LE NOVICIAT DU VOYANT
Quiconque veut penser n’est pas né pour me croire. VOLTAIRE, Mahomet.
Pendant que les meneurs en chef de la nouvelle Sion, rentrés si merveilleusement dans la ville, prenaient quelques jours de repos et s’occupaient , tout en se remettant de leurs alertes, des mesures
qu'ils avaient à combiner, Rothman, frappé de l'échec qu’il venait de subir, et convaincu de la nécessité d'être prophète pour réussir auprès de ses ouailles exaltées , prit sur-le-champ la résolution de se livrer lui-même en personne à l'esprit de voyant, comme Mathys et comme Knipperdoling. Il croyait à cet esprit; mais jusqu'alors il avait redouté de s’y abandonner, dans la peur de quelque mécompte. Il reconnaissait que les deux hommes dont il allait devenir le rival avaient mieux compris que lui l’importance de leur personnage , puisqu'ils se donnaient du renfort par la conquête de Jean de Leyde. Mais avec ses malices infernales, son esprit sec et étroit ne comportait pas l’habileté diplomatique de ceux qui lui faisaient ombrage. Knipperdoling, Mathys et leurs adhérents s'étaient bien pénétrés de cet axiome immense que l'union fait la force ; ils agissaient de concert ; ils formaient un groupe d'efforts dirigés au mème but. Rothman , au contraire, voulait agir isolé et travailler pour lui seul. Il se leva donc après dtner et, soit qu'il eût employé les ressources magiques, comme quelques-uns l'ont dit, et qu'il eût invoqué les démons , soit qu'il eût avalé on ne sait quel breuvage, il se trouva inspiré. Il sortit en déclarant que le Père lui avait montré la lumière , que l'esprit lui parlait à découvert, et qu'il voyait l'avenir. Suivi de ses admirateurs, qui n’attendaient de lui que des merveilles, il se dirige tout droit au monastère de Dela l’eau. I y frappe avec autorité,
comme une homme que presse une voix d'en haut; il rassemble les religieuses qui restent encore dans la maison; il leur fait un long sermon sur le mariage ; puis 1l leur dit :
— Hâtez-vous de quitter ces lieux, femmes abusées. Le Père m'a regardé; il me révèle que c'est aujourd'hui le dernier jour de ce cloître. À minuit, votre clocher tombera ; il écrasera l'église et le couvent. La maison entière s'écroulera. Toutes celles de vous qui résisteront aux avertissements de l’esprit périront étouflées sous les ruines.
Ce qui paraît certain, c'est que Rothman croyait à la vérité de son oracle. À force de prêcher que l'esprit se communiquait aux saints, il en était devenu persuadé.
Travaillé, comme nous l'avons dit ailleurs, par : les prédicants luthériens , le couvent de Dela l'eau s'était gâté. Une partie des religieuses déjà avait déserté la maison de Dieu et s'était rejetée dans le monde. Dans celles de ces pauvres femmes qui n’avaient pas succombé encore, Satan ; le rôdeur infatigable , trouva une seconde fois son butin. La plupart de toutes celles qui avaient prêté l'oreille au démon du doute, s’effrayèrent de la prophétie de Rothman; elles qui hésitaient devant les fermes vérités qu'enseigne l'Église, elles acceptèrent la parole d'un homme déchu. Elles sortirent du couvent. Trois seulement ne se troublèrent pas, l’abbesse Ida de Mervelt, et deux autres dont on a conservé les
noms, Sophie de Langen et Ludgère de Lintelohe. Ces trois pieuses filles, qui avaient mis en Dieu leur confiance, savaient bien qu'elle ne serait pas confondue. Aussi, lorsqu'à minuit la ville s'émut pour assister à la catastrophe si clairementannoncée, rien ne tomba; et le clocher du couvent se montra, le lendemain malin, aussi bien debout que la veille. Rothman, qu'on huait, comme de juste, ne se laissa pas abattre ; il soutint qu'il n'avait été que l’humble organe du Père, et que sa prophétie sans doute n'avait eu que le sens comminatoire de celle de Jonas ; que le clocher se souténait, parce que les religieuses s’étalent converties, en renonçant à leur habit et à leurs VŒUx.
Lorsqu'on vit le ministre de Christ s'en tirer ainsi, les prophètes se multiplièrent sur-le-champ. Le prédicant Rollins, un de ses seconds, dit des choses si étranges, que les masses le crurent possédé du diable; et très-probablément les masses ne se trompaient pas. Cécile Montan, une jeune fille qui aspirait aux honneurs de la petite Timmermens, but dans une écuelle de bois on ne sait non plus quel liquide donné par Rothman, et débita pendant une heure des paroles sans suite. Jodocus Calenburg, un bourgeois qui devançait les chefs de l’anabaptisme, prêéchait à cheval la pénitence sur les places publiques, se vantait d'entendre sans cesse, par un privilége spécial, les trompettes du jugement, et annonçait ses oracles en termes à double sens. Un autre
qui était aveugle, prétendait voir clair la nuit; etil voyait particulièrement ce qui se passait dans le ciel. Il en donnait de curieuses nouvelles. De lè-haut, par exemple , on envoyait un sabre à Knipperdoling ; on - dépêchait un rabat à Rothman; on intimait l’ordre aux citoyens d’abattre les clochers et les tours, afin que ce qui s'élevait fät abaissé. Une voyante obscure, affligée d'une voix grêle, attachait des sonnettes à ses cotillons, pour attirer la foule sur ses pas, et prècher la pénitence.
Les uns annonçaïent que Munster devait être gouverné par Knipperdoling et Kibbenbroch, son sousprophète, par Mathys et son ami Jean, par Rothman et ses vicaires. Mais la petite Timmermens déclarait que le roi de Sion se préparait.
D'autres expliquaient que la pénitence pouvait se racheter par le baptême du feu. Tout ce qu'on sait de ce baptême, dont les initiés portaient une cocarde rouge pour se reconnaître, c'est qu'il se donnait en secret, et qu'il consistait en d’infâmes mystères qu'on ne peut décrire, mais qu'on retrouve chez la plupart des hérétiques, lorsqu'ils sont allés un peu loin, et à mesure que, séparés plus profondément de l'Église, qui a seule le Saint-Esprit, ils rentrent davantage dans la bête.
Knipperdoling prophétisait aussi; mais ses extravagances calculées ne le compromettaient pas, et il les soutenait en menaçant ses auditeurs de la colère du Père, s’ils doutaient de lui. Jean voyait des fléaux
prêts à frapper ceux qui osaient raisonner sur ses paroles. Îl avait un tel aplomb qu'évidemment aussi il en était venu au point de se croire véritablement et toujours inspiré.
Ce qui est remarquable encore, c'est que tous les voyants, le premier venu comme le plus en vogue, avaient leurs partisans. Il résultait de là un singulier morcellement des attentions qui frappa le juif Isaac. Tout allait au décousu ; on abattait, d'un côté, les clochers pour accomplir la parole d’un prophète ; on faisait pénitence, d’un autre, en convertissant les églises en étables ; on préparait le sabre de Knipperdoling et le rabat de Rothman; on se divisait de mille manières les occupations mystiques. Les mauvais temps de l'hiver contraignaient encore les confédérés assiégeants à garder leurs quartiers; on profitait de l'armistice forcé, non pour prendre de sages mesures, mais pour se livrer à toutes les démences ; et si des monuments sérieux n'attestaicnt ces faits, on ne les croirait pas du domaine de l'histoire.
Un vieux syndic de Munster, Jean Wigers, se noya sur ces entrefaites dans une cuve où il-prenait un bain; sa femme, qui était présente, ayant attendu qu'il fût mort pour appeler du secours, on fit sur elle de rudes propos. Mais comme elle était ardeute amie des innovations, Rothman, qui la connaissait, voulut la réhabiliter, et il l'épousa courageusemceut.
On disait bien qu'il avait ailleurs une autre femme ; mais on s'occupait peu des absents. Du
reste cette veuve était riche, et le président avait besoin d'argent pour étayer un peu sa puissance ébranlée.
Norden ne s'était pas plus inquiété des formes; il avait pris à femme tout inopinément la sœur même de Rothman; et lorsque sa première épouse était venue, avec deux enfants sur les bras, réclamer ses droits, il avait fait si bonne figure entre ses deux moitiés, qu'il demeurait à son poste.
Jean Bockelzoon savait bien que sa femme à lui ue viendrait pas le réclamer à Munster. En attendant la royauté, il épousa en second lieu Timmermensche, qui la lui avait promise. |
Plusieurs voyants se mirent donc à prêcher la polygamie , la disant autorisée par l'ancien Testament; et l'exemple de Philippe de Hesse, qui avait publiquement deux femmes, fut dès lors suivi de plusieurs.
Le vieil Isaac, flanqué de Knipperdoling, vint donc un soir à la maison de Ramers, où demeurait le tailleur de Leyde. Il le trouva soupant avec la petite Timmermens, son épousée, en compagnie de Mathys et de Divarre, qui avait peu de scrupules,.
— Puisque nous voilà réunis, dit-il gravement, je vous dois dire le fait qui me choque. Vous perdez votre cause au chemin que vous suivez. Tout ce que vous faites le soir se trouve disloqué le lendemain : nul ne saurait voir l'unité dans ce qui se passe. Vous aurez au bout mené joyeuse vie; mais vous ne fon-
derez pas ainsi la nouvelle Sion. Il y a trop de prophètes , et les chefs vont s'effaçant.
— Ce que dit le père est exact, ajouta la petite Timmermens; que son expérience vous redresse.
— Vous avez fait avorter, reprit-il, l'effet qu'on s'était promis de l’arrivée de Jean de Leyde. Cette tête, sur laquelle vous fondiez tant d'espérances, vous l’avez prodiguée de la façon la plus vulgaire. Tout le monde l'a vu. Heureusement que rien d'insensé encore dans ses extases ne l’a abaissé comme l'imprudent Rothman. Mais il lui faut un noviciat; il faut qu'il essaie l'esprit; et si vous croyez à ma parole, il s'efacera pour quelques semaines. Il ira s'exercer sur un terrain plus neuf; une lutte plus sérieuse le formera, et il vous reviendra voyant affermi. Durant cette courte absence, il laissera croître sa barbe, qui donnera plus de poids à sa figure trop jeune; et nous, pendant ce temps, nous lui préparerons une entrée digne de vos projels.
Le tailleur de Leyde vit du premier coup d'œil que ce plan servait ses vues; il se hâta de dire qu'il étail prêt.
— Mais où ira-t-il? demanda Knipperdoling.
— Où vous voudrez, répliqua le juif. A Osnabruck, par exemple; c'est un autre domaine de votre évêque, où la parole est peu connue.
— Je pars demain, reprit Jean.
— Je t'accompagnerai, ajouta vivement Mathys.
Quoique ami du nouveau voyant, il voulait s’en
DU VOYANT. 471 faire un aide, mais il ne voulait pas se laisser dépasser par lui. |
— J'emmène Timmermensche, dit Jean de Leyde.
— Et moi, Divarre, riposta Mathys.
— Mais, dit Knipperdoling on oublie vite ici. Outre qu'il est injuste de me laisser porter seul le poids de nos affaires, si Mathys s’en va, ne craint-il pas qu’un autre ne saisisse à Munster la place qu'il occupe? Rothman peut être plus heureux. À son retour, il faudra que Mathys recommente et qu'il reconquière ce qu'aujourd'hui il a conquis.
— Je reste, dit Mathys. Mais je veux partager l'entrée de Jean.
— C'est deviné, reprit l'autre; tu la partageras, puisque tu es un enfant aussi. Du moins ici tu nous aideras à la préparer.
— Moi qui n’ambitionne rien, dit encore le juif, je conduirai Jean, et je reviendrai bientôt vous rapporter de ses nouvelles.
Le jour suivant, après que lés amis de Jean et de Timmermensche les eurent mis avec [saac dans le chemin d'Osnabruck, ils se réunirent de nouveau pour concerter une solennité à grand effet. Il fut convenu que Mathys vivrait retiré; qu’il ne prophétiserait plus; qu'on laisserait croire à une sincère inaction de sa part ; et qu’on achèverait Rothman en lui donnant les coudées franches.
Rothman tomba dans le piége; mais, par une singularité qui n’est pas unique dans l'histoire, toutes
ses innovations furent adoptées un peu plus tard, comme on le verra. D'abord, pour multiplier ses partisans, il fit beaucoup de mariages. Mais il ne put presser, comme 1l le souhaitait, celui de Nettie de Wyck et de Henri Mollenbeck, qui, toujours vivement épris l’un de l’autre (du moins il le semblait), ne se rapprochaient pas dans les doctrines. Lorsqu'il se crut assez fort par le mouvement qu'il se donnait, il manœuvra auprès des sénateurs bourgeois et autour du sénat de femmes avec tant d'adresse, qu'on le laissa établir complétement l’anabaptisme pur. Il est vrai que ce désordre convenait aux masses, dans l'état moral où elles étaient descendues.
Thomas Muncer, de Zwickau en Misnie, et Nicolas Storchon, de Stolberg en Saxe, étaient les fondateurs de cette doctrine. Disciples de Luther, ils s'étaient bientôt séparés de lui, sous prétexte qu'il n'était que le précurseur de la réforme, dont ils se posaient eux-mêmes comme les deux messies. Contre le reste du protestantisme, ces deux hommes, malgré leur égarement, sentaient que la lettre morte de l'Écriture ne suffisait pas; et comme ils rejetaient, avec leurs frères dissidents, la tradition sainte et l’autorité de l'Église, ils remplaçaient ingénieusement ces deux régulateurs augustes par une règle facile: la révélation, devenue, disaient:ils, accessible à tous, du moment qu'on acceptait leur symbole. Ils se dirent eux-mêmes inspirés et très-
DU VOYANT. 173 jospirés ; ils persuadèrent à leurs prosélytes qu'ils l'étaient aussi. C'était généreux et large. Aussi ces germes n'étaient pas restés incultes à Munster, quoique l’un des deux messies eût été exécuté à Mulhouse, huit ans avant l'époque où nous sommes, et que l’autre eût disparu. Mais ils avaient des successeurs : Hutter, en Moravie, et Simon Menno, en Hollande, deux renégats. Leur symbole enseignait :
4° Que les anabaptistes étaient seuls la nation sainte, choisie de Dieu pour garder le dépôt du vrai culte.
2 Que toutes les sociétés qui ne mettaient pas en commun leurs biens et leurs enfants étaient des sociétés impies, et qu'un chrétien ne devait rien posséder en particulier.
3° Que les chrétiens ne devaient reconnaître d'autres magistrats que leurs pasteurs.
4° Que Jésus-Christ n'était pas Dieu, mais prophète.
5° Que toutes les marques extérieures de religion étaient contraires à la pureté de leur christianisme, qui ne devait être que dans le cœur.
6° Que tous ceux qui n'étaient pas rebaptisés n'étaient que des infidèles, et que le nouveau baptême annulait les mariages contractés auparavant.
7° Que le baptême n'était pas administré pour effacer le péché originel, ni pour donner la grâce ; que c'était seulement un signe par lequel un fidèle s'unissait à l'Église.
8° Que l'Eglise était le corps des anabaptistes.
9° Que le divorce était licite et la polygamie permise (Menno supprimait cette licence). |
10° Que Jésus-Christ n'était pas présent dans l'eucharistie. (Ils ne parlaient que de la leur, ditun critique).
41° Que le sacrifice de la messe, le purgatoire, l'invocation des saints, les honneurs rendus aux reliques et aux images étaient des abus superstitieux.
12° Que l'esprit du Père se révélait à tous les vrais fidèles.
Ainsi, à l'exception peut-être de ce dernier article, les opinions des protestants étaient toujours, comme le remarque Bergier, la base de celles des anabaptistes.
Rothman prêcha , établit et fit prêcher ces enseignements, cette morale, ce symbole ; et comme Kaipperdoling applaudit, parce qu'on lui élargissait les voies, le ministre de Christ triompha. Bientôt des ordres donnés par qui voulait en prendre la peine, par le sénat, par les syndics, par Norden, par Rollins, par Rothman, expulsèrent de Munster tous ceux qui ne consentirent pas à se faire rebaptiser. On appela cette mesure l'expulsion de la famille d'Ésaü. Tout ce qui était catholique fut contraint à fuir, et même tout ce qui n’était que luthérien. Un tiers des habitants (c'étaient les moins mauvais) s’exila donc. Après cette évacuation, trouvant un grand vide dans la cité, qui avait besoin de défenseurs, Rothman
écrivit de tous côtés des lettres dont quelques-unes ont été conservées. En voici deux (1).
« Bernard, serviteur de Jésus-Christ dans son église de Munster, à son bien-aimé frère Henri Schactschaft. Que la grâce du Seigneur soit avec vous et avec tous les fidèles.
» Les bienfaits de Dieu à notre égard, mon cher frère, sont si grands et si admirables, qu'il me serait impoSñble d'en parler dignement, eussé-je l'éloquence de tous les hommes et de tous les anges. Car le Seigneur, ce Dieu fort, qui aide si puissamment la faiblesse, quand elle le révère et se confie en lui, nous a , par son bras tout-puissant , délivrés de la crainte de nos ennemis, auxquels il a imprimé une si grande frayeur que cent d'entre eux en fuyaient un des nôtres; et mille, dix. Ils sont tous sortis de la ville ro/ontairement et par troupes ; de quoi nous sommes sincèrement réjouis, puisque leur persévérance dans l'impiété nous eût réduits à leur donner la mort pour nous en défaire. Mais considérant qu’ils étaient décidés à s’en aller tolontairement, nous avons ouvert les portes à celte race d'impies, les laissant partir, sans faire le moindre mal à personne.
» Frère bien-aimé, il faut remplir dignement leur place, et que la demeure des apostats soit sanctifiée par la présence des vrais fidèles; c'est pour-
(1) Publiées par M. Baston dans son Histoire de Jean Bockelzoon.
quoi, ne tardez pas à venir avec les brebis confiées à vos soins. N'apportez que de l'or et de l'argent, et abandonnez tout le reste à ceux qui maintenant ne peuvent pas ou ne veulent pas vous suivre. Gardez-vous bien de consulier la chair. N’écoutez que l'esprit du Père et obéissez à son inspiration. Portez-vous bien. Le porteur vous dira le reste ».
Ce reste que devait dire le porteur nous est inconnu. es
A cet appel, une foule d'hommes perdus arrivèrent de la Westphalie, de la Frise, de la province d'Utrecht, du pays de Liége, et de vingt autres provinces; on leur donna les couvents, les hôtels êt les maisons abandonnés par les bannis, qu'on avait contraints à sortir volontairement, et auxquels on n'avait pas fait d'autre mal que de les piller, de les rançonner, de les dépouiller, de les maltraiter même en grand nombre; car plusieurs n’approuvaient pas l'expédient, jugeant qu'on grossissait maladroitement l'entourage de l'Évêque, auprès de qui se réfugiaient les expulsés. Knipperdoling était de cet avis; et sans doute 1l eût résisté à Rothman, sans l’arrivée du Juif Isaac qui approuva son épuration. Il rapportait de bonnes nouvelles d'Osnabruck, où Jean se préparait merveilleusement à réparer tout mécompte. Pour satisfaire d’ailleurs Knipperdoling, il lui fit remarquer que les expulsés étaient des bourches inutiles qui auraient sans profit affamé la ville, tandis que leurs remplaçants lui offraient des hommes
résolus. De plus, il fit écrire, pour évoquer d’autres renforts, la seconde lettre, où Munster était présentée comme le but d'une-sainte croisade. On y lisait ceci :
« Venez, frères; le Père va éprouver votre fidélité. Ne laissez pas échapper le temps favorable. Rappelez-vous la femme de Loth, et que personne ne regarde derrière soi pour rien de terrestre, mari, épouse, enfants. La nouvelle Jérusalem possède abondamment toutes ces choses; elle donnera, à ceux qui n’en ont pas, des richesses, des enfants, des maris, des épouses. Venez donc. »
Cette lettre était signée — EmmanueL.
Son effet fut très-prompt sur tous les anabaptistes, qui se levèrent de toutes parts, en effet, comme pour une guerre sainte. La Hollande et la Frise en fournirent une armée, et on apprit bientôt que les frères de ces contrées s'étaient embarqués, au nombre de seize mille, sur trente grands vaisseaux de transport. À cette nouvelle, on illumina; on se crut victorieux ; on fit des caricatures contre le princeévêque et ses alliés. Parmi les chants de triomphe, arriva un envoyé de Jean, qui annonçait son retour. Il avait failli, dans son zèle, laisser sa tête au bourreau poùr quelque action vilaine qu'on ne précise pas, mais dont on admira la hardiesse; et il s'était échappé très-heureusement, avec Timmermensche, éprouvé et solide désormais. On convint que la
chose serait tenue secrète. Comme les plans de son
178 LE NOYICIAT entrée étaient faits, Mathys seul fut envoyé à sa rencon(re.
La fin de janvier approchait. Les pluies ayant cessé, les assiégeants, excités par les bourgeois qu’on avait récemment hapnis, se mirent à reprendre inopinément leurs courses, Les drassards eurent ordre de faire une chasse sans pitié aux anabaptistes, que l’on comparait aux Albigeois des siècles passés, et que l'on regardait comme les destructeurs de la société et de l’ordre. On en noya six à Wolbeck, on en brûla, on en pendit par deux, par trois, par quatre, en beaucoup d’antres lieux ; on les jugeait comme rebelles, et dans leur fanatisme ils ne reculajent pas sur-leurs écarts. Les avancés de Munster frémissaient de colère en apprenant çes exécutions. ,
— Mais on ne brûlera pas, disaient-ils fièrement, on ne noiera pas, on ne pendra pas les seize mille hommes qui vont débarquer à Zwoll, s'ils n'ont déjà pris terre, et qui seront ici dans peu de jours.
Hélas ! on sut le lendemain que les seize mille croisés anabaptistes étaient descendus à Zwoll en effet; qu'ils s'étaient avancés dans le pays sans hésiter, qu'ils avaient sans sourciller pillé quelques abbayes, ne pensant pas rencontrer d'obstacles dans leur marche glorieuse; mais que Georges Schenck, ‘baron de Teutenberg, qui commandait par là pour
l'Empereur Charles-Quint, s'était mis en travers de leur route avec une petite armée bien exercée; qu'il
DU VOYANT. 179 les gvait battus complètement ; qn'il avait fait prisonniers toÿs. ceux qui n'étaient pas restés sur Jp champ du carnage; et qne, jugeant en politique serré qu'une telle secte n’ayait-droit à aueun ménagement, 1] avait condamné à mort tons ceux qui n'avaient pas abjuré sur-le-champ leur symbole. Aucun de ces seize mille hommes n'avait pu s'échapper.
De plus, on sut en même temps que toutes les avenues qui pouvaient amener à Munster ou des’ vivres ou des auxiliaires étaient depuis le matin gardées par ün blocus qui isolait désormais la cité du reste du monde.
Knipperdoling et le Juif furent peut-être les seuls qui ne s’abattirent pas un peu devant des circon- ‘stances aussi cruelles, Kibbenbroch leur vint annoncer qu'en ce moment même Mathys et Jean étaient à la porte de Saint-Gilles. |
— Rien n'est perdu s'ils sant sauvés, reprit le Juif.
C'était le 9 janvier 1534. Kaipnerdaling fit crier partout que le Père était irrité contre la mollesse des pécheurs, mais qu'à la prière des élus, il avait pris la ville en pitié, et que deux grands prophètes allaient entrer dans ses murs, malgré le bloous.
Une heure après, la porte de Saint-Gilles s'ouvrait pour laisser passer deux figares étranges, en qui Kaipperdoling reconnaissait les denx prophètes, ses amis. Ils étaient vêtus de longues robes,
comme les saints de l’Ancien Testament ; ils avaient des bâtons blancs à la main, les pieds nus et la barbe souillée de poussière.
Le vieux Juif, très-ému, pleurait d'admiration, et leur baisait les mains. Le peuple s'écriait que c'était Élie et Énoch. Mais on s’étonna d’abord de les voir muets; car ils ne dirent pas un mot à personne. Ils parcoururent silencieusement les rues de la vieille cité, d’un pas grave et lent, levant au ciel des yeux où l'on voyait rouler de grosses larmes, puis les abaissant avec une compassion tendre sur les infortunés qu'ils venaient sauver. Cette marche mystérieuse produisit, comme on s’y était attendu, le plus grand effet sur les masses populaires; elle dura deux heures; après quoi, les prophètes, paraissant chercher un hospice, remarquèrent la maison de Knipperdoling et y entrèrent.
Tous les chefs du mouvement s’y trouvaient réunis. On y traitait une thèse capitale, celle de savoir s'il ne fallait pas, pour la gloire du Père, exterminer à l'instant ceux des habitants de Munster qui n avaient pas encore mis leurs biens en commun avec les saints. C’est la qualité que prenaient . humblement les anabaptistes. On regarda comme une faveur d'en-haut l’arrivée des deux prophètes, qui pouvaient mieux que personne décider la question. On leur demanda, avec révérence, s'il fallait, à l'heure même, tirer l'épée du fourreau. Élie et Éaoch, sans répondre encore, se inirent en prière ;
ils gémirent un quart d'heure. Tout à coup Élie se prosterne, car le Père lui parlait à l'oreille, comme on l’a su depuis. Il se relève enfin, chancelant, et il déclare, d’une voix faible, qu'il faut différer la vengeance, et que le Père veut seulement qu'on lui gagne des âmes. |
Jean de Leyde, applaudi pour la générosité de son oracle, avait rempli son rôle. Mathys, qui faisait Énoch, ajouta que, loin de périr, les saints allaient entrer dans leurs grandes destinées.
Les deux inspirés se retirèrent ensuite. Le Juif les conduisit à la maison de Ramers, que Jean pouvait maintenant occuper toute entière, le propriétaire en ayant été chassé en son absence.
Knipperdoling, quand la nuit eut ramené le calme sur Munster, vint rejoindre ces trois personnages. Il était tourmenté d’un soupçon qui le troublait, à propos d'Isaac. .
XHLE.
Un jour, près de la ville pe Bruxeélle en Brabant,
pes bourgeois fort civils
L’accostent én passant.
Complainte populatré.
ADO Gn-—
Kaipperdoling n'avait pas remarqué indifférerhment les événements si variés qui avaient passé devant lui, depuis qu'il était à Munster dans les hauteurs. Il n'avait pas non plus entendu, sans en être frappé, certaines paroles qui couraient sur le vieux Juif. Car François de Waldeck n'était pas le seul qui cherchât à deviner, dans ce mystérieux viëillard, l’homme qu'on appelait le Juif-Errant.
— Si c'était lui, en effet, se disait-il, et si le présage que le peuple tire de son intervention devait nous regarder, nous serions dupes, quand nous nous flattons d’être rois. |
Cette terreur le frappa tellement tout à coup, qu'il s’en ouvrit à Kibbenbroch, son sous-prophète. Kibbenbroch était un homme qui avait si bien couru le monde et mené depuis son enfance une vie si complétement vagahonde, qu'il savait quelque chose de
le Mont Hilate.
toutes les contrées et connaissait les traditions populaires de toute l’Europe, quoiqu'il ne pût pas dire exactement quel était son päys natal. Égyptien selon les uns , bohémien selon les autres, ce qui pouvait avoir une signification identique, il paraît qu'il était né dans quelque souterrain de la Souabe. De tels hornmes sont bons à consulter pour la concordañce de certaines opinions que l’on veut comparer ou fondre , comme celles qui concernaient le Juif-Errant. Îl fit, des yeux, de la bouche et des niains, unë contorsion exclamatoire, dès qu'il put saisir, aux premiers mots de Knipperdoling, là pensée qui l'effrayait. Il y joignit un éclat de rire insolent.
— Vous n'êtes pas fort, mon maître, dit-il, si vous prenez pour le Juif-Errant le père Isaac, pauvre mouton qui radote, pauvre cervelle qui aime à se mêler de tout et qui n’a peur de rien. Moi qui vous parle, je n'ai pas vu le Juif-Errant ; mais j'ai connu des hommes qui l'ont vu et qui me l'ont juré. C'est un fier vieillard : sept pieds de haut, une barbe blanche qui fait quinze fois le tour de sa ceinture et qui fournirait une corde à puits, des dents de cheval qui broutent le foin et les racines, des ongles qui ressemblent à des ergots de fer, des nerfs d'acier et des pieds... Sur le glacier du Mottelberg, dans le Valais, on vous en montrera l'empreinte ; des pieds d’une coudée et demie. Il est incontestable qu'il a passé trois fois sur le Mottelberg; on vous le prouvera dans le pays. La première fois,
à une époque reculée, il y avait là une ville considérable. |
— Quand je reviendrai en ces lieux (dit-il, et on ne l’a pas oublié), ces maisons et ces rues seront remplacées par les arbres et les sentiers d’une forêt sauvage ; et quand j'y reparaîtrai de nouveau, au lieu d'arbres et de sentiers on n’y verra plus que des neiges et des glaces. |
— ]l en a été ainsi; et vous comparez à cet oiseau de sinistre augure l’honnête- bonhomme qui nous sert si bien!
— Outre ses paroles , toujours mauvaises, ajouta Mathys en intervenant et se mêlant à la question, le Juif-Errant , s’il faut en croire les vieux récits, est une sorte de monstre toujours furieux. Dès le commencement, 1l s’est acharné à enrichir la mort, qui ne pouvait rien sur lui, en exterminant sans pitié tous ceux qui avaient figuré dans la passion de Jésus. C'est lui, à ce qu'on assure, qui étrangla Caïphe, mécontent d'apprendre que Vitellius s'était borné à le déposer.
— Mais comment accorder cela, dit Knipperdoing, avec son déchaînement contre le Christ et les chrétiens ? |
— On l'accorde très-bien. IL hait les chrétiens parce qu'il est juif; d’un autre côté, persuadé que le Christ était un grand enchanteur, l'ayant connu plein de mansuétude, il s’est figuré qu'il eût obtenu de lui vivant la levée du charme qui l’accable. Un
an après sa sentence, on conte encore qu'il rencontra Barabbas, lequel avait repris sa vie de brigand et sans le connaître venait s'attaquer à lui, dans un désert de la Haute-Égypte. Le bandit lança une pierre au Juif vagabond, qui ne se retourna pas. Il lui décocha une flèche qui n’effleura pas même sa robe, quoiqu'elle portât au milieu. de son dos. Surpris, il courut à lui de tout son élan, le frappa d'un coup de poignard, et vit avec un surcroît d'étonnement sa bonne lame de Damas brisée contre l’échine de granit du passant. Le Juif alors fit volteface au voleur ; et, le reconnaissant, il devint rouge de colère. Ses yeux flamboyèrent. Il le saisit à la gorge; une lutte effroyable, mais rapide , eut lieu entre ces deux hommes. Barabbas l'assassin trouvait son maître ; en peu d’instants, sous la griffe du maudit, il fut étouffé. |
— On dit aussi, reprit Kibbenbroch, qu’il poursuivit un jour Hérodiade et la noya dans la mer Morte, où son ombre paraît tous les ans, la nuit du 29 août.
Un autre jour, il accosta une jeune fille de sa nation, errante comme lui. C'était la fille même d’Hérodiade , la danseuse fatale dont les grâces infâmes avaient été payées de la tête de Jean-Baptiste. II remarqua avec joie que sa rencontre l'épouvantait, il marcha quelque temps auprès de la jeune fille pâle et frémissante ; tous deux côtoyaient d'un pas agile le Danube, qui alors était gelé. Soudainement, il
poussa un cri rauque et saisit d’un bras la jeune fille légère :
— Danse avec moi, fille folle, danse la danse qui a réjoui le roi Hérode.
— Hérode est mort misérablement à Lyon, dans les Gaules, répondit-elle tremblante ; et ma mère a disparu. N’offensons pas leur mémoire.
— Après la danse que je veux de toi, reprit le Juif, tu te rejoindras à ta mère Hérodiade.
Il l'étreignit, de son bras d’airain, avec plus de vigueur, l'entraîna sur la glace et l’obligea à danser. Elle tremblait d'horreur et d'effroi devant son regard, et suivait avec peine ses élans forcenés. Tout à coup, il frappa d’un pied solide l'écorce qui couvrait le fleuve; la glace se rompit, s'ouvrit et engloutit la danseuse. Elle rebondit aussitôt et montra la tête hors du sein du fleuve. Au même instant les glaçons se rejoignirent, et cette jeune tête, tranchée ainsi comme par un double cimeterre, dansa jusqu'au soir, séparée du corps, sur le fleuve glacé. On vous dira que tous les ans la tête de la jeune insensée reparaît aussi et danse avec frénésie sur les flots, la même nuit du 29 août.
— Ce n’est pas plus surprenant, fit alors Mathys, que l'aventure de Pilate. L'histoire de celui-là serait longue. Je ne veux vous rappeler que sa rencontre avec le Juif-Errant.
Pilate exilé s'était enfai devant la honte et le remords. — Ï ne cherchait que le repos; — il ne
pouvait plus le trouver. Partout on le reconnaissait. Dans les villes lointaines et dans les hameaux obscurs, dans les lieux où jamais il n'avait mis le pied , dans des bourgades dont il avait toute sa vie ignoré l'existence , dans les contrées où jamais on n’avait connu son nom, partout, dès qu'il paraissait, les enfants le montraient du doigt, par un prodige inexplicable, et s'écriaient ;
— Voilà Pilate le juge!
D'abord cette singularité l’étonna; elle le troubla bientôt et finit par l’effrayer. Sa femme épouvantée était une Gauloise, douée de cette science mystérieuse qui a rendu les druidesses célèbres. Elle lui avait fait dire, pendant qu’il siégeait pour juger le Christ, de ne pas descendre au rang des ennemis de ce juste; et Pilate avait voulu le sauver. Mais, devant les vociférations d’une plèbe soulevée, n'ayant alors que cent hommes de troupes romaines pour soutenir sûn autorité, il avait fléchi, par la peur de déplaire à César : il avait livré le juste aux fureurs de la multitude insensée.
César, contre son attente, l'avait condamné et banni.
Sa femme donc l'avait amené dans les Gaules.
Mais la merveille qui poursuivait Pilate devait éclater par toute la terre; la druidesse, dans son hor- : reur , l'avait abandonné. Elle s'était réfugiée parmi ses compagnes de l'île de Sein.
Seul et désolé, Pilate gagna Vienne, dans la
Gaule lyonnaise. Il y fut reçu, comme dans les autres lieux, par les cris des enfants ; ils le montraient du doigt : — Voilà Pilate le juge! Il logea chez un Romain qui, dans des jours plus heureux et plus doux, avait été son ami. Il vit bientôt qu'on savait là aussi son malheur et qu'il était à charge. Il quitta la cité gauloise et s’enfonça dans un petit chemin. À travers les bois épais, ce sentier conduisait à un lac. Avide de mourir, et trouvant la vie odieuse, Pilate s'y précipita. Les bords du lac étaient partout bordés de taillis épais.
— Personne, disait-il, ne viendra ici à mon aide.
Mais sans doute il avait aussi son temps marqué. Les eaux du lac ne s'ouvrirent pas pour l'engloutir. Las de surnager sur des ondes inexorables, 1l se vit contraint à reprendre terre et à chercher un tombeau plus hospitalier. Il gagna péniblement l’Helvétie.
On lui avait conté autrefois que, sur une montagne voisine des lieux où s’élève aujourd'hui Lucerne, on voyait un lac mystérieux, qui engloutissait tout ce qu'on lançait dans ses profondeurs et ne rendait jamais sa proie. IL gravit péniblement la montagne et sourit amèrement devant cet autre gouffre. La solitude et le silence régnaient autour de lui; c'était en hiver; les frimas et la neige couvraient les arbres, les oiseaux se taisaient partout. Il fut donc bien surpris lorsqu'il entendit une voix qui criait : — Voilà Pilate le juge!
Il crut d'abord être abusé par le cri de quelque bête cruelle. Mais ayant porté les yeux autour de lai, il aperçut un homme alerte, qui marchait évidemment pour le joindre, et qui portait le costume de la Judéë. |
— Dussé-je être la proie de l'orfraie et du vautour, c’est ici, dit-il, que finiront mes souffrances.
Un éclat de rire, qui ressemblait au cri de l’hyène, répondit à cette pensée du Romain, au moment où il se précipitait derechef.
Mais on dit que le lac de la montagne refusait, comme l’autre, de s'ouvrir pour lui, lorsque l’infortuné sentit sur ses épaules quelque chose de lourd ; c'était l’homme qu'il venait de voir, le Juif- Errant. Il l'étrangla sans résistance sur le lac qui mugit; et comme il se retirait, Pilate tournoya sept fois et disparut.
Est-il mort? C'est ce qu'on ne sait pas. La montagne où il repose s’est toujours appelée depuis le Mont-Pilate. Le lac est maudit. D'affreuses tempêtes l'agitent pendant les nuits; des ombres infernales s'y débattent; on affirme même que Pilate s'y montre , tous les ans une fois, en robe de juge, et que celui qui a le malheur de le voir meurt dans l’année.
On assure encore que les passants ne peuvent rien jeter dans le lac, sans soulever ses eaux sombres et causer dans la contrée de grands ravages. C’est un fait qui subsiste de nos jours, puisqu'on ne
peut plus parcourir les bords du lac de Pilate qu'avec une permission formelle du magistrat de Lucerne et qu'il est défendu, sous de graves peines, d'y rien jeter. | |
__ Je terminerai donc en disant, comme Kibbenbroch, qu'il y a démence à comparer l’homme fé- roce de ces traditions avec le père Isaac, qui ne rend que de bons offices.
— Cet homme, répondit gravement Knipperdoling, a pu changer de mœurs et de manières. On ne vit pas quinze siècles sans se transformer. Je suis inquiet de l'opinion constante que les hommes qui voient le Juif-Errant meurent vite et que les institutions qu'il touche périssent. L'évêque de Sléwick l'a vu, C'est un autre fait dont on ne peut pas dauter; et si je vous rappelle ici les circonstances d'une telle rencontre, c'est pour faire voir que le Juif-Errant n’est plus, s’il l’a jamais été agtant qu’on le dit, une manière d'ogre.
Voici l'histoire.
Jean Hus préludait à la réforme que nous allons achever par toute la terre ; il avait, par exception, les communications de l'esprit qui se répand aujourd'hui sur toute chair, parce que le temps est venu. Dans ces circonstances, l'évêque de Sléwick, incertain du parti qu'il devait prendre, relativement aux nouvelles doctrines dont il voyait l'aurore , s'en alla à Hambourg pour consulter un savant théolagien, son ami, maître Frans von Kysen. Il fut
LE JUIF-ERRANT. 191 bien accueilli par le docteur et dîga chez lui, joyeux de le voir disposé à combattre ceux qu'il appelait les novateurs. Tout le temps du repas, on ne s’eptretint que de la prédication et des luttes de la parole. L'évêque gémissait de manquer d'orateurs, l'étude et le zèle étant déjà, comme nous le voyons encore aujourd’hui, négligés et engourdis chez les soutiens du vieux dogme romain.
— Messires, dit à la fin maître Frans, tout le monde ne dort pourtant pas; et celui qui vous reçoit ici à sa table n'a point oublié que les enfants du Christ doivent éviter le démon muet. Vous m'entendrez lundi prochain, fête des Rois, si vous voulez bien me faire cet honneur; et je supplie ceux qui trouveront à reprendre dans mon liumble sermon quelque pensée, ou quelqne expression, ou quelque forme, de me faire part de leurs remarques avec sincérité. Je regarde toujours comme mes meilleurs amis les censeurs qui m'éclairent. Quoiqu'il nous soit dit de ne point chercher devant les puissances (et le peuple en est une) les paroles qui nous sont données d'en haut, je sais bien que cette promesse n’a été faite qu'aux saints; de pauvres pécheurs comme moi doivent travailler, pour remplir un ministère dont ils se sentent indignes.
— L'humilité de votre Amplitude , dit l'Évêque, nous assurerait, quand même nous ne la connaîtions pas, que son sermon sera copyenahle. J'ai l'espoir, sauf le bon plaisir de Dieu, que nous y
assisterons tous. Nous vous rendrons compte, avec la sincérité que mérite votre caractère, de l'effet qu'il aura produit. |
Tous les amis se rendirent exactement au sermon de l'Épiphanie et se groupèrent autour de la chaire. Le prédicateur fut écouté. Monseigneur de Sléwick surtout se montrait attentif autant que satisfait. Cependant il fut fréquemment distrait par un auditeur étrange, qu’il remarquait à dix pas de lui. C'était un homme fort vieux, dont la longue barbe était entièrement blanche, et qui paraissait suivre l'orateur avec un singulier mtérêt. Chaque fois que le nom de Jésus arrivait à ses oreilles, il baissait la tête d'une manière qui indiquait plutôt l'humiliation que le profond respect ; et aux détails de l’adoration des rois mages, il relevait le front comme un homme qui cherche ses souvenirs et qui veut les accorder avec ce qu'il entend. Parfois il gémissait, et parfois il se frappait la poitrine.
— Ce vieil homme, dit à part lui l'Évêque de Sléwick, a sûrement quelque gros chagrin, si ce n’est quelque péché grave qui lui pèse sur le cœur.
Aussi, pendant que maître Frans descendait de sa chaire, l'Évêque, indiquant du doigt la barbe blanche à un de ses clercs, le chargea de suivre ce bonhomme au sortir de l'église, et de l’amener ensuite au logis de l’orateur, où s’apprêtait le souper de la fête des Rois. Tous les amis du diner précédent y étaient invités.
Le docteur n avait reçu que des compliments,
lorsque l'Évêque, voyant entter l'étranger, qui n'a-
vait pas fait difficulté de venir, lui dit : — Je n'ai, comme vos autres auditeurs, que des félicitations à vous faire; mais voici un vieillard que vos paroles ont ému plus que nous, et que peut-être il nous sera utile d'entendre.
Le bonhomme parut troublé d'abord, aux questions qu'on lui fit sur son pays, son état et son nom. Mais, ne remarquant autour de lui que bienveillance et bon accueil, il se remit pourtant assez vite et répondit qu'il n’oserait jamais satisfaire à la curiosité des assistants, par des réponses sèches aux demandes qui lui étaient adressées.
— Votre charité, Messires, pourrait se glacer de prime abord à mon égard, dit-il. Si vous voulez me connaître, 1l faut que vous m'écoutiez un peu longuement.
Cette sorte de mystère excitant encore l'intérêt, on obligea l'étranger à prendre sa part du festin ; on le fit asseoir à table, auprès de l’Évêque de Sléwick; et ce ne fut qu’au milieu du souper qu'on le pria de conter son histoire; on le faisait avec des formes si hospitalières, qu'il en parut séduit.
— Je suis, dit-il, un enfant de la tribu de Nephtali.… |
— Un Juif! dit à demi-voix le doyen de Hambourg. Je m'en étais douté. |
— Né quelques années avant que notre roi Hé-
rode fit iüurir ses déux enfants Alexandre et Aristobulé, poursuivit le vieil Homme. Pauvres princes! je les vois encore, car bien qué jé fusse très-jeuné alors, c'est ün sotivenir qui ne s’est jainäis échappé de mä inémoire..…
L'éträtiger në remarquait pas la commiotion qu'il venait de produire dans l'assemblée, stupéfaité de contempler un homme qui se donnait quin2é cents ans. L'Évêque de Sléwick l'interrompit :
— Vous seriez le Juif-Errant! s'écria-t-il.
— On mia souvent désigné ainsi, reprit roidement lé viëillard; ét quoiqu'il ait pli à dés trou- Vères du nord de m'appeler Ashavértüis, mor nôtit est Lakedhem. Mon père faisait des bärqües. Ma ère brodait les habits des lévites. On ime fit ap- Drendre à lire et on me donna le métier de cordotiüier. J'étäis jeuné et dissipé, lorsque j'apptis que trois princes de l'Orient venaient d'entrer à Jérusalern, 6ù jé demeurais, ét qu'ils chérchaient pour l’ädorér lé roi-méssié, né dépuis peu. Je les suivis. Deux dé cés princes étäient grands et forts ; le troisièmé, de staturé moluüdre, était plus noir que lés autres, el $Semblait venir du Sentaär ou de l’Éthiopie. Ce qui m'a doc frappé dans l'oraleur que notis vehons d'entendre, c’est là vérité dés pelntures qu'il a faites des rois mages et de leurs présents.
Je pourrais vous conter, sur l'enfance de Jésus, sur sa fuite et son séjour en Égypte, sur s4 vie retirée et sur sa vie publique, sur Judas Iscarioth, qui
le vendit, beaucoup de particularités qué lés évangélistés, occupés d'üne seüle grande pensée, ühl dû vmettre. Mais vous êles chrétiens et vous devez les connaître. Je me renfermerai dans ce qui me concerne. | |
Jamais, depuis son enfance, je n'avais perdu de vue Jésus, que je croyais le Messie. Je n6 commençai à the détromper que quand je l’entendis déclarer que son royaume n'était pas de ce monde. Or, je savais que le Messie devait occupet le trôné de David ét soumettre à sa loi toutes lés nations. Quañd je le sus atrêté, chargé de liens, outragé, jé vis bien que cë n’était qu'un prophète comme les autres; que comme les autres il allait donner son sang ; crime frétuént de ma pauvre nation ; impiété qui a retiré de nous jusqu'à présent la main de Dieu.
Eh quoi! s’écria l'Évêque de Sléwick, ayant vu le Christ, entendu sa parole, ädmiré ses miracles, exemple vous-même de soh pouVoit divin, - vous que là mort respecte seul, parcé qu’il le lui a commandé, quand vous portez eh vous-même par toute la terre un prodige qui ne s’est vu qu'une fois, vous n'adorez pas dans le Christ le fils de Dieu !
— Non, seigneur, répondit doucement le vieux Juif. Je le révèré comme un prophèté puissant, et j'ai long-temps déploré sa mort promple et cruelle. S'il eût vécu, très-certainement dans sa bonté il eût levé l'affreux anathème que je porte. Mais Dieu l'a
délaissé, et dès lors il n’a pu se sauver lui-même. Je
sais bien que vous m'’expliquerez sa mort comme une nécessité, dans les justes décrets de Dieu pour la rédemption du monde. Mais je n'ai pas cette foi.
L'Évêque, qui savait que la foi est un don de Dieu, se mit à prier pour le bonhomme.
— Laissez-le nous dire, intervint alors Frans von Eysen, comment il fut condamné.
— J'étais à ma porte, reprit le Jaif d'un ton impassible ; je vis passer en courant des groupes animés qui répétaient : On va crucifier Jésus de Nazareth. Je pris sur mes bras mon plus jeune enfant, pour lui faire voir ce spectacle; et bientôt j'aperçus Jésus, qui venait d’un pas pénible, tout meurtri, tout souillé, et chargé d’une lourde croix. Il s'arrêta devant ma porte. — Je jugeai qu'il voulait y prendre un peu de repos. Il se passa en moi une lutte entre la compassion et le respect humain. Tout le monde avait les yeux sur moi. Un préjugé, répandu chez les Juifs, faisait regarder comme impur le seuil où s'était arrêté un criminel. Je le repoussai.
Vous frémissez à ces paroles, parce que vous voyez dans Jésus votre Dieu. Sachez qu'avec des motifs différents je me condamne, comme vous me condamnez; car je subis de ma faute une expiation longue. Il me réduisit, moi qui lui refusais le repos, à ne plus le trouver ici-bas, jusqu'à la fin du monde. — Aussitôt, je déposai mon enfant et je pris mon bâton pour me mettre en marche. La première chose que je vis fut un acte de charité, qui contrastait avec
mon action dure. Une femme essuyait d'un linge blanc, qui en garda l'empreinte, la face sanglante de Jésus. À quelques pas, je reconnus Marie, qui montait à la suite de son fils la voie douloureuse. Des hommes impitoyables lui mettaient sous les yeux le marteau et les grands clous qui allaient clouer Jésus à Sa Croix.
Je m'éloignai, et trois heures après, il se fit dans toute la nature un. bouleversement effroyable. Le. soleil devint noir comme un sac; les rochers se fendirent ; on entendit de toutes parts des clameurs sinistres.
Je sus plus tard que des morts avaient ressuscité à Jérusalem. | |
— Dieu est irrité, me dis-je; il délaissera son peuple et le messie ne viendra plus; car ils ont tué un grand prophète.
Et moi, lancé dans le monde, je l’ai parcouru plusieurs fois dans tous les sens. Je ne vous dirai ni mes douleurs, ni mes colères, ni mes désespoirs. Seul, toujours et partout, au milieu. des hommes comme dans les déserts, ne trouvant nulle part au— cun être qui pût me suivre, ne pouvañt aimer, ni compatir, replié tristement sur moi-même, j'ai cherché bien des fois la mort et n'ai pu la trouver nulle part. Mon corps est dur comme l'acier devant les coups de lance des guerriers et les coups de hache des bourreaux , léger comme la plume sur les vagues. L'eau et le feu ne peuvent rien contre moi;
les épidémies me respectent. Je n'ai pas faim quand je n'ai rien à manger, et je ne soupçonne pas la soif quand je n'’aï rien à boire.
Je vous conterais bien des faits curieux de villes bouleversées et de guerres affreuses ; je redresserais bien des points de vos histoires si infidèles, Mais déjà je suis resté ici trop long-temps; condamné à marcher sans cesse, j'en souffre la fatale impatience, Mes jamhes s’agitent malgré moi, comme si j'étais sur des charbons ardents; et — je vous tire INA révérence. :
L'Évêque et les autres convives présentèrent de l'argent an pauvre homme. Il le refusa, n’en ayant jamais besoin, dit-il; il partit et disparut bientôt,
— Et de quelle couleur étaient ses habits? demanda Kibbenbroch.
— C'est ce que j'ignore, répondit le narrateur.
— Sa robe était ronge, dit sans hésiter le sousprophète. Vous voyez donc bien que le père Isaac n'a rien de commun avec cet homme,
— Je le souhaiterais, répliqua Kanipperdoling, car dans les trois années qui suivirent le festin des Rois, l'Évêque de Sléwick, maître Frans von Eysen et tous les convives étaient morts.
Le Juif Isaac entra, comme ces paroles tomhaient entre les trois amis.
— Nous parlions de veus, dit vivement Knippardoling; et je désirais de vous une explication que je réclame de votre sinçérité. Les bruits qui
courent me font une certaine peur. Je hasarde ma vie témérairement à l'occasion. Mais je ne voudrais pouriant pas qu'une destinée comme celle que vous portez, si vous êtes ce qu'on dit, vint en marquer trop tôt la limite. — Bjen des gens crpient, avec François de Waldeck, une chpse qui ne me paraît pas impossible, quand je récapitule mes aqhservations et mes souvenirs. On prétend que vous pourriez être le Juif-Errant,
— Je le sais, dit tranquillement le vieil Isaac. C'est une rumeyr indifférente. |
— Comment, indifférente! s’écria le voyant. Si vous l'êtes, vous dévorez pour nous tout l'avenir.
— Croirez-vous que je sois Frédéric-Barherousse, si on vous dit que je le suis, parce qu'on raçante qu'il n’est pas mort? on Charles-le-Témérajre, parae qu'en le dit vivant encore ? Je vous estimais plus haut que les vains bruits du peuple, poursuivit le Juif en se relevant. Trouvez-vous en moi quelque chose de conforme aux traditions générales et aux récits écrits qui vous ont fait connaître le Juif-Errant?
— C'est ce que nous disions, s’écria Kihhenbroch. | . .
— Mais votre agilité, reprit Knipperdojing, vos marches continuelles, votre santé infatigable, Je bonheur avec lequel vous échappez à tout péril, votre audace intrépide.…
— Tout cela est le fruit d'une longue expérience.
— Vos habits qui, depuis deux ans que je vous vois, n'ont pas changé... | |
— La bonté de l’étoffe en est la cause.
— Vos souliers qui ne s'usent pas.
— Même raison que pour le reste.
— Votre patrie que nous ignorons.…
— Comme j'ignorerais la vôtre , si voùs veniez en Asie.
— Votre séjour parmi nous, qui me paraît une
énigme, l'intérêt que vous nous portez sans que j'en devine la cause. °
— L'amour de la liberté, les motifs peut-être qui vous ont amené vous-même , quoique je ne sois plas en âge d’être chef; mais je puis être un conseiller sûr et un auxiliaire utile ; la curiosité enfin, et le désir de voir renaître les jours anciens.
— J'avoue, dit alors Knipperdoling, que si je recueille les vieux récits du Juif-Errant, tantôt féroce, tantôt déséspéré, je ne vous retrouve pas dans ces tableaux. Mais le sang de l’homme maudit a pu se refroidir, ef je ne serais pas surpris que vous fussiez le convive de l’'Évêque de Sléwick, à
. Hambourg.
— Je sais ‘cette aventtre. Le convive de Frans von Eysen avait la barbe blanche. Il n’a pu demeurer que quelques heures dans la société qui l’accueillait. Depuis plus d’un an je suis parmi vous, avec ma barbe grise. |
— Jamais en repos.
— C'est ma nature active et ardente. Le Juif-Errant à Hambourg ne refusait pas de conter son histoire; il ne peut mentir. S'il était ici, ponrquoi la cacherait-il? ‘
— Parce qu'il sait que sa rencontre amène la mort, et que dans cette ville on n'ignore pas une circonstance si singulière. L
— Je vous apprendrai une autre tradition, c’est que le Juif-Errant ne peut manger ce qu'on lui offre. Il doit raniasser ses aliments. Vous m'avez vu dîner souvent avec plusieurs d’entre vous.
— Il accepta le diner de Hambourg.
— Ce n’est pas dire qu'il l'ait mangé. Lorsqu'il s'est montré au duc de Bourgogne Philippe-le-Bon, qui l'admit à sa table, dans son palais de Bruxelles, les pages ont remarqué qu'il jetait sous la table ce qu'on servait sur son assiette.
— Ainsi, remarqua Kibbenbroch , il est vrai que le Juif-Errant s’est fait voir à Bruxelles?
— À la cour de Philippe-le-Bon , en 1466.
— Un an avant sa mort, dit Knipperdoling.
— Îl portait l'habit à l'orientale; et lors même qu'il voulait se dissimuler , il se trahissait fréquemment dans la conversation. Îl parlait de choses passées depuis dix siècles, en homme qui en avait été le témoin oculaire. Îl dépeignait, dans ses moindres détails, le palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, la tente de saint Louis à Tunis, les mœurs de Henri-l'Oiseleur dans sa vieillesse. Il se montra deux
202 LE JUIF-ERBANT.
fois an duc Philippe, et une fois à son fils, comme il assiégeait Nancy.
— Qui devait être son tombeau.
— Est-il vrai, dit Mathys , qu'il ait visité le rai Louis XI?
— Au château de Plessis lès-Tonrs on le dit.
— AÀ-t-il, dans ces apparitions, raconté son histoire, comme à Hambourg?
— C'est ce que les relations ne nous apprennent pas. On sait seulement qu'à la cour de Bourgogne il portait au front un bandeau, pour cacher, disait-ou, un signe dont il était stigmalisé.
— [Une croix, fit Knipperdoljng, en fixant d'un œil hagard les ridès du front d'Isaac, dont Ja plus haate formait cette marque.
— Une croix de feu, réprit le Juifavec calme. Mais nous nous occupons de choses vagues et de contes d'enfants, quand nous voyons Munster bloqué par des mesures si étroites, que les vivres manqueront dans peu de jours. Tremblez que la peur unie à la faim ne porte le peuple à capituler, et au lieu de fatiguer vos conceptions sur des idées puériles, grandissez-les en imaginant les moyens d'animer les masses et de faire une glorieyse sortie. Dans cette lutte de la réforme, vous le voyez, teules les villes qui ont tenu ont gardé leur liberté. Laissez donc aux têtes faibles les rêves qu'on peut faire à mon sujet; songez à vous, et si pourtant il vous semble que je sois fatal, envoyez-moi à vos ennemis.
LES PROPHÈTES AU COMBAT. 203 — Si ce vieillard n’est pas le Juif-Errant, reprit Kpipperdoling, après un moment de silence , c'est du moins un grand magicien.
Sur ces paroles il s'éloigna; et les trois autres se séparèrent , avec des éclals de rire de portées différentes,