‹ Légende des sièclesChapitre 24 sur 277 · XXIV REVUE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

XXIV REVUE DE LA PRESSE

(ion sa servanio, la servante du roi 1 Je vais dire une chose scandaleuse, cl qui fera peut-être pousser un cri : oc grand poète de Victor Hugo est certainement plus érudit encore qu'il n'est poète.

« 11 a l'imagination du mot plus que de la chose, et ce qui le prouve, ce sont les redites de ces seconds volumes, échos des premiers. Voyons, en effet, si nous ne sommes pas un peu dans les mômes atmosphères... Est-ce que le Titan n'y rappelle pas le Satyre ? Est-ce que l'Espagne, les Pyrénées, l'Aquitaine, ce que le poète appelle « le cycle pyrénéen », déjà vues, ne reparaissent pas ? Est-ce que les effroyables et superbes orgies des rois barbares, les coupe-gorges des brigands féodaux, toutes ces vastes et violentes peintures, avec lesquelles nous croyions en avoir fini pour passer à d'autres tableaux, ne recommencent pas trait pour trait ici, mais moins appuyées, et toute l'imagination des mots dont le poète a la puissance nous illusionnel-cllc assez povir nous faire accepter comme une inspiration neuve la desserte d'un repas déjà servi, et qui, comme Macbeth, nous a rassasiés d'horreurs ?

«... Il n'y a, dans les légendes du moyen-âge, ni le côté grandement chrétien, ni les bons évêcpies, ni les saints, ni les héros comme saint Louis et Joinville. Le Cid lui-même, qui tient tant de place dans le Romancero du second de ces deux volumes, est bien plus féodal que catholique de mœurs et d'accent, — ce qui est faux historiquement, mais ce qui, de plus, est un contresens en Espagne.

«... Hugo n'a presque exclusivement que l'imagination des mots. H l'a au point que, bien souvent, il s'enivre d'eux jusqu'au vertige, et qu'il ressemble alors au Quasimodo de son invention, enfourchant la cloche de Notre-Dame et devenant fou du mugissement d'airain qu'il a sous lui et qui lui remonte ail cerveau. Si on ouvrait celui de Hugo, on le trouverait peut-être noyé dans des mots. Seulement, cette imagination verbale, qu'il possède à un si étonnant degré, est comme toutes les grandes puissances, qui tournent à mal et à vice. H s'abandonne à elle et elle le perd. C'est une imagination devenue funeste, qui lui fait, à toute page, entasser les mots sur les mots et sur les idées que ces mots étouffent. C'est cette imagination qui lui fait allonger démes\irément ces fatigantes et brisantes énumérations sur la claie desquelles il nous traîne par tous les chemins de ses Légendes, et qui est le caractère fie ses poésies, excessives seulement dans les mots et toujours trop longues de moitié.

«... Les visions de Victor Hugo ne sont que de la forte rliétorique et «le la forte mémoire : la mémoire d'un homme (pii a lu fructueusement le Danlo et le grand Extatique de Pathmos. La poésie de Hugo

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n'est pas de celles qui soient tournées naturellement du côté de l'infini. Il i'y tourne de volonté, comme Darius tournait la tète de son cheval du côté du soleil... La poésie vraie, la poésie sincère de Hugo est bien plutôt du côté contraire. Elle est surtout du côté du fini et du réel. La réalité communique une bien autre puissance que le rêve à cet esprit qui a besoin d'être contenu, comme un sein très volumineux et trop tombant, et qui, si la réalité ne le retient pas dans ses strictes limites et son juste cadre, se distend, s'éblouit et s'effare. La langue même de Hugo ne contracte et n'a toute sa beauté qu'à la condition de s'appliquer exactement aux choses nettes et précises. Autrement, elle roule dans ses pages avec des enjambements de colosse, vague, confuse, obscure, aveugle et presque insensée.

<f ... La Bataille d'Eylau le fait sublime par la simplicité, la grandeur sévère, la concision rapide, et cela parla raison qu'elle est une réalité qui lui prend l'âme et l'emplit toute, et qui ne lui permet pas, à cet homme de mots, un mot de trop.

« C'est par celte héroïque Bataille d'Eylaa que je veux en finir avec ces deux volumes. Elle me remet en mémoire ces dons que j'ai toujours adorés, proclamés et acclamés dans le poète de la Légende des Siècles, génie militaire s'il en fut, mais qui a chaviré dans la bêtise humanitaire. Victor Hugo était, sans les lamentables déraillements de sa vie, destiné à nous donner un poème épicjuc, cette grande chose militaire qui manque à la France, à qui pourtant les hommes épiques comme Charlemagnc et Napoléon nont pas manqué. Un jour, ma critique lui donna le conseil de préférer une grande Epopée à toutes ses petites épopées. Il ne le suivit pas, bien entendu. C'était au temps de la première Légende des Siècles. Il était trop glorieux pour écouter l'intérêt de sa gloire... En ce temps-là, c'était le moment de s'élever le premier dans l'ordre des poètes ; mais, malgré ses facultés soi-disant immortelles, il laissa passer ce moment-là. »

X. — FuÉDÉRir, Goui:iROY. La Légende des Siècles. Revue du Monde CailioUque, janvier-mars 1877, n" 1,^8, 25 mars 1S77, page ^96:

Dans la seconde comme dans la première Légende des Siècles, « les nombreux poèmes dont se compose le recueil sont cousus tant bien que mal par les titres ; mais ils n'ont aucune adhérence réelle. Chaque pièce est, comme le livre, un commencement et un tout ».

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« Que s'est propose le poète dans la continuation do cotte épopée grandiose de tous les âges de l'humanité, achevée après tant d'années, non plus dans l'exil, mais au sein de sa patrie et dans la ville qu'il a tant aimée ? Une pièce placée en tête du premier volume cl datée de Gucrncsov (avril 18Ô9) raconte une vision d'oîi le nouveau poème est sorti : le poète vit le mur des siècles lui apparaître :

C'était de la chair vive avec du granit brut,

Une immobilité faite d'inquiétude,

Un édifice ayant un bruit do multitude,

Des trous noirs étoiles par de farouches yeux.

Des évolutions de groupes monstrueux.

De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ;

Parfois le mur s'ouvrait et laissait voir des salles.

Des antres oià siégeaient des heureux, des puissants,

Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d'encens,

Des intérieurs d'or, de jaspe et de porphy.re ;

Et ce mur frissonnait comme un arbre au zépliyre ;

Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis,

Etaient là, mornes sphinx sur l'énigme accroupis ;... »

Frédéric Godefroy juge ces vers incompréliensibles : il continue :

« Que nous donnera un poème qui s'annonce ainsi ? Le plus étonnant mélange où le mauvais, le médiocre et l'ennuyeux dominent, mais où se trouveront cependant dos pièces entières ou des fragments qu'on aurait admirés dans le premier recueil. Dans tout ce livre du reste, M. Victor Hugo donne effrontément carrière à sa haine pour le titre de roi comme pour le nom de prêtre. Ces pauvres rois, quels monstres et quels fantoches on en fait ! »

Suit à l'appui, l'analyse d^ Entre Géants et Dieux et de Lions et Rois.

« N'arriverons-nous pas enfin à quelques pièces dignes de la renommée du poète, nous ajouterons dignes de la peine que nous prenons de le lire et de le faire lire ? Nous en tenons deux dans le premier volume : Welf, Castellan d'Osbor, et V Aigle du Casque, dont la forme rappelle les plus admirables poésies de la première partie do la Légende des Siècles. »

Suit l'analyse de ces deux poèmes.

« Le second volume, moins homogène encore que le premier, rempli non seulement de poésies lyriques, mais de poésies moins idylli-

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ques, comme les appelle Taiiteiir, que voluptueuses et gri\oises, offre néanmoins encore à notre admiration plusieurs morceaux fortement conçus et magistralement écrits. Il en est doux qui méritent particulièrement de nous arrêter : Gatjfer- Jorge, duc d'Aquitaine et la Paternité...

« Après ces grands morceaux épiques, nous pourrions encore signaler des pièces d'une grandeur simple et saisissante : Petit Paul, poème touchant et triste d'un enfant et d'un vieillard qui ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, si bien que, le vieillard s'élant éteint, l'enfant va mourir sur la tombe du vieillard. Dans la partie appelée le Temps présent, nous indiquerions Jean Chouan, le Cimetière d'Eylau, Choix entre deux passants, la Guerre Civile, vrai drame d'hier oi!i M. Victor Hugo par bonheur a voulu se montrer poète et non politique, enfin, le Prisonnier, dont le trait final est, cette fois, un vrai trait de génie :

Il habite la faute, éternel cabanon, Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres Où les ténèbres sont derrière les ténèbres. Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé. El qui donc maintenant dit qu'il s'est évade ? »

« ...Dans M. Victor Ilugn, nous saluons un des poètes les plus richement doués qu'aucune littérature ait produits, un de ceux qui ont poussé au degré le plus élevé le grand don, le don suprême de l'écrivain, l'originalité. Mais après avoir été condamné à lire, d'tm bout à l'autre, ces deux volumes de la continuation de la Légende des Siècles, où, si nous avons encore beaucoup à admirer, l'aggravation des défauts du poète nous a causé une fatigue et imc souffrance indicibles, nous sommes obligés de répéter notre cri de détresse : décadence ! décadence ! »

XI. — Arsène IIoussaye. L'Artiste, i" avril 1877 (paru antérieurement dans la Tribune de New-York) :

« La Légende des Siècles sera le livre des siècles.

« C'est ici la seconde série de cette grantle œuvre. On n'a jamais ouvert de si lumineuses échappées dans l'histoire et dans l'infini. Je vois d'ici les vrais contemporains de Victor Hugo : Homère, Dante, Sliakcspeare, Molière, écoulant sur je ne sais quel mont Olympe ces merveilleuses symplionies qui sont l'âme du monde. Si Rapliacl peignait aujourd'hui son Parnasse, quelle rayonnante figure il ferait à

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Victor Hugo, parmi toutes les glorieuses figures de la poésie et de l'art f

« C'est que Victor Hugo est un grand artiste comme un grand poète. H n'y a point de poésie sans art, comme il n'y a point d'art sans poésie. C'a clé la suprême conquête du génie moderne, de peindre en écrivant. La palette radieuse a donné plus de lumière et plus d'accent aux images de l'imagination. Aussi, voyez comme un type créé par \ictor Hugo s'impose avec une force surhumaine ; toutes ses figures sont là vivantes devant nous ; les unes depuis hier, les autres depuis un demi-siècle, mais vivantes pour toujours; terribles ou charmantes ; peuplant et repeuplant le monde de l'esprit ; symbolisant toutes les idées, toutes les passions, tous les sentiments, familières avec les figures des grands poètes, parce qu'elles représentent ensemble, sur le théâtre universel du beau et du vrai, la comédie humaine, sous la lumière de Dieu, ce grand allumeur de chandelles — j'ai voidu dire de soleils I

« n y a un an, je vous parlais ici même de Victor Hugo spiritualiste. Jamais les poètes païens et chrétiens n'ont donné à l'âme un vol plus l»ardi ; ils ont vu le fmi dans l'infini : Victor Hugo voit l'infini après l'infini. Quoi de plus beau dans la Légende des Siècles que la Clarté d'âmes ? C'est par l'amour du bien qu'il marclie à l'éternelle beauté de la vérité et de la lumière !

« Son génie est fait de bonté, comme il est fait de grandeur. C'est qu'un profond amour de l'humanité donne à tout ce qu'il touche un rayon divin. Il aime Dieu dans son œuvre, dans l'homme, dans la femme, dans l'enfant, dans la bête, dans l'arbre, dans la rose, dans la vague, dans le rocher. Il a reconnu la force de l'âme des choses comme la force de l'âme humaine. Ces deux âmes surélèvent et fécondent la Légende des Siècles.

« Nous devisions un jour, chez Victor Hugo, des providences à tous les degrés, qui partent de Dieu pour arriver jusqu'à nous, pour arri- \er jusqu'à la Ijête ; parce que tout est amour dans le monde des mondes. Je lui ai dit que s'il avait, comme tout liomme de bien, sa part providentielle, je le regardais surtout comme un ambassadeur plus ou moins extraordinaire de Dieu. En effet, qui a mieux parlé aux hommes en prose et en vers ? Qui a mieux peint les grands caractères du devoir et du sacrifice P Qui a le mieux, depuis Jésus- Christ, relevé la femme dans sa chute, ou fortifié sa faiblesse ? Qui a le plus haut crié contre l'injustice ; qui a le plus tendrement prêché le pardon ? On ferait tout un évangile en coupant çà et là une page de Victor Hugo.

« Si le poète descend dans le drame familier et familial, s'il s'arrête avec amour à une figure d'enfant, comme ]c Petit Paul, quelle source d'émotions poignantes ! C'est qu'il est aussi le premier poète de la

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famille. Avant lui, V Enfant sublime baptise par Ghateaiibriand, on n'avait pas, au roin du fou, versé de si belles larmes ni souri à des joies si pures. Il a mis la poésie là où il n'y avait que de la berquinade.

« C'est l'intermède dans ce drame où la grande épopée donne le pas aux figures surbumaines. Et c'est l'épopée indouc, c'est l'épopée antique, c'est l'épopée française !

« Ne vous effrayez pas trop de ces grands bruits que font les dieux, coups de tonnerre, tempêtes épiques, embrassemenls des astres, rires éclatants, colères des Titans ; Jupiter descend quelquefois de l'Olympe, pour se reposer d'être un grand dieu, avec les nymphes de Diane. Ainsi, Victor Hugo descend de ses bauteurs pour faire un bouquet d'idylles avec ses amis de tous les siècles : Orpbée, Salomon, Aristophane, Théocrile, Virgile, Dante, Pétrarque, Ronsard, Shakespeare, Voltaire, André Cliénier. Là, il se retrouve jeune comme à vingt ans, dans toute sa saveur amoureuse et bocagère ; il semble que les femmes légendaires aimées par les poètes viennent danser avec les chasseresses, secouant des pieds les arômes de l'herl)e, effeuillant les roses sauvages, faisant tressaillir les branches. Jamais Théocrile ni Cliénier n'ont été plus antiques, peut-être n'ont-ils pas eu ce panthéisme pénétré et débordant...

« Toutefois, ce n'est pas dans la Légende des Siècles, cette œuvre sévère comme les bas-reliefs du Parihénon ou comme les grandes fresques du xvi* siècle, qu'il faut trop chercher les sourires et les violons. Dieu a permis au poète la couronne de cheveux blancs. Il dédaigne les roses d'Anacréon, parce qu'il est toujours auguste en son œuvre...

« Lucrèce n'a pas étreint la nature avec plus de fécond amour. Il n'a pas arraché plus de secrets à la vie universelle.

« Quand on lit Victor Hugo, on est saisi par tant d'idées que dans l'cblouissemenl on ne sait plus que dire. J'allais oublier de marquer la puissance du poète pour renouveler les formes, les rhythmes, les rimes du vers français. Dans ses cent mill(> vers pas un qui ne porte son cachet. Aussi surprend-il toujoiu's par rimî)révu du tour, du mot, de la rime. Mais si on sent partout l'art, on ne sent jamais le travail. Phidias cachait son ciseau, comme Léonard de Vinci cachait sa palette. Il semble qu'un Dieu soit passé par là.

« On a dit que les grands hommes faisaient leur siècle à leur image : \ictor Hugo a fait le .xix" siècle littéraire. Mallierbe était venu pour défaire la langue, Victor Hugo est venu pour la refaire. Ceux qui l'aiment, comme ceux qui l'injurient, vivent de son bien ; seulement, lui, ne frappe que des écus d'or, tandis que nous ne vivons que de sa petite monnaie.

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« Cctlc belle langue, la reine du beau dire, si largement drapée, nourrie d'idées, éblouissante d'images, fait de \iclor Hugo un antique, lui qui est plus moderne que tous les modernes. Mais tout grand homme a un pied dans le passé et un pied dans l'avenir.

« En commençant cette causerie, j'ai parlé de Socrale ; j'ai comparé, ou plutôt rapproché les deux maisons. Pourquoi ne pas dire que si Socrate fut la sagesse de l'antiquité dorée aux ravonncmcnts de l'avenir, Victor Hugo est la sagesse moderne, la sagesse d'aujourd'hui, déjà illuminée de l'aurore de demain. »

XII. — Saint-René Taillandier. Revue des Deux Mondes, i" avril 1877, pp. 635-657. La nouvelle série de la Légende des Siècles de M. Victor Hugo :

« A travers bien des incohérences, la première partie de cette symphonie colossale renfermait quelques-unes des plus fortes inspirations de Taulenr. On pouvait admirer telle pièce et condamner telle autre, on pou^ait être tour à tour ému, étonné, étourdi, emporté dans le tourbillon du poète, ou sentir dans tout son être la fatigue et l'ennui, l'ennui <le ces procédés toujours les mêmes, la fatigue de ces coups violens assénés à tort et à travers. H se trouvait pourtant que, dans ces jeux de la force et du liasard, le hasard n'avait pas trop mal servi la force. La plupart des pièces de ce recueil étincelaient de beautés hardies; quelques-unes étaient des chefs-d'œuvre. Quant à la pensée même de l'ouvrage, elle n'avait rien qui put inquiéter un esprit droit. A côté de l'histoire des âges, il y a la légende, qui peut la dénaturer quelquefois, mais q\ii souvent aussi, à la condition d'être bien comprise, la complète et l'éclairé. Tout ce domaine du symbole est le domaine du poète. L'auteur de la Légende des Siècles s'y mouvait à l'aise, il créait des figures, inventait des royaumes, improvisait des annales, et, pour cette histoire tout imaginaire, combinait une géographie toute fantasque. C'est le droit de la légende, et l'on ne pouvait qu'applaudir aux fantaisies de M. Hugo chaque fois que celte légende, dans une sorte de transposition symbolique, rendait exactement la physionomie des époques diverses —

« Les ténèbres n'empêchaient pas d'apercevoir la lumière. En traversant les gouffres de l'enfer, comme diez Dante, on pouvait compter sur les visions du purgatoire et les éiilouissements du paradis.

« Rien de pareil dans cette secondes partie de la Légende des Siècles. L'espérance que faisait concevoir la première ne sait plus où se prendre. Je ne parle pas de la puissance et de l'art, je parle du fond des idées. C'est le cliaos. Nul ciiemin tracé, nidle indication lumineuse, pas la moindre image d'une marche en avant ; efforts, progrès.

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espérance, sentiment de la vérité et de la vie, idée d'une destinée à comprendre et d'un but divin à poursuivre, on dirait que ce sont là désormais des mots vides de sens pour le potte. Un lecteur sérieux ne saurait aller jusqu'au bout de ces deux volumes sans ressentir une impression de découragement ou plutôt un mouvement de révolte. Où sommes-nous ? dans quel monde ? dans quelles ténèbres ?...

« La légende des siècles, c'est la nuit des siècles. M. Victor Hugo semble avoir senti lui-même cette impression désastreuse de son œuvre. Il a essayé d'expliquer à sa manière l'étrange chaos qu'il propose à la contemplation de ses lecteurs. La première pièce du premier volume est évidemment une préface justificative. Il a eu, dit-il, une vision, et de celte vision est sorti ce livre. Il n'est pas défendu à la critique de supposer que le poète, comme c'est son droit, arrange ici très poétiquement les choses, et que cette vision d'où le livre est sorti est simplement un remords littéraire, l'aveu d'un embarras dont on ne peut que le louer, le sentiment d'une inquiétude philosophique et morale qui lui fait grand honneur. Que cette pièce ait été composée à Guernesey il y a quelques années ou à Paris il y a quelques mois, cela ne fait rien à l'affaire ; l'enchaînement des idées est manifeste. Lancé à toute bride au milieu de ses imaginations chaotiques, le poète a jugé nécessaire d'expliquer pourquoi cette espèce d'épopée du genre humain présentait l'aspect d'un bouleversement effroyable. Il a compris qu'il avait besoin d'une excuse. C'est justice de noter ce scrupule du poète et de lui en tenir compte. »

Suit l'analyse de La Vision d'où est sorti ce livre.

« Gomment le poète ose-l-il prétendre que ce mur vivant était d'abord un édifice aussi harmonieux que prodigieux, un édifice complet, régulier, logique,

Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre. Où les siècles pouvaient s'interroger l'un l'autre. Sans que pas un fît faute et manquât à l'appel ?

Sa description même lui donne un démenti, puisqu'on y voit entassées au hasard les choses les plus disparates et l'histoire devenue un magasin de bric-à-brac : voici les paladins et les patriarches, voici Nemrod et Booz, Jason et Fulton, Eschyle et la Marseillaise , Bonaparte au pont de Lodi, non loin du Christ et de Néron; voici, détail important, les ciseaux d'or avec lesquels on mouchait la lampe dans l'antre d'une prophétcsse biblique ; voici les colliers que portait Tibère et que Tacite arrangeait en carcans ; voici la chaîne d'or du trône qui s'en va naturellement aboutir au bagne ; voici enfin, c'est le dernier trait, voici le braconnier terrible, Satan, qui, noir, riant, l'œil allumé V. Hugo. — Légende des Siècles. III. /

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braconne dans la forêt de Dieu. Assurément tout cela n'est pas vulgaire, mais où est le sens ? où est la suite des âges ? où est l'harmonie des choses, celte harmonie qui résulte même des plus violens contrastes 1 . . .

« Quel est le personnage qui va surtout occuper le poète en ce nouveau recueil de légendes épiques ? même dans ce chaos, même dans celte épopée humaine écroulée, comme dit l'auteur, il est impossible qu'on ne découvre pas un héros préféré. Le voici, c'est le titan. Le premier volume du moins est consacré à sa gloire ; chacun l'y reconnaîtra sans peine. Dans maintes pièces de ce volume, c'est le titan qui est au premier plan et qui joue le premier rôle. Ici, du fond de son antre, il défie les puissances supérieures et les appelle tas de dieux. Là, quand il a été vaincu par les olympiens, il laisse en tombant la terre si désolée, que cette défaite des géants a toutes les apparences d'un cataclysme universel. » Suit l'analyse du Ti'an.

« M. Victor Hugo ne se contente pas d'être le plus colossal et le plus cyclopéen dos portes; on le blesserait assurément, si on négligeait d'étudier chez lui le penseur. Il a sa philosophie des religions dans la Légende des Siècles comme il a sa pliilosophie de l'iiistoire. Hélas 1 l'une et l'autre se ressemblent trop. Nous avons réclamé tout à l'heure contre cette philosophie de l'histoire qui supprime la grande loi morale, la loi du mouvement et <lu progrès ; il faut protester aussi contre une philosophie des religions qui fausserait à la fuis l'idée de Dieu et l'idée de l'homme.

« Le titan, pour se venger des dieux, découvre et annonce le Dieu unique. Fort bien. Ces vieux symboles peuvent être interprétés de bien des manières. L'interprétation proposée dans les poèmes de M. Hugo n'a rien qui choque ni la philosophie ni l'histoire. Elle se rattache même à l'interprétation chrétienne du mythe de Prométliée. . Mais ce qui fait la grandeur de Prométhée, c'est sa tendresse pour l'homme. Si le géant n'est qu'un être immense, un lutteur énorme, un bloc de muscles et d'os, le type de la révolte contre une divinité supérieure, ses aventures nous toucheront peu. Le titan de M. Hugo a-t-il le moindre rapport avec l'humanité?... (]'est lui qui, de la fenêtre ouverte à coups de poing sur l'infini, a découvert le Dieu unique. Si cela est, le service n'est pas médiocre Voyons donc qxiel est ce Dieu. Il y a trois ou quatre poèmes dans lesquels M. Victor Hugo prétend nous faire entrevoir, au delà de tous les mondes, au delà de toutes les théogonies, au delà de toutes les religions, le Dieu de l'Immensité. La place même que ces poèmes occupent dans l'ensemble de l'œuvre est significative ; les uns forment le début du premier volume, les autres terminent le second. C"est le commencement *t la fin, l'alpha et l'oméga ; entre ces deux termes est comprise toute

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la philosophie religieuse de la Légende des Siècles. La première de ces pièces est intitulée Suprématie. » Suit une critique de Suprématie '.

« Ainsi, une lumière avec les yeux d'une figure, voilà le dieu souverain devant lequel disparaîtront les dieux de l'Orient et de la Grèce ! Le poète répondra sans doute qu'il s'agit des temps primitifs et que les pressentiments de l'unité divine dans les sociétés barbares ne sauraient être exprimés avec l'idéale sublimité des âges philosophiques. Rien de plus juste ; ce n'est pas dans ces premières pièces [du Titan et de Suprématie], c'est dans les dernières qu'il faut chercher la théodicée de l'auteur. Les trois poèmes qui terminent le second volume nous donnent le résumé de sa philosophie religieuse. L'un s'appelle le Temple, l'autre est adressé à l'Homme ; le troisième a pour titre le mot Abîme. Ce sont trois expressions d'une même doctrine. Dans le temple que sa pensée construit se dressera une statue immense, vêtue d'un voile insondable, qui figurera le dieu certain et ignoré. Le temple n'aura point de Coran, point d'arche, point de dogmes, point de prêtres, point de culte, rien de ce qui peut être contesté par la raison, et, n'ayant à craindre aucune attaque, il sera bien sûr de rester toujours debout après que tous les autres temples auront croulé. La statue voilée aura l'air de rêver au cosmos; immobile et muette, elle agira pourtant et parlera. Tous les hommes sentiront son pouvoir, toutes les âmes entendront sa voix. Les méchans seront mal à l'aise dans son voisinage, mais les bons, les augustes, les penseurs, les sages, sentiront le plein jour sur leur âme,

Comme sous le regard d'une énorme prunelle.

« Cette prunelle énorme, — car à la fin comme au début le poète tient à ses images, — est-elle le point lumineux vers lequel doit se diriger la pauvre race des humains? Non, elle perdrait son temps et sa peine. C'est ce que lui signifie l'auteur de la Légende des Siècles. — Si tu vas devant loi pour aller devant toi, ô homme, c'est bien ; il fautque l'homme se meuve. Va, marche, jette la sonde ; mais, sache-le bien une fois pour toutes : jamais lu n'arriveras, jamais tu ne trouveras ce que tu cherches. Une trop grande distance te sépare de l'être infini. Ton sentiment religieux aura beau changer d'idéal, de forme, de culte, la religion la plus pure sera toujours vaine, car elle sera toujours infiniment loin de la cause des causes.

« C'est pour mettre en relief cette théorie désolante que le poète a écrit les pages intitulées Abîme. Ecoutez : l'homme parle, l'homme du XIX* siècle et l'héritier de tous les âges ; il vante ses luttes, ses con-

I. Dans cette critique, Saint-René Taillandier se mcprcnfl otrangenaenf. Ignorant les textes dont s'est servi V. Hugo, il traite ce poème de a myeti- £cation ».

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quêtes, ses trésors, il s'appelle Platon, César, Dante, Shakespeare, il a la science et l'art, le génie et la force, il fonde, il crée, et, ce que la nature ne fait qu'ébaucher, c'est lui qui l'achève. « Terre, dit-il, je suis ton roi. — Tu n'es que ma vermine », répond la Terre, et, comparant sa puissance, sa fécondité, son renouvellement perpétuel, à la destinée éphémère des fils d'Adam, elle triomphe en d'orgueilleuses paroles. Saturne, qui l'a entendue, lui impose silence : Convient-il à la chétive planète d'élever si haut la voix ? Qu'est-ce que ce grain de sable, avec un grain de cendre pour satellite, auprès de Saturne, et de son immense anneau, et des sept lunes qui lui font cortège ? Paixl dit le Soleil ; Terre, Saturne, vous n'êtes que mes vassales, c'est moi qui suis le souverain. Vous n'êtes que le bétail, c'est moi qui suis le pasteur. Sans moi, que seriez-vous ? Un chaos de fange. Je suis la loi qui vous donne l'ordre, je suis le feu qui vous donne la vie. Il faut entendre alors de quel ton Sirius parle au Soleil et quelles humiliations il lui inflige : il l'appelle atome, poussière, espèce de clarté, il le traite de gardeur de planètes, il lui demande s'il y a de quoi être si fier, pour sept ou huit moutons qu'il mène paître dans l'azur; lui, dans son orbe immense, il emporte

Mille sphères de feu dont la moindre a cent lunes. Le sais-tu seulement, larve qui m'importunes ? Que me sert de briller auprès de ce néant ? L'astre nain ne voit pas même l'astre géant.

a Mais Sirius, l'astre géant, est humilié à son tour par Aldebaran, Aldebaranestliumilié par Arcturus, Arcturus parla comète, la comète par septentrion, septentrion par le zodiaque, le zodiaque par la voie lactée, la voie lactée par les nébuleuses, les nébuleuses par l'infini, lequel enveloppe tout l'clre, toutes les variétés de l'être, et ramène la multiplicité discordante à sa mystérieuse unité. Cet infini lui-même a-t-il le droit de parler ? Non, Dieu seul a ce droit, car Dieu seul peut prononcer le dernier mol. Dieu seul peut dire :

Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.

« Certes, voilà un concert grandiose. Est-il bien sîlr pourtant que ce soit une poétique image de la vérité? M. Victor Hugo, en voulant glorifier Dieu à sa manière, n'a-t-il pas contre lui la conscience de tous les siècles ?...

« La théodicéc de M. Victor Hugo, en celte nouvelle série de la Légende des Siècles, est donc aussi erronée que sa philosopliie de l'histoire. Dans sa transfiguration légendaire des âges, il est vaincu par Michelet et Quinel, par Cousin et Jouffroy, par Chateaubriand et Lamarline ; il est vaincu dans ses peintures de l'infini par la sublimité

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métaphysique de Leibniz. Quand il s'occupe des choses d'ici-bas, il «upprime l'idée du propres ; quand il s'occupe des choses d'en haut, il supprime l'idée du Dieu moral. Ses deux erreurs font également injure à la majesté divine et à la dignité humaine....

t Le désordre que révèle la conception générale du livre devait nécessairement se retrouver dans un grand nombre des pièces qui le composent. De là les disparates, les incohérences, les voix qui grincent, les chants qui détonnent. A côté de ces pans de murailles dont les brèches superbes excitent l'admiration, on aperçoit je ne sais quels détritus, des fouillis de mots, des tronçons d'idées, ou plutôt, pour employer les termes qui reviennent si souvent sous la plume du poète, des amoncellemens, des échcvellemens, des enche\ètremens monstrueux

« Notons le mot de Sainte-Beuve, qui, avec sa pénétration merveilleuse, avait si bien deviné la théorie du mur des siècles; ce sont bien des blocs de poésie, comme il disait. Il faut ajouter que dans ces blocs les concetti ne manquent pas. C'est ce qui rend les procédés de M. Victor Hugo si faciles à imiter. Il y a des gens d'esprit qui excellent à parodier ces grands mots, ces grands vers, sublimités inintelligibles mêlées de trivialités prétentieuses. On les écoute et on rit, sans que ce franc rire porte atteinte au génie du poète. Mais que dire lorsque ces parodies se rencontrent dans son texte même ? Majorien, prétendant à l'empire, est dans son camp de Germanie, et, debout derrière les créneaux, il parle à un barbare que suit une horde immense. Ce barbare lui offre son aide, il est bref, hautain, armé d'une foi invincible ; on reconnaît Attila, le chef des Sans-nombre. Si Majorien veut la paix, Attila le fera roi. Majorien doute de la promesse du barbare et lui dit que ses frères ont été battus par les soldats de Rome. Savezvous ce que le chef des Huns lui répond ? Il lui lance un calembour :

Nous n'avons de battu que le fer de nos casques.

« Un calembour, dis-jc, et de plus un contre-sens, puistpie le fer battu « ne prend de l'éclat qu'en perdant de sa solidité ». C'est Buffon qui, dans son Discours sur le style, donne celte leçon de métallurgie au roi des Huns. Rappeler Buffon en chantant Attila, n'est-ce pas une parodie des plus drôles . Supposez aussi que, dans une imitation fantasque de M. Victor Hugo, un esprit moqueur fasse dire à l'iiomme du XIX" siècle, tout enivré de sa force et de ses conquêtes : J'ai supprimé le temps, j'ai rapproché les distances, j'ai réduit le géant Espace à la condition d'un misérable nain ;

Je fais causer le Rliin, le Gange et l'Orégon, Comme trois voyageurs dans le même wagon ;

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Ne sera-t-on pas charmé d'une pareille trouv aille ? Bravo, s'écriera-t-on ; quelle fine critique I quelle parodie exquise i Eh bien ! ce n'est pas une parodie. L'écrivain qui a trouvé tout cela, l'écrivain qui se permet ces calembours et ces drôleries, c'est le poète lui-même, le poète de la Légende des Siècles, celui qui, dans l'Année terrible, s'adressant à l'honorable général Trochu, l'apostrophe en ces termes : participe passé du verbe Iropchoir...

« 11 en coûte d'insister sur les critiques quand on aimerait à signaler des pages irréprochables. Par mallicur, si la verve, la force, l'imagination, une puissance de style prodigieuse, éclatent à chaque pièce du recueil, les pages sans reproches sont bien rares. Parmi les meilleurs tableaux de cette galerie, le sentiment public a déjà indiqué Jean Chouan et le Cimetière d'Eylau : ici un touchant épisode des guerres de la Vendée, là un récit, familièrement épique, tiré des batailles de l'empire. Ce qui a charmé tous les cœurs dans ces deux poèmes, c'est l'inspiration liumaine, la sympathie profonde. Oh 1 que ^L Victor Hugo a tort de ne pas faire vibrer plus souvent cette corde qu'il manie en maître I Qu'on est heureux ici d'oublier l'histoire sans âme et la métaphysique sans lumière ! Sunt lacrymœ rerum. Les commisérations du poète pour les héroïsmes cachés, ses tendresses pour les dévoùmens obscurs, l'ont toujours admirablement inspiré. Il faut dire la même chose de son respect de l'enfance. Qui donc a mieux parlé des enfans que l'auteur des Feuilles d'automne ? On le retrouve tout entier, ce poète des plus beaux jours, dans V Idylle du Vieillard, quand il disserte avec tant de grâce sur le bégaiement de la première année :

Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme De cet âge où le rire éclôt dans une larme. O divin clair-obscur du langage enfantin I L'enfant semble pouvoir désarmer le destin... L'innocence au milieu de nous, quelle largesse I Quel don du ciel I Qui sait les conseils de sagesse, Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour, Que versent, à travers leur tremblant demi-jour. Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes, Les âmes des enfans sur les âmes des hommes ?

« C'est la même inspiration qui a dicté le poème si tendre intitulé Petit Paul, c'est un sentiment analogue qui a produit le sinistre tableau inscrit sous ce nom : Question sociale. Voilà le vrai Victor Ilugo. bii je voulais passer en revue toutes les pièces du recueil, j'aurais à signaler comme une fantaisie étincelanle, comme une œuvre pleine de cœur et de poésie, la légende de lAiyle du casque; quel que soit

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pourtant l'éclat de la fantaisie clans l'œuvre de M. Hugo, il faut toujours en revenir, quand on cherche le mieux, à tout ce qui rappelle chez lui l'étude sincère de la vie, la sympatliie cordiale, la préoccupation des misères humaines. Le Petit Paul et la Question sociale d'une part, de l'autre Jean Chouan et le Cimetière d'Eylau, tels sont les chefs-d'œuvre de celte seconde série de la Légende des Siècles. »

XIII. — J. DuPAiN. Revue des Poètes el des Auteurs Dramatiques, i"' avril 1877. Bibliographie. La Légende des Siècles, pp. 1 1 i-i la :

u II arrive souvent, en travaillant, que l'on sente sur son front de petites piqûres faibles mais incessantes,... on y passe la main, vainement ! la piqûre revient I on s'impatiente, on n'imagine pas quel peut être l'insecte désagréable qui vous poursuit I Puis on songe à regarder et l'on constate que ce sont quelques cheveux rebelles, et s'obstinant à vous venir sans cesse battre la peau I Ainsi, dans la seconde Légende comme dans la première, à chaque pas, on est piqué par de grandes phrases sonores, demandant pour être comprises quelques minutes de réflexion, et une tension d'esprit toute particulière, ou bien encore par des noms propres plus ou moins abracadabrans, qui semblent se succéder toujours, plus inconnus, avec le secret désir d'exaspérer le lecteur I Les phrases étranges et l'érudition déplacée, voilà les deux grands chevaux de bataille des critiques qui s'attaquent à Hugo ! La première de ces choses n'est évidemment chez le poète qu'un procédé artistique ! Quant à l'érudition, s'il en est qui accusent Hugo de se moquer un peu du public et d'être trop savant, moi, je m'accuse en lisant ses grandes énumérations historiques de trop d'ignorance ! au lieu de blâmer, j'apprends d'abord ce que j'ignore, et. une fois instruit, je suis libre d'admirer la poésie elle-même autant qu'elle le mérite I — Le poète commet-il une erreur ? je ne le blâme pas encore, étant de ceux qui en poésie mettent l'exactitude scientifique au second plan, font abstraction du fait historique visé dans ime phrase grandiose, ne s'inquiètent que de ce qui est grand, et dédaignent de pédantesques critiques bonnes pour ceux que la vraie poésie n'a jamais enthousiasmés !...

« Maintenant, cette seconde Légende est-elle aussi étonnante que la première ? D'abord elle en est le complément, c'est-à-dire un peu la répétition : le Titan, pour ne citer qu'un exemple, a ime certaine parenté avec le Satyre... la forme, cette forme merveilleuse inventée par Hugo, est restée immuable, sans doute, mais n'a pu éviter les atteintes d'un goût surmené et par cela même un peu dévié ; les grandes phrases que les irrévérencieux nomment pathos se miJti-

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plient... et puis, en vérité, la première série des Petites Epopées, cette Bible du poète, n'était-elle donc pas arrivée aux dernières limites de la puissance humaine ? Il me semble difficile que l'intelligence puisse concevoir cpielque chose de plus pathétique que les Pauvres Gens, de plus grandiose que le Régiment du Baron Madruce, de plus colossal qu'Eviradnus ! La première Légende est donc, et restera, malgré V. Hugo lui-même, ce que l'art des vers a produit en France de plus puissant 1 »

XIV. — L. Derôme. La Revue de France, i5 mars 1877. La Légende des Siècles, par V. Hugo, pp. /i65-466 :

«... On aimerait à voir en Victor Hugo un homme avec lequel on puisse causer, s'entendre, raisonner. C'est le vent que Lamennais a entendu souffler dans les Paroles d'un croyant ; il marche comme un ouragan, avec autant de force et d'aveuglement, écrasant les obstacles, n'obéissant à aucune voix, implacable, sinistre, effaré : il est malade.

« Cet accident est arrivé à d'autres... « Ceux qui ne croiront pas ce « que je viens d'écrire, dit Jean-Jacques à la fin de ses C4onfessions, « méritent d'être étouffés. » On sait de quel fiel sont pénétrées les dernières œuvres de Chateaubriand, avec quelle rage sombre Lamennais cracha sur les croyances de sa jeunesse.

« C'est là qu'en est Victor Hugo. Son génie reste entier dans la Légende des siècles, malgré quelques défaillances. Ses héros manquent de sens commun ; hommes et choses, tout ce qui a de la grandeur, de la moralité, de la raison est jeté aux gémonies. Que la raison soit malmenée par lui, ce n'est pas étrange : elle et lui n'ont jamais été d'accord. Dès ses premiers pas dans le monde de la pensée, le développement anormal de l'imagination avait tué en lui la raison ; pourtant il aimait le grand, il aimait le beau, il s'inclinait devant quoi que ce fût, de ce qui mérite l'estime ou le respect. Il n'en est plus ainsi. La haine a fait son œuvre : elle l'a rendu nihiliste. Il nie maintenant. Qu'on ne lui parle ni d'honneur, ni de gloire, ni de morale, ni d'hommes, ni de choses à louer. Arrière tout ce qui vit I Qu'on lui apporte le néant. Voilà son dernier culte. Il n'a rien écrit de meilleur que son Epopée du ver par où débute le tome II de sa nouvelle série de la Légende des Siècles. Le néant sera sa dernière idole. Ecoutez comme il l'inspire. » Suit la citation d'une partie de l'Epopée du ver.

« Rugis, poète, et que cette cruelle satisfaction puisse assouvir tes derniers jours. Peut-être cette colère corrosive démontre-t-elle que M. Victor Hugo aurait mieux fait de s'en tenir à la maxime de l'auteur de Vlmitation : Ama ncsciri et pro nilnlo rcputari. On y perd

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sans doute bien des jouissances d'amour-propre, mais on y gagne de mourir tranquille, et, à son lit de mort, on peut dire avec désintéressement :

Les hommes, occupes d'objets qiii se transforment. Sont hagards, et devraient s'apercevoir qu'ils dorment.

« Le mot hagard résume la Légende des siècles : c'est un livre hagard. »

XV. — Bérard-Varagnac. Journal des Débals. La Légende des Siècles, par M. Victor Hugo, i8 avril 1877 :

« Nulle proportion, nulle ordonnance, pas un morceau harmonieux et achevé dans ces ébauches colossales, rien qui ressemble aux peintures qu'exécute une main fine et discrète, d'un pinceau délié, aux tons nuancés, fondus et luisans. Vous diriez de la peinture au couteau, ou mieux, des fresques menées à grands coups de brosse, des cartons, ternes et monochromes. C'est proprement de la peinture murale, et en grisaille. Que tout cela est allégorique, ténébreux, confus, démesuré ! Et involontairement vous songez aux fresques de Cornélius et de Kaulbach. N'est-ce pas la même méthode ? Et n'estce pas aussi la poésie de l'avenir, comme la peinture des Cornéliens de Munich et la musique de M. Wagner ?

« Telle est l'impression que le lecteur reçoit des premiers poèmes qu'il rencontre en ouvrant le livre. Ces poèmes sont d'ailleurs tout pleins de rares beautés, il y a là une hardiesse de conception et, dans la mise en œuvre, une grandeur et une vigueur qiii vous frappent. Sur ce sombre et mystérieux fond les énormes figures se détachent, se meuvent, se tordent, se dressent avec un relief étonnant. Lisez par exemple, cette épopée bizarre et superbe : Entre Géants et Dieux...

« M. Victor Hugo est aux antipodes du génie grec ; il serait plutôt un Pélasge, mais non im Hellène ; plutôt un Dorien, mais jamais un Ionien, jamais un Altique. H n'a, de la Grèce, ni la sérénité, ni la grâce légère, ni l'exquise mesure, ni le dessin net et précis. Et comme il n'en comprend pas le génie, il n'en comprend pas davantage le climat et le sol, dont ce génie est le naturel reflet. M. Victor Hugo ne paraît pas se douter de la physionomie propre de cette terre; j'en étais frappé en parcourant, au second volume, une suite de petits poèmes qu'il a intitulés le groupe des idylles, et où il fait chanter, un peu au hasard, les poètes de tous les temps, et les Grecs entre autres. Lisez ces idylles qu'il place sous l'invocation de Moschus, de Théocrite, d'Asclépiade, etc. Vous ne trouvez guère la couleur

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locale, ou simplement la vérité dans ces paysages. M. Victor Hugo n'a-t-il donc jamais vu les rives de la Méditerranée ? Et son imagination n'a-t-elle jamais conçu ces belles images que nous nous formons de la terre athénienne, avec ses lauriers-roses dans le lit des torrcns, ses bosquets de myrtes et d'oliviers où serpente la vigne, les montagnes aux reflets métalliques, dorés le jour, violets le soir, et la plaine poudreuse où chantent les cigales, au loin la mer bleue, semée d'iles, et les promontoires couronnés de petits temples blancs... et la limpidité de ces horizons aux. contours sobres et purs ?...

« C'est pourquoi la Grèce ne tient qu'une place singulièrement restreinte et secondaire dans la Légende des Siècles. Sur cette terre classique, M. Victor Hugo semble mal à l'aise et comme dépaysé ; elle ne l'inspire point, et vous diriez que, s'il s'y arrête un moment, c'est qu'il ne peut la passer sous silence dans une revue de l'humanité. Mais il demeure froid devant ses grands hommes, comme devant ses dieux. De son histoire il se borne à détacher un épisode, admirable épisode il est vrai, la lutte contre Xerxès. Encore est-il plus occupé à dénombrer l'armée du grand roi et à le peindre dans sa majesté barbare, qu'à nous montrer les vrais héros de cette épopée. Il effleure le sujet, il n'y entre pas ; s'il fait parler Thémistocle aux chefs de la Grèce, c'est d'un ton forcé, dans une harangue froide et creuse qui n'est digne ni du génie poétique de M. Hugo, ni de la valeur politique et guerrière de Thémistocle. Non, Thémistocle ne parla point de la sorte I S'il l'eût fait, qui donc l'eût écoulé ? Pas une trirème, soyez-en sûr, n'eût levé l'ancre, et le nom de Salamine manquerait à l'histoire de la liberté. C'est que le monde antique est trop simple, et, pour tout dire, trop peu monstrueux pour que M. Hugo s'y puisse plaire. Le peuple romain lui-même est trop voisin des Grecs, ses éducateurs, pour l'attirer. Aussi de Rome il ne dit presque pas im mot...

t M. Victor Hugo — je parle du poète — n'a point été de ceux qui avec l'âge se transforment et se renouvellent. Tel il était en i83o, tel il est aujourd'hui : c'est l'unité de son œuvre. Ses traits n'ont point changé ; le temps en a creusé les lignes, devenues plus tranchées, plus profondes, mais respecté l'ensemble de sa physionomie. Il n'a rien perdu de ses défauts, mais rien de ses qualités, rien de son génie, rien de sa puissance. Le tremblement de l'âge n'apparaît ni dans sa pensée, ni dans son style. Il se roidit, au contraire, et, loin de s'affaiblir, loin que sa main languisse, que son pied cliancelle, c'est par un excès de vigueur qu'il semble pécher. Rare exemple I Après avoir été, à quinze ans, le plus précoce des poètes, M. Victor Hugo est aujourd'hui, à soixante-quinze, le plus résistant ; il dure comme un grand chêne, et, ch.aque année reverdissant, domine de sa

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taille tous les jeunes, domine son siècle. — Nous n'avons pas caché notre pensée, ni ménagé nos critiques ; mais il est juste de dire bien liaut, et ce sera notre conclusion, ce que, lisant ces deux volumes, nous nous répétions à nous-mème : Ce n'est point un livre ordinaire ; il ne peut être blâmé ni loué médiocrement. Il y a là bien des choses qu'il faut répudier et oublier, mais il en est d'admirables qui resteront ; il y a une source profonde de poésie. Tout mis dans la balance, vertus et défauts, M. Victor Hugo est encore, et, par l'effet des temps, plus que jamais notre premier poète. De la génération présente, qui donc oserait se mesurer avec lui ? »

XVI. — Renol'vier. La Crilique Philosophique, 17 mai 1877, Victor Hugo, La Légende des Siècles, Nouvelle série, pp. 2/ii-255 :

« Telle est désormais la gloire sans rivale du grand poète de la France moderne, que la seconde série de la Légende des siècles a été reçue avec un applaudissement universel. Le public a accueilli comme des beautés familières tant d'élrangctés sublimes qui, à d'autres époques, auraient excité sur le Parnasse, ébranlé jusqu'en ses derniers fondements, une tempête capable d'engloutir l'audacieux novateur ! Nous n'avons entendu d'autres protestations que celles des hommes qui haïssent, chez Victor Hugo, l'ennemi des rois et des empereurs et le prophète inspiré par l'idéal social de la justice et de la paix. Sans doute, il ne serait pas difficile de rencontrer aussi des réclamations sincères, mais de jour en jour plus timides, en interrogeant cette classe d'esprits pour lesquels le goût, la discrétion et la mesure sont les correctifs nécessaires de l'imagination poétique, si ce n'est les propres et indispensables qualités d'un poète. Ce ne sont plus là que des exceptions ; la révolution du romantisme a définitivement triomphé, en ce sens qu'elle nous a accoutumés à admirer le beau et le grand où ils se trouvent et à en faire notre profit, sans permettre que le voisinage de tels ou tels défauts, dans un(î œuvre considérée au point de vue de la raison, jette sérieusement le trouble dans nos jouissances esthétiques.

« Nous n'avons pas fait, en cela, notre éducation nous-mêmes; c'est ic poète qui de vive force nous a tirés à lui, non sans beaucoup de résistance. Et le poète, de son côté, a fait une marche très hardie. Son évolution est merveilleuse. Certes, les Orientales, ces poésies d'une incomparable jeunesse, et restées jeunes et fraîches comme au premier jour au bout d'un demi-siècle, les Orientales et le drame d'Hernani ont été en leur temps d'étonnants défis à la vieille école littéraire et aux habitudes de la critique. La nouvelle langue du vers

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français, les nouveaux rhythmes libres et varies de l'hexamètre, s'y étalaient dans leur témérité, toutes les routines étaient dérangées ; mais l'impression causée au lecteur aurait été tout autrement violente, et probablement insupportable, si les Contemplations ou la Légende étaient venues, à la même époque, l'assaillir avec de graves innovations grammaticales, des mots détournés de leur sens, des épithètcs bizarres et systématiques, des images « énormes », des antithèses furieuses, continuelles, des tableaux terribles, des peintures très basses, une familiarité sans bornes, des obscurités insondables, une vue pessimiste de la nature et de l'humanité, la mythologie toute renversée, les dieux insultés, les rois vilipendés, les prêtres traînés dans la boue, enfin la philosophie des mages, l'adoration de la lumière, alliée à la morale de Kanl et des droits de l'homme, et, pour tout achever, l'annonce prophétique, effarée, du suprême avenir de justice et de paix I

« Nous ne cherchons pas du tout à tirer Victor Hugo à nous et à nos vues : d'ailleurs, s'il s'en rapproche souvent, souvent aussi il en est fort éloigné ; c'est du poète que nous parlons, et nous remarquons qu'il n'a atteint toute sa force et toute sa grandetir, sa plus puissante originalité de forme, qu'en se transformant dans son fond moral, devenant de royaliste démocrate, d'homme de charité et de grâce homme de justice, puisant dans l'exil une inspiration nouvelle, et justifiant le titre de penseur, qu'il s'était octroyé de bonne heure comme par pressentiment. Et nous ne voulons pas dire non plus qu'il doive exister un lien nécessaire entre le mérite de la forme et la valeur de la pensée chez tout poète, il s'en faut de beaucoup ; nous constatons seulement qu'un tel lien s'est rencontré cette fois. Les plus beaux vers des recueils lyriques de Victor Hugo, après l'exil, sont dictés par de fortes impressions de l'ordre humanitaire ou même cosmique. Non seulement la forme n'a rien perdu, mais elle a gagné en concentration, en énergie et, qui le croirait? quelquefois en souplesse. L'imagination n'a pas faibli, elle a grandi et s'est ouvert des espaces immenses. La sublimité, ce qui semble presque impossible et contradictoire, s'est étalée dans certaines pièces à l'état fluent et continu. Enfin, le vers, sa coupe, son rhytlime, est arrivé à ce degré de perfection construite, qui restera pour modèle aux plus habiles. L'alliance très-rare du style — prenons ce mot dans sa plus haute acception — et de la force de la pensée, de l'intensité du sentiment, de l'immensité de l'imagination, a fait aujourd'hui de notre poète un de ces hommes séculaires qui n'appartiennent pas simplement à la galerie des écrivains et des artistes de leur siècle...

« Mais quel chemin parcouru 1 « Ici Renouvier oppose, à propos des rois et des prêtres, des citations empruntées aux Odes et à la

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Légende des Siècles, puis il donne une esquisse de l'évolution politique de Victor Hugo.

« Comme philosophe, Victor Hugo incline souvent à un panthéisme naturaliste, qui est d'ailleurs le caractère commun de presque toute haute poésie, ainsi que des lihres spéculations de notre époque. Mais il importe de remarquer que ses vues à cet égard sont d'un ordre positif et d'inspiration légitime en un sens, devant les immensités et les solidarités dont le spectacle de l'univers, les découvertes des sciences et l'affranchissement des superstitions anthropomorphiques frappent nécessairement l'esprit d'un poète. La pièce du Satyre, dans la première série de la Légende des siècles, celle du Titan, et d'autres encore dans la seconde série, ne nous semblent nullement dépasser le droit de la poésie. Et, en effet, la partie négative du panthéisme en est absente. Non-seulement l'existence d'une loi providentielle dans la direction du monde et d'une loi morale dans les causes et les fins de la nature, non-seulement l'immortalité des personnes, n'y sont point niées, mais elles y sont même proclamées. Et n'oublions pas d'ajouter que les difficultés logiques des idées d'éternité et d'infinité ne sont pas à objecter au poète qui fait usage de ces idées ; car un langage infinitiste n'a, chez lui, d'autre objet que de suppléer à l'impuissance des images, en présence de l'illimité de l'imagination. Lui prêter des doctrines formelles serait commettre la même erreur que si l'on prétendait, par exemple, interpréter le mot éternel dans les Ecritures, à l'aide des théories transcendantes de Thomas d'Aquin. » Suit une citation du Titan qui se termine par ces quatre vers :

0 stupeur ! il finit par distinguer, au fond

De ce gouffre oii le jour avec la nuit se fond,

A travers l'épaisseur d'une brume éternelle,

Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle 1

« Le ATai nom du Dieu de Victor Hugo n'est pas plutôt Pan que- Jéhovah. Les partisans du Dieu-Tout sont des simplificateurs du mystère divin, qui s'imaginent l'avoir compris parce qu'ils ont supprimé l'origine et les limites des choses, mettant le principe et la loi dans le déroulement même des générations sans commencement, sans terme et sans raison. Ce vrai nom est celui que de tout temps ont bien su trouver ceux qui l'ont le plus cherché, et non pas les sceptiques seulement, mais les hommes de foi, et les plus pieux et les plus mystiques des philosophes : l'incompréhensible.

Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. Le réel, ce fond vrai d'oii sort toute la fable, C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit. Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,

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Le microscope court dans l'abîme après elle ; Elle est inaccessible, imprenable, éternelle...

« Dans les beaux et très-beaux vers qui suivent ceux-ci, l'idée qui se développe est celle que l'on qualifie ordinairement de panthéisme ; et les religions, les cultes y sont présentés comme de vains tâtonnements à la recherche du Dieu inaccessible, du Dieu qui est pourtant, et que le progrès humain est do poursuivre sans espérance de l'atteindre. Mais cela même exclut le dogme à proprement parler panthéiste, en tant que mot de l'énigme du monde. Et, en effet, dans la pièce suivante, qui est la dernière de la Légende des siècles, et l'une des plus remarquables pour l'étonnant mélange de données scientifiques et de mythologie, un dialogue entre la terre, le soleil, les étoiles, les constellations, la voie lactée, les nébuleuses, se termine par les deux vers que voici, où l'infini prend la parole et où Dieu lui répond.

« L'Infini : >< L'être multiple vit dans mon unité sombre. » — La multiplicité infinie dans l'unité absolue, c'est le panthéisme dogmatique. Le porte refuse de s'y tenir.

« Dieu : « Je n'aurais qu'à souiller et tout serait de l'ombre. » — Ce vers, h; dernier de l'ouvrage, n'a qu'im sens possible, et c'est un appel à la puissance et à la volonté comme dernière raison des <;hoses.

« Il est aisé de confirmer cette conclusion, en remarquant que les doctrines qui sont les compagnes ordinaires du panthéisme sont étrangères à la pensée de Victor Hugo. Ni le fatalisme ni l'optimisme ne trouvent leur expression dans ses vers. Au contraire, sa vue de la nature et de l'histoire est plutôt celle qvi'on aime à nommer aujourd'hui le pessimisme, et dont le « Progrès », tout merveilleux qu'il se le promette, n'est pour lui que le correctif. Rien de l'idée de l'évolution et de ce que Comte, parvenu à sa pliase «subjective», a appelé l'explication illusoire de ce qui est supérieur par ce qui est inférieur. La doctrine des origines purement animales de l'humanité est rejetée avec moquerie. Mais surtout Victor Hugo proteste contre la philosophie à la fois optimiste et négative, si répandue à notre époque, par un sentiment profond du problème du mal et de la nécessité d'une sanction divine ou cosmique pour la réalité des fins de la morale. Ces vers portent ce titre : Ecrit en exil...

« La pensée dominante delà philosophie deVictor Hugo est une espèce de magisme. ou si l'on veutde manichéisme, mais relevé (comme ill'a été dans certaines des sec tes d'une inspiration analogue) par l'espérance d'un triomphe définitif du bien. L'opposition de la lumière et des ténèbres est la grande antithèse partout présente, et qui sert comme de symbole et de résumé à tous les autres contrastes de la nature dans l'imagination du poète. Cette doctrine dualiste — on n'exagère rien en la

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nommant ainsi — a paru d'abord avec éclat dans le recueil des Contempla lions, et n'a peut-être pas alors été comprise de beaucoup de lecteurs. La Légende des siècles, principalement dans cette dernière série, lui donne de nouveaux développements auxquels il n'est plus possible de se tromper, et nous avons là probablement rexplicalion la plus profonde de ce continuel emploi de l'antithèse, qui est un caractère universellement remarque du style de Victor Hugo, et qui tient ainsi à ce que son sentiment et la direction liabituellc de ses pensées ont de plus intime et de plus propre à sa personnalité morale. Le style c'est l'homme ; jamais maxime n'eut une application plus

frappante

« La légende des siècles est un dualisme farouche, oi!i rien ne s'interpose entre le passé tout entier maudit, déchiré par la guerre, épouvanté ou stupéfié par les religions de crainte et d'ignorance, et un avenir de merveilles, non pas tel qu'a pu le rêver l'immoralisme transcendant, spéculant sur les sciences de la matière, dans l'hypothèse des puissants dévorateurs et des faibles dévorés, mais où domine et règne la loi morale. La raison, sans doute, s'accommode mal de cette réduction de l'histoire à une antinomie si violente ; elle proteste contre ce que l'analhème a d'absolu, contre ce que la prophétie a de miraculeux. Il est clair que s'il s'agissait d'une philosophie de l'histoire, on voudrait que le tableau du passé fît une place convenable aux créations de l'esprit humain dans l'ordre du vrai et du beau ; dans la sphère de la cité, aux nobles actions des hommes libres, et même aux bienfaits matériels ou moraux des empires. Quant à la légende même, aux mythes, aux conceptions religieuses, on aimerait à ne pas les regarder seulement par le côté sombre, le côté touchant, ou riant, ou lumineux est aussi une partie de la vérité historique. Puis on demanderait compte à l'auteur de ses espérances excessives, des promesses qu'il nous fait d'un âge d'or prochain, et d'un avènement de salut qui semble n'exiger pas moins que la subite illumination de la « couronne boréale » du nouveau monde phalanstérien. On ne se contenterait pas, pour fondement de l'annonce d'un millenium de justice et de paix, de la confiance que peuvent inspirer l'apothéose des sciences physiques et le culte du dieu Progrès, ou le juste sentiment des aspirations morales de notre temps. Mais ceux qui adresseraient de telles objections à la Légende des siècles feraient preuve d'une médiocre intelligence des privilèges d'un poète. La poésie épique et lyrique ne relève que d'elle-même pour ses concepts ; elle n'est point tenue d'en présenter la justification rationnelle. Les imaginations étranges, les fictions inacceptables, enfin les plus dures oppositions lui ont toujours fourni et ne cesseront pas de lui fournir, avec de grandes beautés, de puissants moyens d'édification morale. »

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XVII. — Grand Dictionnaire Larousse. Premier Supplément. Paris, Larousse, 1878, article Légende des Siècles :

« Ce second recueil est aussi plein et aussi varié que le premier ; nulle trace de lassitude ; le flot de poésie jaillit toujours avec la même force. Cette puissante imagination crée à volonté de nouvelles merveilles, sans se ralentir et sans s'épuiser. Dans la première série, le poète semblait avoir pleinement réalisé l'œuvre qu'il avait conçue et qu'il formulait de la manière suivante : « Exprimer l'humanité dans « une espèce d'œuvre cyclique ; la peindre successivement et simulta- « nément sous tousses aspects : histoire, fable, philosophie, religion, « science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement « d'ascension vers la lumière ; faire apparaître dans une sorte de miroir « sombre et clair celte grande figure, une et multiple, lugubre et rayonce nantc, fatale et sacrée, l'homme ! » Les poèmes qui servaient de développement à ce programme parcouraient tout le cycle humain, depuis la légende du paradis terrestre jusqu'à l'histoire contemporaine et même au-delà, puisque le dernier morceau était consacré au XX* siècle. Mais la matière était-elle épuisée ? Non, car l'histoire de l'humanité a bien des chapitres, et le poète le montre suffisamment en choisissant encore dans le nombre une foule de thèmes aussi intéressants que ceux qu'il lui avait plu d'abord de traiter. Comme pour le recueil précédent, il emprunte successivement à la légende biblique, à l'âge héroïque et à l'àgc poétique de la Grèce, à l'histoire romaine, au moyen-àgc, à la période contemporaine, et la source n'est jamais tarie ; on sent qu'il y puisera encore tant qu'il voudra. »

Suivent le résumé et des citations d'un certain nombre de poèmes, La Vision d'oii est sorti ce livre est accompagnée d'un extrait d'un article du Journal des Débats donné ici presque in extenso pp. lxxxix.

XVIII. — Emile Zola. Documents Littéraires. Paris, G. Charpentier, 1881, Victor Hugo, pp. 65-70 (paru antérieurement dans le Messager de VEarope, revue de Saint- Pétersbourg) :

« La vérité, la voici. La deuxième série de la Légende des siècles, malgré ce qu'affirment les réclames, est de beaucoup inférieure à la première série — Il faut bien le dire, la Légende des siècles est d'une lecture parfaitement ennuyeuse, j'entends pour les lecteurs ordinaires—

« On peut donner à la Légende des siècles le sens qu'on voudra. Cela ressemble à ces livres de prophéties auxquels on fait dire ce qu'on souhaite. Le poète est déiste, voilà la seule chose qu'on puisse affirmer; il croit à Dieu et à l'âme immortelle; seulement, quel est ce

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Dieu, d'où vient notre âme, où va-t-elle, pourquoi s'cst-elle incamée ? c'est ce qu'il explique en poète. Il bâtit les dogmes les plus étranges, il se perd dans des interprétations stupéfiantes. En lui, tout reste sentiment; il fait de la politique de sentiment, de la philosophie de sentiment, de la science de sentiment. Comme disent ses disciples, il tend vers les hauteurs. Rien de plus estimable; mais les hauteurs, c'est bien vague ; il serait certainement préférable, à notre époque, de tendre vers la vérité. Dénouer toutes les questions par la bonté n'avance malheureusement pas à grand'chose. De même, quand il a foudroyé les prêtres et les rois, en exaltant une fraternité idéale des peuples, cela n'empêchera pas les peuples de se dévorer dans la suite des siècles. En lui, il n'y a qu'un poète, et un poète lyrique. Le

philosophe, l'historien, le critique font hausser les épaules

« Il en est là. Il pontifie. Quand il parle d'un petit enfant, il croit que les étoiles écoutent. Et le pis est qu'il est devenu d'autant plus majestueux, que ses vers sont devenus plus vides. Je l'ai appelé un visionnaire. Ce mot le juge. Il a traversé l'époque sans la voir, les yeux fixés sur ses rêves. »

REVUES ÉTRANGÈRES The Atheneum, p. 3A8-38o. Samedi 24 mars 1877 :

« La seconde série de la Légende des Siècles consiste en 85 poèmes qii'on peut compter au nombre des plus beaux, mais ils ont entre eux autant de rapports que « des billes dans un sac », pour employer la phrase expressive de Coleridge.

« Pas d'affaiblissement chez le Titan, ni dans la vigueur de l'imagination : c'est comme une série de feux de joie souvent, mais « avec de tels éclats et de telles couleurs que les étoiles du ciel sem- « blent pâlir devant de pareilles fusées » ; ni dans la puissance et l'harmonie du rythme : exception faite pour Tout le Passé et tout l'Avenir qui est monotone.

« A la fois grandiose et ironique dans le pittoresque, V. Hugo y conserve cette sorte de fantaisie qu'on rencontre chez Dickens et Hawthornc, ne disons pas chez Gautier où elle n'est qu'imitation pure :

La cathédrale, avec sa double tour aiguë,

Debout devant le jour qui fuit.

Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne ; Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'âne

Se dresser dans la vaste nuit.

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« La fantaisie de son imagination dans le décor n'est pas inférieure à ceUe de jadis : il écrit à propos du croissant lunaire :

Ce fer d'or qu'a laissé tomber dans les nuées Le sombre cheval de la nuit.

et l'image rappelle celle de Booz endormi :

... Quel Dieu, (juel moissonneur de l'ctcrnel été

Avait en s'en allant négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. »

« A lire Petit Paul, Guerre Civile, il est facile de constater cpie le poète a la même force et la même délicatesse de sensibilité. »

Puis le critique entre dans l'étude particulière des poèmes ; Welf, à son avis égale, Timon d'Athènes.

« Les vingt-deux idylles à'Orphée à André Chénier, nommées chacune d'un nom de poète, montre comme est riche et varié le génie de V. Hugo, mais en même temps, combien il est impuissant à sortir de lui-même.

« Dans V Aigle du Casque, il donne une peinture vivante et exacte de la lutte dans la lice d'un jeune lord el d'un vieux comte, mais, pour conclure, il a recours à une invention de conte de nourrice, « nursery-book machinery », en faisant crever les yeux de Tiphaine par un aigle de bronze.

« Qu'un poète aussi doué n'ait pas compris d'instinct que pareille machinerie est tout à fait hors de place dans de tels poèmes qui sont un appel à la pitié et à la sympathie humaines, il y aurait lieu de s'en étonner, si nous ne savions à combien peu de génies la nature accorda le don d'allier le vrai sentiment de l'art avec la grande puissance créatrice. Quand des hommes de bien moindre tempérament, tels que Quinct dans son Ashavérus et Lemercier dans sa Panhypocrisiade, font parler el prêcher leurs sphynx et leurs sabres, leurs sceptres et leurs Oeurs, ils le font avec l'aisance du naturel : ils nous transportent immédiatement dans un monde de pure fantaisie, où il est raisonnable cpic leur parlent des sphynx et des sceptres. « Mais en des poèmes tels que la Paternité, V Aigle du Casque et Zim-Zizimi. il y a conûit entre les éléments de l'inspiration, et dans ce conflit « les poèmes sont tout à fait écrasés ».

« Nous aimerions mieux louer, mais la critique a ses devoirs ; et puis l'influence de V. Hugo sur notre propre littérature devient si énorme el notre liltéralure vaut im tel prix, que cette critique des écrivains étrangers devient pour nous chose grave. »

« Aucun poêle, si fort au-dessous qu'il soit des splendides facultés de V. Hugo, n'a été aussi pauvrement doué au point de vue de la

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pensée : il ne faut pas confondre le pouvoir de transformer en œuvre d'art les idées courantes, el celui de créer des idées nouvelles.

« V. Hugo est incapable d'inventer un sujet : seul le sentiment avec lequel il le traite lui est personnel.

« Si , cependant, nous prenons ce recueil pour ce qu'il est réellement, un groupe de poèmes de circonstance, il constitue, en dépit de l'absence de philosophie, un don précieux ; car il y a là plus de beauté, plus de musique, plus d'éclat, plus de tendresse, plus de pitié, plus d'élévation qu'on n'en rencontre dans aucun écrivain contemporain.

« Si M. V. Hugo avait été « terrassé par l'âge », nous aurions pris des ménagements, mais il n'en est pas ainsi ; les années n'ont aucun effet sur lui, sa puissance est restée entière et sans égale : « Il a « soixante-quinze ans et il se peut que sa meilleure œuvre soit encore « à venir. »

Bibliothèque uxiversellk. Revue suisse, février 1877, tome LVIII, p. 729. Chronique parisienne :

« L'événement littéraire du mois et peut-être de l'année, c'est la publication de la deuxième série de la Légende des Siècles. Je ne puis dans cette chronique passer sous silence une œuvre de cette importance. Chaque nouveau livre de M. V. Hugo commence par étonner et par déconcerter ses admirateurs : il leur faut un peu de temps pour se remettre de leur première surprise... Combien d'étapes parcourues I... quelle distance de V Ode sur les Funérailles de Louis XVIII à des poèmes comme Aymerillot et le Petit Roi de Galice. Je suis de ceux qui voient dans celte longue évolution un progrès continu... A mon avis, jamais le poète ne s'est élevé si haut que dans la première série de la Légende des Siècles, sauf peut-ôtre dans quelques morceaux des Châtiments. Un instant on a pu croire que le progrès s'était arrêté. L'Année Terrible n'était digne ni de Victor Hugo ni de la grandeur sinistre des événements. Un pareil livre venant après les mièvreries extravagantes des Chansons des Rues et des Bois pouvait faire craindre une irrémédiable décadence. On pouvait penser que la vieillesse triomphait enfin de cet infatigable ouvrier qui par un travail ininterrompu de soixante ans a édifié un si prodigieux monument. Ces craintes étaient sans fondement : la seconde série de la seconde Légende des Siècles est digne de la première. C'est le seul jugement que j'en puisse el que j'en veuille porter aujourd'hui. »

The North American Revikw, p. 487, may 1877 :

« La Légende des Siècles mérite encore moins le nom de poème épique que les il/jséra6ifs celui de roman. Ce n'est pas une œuvre

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organisée : c'est un recueil de poèmes de structure et de ton très différents. Nous ne pouvons les analyser tous en détail : disons que la Paternité est le modèle des poèmes narratifs et que la Chanson de Sophocle à Salamine ainsi que le portrait de Chloë dans l'idylle inti tulée Loncfus expriment l'esprit antique avec un bonheur plus grand qu'aucune œuvre connue de nous à l'exception des Camées de Gautier.

« Il est un élément distinctif qui prévaut dans toute la poésie de Victor Hugo et plus encore dans les deux volumes de la Seconde Légende. C'est l'exubérance de ses outrances, sa révolte véhémente contre l'autorité des modèles et des traditions qui pendant deux siècles ont paralysé le développement de la littérature française. Il a créé, ou plutôt ressuscité un nouvel art de poésie et un nouveau vocabulaire. C'est un cas curieux de retour vers Ronsard et Clément Marot. Le secret de la prompte célébrité qu'un volume de V. Hugo s'assure en pays étrangers est dans ce fait qu'il n'écrit jamais dans les limites où les Français ont borné les lois immuables de la forme, mais avec la liberté de touche d'un jeune et ardent romantisme. Du point de vue de l'art et en tenant compte de sa courte vue, de ses faiblesses et aussi de ses à-coups de génie, Hugo semble tenir un peu de Racine ou de Goethe, mais relever surtout de la catégorie des Shakespeare, Marlovve, De Vega et Jean-Paul.

« Dans la Légende des Ages, il y a une profusion de thèmes et une variété de moyens qui, parmi les lettrés, choque les conservateurs qui prennent Boileau pour modèle et gardent vivante leur vénération pour ce qu'ils appellent la « Langue des Dieux ». Plus d'une matière mise en œuvre dans la seconde Légende des Siècles provient de «e que les classiques considèrent comme leur propriété légitime, nommément des mythes grecs et des chroniques romaines ; mais leur poète est capable de tirer les plus belles « notes de flûte » du «haos et du désordre des événements de la vie quotidienne ; tout ce •qui aurait écrasé Racine, la poussée des intérêts, leur conflit, les gestes et la vie grouillante de la rue, la poussière des places publi- <iues, rien de tout cela n'obnubile l'inspiration de V. Hugo. L'apôtre du romantisme accueille tous les sarcasmes et toutes les démences qu'interdisait la noble muse classique. Les erreurs non moins que les bonheurs de Victor Hugo sont un résultat de cette •conception. Au reste, il ne réussit pas toujours en empruntant à la nature des antithèses bizarres de lumière et d'ombre, ou en appelant le trivial à son aide pour alléger ou rehausser le sublime. Il a trop la conviction que la nonchalance est le raffinement de l'art.

• Somme toute, son inspiration décèle la puissance latente ou grotesque et révèle ce qu'il peut contenir de terreur et de pitié ; mais

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le poète a trop souvent négligé de prendre garde qu'à ses pieds béait l'ouverture du puits de la chute. »

Nord et Sud, juillet-septembre 1877 :

Très courte note de Paul Lindau, Victor Hugo in und nach der Verbannung dans un article sur Victor Hugo pendant et après l'exil : « V. Hugo avait atteint l'apogée de sa grandeur : il a voulu se dépasser dans la suite de la Légende des Siècles ; mais cela ne lui a pas bien réussi. Ce recueil de poèmes est très caractéristique par son surhaussement (Steigerung) et son inflation (A.nwachs) continus, car c'est là ce que Victor Hugo aime, et il le peut réaliser. Ce caractère excepté, cette nouvelle série ne donne lieu à aucune nouvelle remarque... Reportons-nous, — conclut Lindau — , au poème d^ Abîme, qui donne le ton et l'exemple de ce surenchérissement. »

Suit l'analvse dWbime.

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