VICTOR HUGO ET LA COMMUNE
Un certain nombre de poèmes de la Seconde Légende des Siècles posent la <jue9lion des rapports de Victor Hugo et de la Commune, notamment le Comte Félibien et Guerre Civile. Notre rôle n'était pas de juger le poète du point de vue politique ; nous nous sommes bornés à signaler les actes et les discours de Victor Hugo dans notre introduction. Nous donnons ici, en reproduisant deux articles, un aperçu de l'opinion des partis opposés.
Francisque Sarcey. Le Gaulois, 2 juin 187 1. A propos de l'article publié dans V Indépendance belge du 27 mars 1871 par V. Hugo'. Francisque Sarcey écrit:
« Quand je vous disais qu'il a passé sur le monde un vent de folie ! Victor Hugo, certes, n'était point réputé pour son bon sens, et jamais personne ne s'est avisé de dire que cet homme de génie fût un esprit bien équilibré. Mais encore ne s'était-il jamais emporté à cet accès de sottise et de fureur dont il vient de donner aujourd'hui une preuve si étrange.
« Vous l'avez lue, cette monstrueuse lettre que nous avons publiée l'autre jour, et dans laquelle, lui, le poète de la Colonne, l'historien de Notre-Dame, il excuse ceux qui ont voulu, dans leur rage bestiale, anéantir par le feu ce Paris qu'il a chanté ; dans laquelle il cherche à tenir la balance égale entre l'Assemblée nationale et la Commune, entre une bande d'assassins et la France.
« Ces prodigieuses inepties, ces incroyables aberrations d'esprit et de conscience sont écrites dans cette langue apocalyptique dont le prophète de Jersey a pris l'habitude de revêtir ce qu'il appelle ses idées : vous diriez Jocrisse à Palhmos !
« Y a-t-il rien de plus triste et de plus bouffon tout ensemble qtie cette déclaration, faite d'un tel sérieux :
« Je n'ai jamais compris Billioray, et Rigault m'a étonné jusqu'à
1. Cet article a été reproduit dans Actes et Paroles, Depuis l'Exil, V.
civ VICTOR HUGO ET LA COMMUNE.
« l'indignation; mais fusiller BilUoray est un crime; mais fusiller Raoul « Rigault est un crime. »
« Pourquoi est-ce un crime, s'il vous plaît, ô poète ? On ne fusille point Billioray parce qu'il est difficile à comprendre ; on ne fusille point Raoul Rigault parce qu'il est étonnant. S'il fallait fusiller tous les gens que l'on ne comprend point, et tous ceux qui étonnent jusqu'à l'indignation, savez-vousbien que vous aussi vous courriez quelque risque! Car, enfin, on ne vous comprend pas toujours, vous qui avez souvent, pour parler au public, emprunté la bouche d'ombre ; et, en ce moment même, vous nous étonnez fort, vous nous étonnez jusqu'à l'indignation.
« Nous ne demandons pourtant pas qu'on vous fusille.
« Si l'on fusille Billioray, si l'on fusille Raoul Rigault, c'est qu'ils ont mis le feu à des édifices publics ; c'est qu'ils ont tué des êtres inoffensifs, j'allais dire leurs semblables, mais ces gens-là n'ont de ressemblance qu'avec des chiens enragés. La peine des incendiaires et des assassins, c'est la peine de mort. Ils l'ont méritée; ils savaient parfaitement, quand ils ont bouleversé Paris, qu'ils s'y exposaient. Je ne comprends pas plus que vous pourquoi ils se sont conduits ainsi, et je suis aussi étonne et indigné que vous de leurs excès. Mais ce qu'il est facile au moins de comprendre, c'est qu'ils sont coupables, et que le châtiment qui va les chercher est juste.
« Savez-vous qu'on irait loin avec votre théorie : « Des actes sauce vages, étant inconscients, ne sont pas des actes scélérats ! »
« Si bien donc que, plus un crime serait abominable et hors de toute proportion avec les souvenirs de l'histoire, plus aussi il serait digne d'indulgence.
— « L'acte est trop sauvage pour ne pas être inconscient ! »
« Eh ! qui vous l'a dit ? Etes-vous donc assez avant descendu dans ces consciences viciées pour en avoir sondé toutes les profondeurs et connu tous les secrets ? Qui vous assure que beaucoup de ces forcenés, quand ils préparaient, avec tant de sang-froid et d'adresse, la ruine de Paris et l'extermination de tout un peuple, ne possédaient pas la plénitude de leur raison ?
« Des fous, il y en avait : je n'en disconviens pas et je l'ai signalé moi-même un des premiers. Mais ce n'étaient pas les chefs, à coup sûr : les Raoul Rigault, les Billioray, les Jules Vallès, les Vermersch I Fous peut-être, ceux-là, mais fous d'orgueil, d'ambition et de convoitises ; et ces folies-là sont celles dont l'homme est toujours comptable à la justice de son pays.
« Si encore ces paradoxes ne partaient que d'un excès de compassion pour des criminels qui, malgré leurs attentats, peuvent après, tout exciter quelque pitié I
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« Mais non; c'est au nom de l'éternelle équité que Victor Hugo prétend les soustraire à la mort ou à l'exil qui les attend.
« De l'Assemblée ou de la Commune, demandc-t-il, laquelle est la « vraie coupable ? L'histoire le dira. Ici le crime est aussi bien dans « l'Assemblée que dans la Commune, et le crime est évident. »
« Oui, sans doute, le crime est évident. Mais il y en a un autre qui n'est pas moins évident, à mon sens, c'est celui de l'écrivain qui met sur la même ligne les brigands qui déshonorent l'humanité et les représentants de la nation et du droit.
(c Et qu'on ne vienne pas me dire que ce sont là de vaincs phrases, de purs jeux d'esprit, des balancements d'antithèses, et qu'il ne faut pas y attacher d'autre importance.
« C'est avec ces phrases-là qu'on égare les pauvres diables, trop naïfs pour entrer dans ces subtilités de langage. Ils prennent au sérieux ces abominables concetti d'un queue-rouge déguisé en prophète, et là-dessus ils vont se faire tuer, les imbéciles, ils vont tout tuer, les fanatiques 1
« Et lui, le grand homme, il les regarde, souriant de leur candeur. Il se complaît dans son œuvre ; il se dit : Je n'ai pas perdu ma journée ; j'ai écrit un beau morceau de littérature I On me reproduira dans toutes les gazettes, et mon nom voltigera de nouveau sur les lèvres des hommes.
« Et c'est à cette farouche idolâtrie de soi que l'on immole le bon sens, la vertu, l'honneur. On se croit Dieu ; mais Pascal l'a dit d'un trait bien énergique : « Qui veut faire l'ange fait la hèle. »
« Victor Hugo se croit sublime ; il n'est que grotesque.
« Il l'est quand il donne son adresse en plein journal, et qu'il offre un asile chez lui aux polissons qui ont rêvé d'incendier Notre- Dame.
« J'aurais bien voulu voir cela, un sous-Vallès quelconque se présentant chez le grand homme et le sommant de tenir sa promesse :
— « C'est moi qui ai tué vingt gendarmes et fait sauter trois « maisons: ouvrez-moi la vôtre, et touchez là. »
« Quelle grimace aurait fait le proscrit de l'Empire I
« Il n'eût pas été long à trouver une défaite.
« Il eût parlé de l'hospitalité belge, qu'il lui était interdit de violer; il eût dit que, lorsqu'on est accueilli comme un frère par un peuple étranger, on lui doit au moins la politesse de se conformera ses lois ; il lui eût enfin mis en beau langage toutes les vérités que les Bruxellois viennent de lui lancer à coups de pierre dans les fenêtres de son logis.
« Ces pierres, soyez sûr que le grand homme va les ramasser et s'en faire un piédestal à sa vanité.
Gvi VICTOR HUGO ET LA COMMUNE.
« Quelle misère ! Peut-on être aussi parfaitement sot quand on a du génie ! Génie et sottise, cela va donc ensemble ? « Hélas! oui, quelquefois. »
Camillk Pelletan. Victor Hurjo, homme politique. Paris, OUendorf, 1907, pp. SiQ-Sai cl 336-337:
« Ce fut une question de savoir si le droit d'asile ne serait pas supprimé pour les hommes de la Commune, et si les pays étrangers ne livreraient pas, à la plus implacable des répressions, ceux qui avaient réussi à franchir la frontière.
« Le 25 mai 187 1, M. d'Anethan, ministre des affaires étrangères belges, interpellé à la Chambre de Bruxelles, déclarait «pie, tout au moins, la Belgique les livrerait.
« Ce ne sont point des réfugiés politiques, disait-il ; nous ne devons « pas les considérer comme tels. Ce sont des hommes que le crime a « soiiillés, et que le châtiment doit atteindre. »
« Victor Hugo avait, à maintes reprises, blâmé les actes de la Commune : notamment à propos du décret des otages et de la destruction de la colonne Vendôme. Cette suppression du droit d'asile le révolta. On était à une de ces heures, trop fréquentes dans l'histoire, oij, avec l'entraînement de la victoire, un courant tempétueux, déchaîné, courbe, renverse, brise, roule, emporte tout dans ses flots irrésistibles ; où les notions ordinaires de pitié, d'humanité, le souci des règles normales qui sont la garantie commune, les simples inspirations du sang-froid et du bon sens, ne peuvent plus faire entendre leurs voix dans la clameur des passions triomphantes ; oîi il semble qu'aucune force humaine n'a la puissance de se mettre en travers du torrent que l'orage a fait crever sur le sol, jusqu'à ce qu'il ait passé, ravageant, dévastant sa roule ; oià tout ce que l'on peut attendre d'une tentative de résistance, ce n'est pas de l'arrêter, c'est de se faire broyer par lui. Nous avons vu, aux heures de révolutions et de grandes commotions nationales, ces explosions terribles de l'esprit public. Toutes les foules sont sujettes à ces affolements collectifs. Ils deviennent formidables quand ils s'étendent sur un pays entier, plus encore, sur toute l'Europe. Au milieu des huées où le cri : Tue 1 répond au cri : Assomme I — dans le réveil de tous les vieux instincts féroces du primitif animal humain, par l'éclat rouge du sang largement versé; — parmi les «lénonciations tenant suspendu le soupçon sur toutes les têtes, à une heure où les exécutions hâtives peuvent rendre mortel le moindre mot, le moindre malentendu, quand les colères furieuses des partis
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abritent sans le savoir les intérêts privés, les haines privées, les vengeances personnelles qui se cachent dans leurs rangs, quand, dans l'opinion victorieuse, les chefs eux-mêmes ne tiennent plus leurs soldats, et semblent trahir sitôt qu'ils essayent d'arrêter les pires excès, il se dégage, de la situation que le pays traverse, une puissance collective qui domine tous les esprits faibles, arrête la protostation des plus vigoureux, élcctrisc les fureurs des uns, paralyse l'action contraire des autres, et livre pour un temps, presque sans contestation possible, le monde à la passion sauvage de la destruction.
« Victor Hugo se dressa seul, offrant sa robuste poitrine au choc de l'entraînement qui semblait irrésistible. Ceux qui ont assisté à cette époque savent s'il était certain d'attirer sur sa tète toutes les haines, et peut-être pis. Mais, on l'a déjà vu : la tempête était son élément.
« Lui, hôte de la Belgique, il écrivait à V Indépendance belge une Idirr où il offrait sa maison comme asile aux réfugiés —
«...Ce génie dont le nom est le nom le plus éclatant de toute l'Europe, regardez-le ! A soixante-neuf ans, il semble qu'il va chercher les huées ; il attire sur lui tous les outrages, toutes les persécutions; sa maison est assaillie à coups de pierres, il se fait chasser encore une fois ; il déchaîne contre lui toutes les injures de ceux mêmes qui le courtisaient hier, et qui le courtiseront encore demain... pourquoi? pour faire respecter le droit d'asile refusé à des vaincus.
« Ce qui éclate dans toute son existence, aussi bien littéraire que politique, c'est précisément l'opposé de cet esprit de flatterie aux idées dominantes, de recherche du succès, de besoin de bravos, que ses critiques de parti pris s'obstinent à lui attribuer. C'est, au contraire, une perpétuelle flamme de combat; le tumulte des orages qu'il soulève, et où il se jette passionnément; la fierté hautaine des héros légendaires qu'il aimait à chanter debout au milieu des assauts qui les enveloppent, sentant l'éclair de leur épéc plus resplendissant sous une grêle de pierres, au milieu ilos liuées, et arrêtant seuls la poussée furieuse d'une foule avec leur poitrine de géant dressée en travers.
« Que l'orgueil ait une grande part dans cette existence politique, je le crois, et peu m'importe. Oui, l'orgueil du génie qui comprend qu'il doit se montrer au temps présent, et se montrer à la postérité, luttant pour les idées les plus hautes, avec la puissance la plus redoutable. Il me semble, je l'avoue, que cet orgueil-là est une des formes de la conscience. Il me semble aussi qu'un tel orgueil ne pourrait pas venir à la pensée d'un homme qui n'aurait pas profondément ressenti les nobles colères du droit et les hautes inspirations de la pitié. Mais je ne discute pas ces points de doctrine. Si c'est là de l'ambition, puisse l'avenir réserver à l'humanité beaucoup d'ambitieux du même genre. »