin Au

Le chevricr marchant dans une roule étroite Un bâton d'olivier sauvage en sa main droite.

WELF. CASTELLAN D'OSBOR. SyS

Un roi tout près. C'est trop de soleil, je me sauve, 20

L'alouette huppée est cachée à midi.

Le pape est le hibou, César est le vautour,

(Rois... grâce à votre tactique, à vos fourberies et...)

Grâce à vos faux docteurs, (grâce) à vos faux prophètes

Le peuple est chaque jour plus ignorant. Vous faites 23

Comme le paysan, avarement penché.

Qui raccourcit la corde où l'âne est attaché

Pour qu'il ne puisse pas brouter les pousses vertes.

aux rois et à l'empereur seul Je défends contre tous les bourgeois innocents : Je couvre de mon corps la farouche montagne, 3o

Je protège l'enfant que sa mère accompagne, La cabane humble et douce aux portes sans verrous. Et les pâtres chantant dans la flûte à six trous Faite avec un jonc creux bouché d'un peu de cire. Mais, écoutez-moi, tous 35

aux rois Vous, seigneurs

à l'empereur

Et toi. Sire.

(Ms. ilo, fr. 263)

Puis, il choisit parmi tous ces traits, avec la certitude de son sens artistique et le sûr instinct de son goût. Les violences, dans la manière des Châtiments furent d'abord éliminées. Les deux vers :

Et ce siècle est un temps sombre où l'on voit vomir \ ous les princes d'ivresse infâme, et nous, de honte.

ne furent pas utilisés.

Fut rejetée aussi comme étant d'une élégance douteuse l'image de l'alouette :

Un roi tout près. C'est trop de soleil, je me sauve L'alouette huppée est cachée à midii.

Avec l'alouette, disparurent le hibou et le vautour, ceux-là sans doute parce qu'on les avait déjà vus dans la Rose de l'Infante.

I. Le détail est emprunté à la traduction du vers 28 des Thalysies par Leconte de Lisle : « Simickhidas, où donc vas-tu, à midi, quand le lézard dort dans les haies et quand les alouettes huppées, restent cachées ? » Hugo venait de recevoir le volume de Leconte de Lisle, Hésiode. Hymnes orphiques , Théocrile, Dion, Moskhos, Tyrtee, Odes anacréontiques, traduction nouvelle, parue en 1869; voir p. 179.

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Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

Suppressions qui durent coûter peu au poète : mais il y avait dans ces improvisations de premier jet des vers de grâce délicieuse :

demander mon chemin Au chevrier marchant dans une route étroite Un bâton d'olivier sauvage en sa main droite '.

Le bâton d'olivier sauvage ne figure plus au vers 2l\!i de Welf qae pour faire antithèse à la crosse des archevêques ; et plus encore que cette silhouette de berger apparue au détour du chemin, que de poésie réaliste de la vie rustique et quel sentiment musical du rythme offrait cette rapide évocation :

La cabane humble et douce aux portes sans verrous Et les pâtres chantant dans la ilùte à six trous Faite avec un jonc creux bouché d'un peu de cire I

Mais ce charmant détail bucolique s'harmonisait mal avec la sévérité de Welf : il fut sacrifié. N'aurait-il pas d'ailleurs retardé l'action ?

Un premier essai d'ensemble s'ébaucha sous celte forme :

Welf, castellan d'Osbor.

fuyez Allez- vous-en, ô rois; quoi! ne sentez-vous pas Tout un hérissement fauve autour de vos pas !

puissants

soudards Vous bravez donc, soldats aveugles, le murmure Qui répond dans l'abime au bruit de mon armure L'amour L'appui qu'a pour moi l'ombre et l'appui que j'aurais 5

des jirofondes Dans la virginité profonde des forets

O loups, mes bons vieux loups, le désert où nous sommes

Tente ces rois, ces rois n'ont pas assez des hommes !

Il ne leur suffit pas d'être, c'est pourtant beau.

Des bandits, et de faire à la gloire, au tombeau lo

I . C'est encore dans la traduction des Thalysies par Leconte de Lisle qu'on rencontre ce trait : « [Le Chevrier] tenant de la main droite un bâton d'olivier sauvage, recourbé par un boul... », p. 179.

WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 376

Courir les légions qui sont des populaces

II leur faut nos rochers, nos sapins et nos glaces...

Ah non

\on, non, contentez-vous [rois] compagnons couronnés

De ce tas de vivants que vous exterminez I

Moi, j'ai mis sur ce mont ma tour en sentinelle i5

Je suis père des bois. Cette neige éternelle.

Ces arbres, leurs rameaus, leurs nids, je les défends,

Et les petits oiseaux sont mes petits enfants.

Tu ris, duc. Je suis vieux, mais ma porte est fermée.

D'un coté, ce bonhomme et (L' l'autre une armée ! jo

Eh ! bien, essaie, attaque. A l'assaut ' la maison

Est bonne, et ne craint rien, qui m'a pour garnison.

pas Ces vieux songeurs n'ont point l'humeur accommodante J'ai des chaudrons d'airain, là, sur la braise ardente. Et je te saurai bien payer ce qui t'est dû 33

De poix bouillante, d'huile en feu, de plomb fondu Et je serai charmé si ta peau s'accoutume Au ruissellement large et fumant du bitume Essaie, allons, [descends .■•] si tu peux I guerroyons, 0 princes [entourés .-'] de sinistres rayons. 3o

(Ms. 4o, fr. 265 et Ms. Sg, p. 292.)

Par la suite les vers 9-12, dont la faiblesse ne pouvait échapper à V. Hugo, disparurent.

Le reste fut dispersé pour les besoins da dialogxie scénique, et fournit des répliques aux divers personnages de l'action ; développés, les vers i5-i8 qui ont une sorte de gravité sentimentale, passèrent dans la bouche du vieillard (Welf, v. 10-16): les vers guerriers (21-28), coupés par une exclamation du paysan, furent dévolus à l'ardeur juvénile de l'étudiant.

Le reste fut conservé à Welf, avec quelques corrections : l'apostrophe aux loups (v. -) rappela sans doute au poète la riposte de Don César :

Je vis avec les loups non avec les serpents

et aboutit à la formule

Moi, je choisis les loups et j'aime mieux les ours.

De ce morcellement du discours de Welf, il ressort nettement que la scène P* fut composée après coup, ainsi que la scène vi. qui lui correspond par un procédé d'antithèse, employé déjà, dans le drame

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shakespearien de Lorenzaccio, par Musset*. Le manuscrit lui-même témoigne que la composition des scènes i et iv fut postérieure à celle du centre do l'action. On peut lire en effet après le vers 88, au début de la scène où paraissait Gjadmis, les vers qui prirent place ensuite au début du poème :

Je fais sommation. Sors, comparais, réponds.

Les scènes i et vi elles-mêmes n'ont pas été arrêtées sans quelque fluctuation. Un passage figure en brouillon, après le vers 6a, qui aurait changé singulièrement la physionomie de l'intrigue. Le vieillard annonçait le dénouement, qui aurait été dû non plus au hasard, mais à une machination du pape dont peut-être la petite mendiante eût été complice :

Et chacun d'eux propose aux assiégeants

Sa machine de guerre

L'empereur, une tour au dos d'un éléphant Avec une baliste — et le pape, un enfant.

Par là, l'inattendu de la cataslrophc finale aurait disparu.

V. Hugo avait trop le sens dramatique pour commettre cette erreur : aussi bien insisle-t-il au début de la scène pour bien faire comprendre que la petite mendiante est une enfant égarée dans la tempête. « 11 neige — J'ai perdu mon chemin — J'ai peur — J'ai froid — Je n'ai pas mangé. »

Le pape s'est borné à guetter l'occasion :

Que nous conseille donc sa Sainteté 1* — D'attendre... Faites le guet.

Ces retouches faites, rien n'empêchait plus Welf de figurer dans le Théâtre en Liberté. Toutefois, Welf gardait de la première conception du poète un caractère manifestement épique, et voilà pourquoi V. Hugo put le faire figurer dans la Légende des Siècles, où son décor et ses dialogues scéniques dérivés du décor et des dialogues des Burgraves, apportent, malgré l'actualité du fond de l'inspiration, un rajeunissement inattendu de l'inspiration médiévale.

Bibliographie.

Paul et Victor Glachant, Welf, Castellan d'Osbor, Revue Universitaire, igoS, tome I^"^, p. 362-870.

I. Dans Lorenzaccio, on voit les bourgeois maudire tout d'abord leurs oppresseurs (Actes I et II), et les mêmes reparaissent à la fin de l'acte V, accablant d'insultes leur vengeur et applaudissant la tyrannie.

WELF.

GYADMIS.

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