Phœbus Smynthée usurpe aux cieux le char polaire
s'explique mal la pri'sence des os d'enfants sur ce faîte : car c'est dans les plaines de Tlicbes que les fils de Niobé furent tués par les flèches d'Apollon et do Diane.
96. Ellorah. — Le temple d'EUorah, creusé, taillé et sculpte dans une montagne rocheuse, est une merveille célèbre de l'Inde. V. Hugo avait pu en lire une description dans les volumes qu'il possédait à Guernescy : Warrcn, L'Inde Anglaise, Paris, IlachcUc, 1857, ^ ^°^in-i6.
Que de honte! Et l'on peut juger de la colère
De Démèter, l'aïeule auguste de Gérés,
Par réchevèlement farouche des forets. io<v
La terre avait une âme et les dieux l'ont tuée.
Hélas ! dit le torrent. Hélas ! dit la nuée.
Les vagues voix du soir murmurent : Oublions !
L'absence des géants attriste les lions.
sinistre 100. Par l'cchevèlement lugubre des forêts.
100. Ce vers rappelle l'expression d'Euripide : 7:a^av a:x.;Ccov çd6r,v jÀrjç :z£0'.ûc5o;. \ a-t-il en réminiscence chez V. Hugo? C'est peu probable. On sait combien cette image lui est naturelle et combien fréquemment on la rencontre dans ses œuvres. Cf. Huguet, Le sens de la forme dans les Métaphores chez V. Hugo, p. i^^-iSi.
Date du manuscrit : 10 mars 1870.
NOTICE
Le manuscrit du Titan est le plus confus de tous ceux que l'on rencontre dans le Recueil de 1877. Il est surchargé d'ébauches, de ratures et de corrections non seulement dans le texte, mais encore dans les marges et sur le verso des pages. Le poème, qui pourtant donne l'impression de l'habituelle facilité verbale de V. Hugo, n'a été organisé et achevé qu'au prix de laborieux efforts '.
Le dernier brouillon est daté du 27 mars 18/ 5 : la date finale inscrite sur le dernier feuillet du manuscrit est celle du 3 avril 18 j5.
Un plan a été trouvé dans les papiers du poète :
Le Titan.
Le Titan avait fait tout ce qu'il avait pu Pour assainir l'éther par les Dieux corrompu Ses travaux Ses bienfaits Jalousie et vengeance des Dieux le Titan sous l'Olympe EtoufTemcnt, écrasement Ses souffrances (l'abîme) au-dessus de sa tète
Joie des Dieux (la cime) Le Titan creuse sous lui la Terre, il la perce
I. Nous avons réuni p. 82-86 les divers brouillons qui constituent le p-.emier état de l'inspiration du poète.
parvient en r.impant
dans le trou immense Jusque sous le globe
de l'autre côté du monde voit tout le ciel ressuscite passe la tête par un soupirail de
l'Olympe et crie aux Olympiens en fête O Dieux, il est un Dieu l !
Ce plan ne peut pas être antérieur à l'année 1873, ni sans doute postérieur au i5 avril 187^. Il est écrit en effet sur le verso d'une enveloppe de la revue La Renaissance adressée rue Pigalle, 55, et V. Hugo n'habita rue Pigalle, 55, que du commencement de 187a au i5 avril 1874-
Entre ce plan et la composition du poème, V. Hugo mit en reserve un certain nombre de vers :
Alors, il vit le ciel immense et devina. Ostase de Syrie est sous le mont Liban
forban Pluton
Bacchus après avoir mis Kothos dans l'Erèbe A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe Ops est muré dans Delphe et Mimas dans Préneste
funeste Encelade a l'Etna sur sa tête Andes râle, englouti par Notus ce forban
{Ms. 4o, fragment 2oy.)
Immense, solennelle, Une ombre éblouissante, infinie, éternelle. Terrible, et tout au fond de l'ombre, une prunelle. — Ah! vous faites le mal. Eh bien, tremblez.
... la mauvaise action Cerle Sire, a cela de bon qu'elle est mauvaise fille;
frappe Elle punit celui qui la fait.
(Ms. lio, fragment 209 -.)
I. Ms. 4o, fragment an : dans la marge de ce plan, en travers, on lit ce vers :
Alors il vit le ciel immense et devina.
a. Ce dernier fragment porte l'indication Lég. des S.; il est écrit au verso d'une première page de brochure : La Politique en Chemin de fer. L'écriture est do toute évidence d'une date voisine de celle du Titan.
Le Titan est pour une large pari une reprise de Hièmes déjà développés dans la première Légende des Siècles et qui étaient familiers au philosophe et au poêle de 1859. On y rcnconlro une peinture de l'âge d'or cpii rappelle d'assez près les jours d'innocence du Sacre de la Femme ; la vision de la gloire des Olympiens, l'énuméralion de leurs crimes, la misère des hommes accablés sous le joug sont autant de tableaux pittoresques ou de développements moraux esquissés jadis dans Le Vautour et qui étaient depuis venus à leur achèvement dans Le Satyre : les protestations de Phtos, ses indignations, sa pitié pour la matière et la vie asservie par les Dieux sont un écho Ûdèlc des Chants du Chèvre-pieds dans l'Olympe.
Deux éléments, non essentiels au reste, distinguent Le Satyre et Le Titan : le décor et l'action.
Le décor, dans Le Satyre, c'était le ciel lui-même avec ses ruissellements de lumières et ses éblouissements d'astres et d'aurores; dans Le Titan, par un contraste voulu, c'est l'ombre des souterrains terrestres et la nuit méphitique des excavations volcaniques.
Le Satyre n'était qu'un chant qui se terminait par une apothéose : dans Le Titan nous sommes les témoins d'une lutte ; il y a des péripéties dans la bataille de ce forçat contre la matière.
Cette action du Titan a été en partie inspirée à V. Hugo par la lecture de Clandien *.
Claudien, dans l'Enlèvement de Proscrpine, raconte comment Pluton, pour parvenir auprès de Proserpine, traverse toute la masse de l'écorce terrestre. Sous l'Etna, il rencontre le corps géant d'Encelade et lance sur lui son char. Enceladc étouffe comme le Titan :
pressaque Gigas cervice laborat Sicaniam cuin Dite fercns, lentatquc niovcri Dcbilis.
Pluton lui-même se débat indigné, comme Phtos, dans l'encerclement des masses rocheuses : il cherche comme lui sa route à travers les failles étroites du bloc terrestre.
latebrosa vagus riinatur habcnis Dévia, fraternum cvipiens exire stib orbein. Janua nulla patet ; proliibcbant undique rupes Opposita;, duraquc deiun coinp.Tge tenebant.
I. Un Claudien figure sur la liste des livres vendus par V. Hugo en i852.
8o ENTRE GÉANTS ET DIEUX.
Enfin, dans V EnVevemenl de Proserpine comme dans Le Tilan^ lorsque la percée est achevée et que Pluton, comme Phtos, émerge à la surface de la terre, le spectacle de l'immensité du ciel étoile se déroule soudainement à sa vue.
Devant Pluton le ciel s'épouvante et les étoiles fuient ; devant Plitos les astres se réjouissent et rayonnent. Mais chez les deux poètes, c'est la même sensation d'abîme, de vertige et d'infini.
Toutefois cette imitation de Glaudien, décelée quelquefois par l'emprunt de détails très précis ', reste insoupçonnée pour un lecteur, non averti : tant il y a de différence pour le ton et les idées générales entre les deux poètes : l'ampleur de la vision est une exception chez Glaudien : on y rencontre encore moins de philosophie et de méditation métaphysiques et morales sur la nature et le sort de l'Univers : ni son sujet, ni son génie ne s'y prêtait.
L'imitation de Glaudien n'est donc ici qu'un accident de détail : toute l'inspiration, dans Le Titan, vient, si l'on peut dire, des profondeurs de la philosophie hugoliennc : le poète a voulu que sa seconde Légende des Siècles en contînt, elle aussi, un exposé, et le Titan est une réplique du Satyre dans la manière sombre.
Mais cette philosophie même, ces méditations métaphysiques du Titan sur le sort de l'univers, on les rencontre déjà dans le Khiron de Leconte de Lisle. Gomme le Titan, Khiron plaint déjà les victimes de Jupiter; comme le satyre, il prévoit la victoire des forces de la nature sur les Olymjîiens :
Répondez, répondez, ô Terre, o Flots, ô Cieux !... 0 Zeus, les noirs géants ont balancé ta gloire ! C'est aux Dieux inconnus qu'appartient la victoire, Et mon culie, trop pur pour tes autels troublés. Veut monter vers ceux-ci, de la crainte isolés. Qui n'ont point combattu, qui baignés de lumière, Dans le sein de la Force, éternelle et première. Régnent calmes, heureux, immobiles, sans nom, Irrésistibles dieux, à qui nul n'a dit : Non ! Qui contiennent le monde en leurs seins impalpables Et qui vous jugeront hommes et dieux coupables !
Khiron, Pot-mes Antiques.
Le poème de Khiron reprend là les idées exprimées déjà par Leconte de Lisle dans Niobé. Niobé a paru en 18^7 dans la Phalange et Khiron dans les Poèmes antiques en i85a ; V. Hugo avait à Guernesey l'édition Poèmes et Poésies de 1857 ; il reçut chez lui
I . Chez Hugo comme chez Claudien nous voyons \ ulcain arrêter sa forge pour contempler le surgissement, hors de l'écorce terrestre, du voyageur souterrain.
LE TITAN. 8l
Leconto de Lislc en 187^ et utilisa sa traduction d^ Hésiode et des bucoliques grecs pour le Groupe des Idylles. Quelle que soit la date où V. Hugo ait lu Khiron et Niobé, il connaissait certainement ces poèmes en 1870. Mais Leconte de Lisle lui-môme n'explique dans leur ensemble ni le Satyre, ni le Titan : la prédiction de Khiron n'est qu'un rêve dont ce révolté est puni : Orphée le morigène et le ramène au respect des Dieux ; et qtiant à Niobé, Leconte de Lislc en avait, dès i852, supprime la conclusion philosophique.
Le poème du Titan nolTro donc, même en considérant que l'idée générale, qu'un point de contact accidentel avec le Khiron de Lisle : ce qui est incident chez l'auteur des Poèmes antiques est doctrine fondamentale chez le poète de la Légende des Siècles, et cette doctrine a des racines si nombreuses et si ramifiées dans toute la pensée antérieure de V. Hugo qu'on ne saurait la dire issue de la lecture de quelques vers de Leconte de Lisle.
Le Titan avec la certitude de ses dogmes métaphysiques, avec la splendeur de son décor et son àpreté grandiloquente de ton, reste, en fin de compte, parmi les poèmes de la vieillesse de V. Hugo, l'un des plus puissants et des plus originaux.