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Tome II, eh. i

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reconnaît toute la sottise du clan antl-hugolien en 1866: toutes ces pages sont d'une ironie sourde et tendue et le poète a rarement manié l'humour avec plus de grâce alerte. Plus de gravité convenait à Welf, burgrave du moyen âge.

Car, pour une petite part, mais pour une part évidente, le poème de lyclf tient à l'histoire, ou tout au moins à la légende médiévale, et nous signalons dans nos notes ce que pour le détail V. Hugo doit sur ce point à Moreri. Le personnage de Welf lui-même semble issu des souvenirs et des traditions du Rhin '.

Un premier récit de Sclireiber- avait fait connaître à Hugo le Burgrave BViedingen de Hohenkraehen, « qui avait survécu à son temps » et « qui était le dernier représentant de la chevalerie ».

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là...

C'est ce Hohenkraehen qui avait dans son burg « retourné les portraits de ses ancêtres à l'envers pour qu'ils ne pussent pas voir l'ignominie de leurs descendants. » On sait que V.Hugo n'eut garde

1. A l'âge de soixante ans passés, en i86a, du 3o juillet au 27 septembre, en i863, du i5 août au 18 octobre, en i865, du 28 juin au 2/I octobre, V. Hugo a refait le voyage de la I3elgique et des rives rhénanes : il a visité de nouveau les châteaux qui lui avaient inspiré les descriptions du BUin et le décor des Bargraves. Il en a dessiné les images à loisir sur ses albums, afin d'en apporter une vision dernière et durable. Sans doute il s'est, chemin faisant, attardé devant quelques sites et quelques monuments nouveaux pour lui, mais il s'est plu surtout à repasser sur ses traces et à comparer ses souvenirs de 1889 à ses impressions présentes; il a revu le Pfalz et le Rœmer ; il est retourné à Heidelberg ; il a refait l'excursion de Neckarsteinach et du Schwalbennest, gravi le Falkenstein, et visité, le crayon en n'ain, le château de Rudesheim.

11 n'est pas impossible que l'idée de la mendiante, à une époque où les idées de V. Hugo étaient tournées du coté de la charité, ait germé dans son esprit devant le château de Rudesheim. Quel est l'âge, quel est le costume et quelle est l'attitude du personnage féminin qui figure sur le même dessin que la tour de Rudesheim (186(4) ?

En trois années, dix mois de séjour et d'excursions sur les rives du Rhin ont réveillé en lui la curiosité artistique de i84a et l'ont aidé à se refaire momentanément l'âme qu'il avait à la veille du Bhin et des Bargraves .

Aussi est-il remonté directement en i86g aux sources premières de son érudition en matière de légendes rhénanes, et Welf emprunte quelques-unes de ses attitudes à Friedingen de Hohenkraehen et à Bligger-le-Fléau.

2. Schreiber, Traditions allemandes, XX.1II, La destruction de Hohenkraehen, p. 54-6o.

WELF, CASTELLAN D'OSBOR. 867

<ie négliger ce trait dans les Biirfjravcs. Cet austôro clicvalier dans son burg, oîi tout à l'heure « il se promenait à grands pas en proie une sombre rêverie », csl Iraqué par lempereur Maximilicn : un héraut lui fait une sommation. Mais Friedingen de Iloherikrachcn ne se rend point, il préfère la mort : « Il est le dernier témoin de l'honneur du passé, au milieu de l'ignominie du présent » ... « et son tombeau doit être sous les ruines do la résidence de ses aïeux ».

Il y a parenté étroite entre le caractère de VVelf et celui de Friedingen de Hohenkrachcn : il y a même parfois identité de gestes. La vision de la promenade solilairc de Friedingen a frappé l'imagination du poète :

Il est seul dans sa tour. Il n'a pas un archer.

« Tiens, entre les créneaux, on peut le voir marcher. »

Au premier abord Bligger-le-Fléau, à le considérer tel qu'il est dans le second récit de Schreiber, Les Landschaden de Steinach, semble une figure moins voi.sine de Welf. Mais ce n'est point directement au souvenir de Schreiber que remontait V. Ilugo, et le Bliggcr dont il se souvient pour la pièce de Welf, est le Bligger du Rhin. Là V. Hugo avait déjà accompli sur le texte de Schreiber un premier travail de transformation. Ramassant, concentrant, agrandissant tous les traits fournis par le contour allemand, il avait là haussé déjà presque jusqu'à l'épopée la figure héroïque de « l'effroyable gentilhomme bandit » :

« Comme tous ses pareils, la diète manda Bligger. Bligger n'v alla point. L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.

Je te fais sommation, moi huissier de l'empire, A toi, baron rebelle à la diète de Spire !

« La ligue des cent mille envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid d'Hirondelle. En trois sorties Bligger-le-Fléau extermina les assiégeants.

« Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

« Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.

« Quand Bligger entendit lire, au pied de sa muraille, par un des bannerets du Saint-Empire, la sentence d'excommunication, il haussa les épaules.

« Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.

«Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher dont le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit

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Bliggcr-Ie-Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.

« Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de Neckargcmund, le formidable Burgravc tomba tout de son long sur le pavé ! Il était mort. »

Si Bligger n'a pas la bonté de Welf, il en a l'héroïsme et la grandeur : comme lui et avec les mêmes altitudes, il résiste à la diète, à l'empereur, et au pape.

Là se borne la parenté du poème avec les légendes rhénanes r tout le reste appartient en propre au proscrit de Guernesey. Les impressions de Welf sur la nature sont celles de V. Hugo dans la solitude de son île : les étudiants de l'Université carolingienne sont ceux du quartier latin en 1869, la pclite mendiante devant qui s'abaisse le pont-levis a pris son dernier repas à Saint-Pierre-Port : la gloire, les délices et les fêtes que refuse le castellan d'Osbor, sont celles dont la princesse Ratazzi faisait dans ses lettres entrevoir les joies au solitaire d'Hauteville-House.

Il est facile de remarquer en effet que la description du burg de Welf n'a rien de la précision et de la couleur de celle du manoir de Corbus, manifestement issu delà vision des burgs et des chàleaux du Rhin.

Ici, la description est en dépendance d'une idée morale, la liberté *,

On trouve dans ces monts l'air que rien n'asservit :

Le ravin, le rocher, des ronces, des cavernes,

Des lacs tristes...

Le nuage, et c'est tout...

... Je garde ce désert terrible, et j'en ai soin.

L'immense liberté du tonnerre a besoin

De gouffres, de sommet:^, d'espaces, de nuées

Sans cesse par le vent de l'ombre remuées,

D'azur sombre, et de rien qui ressemble à des rois.

Si ce n'est pour tomber sur leur tète...

... J'ai sous ma garde un coin de paradis sauvage

Un mont farouche et doux '- .

N'est-ce pas là le vengeur des Chûtimenls dressé dans un

1 . Sur l'influence de l'idée dans la description chez V. Hugo, cf. la thèse d'André Joussain, L'Esthétique ae V. Hugo, 1920.

2. Farouche et doux : deux épithètes qui conviennent assurément aux deux aspects de l'île de Guernesey et qui s'appliqueraient moins nettement aux rives du Rhin.

WELF, CASTELLAN D'OSBOR. SGg

f aysagc idéal qu'on peut prendre tout autant pour un paysage ossianique que pour un pa)sagc rhénan et dont les éléments ont pu être rassemblés par l'imagination du poète aussi bien pendant ses excursions dans l'ile que pondant ses voyages au Rliin ?

Et cette jeunesse carolingienne, admiratrice de l'homme qui tient tête au tyran, est-elle autre que la jeunesse parisienne, qui agita pendant tout le printemps de 1869 le quartier Latin par ses cris en l'honneur de Rochefort, l'ami de V. Ilugo et son hôte aux premières heures de l'exil ' ?

L'introduction d'une petite mendiante dans l'action de Welf paraît bien avoir aussi son origine dans les sentimenls de charité, familiers au poète à cette date de i86g. C'est le temps oti l'institution du Dîner des Enfants pauvres a pris toute son extension à Hauteville- House, et suscite en Angleterre le zèle d'un certain nombre d'imitateurs 2, Pareil à Welf, du haut de sa demeure lointaine, citadelle élevée d'où il brave l'empire, l'exilé tonne contre le pape et les rois, mais, touchante antithèse à celte fière et sauvage attitude, bon hôte et nouveau Myriel, il sert de ses propres mains les petits pauvres rassemblés chez lui le mercredi : le pont-levis de sa forteresse s'abaisse pour secourir les petits mendiants guernesiais.

Mais où la personnalité de V. Hugo éclate le plus visiblement, c'est dans le discours que le roi d'Arles adresse à Welf: là, le poète n'a pas hésité à transposer une lettre que venait de lui adresser une cousine de Napoléon IH, Mari e-Lœti lia Bonaparte-Wyse, femme de l'ambassadeur Ratazzi. Depuis 1860, entre ses exils, la « princesse Brouhaha « avait, avec tumulte, promené dans les fêtes impériales et parisiennes l'éclat de sa beauté et de son ironie provocantes. En 1869, elle n'avait pas cessé d'être frondeuse. Quand, aux petits jeux des Tuileries, on lui demandait quel était son poète préféré, elle écrivait : Hugo. Elle rêvait d'être la reine et la protectrice des lettres et dos grands hommes. Jadis Ponsard avait trouvé près d'elle, à Aix-les-Bains, « ses jardins d'Armide et s'était endormi sous les roses ». Elle ambitionnait maintenant d'attacher à son char la gloire retentissante de Victor Hugo. Elle entreprit de le séduire à distance, et réussit tout au moins à le troubler. Il répondit sur le ton de Ruv Blas à la reine d'Espagne :

a II est bien plus facile de mourir que de vous résister. Quand je songe qu'elle est là devant moi, celle qui est la beauté, la grâce, le courage, l'esprit souverain et charmant, le savoir éclatant, la poésie

1 . Ajoutons son collaborateur au Rappel, fondé depuis deux mois (4 mai 1869).

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