‹ Légende des sièclesChapitre 74 sur 277 · V. Hugo. — Léircnde des Siècles. III · texte numérisé non relu

V. Hugo. — Léircnde des Siècles. III

Premier état du développement (Cf. ci-dessous à partir du vers i^g).

Cependant un des fils de la terre farouche Un titan l'ombre au front et 1 écume à la bouche Phtos le géant, l'aîné des colosses vaincus Sanglant, couvert de coups de foudre mal fermés

enivrés par Bacchus Tandis qu'en haut les Dieux, vainqueurs, joyeux, armés. Mêlent leur joie autour Resplendissent autour de la table royale, Rêve

Rampe sous l'épaisseur du mont épouvantable Les maîtres l'ont

Dans la nuit, au fond d'un caveau souterrain Etc, puis

Les maîtres ont tordu sur lui des nœuds d'airain Puis ils l'ont laissé là ; car la victoire heureuse Oublie et chante ; et lui, de ses ongles il creuse, Il sonde, il tàte, il fouille, il a brisé ses fers, 11 veut fuir et, dit-il, déranger les enfers. Il cherche à s'évader dans la profondeur sombre. Où va-t-il ? Il ne sait. Les obstacles sans nombre

la nuit Lui barrent le passage; il a sous lui sans fond L'abîme où tout s'éclipse, où tout s'évanouit. Sans air, sans jour, l'abîme où la lave se fond.

Où des nappes de feu !,„,,, j .

' ^ (s enUent, ou les rocs pendent,

, , „ , . , ( dans la nuit

Ou des neuves hideux , ^ . i .^

( et muets se répandent.

Où l'air manque, où des eaux hideuses se répandent.

Terrible

Qu'importe, il s'aventure; il rompt les blocs mal joints,

casse en deux

Il broie et fend la roche énorme avec ses poings.

Il disloque la roche entre ses vastes poings,

Il serpente à travers

11 traverse on ne sait quels espaces funèbres,

granits, les miasmes.

Remuant les rochers, les gouffres, les ténèbres Et tout le noir dessous de l'Olympe éclatant ;

haletant Par moment, il s'arrête, il écoute, il entend 11 entend les Dieux rire et sangloter la terre Sur sa tête les Dieux rire et pleurer la terre.

{page 47 du manuscrit biffée d'un trait transversal .)

Fauve, il gronde

Bruit tragique. A plat ventre ainsi que la panthère

Il se traîne, il descend

// serpente et s'enfonce aux gouffres inconnus ;

terrible La pierre âpre et sinistre écorche ses flancs nus ; L'eau le glace, le feu le mord, l'ombre l'accable,

rude Mais l'évasion fière, indignée, implacable L'enivre

L'entraîne, et que pe\it-il craindre, étant foudroyé? Il va... morne, étouffant, luttant, râlant, ployé. Il se fait un chemin tortuevix, glisse, tombe,

et l'on dirait Et s'enfonce parait un ver trouant la tombe, Comme un ver qui s'enfonce aux fentes de la tombe,

en haut Ecoute encor le bruit qui va s'alTaiblisfiant,

tremble, affronte Ne sait plus ce qu'il fait, s'épouvante et descend. Où fuir? puisqu'ils ont tout. Hage ! o pensée amère ! 11 rentre au flanc sacré de la terre sa mère. Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait ? Il va — L obscurité sans fond, qu'est-ce que c'est ? 11 recule cette ombre Il l'ignore, il y plonge. Et l'abîme résiste. Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste. Derrière une cloison de fournaise apparaît. Le titan continue. 11 se tient en arrêt , il descend... — Il écoule, il descend. Tout à coup le bruit cesse. Plus rien, il est au bas du monde. Brume épaisse. Nuit. Silence. Cachot, tombe, blocs étouffants 1

Et penser que les Dieux sont là-haut triomphants, Et que la terre est lout et qu'ils ont pris la terre, 0 deuil 1

(^['erso de ta page 62.)

et tout ce qu'il faut taire mystérieux Il l'aperçoit, l'horreur des lieux prodigieux L'inhospltalité de l'abîme sans yeux.

Les lacs noirs où plus tard crouleront des Sodomes, La nuit d'où sortira la chute des Sodomes,

effrayant Le dessous ténébreux des pas de tous les hommes, Le silence gardant l'universel secret;

Si l'on voyait l'oubli, c'est cela qu'on verrait.

ctoufTeraent Cachots, blocs élouffants, néant : terreur profonde

des choses Phtos a devant lui Rien : il est au bas du monde. C'est la fin.

Tout finit là. Le titan regarde l'invisible, en marge [Tout finit là. Plus loin n'existe pas. La nuit Elle-même ici meurt, flotte et s'évanouit. Tout n'est plus. Le Ti'an regarde 1 invisible]

Se rendre sans avoir épuisé le possible, Les colosses n'ont point cette manière-là.

géants [ qu'an amas, monstrueux Le héros < même après que tout les accable

' que l'amas des choses Luttent encore ; ils ont le désespoir sublime

Qui donne un dernier coup de talon à l'abîme.

Phtos, comme s'il voulait de ses deux bras ouverts

Arracher le dernier morceau de l'univers.

Se baisse, étreint un bloc et l'écarté... — 0 vertige

O stupeur ! L'elTrayant soupirail d'un prodij^e

Apparaît.

L'aube fait irruption, le jour.

Là, dehors, un ravon d innocence et d amour Formidable, aussi pur cpic l'aurore prfmicre.

(\erso de la page tfo.)

Cela n'a pu mourir et cela n'a pu naître, Cela ne peut s'accroître ou décroître en clarté, Toute cette lumière étant l'éternité.

Phtos a le treuihiemont effrayant qui devine. Plus d'étoiles qu'il n'est

il n'éclot Plus d'astres qu'on ne voit de fleurs dans la ravine. Plus de soleil qu'il n'est de fourmis ; plus de cieux Et de mondes à voir que les hommes n'ont d'yeux.

borne Réalité sans terme, ou fatale, ou propice :

effaré Phtos contemple éperdu le vrai, ce précipice

soudain il Et tout à coup finit par distinguer au fond De ce gouffre où l'aurore avec la nuit se fond Au loin, dans on ne sait quelle brume, éternelle Obscure, sinistre, éblouissante.

Au delà delà vie, immense, une prunelle.

Cependant sur le haut de l'Olympe, on riait; Les Immortels sereins sur le monde inquiet

la joie et la Resplendissaient debout dans un brouillard de gloire. Tout à coup une étrange et haute forme noire

en face d'eux Surgit au loin dans l'ombre et Vénus dit : Quelqu'un. C'était Phtos. Comme un feu hors du vase à parfum, Ou comme un flamboiement au-dessus du cratère Le géant

Phtos en rampant dans l'ombre et par dessous la terre S'était fait libre, était sorti de sa prison. Et maintenant montait, sinistre, à l'horizon. 11 avait traversé tout le dessous du monde.

{Verso de la page 5i.)

De l'ombre du géant, le mont fut obscurci. Il se fit un silence inouï, comme si

passer L'on sentait qu'il allait se dire quelque chose;

Afin qu'on n'entendit pas même leur rouet

Les trois Grâces d'en haut firent signe aux trois Parques

Alors le Titan grave, ailier, portant les marques

Des tonnerres sur lui tant de fois essayes,

Ayant l'immense aspect des sommets foudroyés,

Et la difformité sublime des décombres.

Regarda fiiemeat les olympiens sombres

de l'éther Stupéfaits sur leur cime au fond du gouffre bleu, Et leur cria terrible : o dieui, il est un Dieu !

2y mars iSjS.

(^Recto de la page 55.^

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