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Qui sonna lanl Je fois

^53. Cf. Claudien, dans l'Enlèvement de Proscrpinc Slupuit fornace ralicta Mulciber...

Date du manuscrit: 3 avril 1875.

NOTICE

Les grands cataclysmes terrestres ont liante de bonne heure la vision de V. Hugo.

Dans un dossier contenant des vers d'adolescence classés par le poète pendant sa vieillesse, on trouve l'esquisse d'un poème sur la submersion de la ville d'Is :

Submersion de la villr d'Is.

Ballade brelonne.

(Dahut, fille du roi, vole à son père endormi la clef du puits do l'océan et la donne à son amant. L'amant ouvre le puits. La ville est submergée.)

La mer, après avoir couvert toute la ville, Murs, tours, maisons, clochers, courait après le roi. Le roi Grallon fuyait au galop : plein d'elTroi, Portant sa fille en croupe, il traversait la plaine. Soudain il entendit, frissonnant, hors d'haleine, Une eiïrayante voix qui lui criait : — O Roi, Repousse le démon assis derrière toi '.

11 se retourne et voit le doux visage de sa QUe. — 11 continue sa course. — La mer monte et le poursuit. La voix recommence. — Il se retourne et revoit sa fille. — Il hésite. Une pensée alTreusc lui

vient. Il pique des deux et veut fuir. — La mer monte toujours avec un rugissement furieux. — La vague mouille le sabot de son cheval. Pas une éminence à l'horizon. Une plaine immense et qui sera submergée dans un quart d'heure.

Le cheval souffle, fatigué. Il va s'abattre. La voix reprend : 0 Roi!

Le roi se retourne, tremble de tous ses membres et sue d'une sueur glacée ; il prend les deux mains de sa fille nouées autour de son cou, les baise, et la jette à la mer. — Dahut pousse un cri. Le flot se referme.

La mer s'arrête.

Dans l'œuvre achevée, sans nul doute les personnages et le drame étaient destinés à fournir le développenaent le plus étendu et il semble que la description de la catastrophe aurait été réduite à quelques vers.

En revanche, les Orientales s'ouvrent par le poème de Feu du Ciel qui offre avec la Ville disparue de très nombreux points de contact. Un tableau de Boulenger, qu'on peut voir aujourd'hui au Musée V. Hugo, avait réalisé, avec tout le romantisme possible, les spectacles évoqués dans Feu du Ciel et les tenait présents à la mémoire du poète.

Pendant l'exil, les bas-fonds fantastiques de l'Océan aux abords de Jersey et de Guernesey avaient encore mainte fois ramené la pensée de V. Hugo vers les continents écroulés et les villes disparues : en 1859, il compose l'Archipel de la Manche :

« C'est en 709, écrit-il là, que l'Océan a arraché Jersey à la France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses. » (L'Archipel de la Manche IX.) « C'est ati treizième siècle que la mer a fait le Zuyderzée : c'est au quinzième qu'elle a créé la baie de Bier-Bosch en suj^primant vingt-deux villages ; c'est au seizième siècle qu'elle a improvisé le golfe de Dollart en engloutissant Torum. II y a cent ans, devant le Bourgdault, aujourd'iuii coupé à pic sur la falaise normande, on voyait encore sous les vagues le clocher de l'ancien Bourgdault submergé... Entre la France et Jersey, un enfant enjambait le détroit. On y jetait un fagot, quand l'évêquc de Coutances passait, pour que l'évoque ne se mouillât pas les pieds » (Ibid., XX).

En 1868, Victor Hugo avait eu la curiosité d'aller voir ce tombeau des vingt-deux villages offon<irés et il avait visité le

LA VILLE DISPARLE. laS

Zuyderzéc'. On sait aussi qu'en 1878, il avait quitté Paris pour retourner à Guernesey : c'est dans sa demeure familière, devant le spectacle des grèves rocheuses de Guernesey, dans son look-out d'Hauteville-House, que V. Hugo composa une partie de la seconde Légende des Siècles. Faut-il aussi rappeler combien les cataclysmes sismiques furent nombreux pendant les années 1878 et 1874 ?

Voilà qui montre surabondamment que le thème développé dans la Ville disparue fut de tout temps familier à l'imagination de V. Hugo. Mais il plait de penser qu'il y eut, en août 187'!, une; incitation du moment, et que celte incitation fut le classement du dossier ovi figure la Submersion de la ville d'Is. C'est en effet dans la première moitié de l'année 1874 que le poète constitua pour l'adjoindre à ses manuscrits le recueil où figure le plan de la Ballade bretonne'^. Il y a tout au moins là une coïncidence intéressante.

Quelle est cette ville disparue ? Faut-il même chercher à préciser ? Chronologiquement la Ville disparue dans la Légende des Siècles fait suite aux temps mythologiques et ouvre la série des poèmes sur l'histoire ancienne, elle précède Inscription (900 ans avant J.-C). Le poète se borne à indiquer que cette cité fut engloutie mille ans avant Adam.

« Le Père Desmargerets, — écrit Paul Bourget dans iXémésis, — est admirable, quand il pleure sur l'Atlantide abîmée dans les flots, et qu'il décrit, comme s'il le voyait, le soir où les vieillards, les prêtres, les femmes, les enfants, attendaient les jeunes hommes partis pour la guerre, par-delà les colonnes d'Hercule ; et la terre tremble, le sol se fend, il en jaillit des vapeurs brûlantes, les temples s'écroulent, l'Océan monte, monte, envahissant tout, couvrant tout. Ln continent s'est abîmé à jamais, et une civilisation ! » Consciemment ou inconsciemment, Paul Bourget résume là le sujet et l'allure de la Ville disparue.

Il est peu probable que V. Hugo ait eu l'idée de l'Atlantide. Quand il s'agit des civilisations évanouies, sa pensée se reporte à l'Orient, à la Chaldée des Lions, à l'Assyrie de Zim-Ziziini, à l'Idumécî «le Feu du Ciel.

La Ville disparue est une ville de l'antique Orient : elle est bâtie

I. Cf. Charles Hugo, Victor Hugo en Zélande. Paris, Michel-Lévy, 18G8.

3. Ci". V. Hugo, Odes et Ballades. Édition OUcndorlT, 191 2, p. 5o4. La <'.hemise du dossier porte cette indication de la main de V. Hugo : « Presque tous les vers de ce dossier sont de mon adolescence, plusieurs ont paru dans mes recueils. Il y aurait un triage à faire. »

en briques : ses dieux sont des monstres d'airain, les toits des maisons sont en bois de cèdre ; le culte des idoles, avec la musique ininterrompue des sistres et les sacrifices sanglants, est lui-même un culte d'Orient. Tout fait songer à quelque cité préhistorique des rivages asiatiques, sœur de Gur, de Ninive ou de Gomorrhc.

Le poème de la Ville disparue peut compter parmi les plus achevés de ceux que le poète écrivit à l'âge de soixante-douze ans. Sans doute, la déclamation sur les tyrans qui vivaient mille ans avant Adam peut paraître d'une bien vaine et d'une bien naïve rhétorique. Mais par ailleurs la Ville disparue est un chef-d'œuvre de virtuosité : elle abonde en vers qui sollicitent l'admiration par la magnificence du pittoresque et de la sonorité :

De claires eaui luisaient au fond des avenues; Et les reines du roi se baignaient toutes nues Dans les parcs où rôdaient des paons étoiles d'yeux ; Les marteaux, au dormeur nonchalant odieux, Sonnaient de l'aube au soir sur les noires enclumes...

Si bien qu'un soir, à l'heure où tout semble frémir, A l'heure où, se levant comme un sinistre émir, Sirius apparaît, et sur l'horizon sombre Donne un sienal de marche aux étoiles sans nombre — .

Peuple, l'eau n'est jamais sans rien faire. Mille ans Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs, Notre aïeul, c'est du moins ainsi que tu le nommes, Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes, Dans des temps dont jamais personne ne parla, 5

* Sur la première épreuve en avant- titre : Ce qui se passait avaxt

LOISTOIRE.

6) [Mon fils] l'eau n'est jamais sans mouvement. Mille ans

r ancêtre a) Fils, trois mille ans avant le passant que tu nommes Adam, quand les géants Jésus, et quand les Dieux étaient mêlés aux hommes.

1-2. V. Hugo avait d'abord écrit « trois mille ans avant le passant quo tu nommes Jésus ». C'était une date orthodoxe qui reportait environ à mille ans après la création la civilisation de la ville orientale disparue. Mais il y eut évidemment de la part du poète le désir de mettre la chronologie issue de la Genèse en opposition avec celle que rendaient plus vraisemblables les découvertes scientifiques récentes. Le moment où il écrit la Ville disparue est celui où les fouilles dans la vallée de l'Euphralc ont exhumé des inscriptions quo certains savants ont prétendu faire remonter au 45* siècle avant J.-C, d'autres même au 6o* siècle, c'est-à-dire à plus de deux mille ans avant la date approximative qu'on assigne ordinairement à la création. Sur la connaissance qu'avait V. Hugo des découvertes assyriennes, cf. la notice d^ Inscription et celle des Trois Cents. L'archéologue Horner, dans ses Mémoires publiés à Londres, au temps de l'exil de V. Hugo, fait remonter l'industrie humaine à 3oo siècles avant l'ère chrétienne.

!i. Dans la Chute d'un ange (IX"' vision), Lamartine évoque une Babylone préhistorique parvenue à l'apogée de sa civilisation : on y voit une race de géants.

Une ville bâtie en briques était là

Oii sont ces flots qu'agite un aquilon immense

Et cette ville était un lieu plein de clémence

Que parfois menaçait de loin un blême éclair.

On voyait une plaine oij Ton voit une mer ; lo

Alors c'étaient des chars qui passaient, non des barques ;

Les ouragans ont pris la place des monarques ;

Car pour faire un désert, Dieu, maître des vivants,

Commence par les rois et finit par les vents.

Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes, lô

Troupeau d'âmes, ému par les deuils et les fêtes,

Faisait le bruit que fait dans l'orage l'essaim,

Point inquiet d'avoir l'Océan pour voisin.

Donc celte ville avait des rois ; ces rois superbes Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes, 20 Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois. Un roi C'est un homme trop grand que trouble un vague effroi, Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie. Chez les bêtes de somme est la bête de proie ; Mais ce n'est pas sa faute, et le sage est clément. 25

Un roi serait meilleur s'il naissait autrement; L'homme est homme toujours ; les crimes du despote Sont faits par sa puissance, ombre oii son âme flotte, Par la pourpre qu'il traîne et dont on le revêt. Et l'esclave serait tyran s'il le pouvait. 3o

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