‹ Légende des sièclesChapitre 38 sur 277 · Cf. La. Penle de la rêverie, v. I24-I · texte numérisé non relu

Cf. La. Penle de la rêverie, v. I24-I

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent, L'horizon se perdit, les /ormes disparurent.

i8 LA VISION D'OU EST SORTI CE LIVRE.

Ce chaos de la vie à ma sombre pensée,

De cette vision du mouvant genre humain,

Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain, 210

Est sorti, reflétant de poëme en poëme

Toute cette clarté vertigineuse et blême ;

Pendant que mon cerveau douloureux le couvait,

La légende est parfois venue à mon chevet,

Mystérieuse sœur de l'histoire sinistre ; a^iS

Et toutes deux ont mis leur doigt sur ce registre.

Et qu'est-ce maintenant que ce livre, traduit

Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit ?

C'est la tradition tombée à la secousse

Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse ; 230

Ce qui demeure après que la terre a tremblé ;

Décombre où l'avenir, vague aurore, est mêlé ;

C'est la construction des hommes, la masure

Des siècles, qu'emplit l'ombre et que l'idée azuré.

L'affreux charnier-palais en ruine, habité 225

Par la mort et bâti par la fatalité,

Où se posent pourtant parfois, quand elles rosent,

De la façon dont l'aile et le rayon se posent,

La liberté, lumière, et l'espérance, oiseau ;

C'est l'incommensurable et tragique monceau, 280

Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères

217-280. Ici le dernier feuillet du manuscrit contient un brouillon : Maintenant qu'est-ce qu'est que ce livre ?

traduit De [l'horreur,] du tombeau, [de rorabrc] et de la nuit suivi des vers aig-333.

La rédaction définitive qui contient les vers 317-280 est faite en marge.

22a ... où l'avenir, pâle aiirore,

i3i. ... où glissent, dans la brèche informe,

3o8. Cf. La Pente de la rJverie, v. 5 : Car la pensée est sombre...

LA VISION D'OU EST SORTI .Ch] LIVRE. 19

Et les dragons, avant de rentrer aux repaires,

Et la nuée avant de remonter au ciel ;

Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel ;

C'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice 335

Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice,

Fier jadis, dominant les lointains horizons.

Aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons,

Epars, couchés, perdus dans l'obscure vallée;

C'est l'épopée humaine, âpre, immense, — écroulée. 3^0

2^4. C'est le reste effrayant et sombre de Babel;

construction 335. C'est la tradition des hommes, l'édifice 288. ...que d'informes tronçons,

îSg. Epars, gisants.

236. CL La Pente de la rêverie, v. ii3-ii3, où la vision du poète est appelée

Cette Babel du monde

Date du manuscrit: Guernesev, 26 avril i85q.

NOTICE

Le recueil des poèmes de la Lé(jenth des Siicles de 1877 esl encadré entre Y Hymne à la Terre et le dialogue de l'Abîme. Ces deux poèmes servent de toile de fond aux grandes scènes épiques du premier plan, l'histoire de l'humanité se déroule devant la Nature et devant le Ciel.

L'Hymne ù la Terre est une sorte de chant religieux, une manière de cantique solennel ; et, bien qu'il ne soit pas fait pour être accompagné de musique ou d'évolutions chorales, il garde cependant quelque chose de la disposition rythmique des Epinicies. Le développement des idées reste lui aussi dans la manière de Pindare ; c'est une glorification, oi!i l'on sent une ardeur contenue d'enthousiasme, et la finale est empreinte d'une sorte de sérénité religieuse, comme elle l'est dans les Pythiques ou les Olympiennes :

Fils, je suis Démêler, la déesse des Dieux, Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore.

Le style a l'éclat cl le nombre des images. Toute la pièce donne une impression de majesté et d'équilibre.

Certes la métaphysique hugolicnne y tient sa place ; mais l'ensemble conserve assez d'idées familières aux poètes antiques pour en paraître immédiatement dérivé.

La source où a puisé V. Hugo est l'hymne homérique à Gérés. Mais entre V. Hugo et l'auteur grec de l'hymne à Cérès, il y a eu, semblo-t-ii, un intermédiaire, (^et intermédiaire paraît avoir été un

écrivain dont V. Hugo affirmait que « pas une ligne ne lui échappait», un de SCS admirateurs et de ses disciples, l'auteur applaudi d'Hommes et Dieux (1867), Paul de Saint- Victor. Vraisemblablement les livres et les conversations de Paul de Saint-Victor ne furent pas sans influence sur le goût tardif de l'auteur de la Légende des Sie^ss pour l'antiquité grecque. La Légende des Siècles de 1877 fait à la mythologie et à l'histoire de la Grèce une place qu'elles n'avaient point dans le recueil des Petites Epopées de 1809 ; c'est à partir de 1866 que Paul de Saint-Victor mit en relief dans ses articles et dans ses livres le « romantisme » de l'antiquité grecque. En interprétant et souvent même en transposant, par sa vision colorée, les œuvres affadies par la critique classique, il les rapprocha du génie hugolien : les dieux, les héros et les poètes grecs sont vus et compris par Paul de Saint-Victor dans la manière même de V. Hugo; ils subissent sous sa plume une transfornialion analogue à celle que V. Hugo fit subir en 1868 au génie anglais dans William Shakespeare.

V. Hugo semble donc s'être fait dans l'Hymne à la Terre l'écho des impressions produites sur l'imagination de Paul de Saint-Victor par la lecture de l'hymne homérique à Démèter. Il suffit pour s'en rendre compte de grouper les passages les plus saillants du brillant article de Paul de Saint-Victor :

« Gérés, c'est la terre maternelle, le champ nourricier, la culture qui féconde et qui civilise... Elle apparaît dans la splendeur de sa divinité : Je suis, dit-elle, la glorieuse Démèter qui fait la joie des Dieux et des Hommes. Puis elle commande qu'on lui bâtisse sur la Colline Callichore un temple où, plus tard, elle enseignera ses mystères... Elle relève la terre de l'excommunication qu'elle lui avait infligée... ïriptolème reçoit d'elle les principes et les leçons de la vie... Elle parc(jurt le monde en jetant du haut du ciel les semailles des moissons futures... Gérés figure à la fois l'amour de la Terre pour ses enfants, sa désolation lorsque l'hiver arrache sa verdure, sa joie quand elle renaît au printemps... Ainsi les bienfaits de la vie et les espérances de la mort, les phénomènes de la germination et les miracles de la renaissance, le champ qui nourrit et qui fonde, le tombeau qui purifie et qui ressuscite, l'amour maternel et la pitié filiale, la providence et les espérances éternelles, toutes les idées sublimes, tous les sentiments, toutes les saintes croyances se personnifient dans Gérés et Proserpine. Elles étaient les madones du polythéisme... Les deux grandes déesses restent chastes, austères, édifiantes... Gérés se révèle par sa majesté môme: a Vera incessii patuit Dea... ' »

I. Paul de Saint- Victor, Hommes et Dieux. Paris, Michel Lévy, 18C7, in-8. II, Les Grandes Déesses, Gérés et Proserpine, p. 2.1-37. Dans une lettre

Voilà bien les thèmes développes par V. Ilugo : la terre « bonne, grave et sévère aussi », la terre, « mère de la végétation, des chastes Ivs, des vignes mûres et des myrtes »; la terre amoureuse du printemps « qui vient la baiser en mai » ; la terre à la fois « berceau et tombe « ; la terre, « belle, calme », harmonieuse et équilibrée comme il convient à une déesse grecque :

L'harmonie est son œuvre auguste sous les cieux.

Mais il y a plus : le poème de V. Hugo contient une imitation littérale du texte de P. de Saint-\ictor ; c'est à ce texte que V. Hugo emprunte les termes :

Et tous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore.

Or les mots : colline Callichore sont un contresens commis par Paul de Saint-\ ictor. Le texte grec signifie : « Qu'on me bâtisse un temple au pied des remparts, au-dessus du (puits) Callichore, sur une hauteur ». P. de Saint-Victor n'est pas le seul à avoir pris le puits Callichore pour un sommet, mais il est le seul qui, d'ime façon aussi nette, ait cru que le Callichore et la hauteur dont parle Homère étaient une seule et môme chose.

L'influence de l'article de Paul de Saint-Victor sur l'inspiration de V. Hugo ne paraît donc pas douteuse.

Il en résulte qu'orientées, dès leur essor, vers une transposition romantique, les conceptions grecques de V. Hugo se sont vite et facilement inclinées du côté de ses théories personnelles. Mais le mouvement primitif de la pensée antiq>ie reste néanmoins apparent, même à travers la double interprétation du critique et du poète ; et il semble souligné par le rvtlime que V. Hugo a su, en la circonstance, si heureusement choisir.

à Paul de Saint- Victor, le ao janvier i^O-j, V. liugo afiirniu (jue le livre d'Hommes et Dieux est « un do ses bréviaires ».

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