Quand il leva les yeux, elle avait disparu
En marge des vers 123-12G, on lit ce développement barré : Toi-même essaye un peu d'échapper à ma vue, Je l'en défie, ô flamme, ô lumière imprévue, Tu ne pourrais soustraire d mes yeux la clarté. Car étant l'inflni, je vois l'illimité.
Je vois tout ; je te dis.
Date du manuscrit: Vendredi 8 mars 1870. Aujourd'hui enterrement de notre pauvre vieux Kessler.
ENTRE DIEUX ET Cti.XTS.
NOTICE
Dès l'adolescence, l'imagination de V. Hugo a clé séduite par les Titans et les Cyclopes, il a montré une évidente prédilection pour les mystérieux colosses de la mythologie antique qui personnifiaient à ses yeus les forces confuses et informes de la Nature. Sur six versions, traduites en vers, qu'il extrait de ses cahiers d'écolier pour le V". Hu(jo raconté, trois ont rapport aux géants ; il lui a plu de choisir pour matières d'exerciqe poétique : la légende de Polyphème, le monstre informe, affreux, vaste et privé du jour, — la description de la Caverne des Cyclopes. oi*!, près des brasiers ardents, apparaissent
Brontès et Pyracmon et Stérope aux bras nus
— et la lutte d'Hercule et de Cacus, dans la caverne obscure, où
Le monstre avec ses feux soufQe une affreuse nuit.
L'attrait de V. Hugo pour ces élrcs surhumains s'explique à cette date par son seul goût de l'étrange et de l'énorme, et les cyclopes ne sont pas encore très différents dans son imagination du Géant des Odes et Ballades.
Plus tard ils prendront une toute autre physionomie ; ils deviendront les apôtres et les proplièles du progrès ; ils absorberont et totaliseront en eux les efforts de l'homme pour faire de la Matière, jadis asservie aux dieux, une force émancipatricc et victorieuse ; ils incarneront, comme le Satyre, la puissance occulte de l'àme de la terre ; ils seront des insurgés sublimes contre le despotisme divin, et, transformés en symboles de la métaphysique hugoliennc, ils appar-
V, Hugo. — Légende des Siècles. IIL 4
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tiendront désormais à la phalange de ces êtres d'élite qui brûlent lesétapes de « l'ascension bleue » et, sans transition, montent du roc ou de la brute à l'archange •.
Mais cette conception originale des mythes antiques ne s'est manifestée que tardivement chez V. Hugo. Elle date précisément de i853, (le l'époque oîi le poète construit, avec l'aide des tables tournantes, son étrange système cosmogonique.
Avant la philosophie de l'exil, la mythologie antique n'avait «•ncore servi, ni d'enveloppe aux théories, ni de thème à ses fantaisies.
Sans doute, dans le Rhin, il avait généralisé déjà la légende des Géants étouffés sous les montagnes : « L'imagination des hommes..., qui a vu avec raieon dans les volcans les grandes forges de la nature, a mis des Cyclopes partout où elle a vu fumer des montagnes, et tous les Etnas ont leur Polyphème'^. « S'il y a déjà généralisation, il n'y a pas encore déformation. Dans la préface des Bnrgravcs où, comme dans Les Temps paniques, il évoque le spectre du champ de bataille où se sont rencontrés les géants et les dieux, il n'interprète pas la légende antique, il n'en défigure ni la portée, ni les personnages, ni le décor, il suit la tradition avec exactitude, il en respecte le sens, la géographie et l'onomastique^.
La liberté prise avec la fable, l'inexactitude dans les faits, dans les noms et les généalogies, l'interprétation téméraire des mythes commencent dans La fin de Salan'' (i85A) ; et dès lors, la progression est rapide ; le Satyre en donne le plus frappant exemple, et les Titans (TEnlre Géants et Dieux sont ses proches parents.
1 . Sur la métaphysique de V. Hugo et sur la mythologie insurrectionnelle. Cf. la notice sur le Satyre dans la Légende des Siècles de iSog. Paris, Hachette, tome II, p. 561-570, et la Philosophie de ] . Hugo en i85Ji-5(j. Paris, Paulin, 1911, p. 22-61.
2. Le Hhin, Lettre XV, La Souris. Cf. aussi, dans la lettre XVI, ce qui est dit du « Tombeau du Géant ». — Cette tendance à voir des géants, partout où il rencontre de la grandeur et du mystère, ira toujours croissant; il évoque les géants à propos des montagnes, il les évoque à propos des statues monumentales des Dieux égyptiens :
Le voyageur de nuit qui passe à ci'.té d'cu.x S'épouvante et croit voir, aux lueurs des étoiles, Des géants enchaînés et muets sous des voiles.
Les Contemplations, I, 6, La vie aux Champs.. 2 août 18^6.
3. Cf. le fragment de la Préface des Burgravcs cité ici p. 54.