‹ Légende du Juif-errantChapitre 12 sur 22 · LES PROPHETES AU COMBAT · texte numérisé non relu

LES PROPHETES AU COMBAT

Dans l’ordre on est tenu ; dans le désordre on se fait place.

Purrenoonr.

La ville folle, en effet, s’occupait up peu plus alors du Juif-Errant, que de la situation périllense où elle s'était enfoncée. Et cependant les confédérés qui la circonveuaient, éveillés par quelque adoucissement dans la température, ne négligeaient plus rica pour terminer promptement la guerre. C'étaient tous les jours des attaques, et l'espoir d'une intervenüon n’était plus guère permis. Quinze camps de cavalerie, étendus autour de l'enceinte , fermaient loutes les approches de la placé assiégée.

Les honnes gens du dehors oudu plat pays, comme on disait en ces temps-là, n’étaient pas plus cantents

que les citadins de cet état de choses; car, pour se procurer des ressources, les alliés du Prince-Évêque, en vertu de ces nécessités dures qu'on appelle les droits de la guerre, avaient fait contribuer impitoyablement tous les paysans. On occupait leurs maisons, on prenait leurs charrettes, on usait de leurs chevaux, on vidait leurs greniers. On avait même fait main-basse sur les ornements et les humbles trésors de leurs églises catholiques. Il est vrai que, par un reste d'égards pour l'Évêque ou du moins sous ce prétexte, on permettait aux paroissiens de les racheter; ce qui eut lieu souvent plusieurs fois à l'encontre du même objet. La campagne murmura donc: dans quelques cantons il y eut même de petits soulèvements qui dénnaient grande joie aux assiégés; mais cette Joie n'était jamais suivie de résultats.

Peu de jours après l'entretien qui vient d'être rapporté, on vit des tranchées s'ouvrir, des batteries se placer et de plusieurs parts menacer les murailles. L'imminence du danger réunit de nouveau tous les chefs. Toutes les mains se remirent à réparer les for- ” ifications. Il ne s'agissait plus seulement de pérorer, il fallait agir. Knipperdoling allait criant partout : — La lettre tue et l'esprit vivifie! Qui aime le Père me suive. — Îl organisa Îa résistance ; 1l établit une fabrique de poudre à canon; il mit à l'œuvre tous ses partisans inférieurs. Les uns étaient employés à recueillir le salpêtre aux murs des églises; les autres

à réunir des piles de pavé, à fondre des balles, à broyer le charbon ; les hommes, les femmes, les enfants travaillaient partout à préparer des projectiles et des instruments de défense. La peur de la disette fit prendre aussi une singulière mesure: on dépava les rues ; On cultiva les voies publiques ‘et les places converties en potagers; on y sema des légumes et des graines. |

Les masses s'étaient si nettement compromises, qu'elles sentaient parfaitement qu'on ne pouvait plus se rendre à merci.

En même temps qu'on faisait ces choses, on repillait le palais épiscopal, on brûlait les archives, on livrait aux feux de joie les parchemins et les titres, comme choses vaines, on détruisait toutes les reliques précieuses du passé. On découvrait les églises pour en prendre le plomb; on fondait les cloches pour en faire des boulets.

D'autres occupations analogues agitaient la fourmilière des enfants de Sion. En attendant le roi qui leur était annoncé, et qui sans doute n'osait pas venir encore, on créa deux consuls pour gouvérner la république desSaints.Ces deux magistrats suprêmes, élus par le vieux sénat des bourgeois, par le sénat des femmes et par les acclamations populaires, qui dominèrent, dit-on, les organes plus réglés de l'opinion publique, furent Knipperdoling et Kibbenbroch. |

Les hommes turbulents poussèrent d'immenses

cris de joie lorsqu'on les procläma ; cär ils comprirent que tout allait leur être permis.

Rothmann, Mathÿs et Jean de Leyde annonçaient d’un äutrë côté une victoire prochaine. Ces deux derniets gardaient encore leurs costumes de patriatches. « Le Père, s’écriait Jean, nepermettra pas la défaite de ceux qui Sont marqués du sceau de son alliance. » Des prophétesses couraient la ville en hurlant: elles disaient qu’elles voyaient le Père avec ses anges prêt à foudroyer les énnemis. D'autres continuaient à singer les voyants et criaient : Pénitence! queldués-unes sejetaientà genoux dañs les rues et priaient tout haut pour ceux qui croyaient au Papé et à Luther.

Rothmaänn, en attendant la victoire prédite, remit

sur le tapis la nécessité des épurations, qui avaient été différées, grâce à l'intervention d'Élie et d'Énoch. On ordonna à tout le monde sans exception de se faire rebaptiser ; et alors Mathys, plus féroce que le . jour de soù entrée patriarcale, voulait qu'on rît à tort ceux qui refusaient le second baptême. Kuipperdoling se contenta de les bannir, ce qui diininua avantageusement, comme le dit Kibbenbroch, le nombre des consommateurs.

L'orateur en chef avait une autre idée. Cette cla- Meur de Knipperdolitig : — La lettre tue et l'esprit viviBe, — que le peuple commentait à sa manière en mettant l’action au-dessus de la parole, l'avait choqué un. peu. Il élabora donc un petit chef-

d'œuvre, dne lettre -citculaire qu'il adressait aux assiégeants. Il en fit faire un grand nombre de co: pies qu'on jeta dans le camp. Klle était adressée aux amis de Dieu, et affectait le ton le plus séduisant :

« Ce n'est pas à vous, braves soldats, disait » l'écrivain, que nous reprochons l’implété de la b guerre qu'on nous fait, Nous ne nous en prenons » qu'à ce tyran què vous nomméz l'Évêque. Mais, » sachez-le bien, vous ne réussirez pas dans votre » entreprise, la prudence de la chair ne peut rien » contre le Très-Haut.

» Lorsque Paul n’était encore que Saul, il atta- » quait et comballait ainsi que vous la parole de » Dieu. Le Fils du Très Haut le renversa sur le che- * # min de Damas. Il vous rénversera aussi ; fussies- » vous aussi nombreux que les grains de sable que » remue la mer, le souffle de l'esprit du Père vous » dissipera comme une vaine fumée.

» N'écoutez pas les lâchés déserteurs qui nous » calomnient. Venez parmi nous, frères, et soyez » éclairés. Vous trouverez ici l'égalité, la commu- » nauté des biens, la vie fraternelle, la liberté des » patriarches. Venez; et, si notre genre de vie vous » plaît, vous demeureres avec nous. S'il ne vous » convient päs, yous serez toujours libres de vous » retirer; et nous jrotégerons votre retraite. »

Cette lettre pleine d'adresse, et dont nous ne citons qu'un fragment qui la résume, courut sous les tentes et produisit son effet sur les soldats. Ils s’in-

disposèrent contre leurs chefs; ne voyant pas le che- . min facile pour passer aux munstériens, ils plièrent bagage néanmoins. On les vit par petites troupes se retirer du ca m. |

Le général Bernard de Westerholt eut ordre aussitôt de les poursuivre avec ses cavaliers. Il atteignit les premiers fuyards, en fit pendre huit pour l'exemple. Mais il fallut attaquer lesautres dans des métairies où ils s'étaient retranchés. Un déser- __ teur, qui avait su pénétrer dans la ville, avait réjoui Rothmann, en annonçant le premier effet de sa lettre ; un autre qui vint le surlendemain modéra sonorgueil, “en apportant la nouvelle que tous les mécontents, assiégés à coups de canon, s'étaient rendus ; qu'on les avait conduits au Prince-Évêque; qu'ils lui” avaient demandé la vie, et que le Prince s'était contenté de faire passer par les armes les chefs de la révolte.

— Beau résultat! s’écria Knipperdoling. La lettre tue et l'esprit vivifie.

Alors, pour appüyer son dire et aussi pourétrenner sa robe de consul qu'on venait de lui apporter, il fit une harangue au peuple saint. On l’a conservée :

« Frères, dit-il, nous voici élevé au faîte de l'honneur, non par ces vauriens de papistes et de faux évangéliques (il désignait ainsi les luthériens), mais par vous, vrais frères en Christ, digne postérité d'Abraham. C'eût été nous opposer aux ordres du ciel que de refuser la charge difficile que le Père

nous assigne par vos suffrages; malgré notre faiblesse, nous l'acceptons donc, et nous venons vous dire que toute crainte désormais doit être bannie de vos cœurs. Outre que nous sommes protégés par de bonnes murailles, que nous avons des armes, de l'or et des vivres, de notre côté est le Père, de l'autre le Pape ; ici nous voyons des légions de braves, là-bas des efféminés ; chez nous la pure parole de Dieu, chez nos ennemis des inventions humaines; dans nos rangs toutes les vertus, dans les rangs des autres tous les vices. Nous serons les plus forts.» Il ajouta à ce programme modeste que, pour prouver la force de la nouvelle Sion, ses chefs allaient faire une sortie avec les hommes de bonne volonté. Des houras d'enthousiasme avaient accueilli son discours ; on battit des mains à sa proposition, et il se forma aussilôt un détachement d'hommes armés pour aller attaquer l'ennemi à l’improviste. La bande se mit en marche, commandée par le consul qui avait parlé. L'autre se crut nécessaire dans la ville. On ouvrit une poterne, et les enfants de Munster ‘ s'élancèrent. Knipperdoling, qui les conduisait la tête haute, avait avisé très-habilement un instant favorable et un point dégarni. Il.tomba sur des groupes dispersés que commandait Gaspard Marshall, un Hanovrien, à ce qu'on croit. Le vieil Isaac, armé d'une pertuisane , n'avait pas manqué d’être de la partie. Il distribuait des coups si sûrs etsi meurtriers,

dans le seul détachement ennemi qui eût quelque

consistance, qu'il le fit reculer. Knipperdoling, de son côté, sachant quel lustre il se donnerait s'il faisait un coup d'éclat, voulait prendre un capitaine, ce qui valait, à son idée, les honneurs du triomphe. Il courut droit à Marshall, qu'il vit seul, brisa son épée d'un coup de gourdin ferré, lui jeta autour des reins un nœud coulant, et, appelant à lui des soldats frisons qui le soutenaient, jl emmena sa prise.

. Toute sa suite fit alors retraite; car les trompettes sonnaient aux alentours et on voyait déjà accourir au galop les lourds chevaux des Hessoïis et les lanciers du Mecklembourg. Le Juif fermant la marche de l'arrière-garde, les héros de Munster rentrèrent le casque sur l'oreille ; aucun même n'avait été blessé; et ils se donnaient une manière dégagée de vainqueurs, avec leurs douze ou quinze prisonniers, parmi lesquels brillait un chef. |

Le consul, prophète et guerrier, fer de sa honne fortune , sentait qu’il venait de faire un pas nouveau vers cette rovauté que tous les prophètes préparaient en l'annonçant. Mathys et Jean, qui avaient été choqués de l'entendre dire dans sa harangus que la dignité de consul l’élevait au faîte de l'honneur, comprirent qu'il marchait sur eux. Rothmann surtout s’en inquiéla. Néanmoins les trois voyants, accourus à sa rencontre , le félicitèrent de leur mieux.

Il reçut d'un ton de dignité leurs louanges.

— Du moins, dit-il, nous avons un otage; et, si

AU GONBAT. 211

l’un des nôtres tombe dans les filets de l’Antechtist, nous posséderons de quoi le racheter. C’est l'esprit qui a fait cela; c’est lui qui vivife.'

Divarre, qui suivait tous ses mouvéments, n’était pas occupée de la grimace qui vourhit sut les lèvres de Rothmann, mais elle étudiait 18 regard dé son mari ; elle sentait un certain froid dans son cœur ; et les succès des autres troublaient son sommeil.

= Vous vous laissez dépasser, dit-elle à Mathys, dès qu'elle fut seule avec lui. Un prophète m'a dit que je serais reine. Si vous n’y pretiez garde, votis étoufferez notre avenir.

Mathys n’était pas aveugle. Mais cependant il marchait; il dominait toujours les autres prophètes, et sous ce rapport ni Knipperdoling, ni Rothmann n'avaient son crédit. S'il ne portait pas un cœur assez chaud pour aller à la bataille, il avait des révélations hardies, et ses paroles étaient des oracles. Ïl ne s'était pas compromiscomme Rothmann sous te rapport; il était parvenu à persuadet' à la foule qué le Père dictait toutes ses phrases et que lui, Son ürgdne privilégié, ne faisait que répéter ce que l’esptit lui disait à l'oreille.

C'est lui qui avait ordonné la commutiauté des biens ; et on avait obéi.

C'est lai qui avait chargé du trésor commun six de ses partisans, embellis par lui du titre de diatres et ordonnés, en conséquence, par Rothmann.

LI s'était même fait donner pour gardes cent lic-

212 LES PROPHÈTES | teurs , qui lui étaient soumis; ce qui ne nuisait pas à son influence.

Les bourgeois pliaient en gémissant sous un despotisme aussi absurde. Mais, quoique tout le monde seniît (excepté les fous, qui ,.à la vérité, n’étaient pas en petit nombre) le ridicule honteux d'un tel gouvernement, personne, comme 1l s’est toujours vu dans de telles circonstances où quelque terreur est devenue endémique, n'osait attacher le premier grelot de la résistance. C'est qu’on sait trop bien què les multitudes, en se laissant avilir, deviennent outrageusement lâches, et que l’homme qui se met en avant, comme l'organe de dix mille cœurs honnêtes contre cent brigands aux bras retroussés, est presque toujours sûr de n'être pas soutenu. Phénomène qui serait inconcevable, si l'histoire ne le représentait constamment, dans toutes les crises où le trouble a la peur pour appui et l’audace pour loi suprême. LE

Ce prodige arriva alors.

Le lendemain du triomphe de Knipperdoling, ou peu de jours après, comme Mathys procédait à l'émission de ses oracles, devant Île sénat, qu’une grande foule avait envahi, un homme, dont le nom obscur n’a pourtant pas péri, Hubert Ruscher, eut le courage de son opinion. Il voyait nettement dans Mathys un imposteur ; il osa le démasquer et reprocher aux masses leur stupidité sans exemple. Cet honnète bourgeois était respecté dans la ville. On

l'écouta avec hésitation ; on ne le désapprouva point; on nes'éleva pas contre lui, tant il avait évidemment raison ; et si d'autres citoyens s'élaient rangés autour de lui, la foule faisait volte-face. Mais les autres attendaient, comme de juste, qu'il n'y eût plus le plus petit péril pour se déclarer. Mathys ne laissa pas fermenter un silence de si mauvais augure. Il fit saisir vivement son ennemi par deux licteurs, qui l’'empoignèrent sans que personne dit un mot et l’'amenèrent à ses pieds. |

— Frères, s'écria-t-1l en comprimant sa colère, cet homme est poussé par un mauvais génie. Il insulte le prophète que le Père vous a donné, pour vous soutenir, pour vous défendre. Que ce méchant devienne un exemple; ille faut. Arrachez l’impie de la terre des vivants, si vous ne voulez pas que la faute d’un seul tombe sur tout le peuple. Violateur de l'alliance , qu'il meure! et que son nom ne sorte plus de la bouche des hommes!

Deux riches bourgeois, Tillbeck et Redker, ‘se lèvent pourtant alors ; ils représentent que cet homme est un citoyen, et qu'il ne peut pas être jugé ainsi.

— Le jugement est prononcé par le Père, répond Mathys; la voix qui l’a répété n’est que son organe.

Il fait saisir en même temps les deux bourgeois par ses licteurs, qui les conduisent en prison, pendant que Jean de Leyde, qui voit Mathys agité, tombe en extase. Il en revient vite et déclare que le Père lui a formellement révélé que le coupable doit

216 LES PROBHÈTES

mourir, Les yeux de Mathys aussitôt flambaient; d’une hache qu’il a prise des mains d'un de ses licteurs il frappe lui-même son ennemi, qui tombe étendu à ses pieds. Il saisit, prompt comme l'éclair, une carabine qu'il voit dans les mains d'un des siens et achève Hubert en la lui déchargeant dans la tête. — Ainsi périsse, dit-il, relevant le front, quiconque résiste au Père’

Ravi du succès de cet acte d'autorité, il en prépara un autre, pensant ainsi s'acheminer à grands pas vers la royauté que désirait sa femme. Ilordonne d'apporter tous les livres sur la place publique, déclarant que la Bible seule doit être épargnée, et prononçant la peine de mort contre tout frère qui garderait un autre écrit. Son ordres'exéeuta promptement et la flamme dévora tout.

— Mais vous voyez que je suis le maître, dit-il à Divarre, en reatrant chez lui; et nulle part, roi ni empereur n’est mieux obéi que moi.

— Vous n'avez pas la couronne, répondit la boulangère.

= $i j'hésite à la prendre, a’est que je crains l'op- : position des. autres, Rothmaun est. chef spirituel, Kaipperdokeg et Kibbenbroch sont consals. Je ne vais que Jean qui puisse me seconder ; et je erains de grands débats.

+ Le peuple veut un roi; une cour plaît toujours à la multitude. Il faut, par une action d’éelat, ouvrir las portes à Wno majesté.

— je vous comprends trop bien. Vous me verriez sans frémir aller à la bataille; et si j'y vais, ét si je succombe?

— Vous ne succomberez pas. Protégé par le père Isaac, vous ne perdrez pas un chieveu de votre tête. Cet homme mystérieux m'a promis que je serais reine; et pour moi il est plus prophète que vous tous. ®

— Ne dites pas de telles paroles trop haut, Divarre.

«= Je’ne suis pas assez folle. J'espère pourtant que, si je vous raillais un peu, vous ne recevriez pas ordre du Père de rhé mettre à mort aussi.

— Silence! Divarre.

— Quels yeux vous rouléz, Mathys! Me prenezvoes pour une autre? me confondez-vous avec ces grossiers Westphaliens que vous effrayez? Je conçois, certes, que l'esprit vous inspire. Mais qui vous dit qu’il ne me parle pas aussi ? -

- Allons! n'allez pas faire à présent la propbétesse avec mot.

—— Je ne prophétise pas, je raisonne. Vous perdez notre couronne royale. Vous faites des fautes lourdes. Knaipperdoling sera roi, et vous, on vous efaccra. Lorsqu'on a imposé le second baptême, il a été plus adroit que vous. Contre mor avis, vous voubiez qu’on mit à mort tous ceux qui refusaient de se faire anabaplstes. Vous serviez Rothmann et vous reculiez d'autant. Vous disiez tout haat qu'il

fallait les tuer ; que, si on se bornait à les chasser, ils reviendraient nous combattre; que vivants ils conspireraient, que morts ils ne seraient plus à craindre. Cette proposition de massacre passait, comme tout passe dans cette ville singulière. Knipperdoling vous sauva tant de meurtres, mais il vous les sauva à son profit. Il fit voir que ces gens étaient des citoyens égarés, mais innocents; qu'il fallait se contenter de les bannir, qu’une tuerie si affreuse nous attirerait l'horreur de toutes les nations. La foule de nouveau fut de son avis; mais, de plus, elle lui en sut gré, et ses parlisans se multiplièrent. Vous venez de tuer un imbécile. Qu'y avez-vous gagné ?

— Une autorité plus ferme.

— Vous le croyez ? Essayez donc d’en faire usage en proclamant demain, à la face de tous, la nécessité d'élire un roi. Vous verrez si on ne couronne pas Knipperdoling. — Vous n'avez qu'une seule voie. Votre crédit de prophète a reçu aujourd'hui une atteinte. Faites de la gloire; surpassez Knipperdoling, brillez par un fait d'armes plus éclatant que le sien: voilà votre seul salut, et ce n’est pas difficile. — Vous voyez qu'il n'a pas reçu une égratignure. Le désordre est au camp ennemi : faites une ‘ sortie intelligente et obtenez un triomphe. Alors il sera possible, je pense, à l’aide du Juif, de vous élever an trône. Car ce peuple recevra un roi comme il reçoit tout. Et quand nous régnerons, si

vous ne dédaignez pas les conseils de votre femme, l'avenir est à nous.

— Eh bien! le prophète ira à la bataille, dit Mathys en s’excitant. Préparez-moi une cuirasse et des armes.

— Bien parlé! dit en entrant le juif Isaac; et vous, dame, continua-t-il en se tournant vers Divarre, je vous l'ai dit, vous serez reine. Ma parole ne faillira point. Mais il faut aussi aller à l’action. Débora, votre patronne, ne.fut pas seulement juge en Israël; sa main était armée aux jours de combat. Si vous ne pouvez faire une sortie comme le fera le chef des voyants, votre époux; vous pouvez vous mêler aux femmes de la ville, les organiser pour la défense des remparts, vous populariser ainsi et accoutumer les bonnes gens à voir en vous l’autorité. Mais traitons encore un autre chapitre. — On fait cas de votre beauté; on vous estime femme forte et prudente. — Qu'on vous voie généreuse, c'est-à-dire que les deux bourgeois qu’on vient d'emprisonner soient remis en liberté à votre demande.

Mathys, nous l’avons dit, ne manquait pas d'intelligence ; la pensée d’une royauté qu’il allait saisir le flattait d’ailleurs. Il prit la main sèche d'Isaac :

— Dans cette sortie que je vais faire, dit-il, vous serez des nôtres ?

— Devant vous, répondit le Juif; je vous parerai de ma personne, et il faudra qu'on me renverse

218 LES PROPHÈTES pour arriver à vous. Or je ne mourrai pas encore aujourd'hui. |

La manière dont il prononça ces dernières paroles frappe Divarre. Elle ne dit rien cependant; mais elle se confirma encore plus dans la pensée que le Juif n'était pas un homme ordinaire, et que sa promesse était aussi sérieuse qu'un fait accompli.

Elle sortit donc, fit apporter à son mari une cuirasse, un casque, une lance, une épée et des gantelets.

Pendant qu'elle l’équipait de ses mains, Mathys appela quatre de ses licteurs et les envoya mettre en liberté Tillbeck et Redker, en leur enjoigrant de publier qu'ils devaient leur grâce à la médiation de Divarre.

— Le moment est grand, reprit le Juif, pour faire une sortie victorieuse. L’ennemi délibère s’il ne lèvera pas le siége. Les vivres lui manquent. Amsi la guerre serait finie. Le trône, qui a sa base sur la paix, comme celui de Salomon, ne s’ébranke plus et | reste ferme.

— D'ailleurs, ajouta Divarre, dans toutes les sorties qu'ana faites jusqu’à ce jour, le succès a été plus fréquemment pour nous que les revers.

— Et quand on verra marcher le prophète donné par le Père, ajouta Isaac, toute la ville s'ébrankera.

Mathys s’électrisait :

— Les impies fuiront devaut moi eomme des sauterelles, s'écria-t-il. Allons !

Il était armé. Il frappa la terre de sa lance, et, supportant mieux qu'on ne l'eût espéré le paids de son armure, il sortit d'un pas agile, escorté de ses licteurs. [l marchait la visière levée et faisait crier par les rues que les fidèles enfants du Père allaient au combat, que l'ennemi était condamné, que ce jour était le jour d’une grande victoire. Ainsi l'an nopçait l'esprit.

Des cris de bon augure le saluaient partout. Des vivats entouraient Divarre, ear on aimait les deux bourgeois sauvés.

La foule suivait le prophète, mais les combattants qui se joignaient à lui n'étaient pas nombreux.

Divarre parlait aux femmes ; elle leur disait que, si les citoyens qui se dévouaient pour le salut de tous étaient repouscés, contre toute attente, ce qui ne pouvait avoir lieu que s’il y avait dans leurs rangs des infidèles, les femmes, du haut des remparts, devaient protéger leur retraite. Sous sa direction, les bourgeoises préparèrent des brandons enduits de soufre et se portèrent sur les murailles, disposées à lancer aux assiégeonts divers projectiles, tant qu'elles ne verraient pas les canons et les couleuvrines braqués contre elles.

On approchait de la fète de Pâques.

En apercevant la porte de Saint-Ludger, qui allait s'ouvrir pour sa vaillante expédition, Mathys s'arrêta, regarda le ciel d’ue air extatique, puis,

s’agitant comme il faisait quand l'enthousiasme s'emparait de lui et que l'esprit du Père lui parlait, il s’écria encore :

— Ce jour est un saint jour; il sera marqué par une grande merveille.

On croit que c'était le mercredi saint.

Il regarda autour de lui, et, voyant assez peu nombreuse la phalange d'hommes armés qui s'était décidée à le suivre :

— Avec cette poignée d'hommes, dit-il, j'irai, j'attaquerai le camp ennemi; et, c’est le Père qui me l’a révélé, — je ferai lever le siége si vite, — que le jour de Pâques, qui est proche, il ne restera pas un soldat à dix lieues de nos tours.

Des clameurs d’admiration et des hurlements de joie s’élevèrent de toutes parts. Le plus grand nombre fanatisé croyait sans balancer à ces paroles, et la foule dansait dans une sorte d'ivresse.

Le prophète, ne voyant avec lui ni Knipperdo- Hiog, ni Kibbenbroch, ni Rothmann, ni Buxtorf, ni Antoine Cruse, ni Kiliau, ni Mollenbeck, ni aucun des hommes d’action, se pavanait dans la pensée qu’à lui seul serait tout l'honneur de la journée.

En ce même moment on entendit le son d'une trompelte.

Le guetteur de la porte de Saint-Ludger cria : Un parlemeñtaire.

Ce fut un surcroît d’allégresse.

. — L'ennemi capitule, criaient les uns.

— Les assiégeants ont peur, disaient d'autres en se redressant d’un air rogue.

— Îls viennent nous demander la paix, s’écria Catherine Cruse.

— Nous ne J'accorderons pas! dit Hilla Phey.

— Nous voulons des réparations, hurla Gritte Modersohn.

— Nous sommes les maîtres ici, grommela Nettie de Wyck. |

— Quand on les aura vaincus, on verra, dit gravement Rachel. — Nous traiterons quand ils seront à dix lieues de nos tours, ajoutait Divarre.

Mille fanfaronnades de ce genre couraient dans les groupes. Hélas! celui qu’on appelait un parlementaire ne devait ni demander, ni offrir la paix. C'était un envoyé du landgrave de Hesse qui, s’intéressant toujours à tous les ennemis ‘de l'Église romaine et à toutes les sectes dissolues, voyait avec peine les insensés de Munster, dont les excentricités avaient toutes ses sympathies, s’obstiner à leur perte; et il leur écrivait pour leur offrir une dernière fois sa médiation.

Lorsqu'on eut lu sa lettre en public, elle fut fêtée par des huées qu'on ne saurait décrire. On rit de ‘ pitié à la pensée de demander grâce. On méprisait tellement l'ennemi qu’on ne daigna pas même répondre au landgrave. Aucontraire, lestêtes s'échauffant dans une hilarité qui était de la démence, les

: Musstériens attachèrent la lettre de leur protecteur à la queue d’un vieux cheval, et chassèrent avec des éclats de rire sauvages le pauvre animal vers le camp des assiégeants.

Mathys avait inspiré cette manifestation d'assurance ; et certainement cet homme, alors au moins, - sinon toujours, était possédé d’un esprit qui n'était pas celui du Père ; car la suite a prouvé qu'en ce moment 1l croyait avec fermeté ce qu'il annonçait.

Il jeta son épée et sa lance, prit une hache; puis, d’un ton qui ne doutait aucunement de la victoire, il se fit ouvrir la porte de Saint-Ludger et marcha droit aux assiégeants, aussi assuré que si une grande armée l'eût soutenu. Il n'avait pas avec lui deux cents hommes. Mais, se retournant versles murailles, il vit avec orgueil toute la ville accourue aux remparts, les bastions, les tertres, les toits, les tours étaient chargés de spectateurs qui voulaient voir de leurs ÿeux la miraculeuse victoire de leur prophète.

Sa confiance augmenta, si elle pouvait s’accroîitre, lorsqu'il vit fuir devant lui le premier poste avancé des assiégeants. Il est vrai qu'il n'était composé que de quinze hommes. Mais le voyant ne les compta pas.

Le second poste détala pareillement à son approche. |

…— L'esprit du Père, s’écria-t-il, les balaiera tous.

Cependant un vieux capitaine était campé un peu plus loin. Il se nommait Jean Coritzer. Il commanda

AU COMBAT. 22s

à soixante hommes de sa troupe d'aller au-devant des rebelles, qui arrivaient roides comme des balles en poussant des cris de vainqueurs, de les attaquer de loin, puis de céder devant eux, de reculer par une fuite simulée et de les éloigner des murs. A cette manœuvre habilement exécutée, le prophète et ses héros s'’enflamment encore. Ils s’élancent à la poursuite du détachement qu'ils croient effrayé. Alors un corps de trois cents cavaliers sort d’un bois et se jette entre Mathys et les remparts.

Des cris s'élèvent de toutes les tours; ilsannoncent au prophète le danger qui le menace; mais il ne voit rien, avance toujours, et se trouve enfin cerné avec satroupe par des forces considérables, qui tombent à grands coups de sabre sur les licteurs et les autres. La mêlée en un moment devient horrible. Mathys voit autour de lui tous ses satellites égorgés ; il n’a plus qu’un seul défenseur, le vieil Isaac ; il le voit bientôt renversé par la chute d’un cheval blessé, sous le poids duquel il doit le croire écrasé. Lui-même, le voyant, le prophète, prêt à se rendre, tombe blessé d'un coup de hache. Des Munstériens, réfugiés au camp le reconnaissent et le nomment. On le coupe vivant par morceaux, et ses membres sont dispersés parmi les champs, pour être la proie des corbeaux et des loups. C'était à ce spectacle grande épouvante dans Munster. On n’y vitrentrer aucun des citoyens qui s'étaient dévoués. Tous avaient péri. Le Juif seul sa releva et revint à la nuit frapper aux portes

de la ville. Il rapportait les détails de la catastrophe, qui conslerna tous les croyants.

Le lendemain matin, on trouva la têle de Mathys clouée insolemment à la porte de Saint-Gilles.

Ceux qui avaient si vaillamment méprisé la lettre du landgrave étaient dans un grand abattement. Le découragement se montrait si général que, si les confédérés eussent donné l'assaut en ce moment, il est probable qu'ils eussent trouvé peu de résistance.

, Mais le cœur le plus troubléétait celui de Divarre.

Dès qu'elle rencontra Isaac, surprise comme tout le monde de le voir sans blessure, elle lui dit amèrement :

— J'avais cru à votre prophétie.

— Vous devez y croire encore, répondit-il d’un ton grave ; je n’ai jamais promis à Mathys qu'il serait rol.

Roi! me voilà roi!

SuaAxsPEARz, Macbeth.

C'était partout, dans Munster, une grande agitalion, le lendemain de la mort de Mathys ; le décou-

ragement se heurtait au désordre et les colères aux terreurs. |

Mille rumeurs confuses se répandaient; elles se transformaient en récits rassurants ou en nouvelles désolantes, suivant la nature des esprits qui les remaniaient en les colporlant. On disait à la fois, dans le même lieu, que l'ennemi levait le siége et que la ville était prise. On expliquait de toutes manières la catastrophe du voyant, mort martyr, selon les uns, en expiation des fautes d'un peuple que le Père voulait sauver, immolé et puni selon les autres , pour avoir écouté les conseils secrets de la vaine gloire. Un saint ou un ange pour ceux-ci, un démon ou un fourbe pour ceux-là.

— Mais les prophètes se trompent donc? s'écriait

Élisabeth Dreyers. | — Celui-là, dit un charretier, avait bridé à gauche.

— Pourquoi, ajouta un meunier, s'est-il engrené là-bas. — S'il était resté ic1 à tourner la meule de ses prophéties qui allaient bien, il n'aurait pas à présent ‘la tête si loin des pieds. -

— Voilà ce que c’est que de sortir de son espèce (on dirait aujourd’hui de sa spécialité), intervint Rachel. C'est comme plusieurs d'entre vous, quand ils raisonnent. Mais tous les prophètes ne sont pas abusés.

—" Vous parlez d'Isaac, dit Timmermensche; c'est

vrai. Mais j'en sais encore un autre que l'esprit

ne fourvoie pas. Nous aurons par eux la clef de l'énigme. 0

Le sénat s’était assemblé pour aviser aux mesures que les circonstances pouvaient commander. Les jeunes femmes, qui s'étaient donné aussi une salle de délibérations, depuis la motion d’Hilla Phey, se ” séparèrent des cohues pour aller tenir séance. Les groupes restèrent nombreux devant ce qu’on appelait le parloir aux conseillers ou le parloir aux échevins. C'était la chambre du sénat, que le peuple, fidèle à ses routines , honorait toujours de son nom ancien. |

Les deux consuls traversèrent les groupes. Mais ni la sérénité de leurs fronts, n1 leur sourire rassuré ne ramenèrent la sécurité parmi les citoyens. Il fallait aux bourgeois la parole d’un prophète ; et l'échec de Mathys avait tellement déconsidéré les survivants, qu'il ne restait guère qu'un voyant qui pôt capter la confiance. C'était Jean de Leyde. Mais il ne paraissait pas ; et un autre, à la grande surprise de la foule, monta sur un tertre pour parler. Cet autre était le père Isaac.

Étranger à la ville, quoiqu'il fût connu du plus petit comme du plus grand, il n'avait jamais jusque-là envahi les domaines des voyants. Il s'était permis toutefois, mais en particulier, en tête à tête, beaucoup de prédictions, des prophéties pour peu qu'on préfère ce mot; toutes s'étaient accomplies. On le savait bien ; et souvent, parmi les récits qu'on fai-

sait de ses prestiges, on s’étonnait de le voir ne rechercher aucune dignité, n'ambitionner aucun poste, content de seconder obscurément ceux qu'en réalité il dirigeait. a

Lorsqu'on lui faisait ces remarques, il répondait que, étranger à Munster, il ne voulait être rien; mais que, reconnaissant de l'hospitalité bienveillante dont on l’entourait, il servait avec zèle et avec passion la vieille cité où il voyait renaître le siècle des patriarches. Il disait encore que, vieillard, il devait se borner à donner volontiers, dans une cause qui lui était chère , les conseils de son expérience consommée. Plusieurs fois on l'avait prié de haranguer le peuple ; il avait toujours décliné un tel honneur. On fut donc très-frappé de $a démarche; et dans l'attente de quelque chose d’extraordinaire, tout le monde fit silence à l'instant.

— Enfants de la nouvelle Sion, dit-il, il ne m'appartient pas, à moi étranger, à moi vieillard, de rien usurper dans vos fonctions publiques, Mais l'esprit s'est reliré de quelques-uns de vos guides ; et pour cela je vous vais troublés, comme .si le Pèra vous avait repoussés. Il n’en est pas ainsi. Quelques-uns de vous ont pu voir que l'esprit du Très-Hant me parle aussi lorsqu'il le faut. Je me crois donc ohligé de suppléer en ce moment vos prophèles qui se taisent. J'aurais mieux aimé qu'une autre parole que la mienne fût venue vous soutenir. Mais en atten-

dant que la catastrophe d'hier vous soit expliquée

dans ses causes, et vous les saurez bientôt, je dois vous préparer à d’autres revers. À l'heure qu'il est, ils sont accomplis. Mais dans peu de temps vous en recevrez les nouvelles. N'en soyez pas abattus. Il fallait que ces épurations se fissent ; le Père l'avait ordonné. Ainsi le camp d'Israël fut purgé plus d’une fois. Maintenant, que quelques têtes d’entre vous soient tombées, qu'importe! la ville de Sion subsiste ; la masse des citoyens est debout. Vos grandes destinées marchent; et le Père, qui vous prépare un roi, vous le donnera dans peu de jours. Vous le couronnerez vous-mêmes. Nouveau Salomon, il sera glorieux , s’il est saint. Si vous retombez dans l'oppression, vous ne le devrez qu'à ses fautes.

Le Juif descendit gravement du tertre aux harangues, en achevant ces mots. Son discours avait soulevé partout un bourdonnement de questions et d'impatiences qui, pendant un quart d'heure, ne permit à personne de lier deux idées. Les plus ardents couraient à l'orateur et lui demandaient quelques éclaircissements sur plusieurs points de son allocution. Il se contentait de répondre-avec une froide simplicité : |

— Je ne puis vous rien dire de plus. L'esprit en ce moment n’est plus en moi. J'ai exposé tout ce que m'a dicté l'esprit du Père. Ayez patience, puisqu'avant le coucher du soleil bien des choses devront se dévoiler.

L'inquiétude était partout. Divarre seule, malgré

Et il épuisa son éloquence à rassurer Nettie.

La belle jeune fille n’était pas la seule qui tremblât pour des absents, depuis les terreurs que le juif Isaac venait de répandre. Plusieurs citoyens étaient tombés dans les mains des confédérés. D'autres étaient en mission dans les intérêts de l'anabaptisme. On voulait deviner leurs succès ou leurs revers.

La nombreuse famille d'un voyant de troisième classe craignait surtout beaucoup pour son chef, qui s'était lancé, à la vérité, dans une voie périlleuse. Il se nommait Wilhelm-Bast; mais on l’appelait plus généralement Bast-Wilhelm. Une certaine nuit, en songe, ayant vu tomber le feu du ciel, il s'était persuadé que c'était un signe qui lui annonçait la volonté du Père; il se crut dès lors destiné, par un privilége spécial, à s’en aller mettre le feu dans toutes les villes infidèles. Il assembla les frères voyants, leur annonça l'importante révélation que le Père lui avait faite, et se montra prêt à incendier toutes Îes villes qui tenaient pour l'Évêque. Mais il voulait recevoir cette mission de l'Église. Rothmann, qui en était le chef, la lui donna vivement, heureux de se délivrer d’un fou ; Norden et les autres l’encouragèrent, l'appelèrent le sauveur de la sainte Sion, et le conduisirent avec honneur aux portes de la ville. Ils voyaient en lui, quel qu’il fût, un utile auxiliaire.

Mani de matières combustibles, Bast-Wilhelm traverse sans exciter de soupçons les postes des

confédérés et gagne Wolbeck, où ils avaient leur magasin-à poudre. C'était un coup de salut que de le faire sauter. Pendant la nuit, il met le feu à deux des maisons qui l’environnent, s'enfuit sans être vu, et gagne Drensteinfurt, surpris de ne pas entendre l'explosion, et ne calculant pas que l'éveil donné à temps avait permis d'arrêter l'incendie. Les deux maisons seules avaient été la proie des flammes.

A Drensteinfurt, en attendant la nuit, il entre dans un cabaret; la course l'avait altéré; il boit, comme buvaient les voyants de sa secte, et s’enivre. Dans cet état, il se prend de querelle avec un luthérien qu'il voulait amener dans sa croyance. Les deux disputeurs se battent ; on arrête l'étranger, qui a tout l'air d’un transfuge de Munster. On le fouille, on le trouvè chargé de matières combustibles. Sans lui laisser le temps de se dégriser, on l’applique à la question ; il avoue que c’est lui qui a mis le feu à Wolbeck ; on:le reconduit au lieu de son crime, qui en peu d'heures est prouvé; et il est brûlé à son tour sur les décombres des maisons que sa fureur a mises en cendres.

Voilà quel avait été le sort de Bast-Wilhelm,; et ce fut la nouvelle qu'apporta le premier des messagers annoncés par le Juif.

Henri Rollins, moine qui avait déserté son cloître pour se traîner à la remorque de Rothmann, et avec lui plusieurs autres anabaptistes, trop effacés à Munster, s'étaient lancés dans les autres provinces

germaniques pour y fonder de petites églises et s'en faire les chefs. Le second messager annonça, qu'après bien des vicissitudes rapides, Henri Rollins avait été arrêté à Maëstricht, où on l'avait brûlé. D’autres avaient été pendus à La Haye, à Leyde, à Amsterdam et ailleurs.

Les nouvelles funestes se succédaient de quart d'heure en quart d'heure. Enfin, pourtant, on put se réjouir à quelque chose de moins triste. C'était le retour de l'échevin Juddefelt. Pris avec Jean de Wyck par les patrouilles des confédérés, il avait été avec lui gardé quelque temps en prison , et le scnat ne l'avait pas réclamé. Mais il était si bonhomme, que, ne pouvant lui reprocher que sa faiblesse, on l'avait relâché. car il était catholique dans le cœur, et, quoiqu'il vécût en paix avec les sectaires, 1l . n'avait pas apostasié. On s'était réjoui de le voir revenir, parce qu'il faisait contraste avec tous les autres qui avaient joué de malheur, et que son retour semblait en quelque sorte un désensorcellement. Mais la réflexion vint bientôt glacer, dans le cœur des anabaptistes, ce premier mouvement tout machinal de bienveillance. On lui demanda qui l'avait mis en liberté?

Il répondit que c'était Sa Sérénité le Prince- Évèque.

Plusieurs froncèrent le sourcil, à cette manière de s'exprimer. Des voix confuses criaient à l'échevin pourquoi il revenait seul ?

— Parce qu'on ne nous a pas renvoyés à deux, répondit-il sans s’émouvoir.

Nettie, comme frappée d'un pressentiment qui devait s’éclairer assez tôt, n'osait faire de questions. Mais elle s'était approchée de Juddefelt et paraissait haleter après les paroles qui allaient sortir de sa bouche.

— Vous savez, reprit-il, que Jean de Wyck, notre ancien syndic, était de Brême. Lorsqu'il s’en alla, sous prétexte de nous allier avec les Brêmois, on en avertit Sa Sérénité le Prince-Évêque.

— Soyez plus bref dans vos qualifications , inter— rompit Buxtorf, il n'y a plus de Sérénités ici.

-— On ajoutait, reprit tranquillement Juddefelt, que le syndic était un étranger séditieux, qui avait fait tout le mal possible aux eatholiques, et que, sous prétexte d’une ambassade, il emportait dans son bagage beaucoup de bons petits trésors pillés aux églises.

— Vous calomniez mon père, s'écria Nettie.

— Ce n'est pas moi qui parle, demoiselle. Je vous rapporte les rumeurs qui circulaient parmi les confédérés. Si bien qu’une de leurs patrouilles l'arrèta. On le conduisit à Iburg, de là à Fastenaw, où le drossard Évrard de Morring fut chargé de le garder.

— Voilà la faute, s’écria Antoine Cruse, on ne se laisse pas arrêter.

— Du moins, riposta Buxtorf, on ne se laisse pas prendre.

— Tout le monde n'a pas votre force, Bernard, dit l'ancien échevin.

— Et quand on est pris, ajouta Kiliau, on ne reste pas en prison.

— Si on peut en sortir, répliqua Juddefelt.

— Mais le sénat l'a fait réclamer, hurla Kibbenbroch. |

— C'est là le malheur.

— Comment! le malheur! dit un charcutier qui

siégeait à l'illustre assemblée, Île sénat n'est-il plus rien ?

.— C'est peut-être parce qu'il est encore quelque chose que notre syndic a été retenu. Les amis du prince ont dit que nos sénateurs actuels étaient des intrus, des hommes de rien, des rebelles.

— Vous nous outragez, interrompit un marchand de cuirs, qui ornait aussi son enseigne de la toque de sénateur.

— Je n'insulte rien du tout, puisque ce n’est pas moi qui parle. Jean de Wyck était donc honnêtement en prison dans la maison d'Évrard de Morring, qui le gardait sous serment, et qui avait l'humanité de le distraire toute la journée et de le faire manger avec lui. Un jour qu'ils jouaient ensemble au petit palet, deax hommes arrivent de la part du prince. Le premier remet au drossard un paquet qu'il ouvre. Jean de Wyck le voit pâlir et lui demande ce qui le trouble.

— Lisez vous-même, répond Évrard toujours

humain et toujours poli. Il lui passe la lettre. C'était un ordre formel de faire immédiatement trancher la tête au prisonnier.

— Oh! mon Dieu ! s’écria convulsivement Nettie, ils n’auront pas eu cette lâcheté.

— ÂAttendez, demoiselle, vous allez savoir le reste. Quant à ce qui est d'une exécution, nous vivons dans un temps et dans un pays où ce n’est pas chose si rare. |

— Mais ne me faites pas souffrir plus long-temps. Dites-moi au moins tout d’un coup, je vous en prie, où est mon père et quand je le reverrai.

— Oùil est présentement, demoiselle, je n’en sais rien précisément. Je vais vous dire tout ce que j'en sais ; et quant à le revoir, j'espère qu'il plaira à Dieu de vous l’accorder un jour.

— Mais soyez moins long, dit Mollenbeck d'une voix suppliante.

— Je disais donc, reprit l’échevin, que le drossard Évrard de Morring remit la lettre du prince à Jean de Wyck, et que cette lettre était un ordre de mort. En la lisant, le pauvre syndic tomba évanoui. On le conçoit. Pendant qu'on lui prodiguait des soins pour lui faire reprendre connaissance, Évrard fut informé que l'homme qui accompagnait le courrier était un bourreau. Tout était donc prévu , et on ne pouvait guère reculer. — Il faut, disait tristement le drossard, que cet infortuné ait eu de grands torts, et que le prince sache de lui des choses que nous ignorons.

Le patient cependant revient de sa défaillance, soilicite un délai et demande à se défendre.

— Rien de tout cela n’est en mon pouvoir, répond Évrard en gémissant; car il s’intéressait à son prisonnier.

— J'ai le droit, reprit Jean de Wyck, d'être pré sent à mon jugement, et on ne peut me condamner qu'après avoir entendu ma défense. |

— Vous parlez là, répondit Évrard, des : usages de la paix. Ce n’est plus cette jurisprudence qu'on suit, lorsqu'on assiége ou qu’on est assiégé. Munster, vous le savez bien, n’y met pas plus de formalités que nous.

Pardon, demoiselle, si je vous fais de la peine, dit le narrateur en s'interrompant et se tournant vers Nettie; mais vous devez tout savoir.

— Oh! je vous en conjure, achevez, répliqua vivement la jeune fille.

— Évrard ajouta que, dans les jugements militaires, on avait l'habitude d'aller vite. — Aujourd'hui, dit-il avec émotion, je regrette pour la première fois d'être soumis à ce devoir de l’obéissance.

— Quoi! s’écria le syndic, vous exécuterez cet ordre? vous m'assassinerez en secret?

— L'exécution d'un jugement n'est pas un assässinat. Mais, en effet, l'ordre porte qu on vous tranchera la tête en secret.

— Et vous obéirez?

— Avec un profond regret. Mon serment m'y

force, Cependant je ne m'attendais pas à cette dure extrémité; et l'intérêt que je vous porte m'ordonne de vous rappeler qu’il est temps de songer à votre âme. L’éternité est devant vous.

Le drossard avait fait appeler le curé de la pa— roisse, qui est demeuré catholique. Jean de Wyck ne voulut pas s’en laisser approcher. Il s’irritait, puis pleurait et criait qu’on lui faisait violence. Quand l'heure fixée sonna , le bourreau, qui ne s'était pas éloigné de sa proie, tira son large coutelas. Le condamné abattu se laissa, bander les yeux; sa tête tomba un moment après.

— Oh! Dieu! il est mort, interrompit Nettie avec un cri déchirant. |

— Oui, demoiselle; et au lieu même où la tête est tombée, on a fait un grand trou où on l’a enterrée avec le corps.

Mais Nettie n’entendait plus; elle s'était affaissée sans mouvement. Par les soins de Moilenbeck on l'emporta à la maison désolée que son père ne devait plus revoir ; et la foule allait se disperser tristement, lorsque toutes les attentions se tournèrent de nouveau vers le tertre aux harangues.

Jean de Leyde venait d'y monter, et sa figure était inspirée.

On voyait à quelques pas de lui le vieux Juif, Divarre, la petite Timmermens, Buxtorf, Kiliau, Antoine Cruse, Hilla Phey, Rachel et quelques autres personnages du mouvement, qui semblaient

tous, à leur.air composé, attendre quelque grand mystère. |

Jean leva longuement les yeux au ciel, passa la . main sur son front, comprima de profonds soupirs ; puis il dit d’une voix ferme et d’un regard assuré :

— Je viens ici, envoyé par le Père et son organe soumis , n'étant rien de moi-même, mais poussé par l'esprit, rassurer les enfants de Sion.

Les désastres qui ont éclaté sous vos yeux, et ceux dont le récit vient d'’attrister vos oreilles, ne se sont accumulés que par le juste jugement de Dieu.

Ce que la parole mise en ce moment dans ma bouche va vous dire de Mathys vous expliquera tout le reste.

Mathys vivrait encore; il eût vainqü, il eût dispersé les assiégeants, il eût conquis la couronne, s'il avait rapporté à Dieu et non à sa propre force le prodige qu’il tentait, s’il avait cherché la glaire du : Père et non sa propre gloire, si, comme Judith, il se fût armé, avant le combat, de nos prières et de nos jeûnes.

Mais il a été superbe et vain, et il est tombé sûus la hache d’un impie.

Frères, huit jours avant ce châtiment, le Père me l'avait dévoilé, comme je méditais la sainte loi de Dieu , au lever du soleil.

Mes sens succombèrent à un engourdissement qui m'assoupit, Dans cette espèce de sommeil, je vois accourir à moi, la bouche écumante et la hache

levée, ce même soldat qui a renversé votre prophète. |

L'épouvante se saisit de mon âme, et je veux fuir. Mais l’ange du Père m'arrête:

— Où vas-tu? me dit-il ; la hache de ce Philistin ne menace pas ta tête; elle ne frappera que celle de Mathys, ton collègue.

Je tombe à genoux, demandant grâce.

— Demeure en silence, reprend l'ange, et n'oppose rien aux décrets du Très-Haut. Laisse l'homme vain marcher dans sa voie. Quand le jugement de Dieu aura été accompli sur le superbe, tu épouseras sa femme, et tu vaqueras fidèlement à tes importantes fonctions.

Je me réveille alors.

Le commandement — d’épouser:la femme du prophète — ne m'étonne pas moins que l'ordre de * me taire. — Pour avoir un irréprochable témoin d'une révélation si grave, — j'en confie aussitôt le secret à Knipperdoling, votre consul. — Il peut m'appuyer de sa parole sincère.

Knipperdoling se lève, atteste la vérité du fait, précise le moment et le lieu de cette confidence et confirme tout par serment.

Les auditeurs, à l'instant, tombent à genoux devant Jean de Leyde, qui est pour eux l'envoyé de . Dieu.

Il ajoute bientôt que Jean de Wyck, Rollins, Bast- Wilhelm et les autres sont morts pareillement pour

avoir cherché leur fortune ou leur gloire, et non l'honneur du Père.

Puis, s'adressant à Knipperdoling et lui présentant une grande épée : |

— Frère, lui dit-il, voici le glaive qui t'a été promis par le Très-Haut. Ta main le recevra ; et ce sera toi, le premier magistrat de notre république, qui frapperas désormais ceux qui s’élèveront contre Dieu, sa loi et son prophète.

Ainsi les rôles étaient tracés. Jean de Leyde se faisait reconnaître prophète en titre; et Knipperdoling, promulgué premier magistrat de la nouvelle Sion , réunissait en sa personne la plénitude du pouvoir exécutif.

Il reçut avec joie la dignité de bourreau ; et, dans cette fonction , quatre aides lui furent donnés.

Toutes ces scènes sont de l’histoire un peu excentrique; mais c’est de l’histoire pure : la légende n'imaginerait rién de lel. | |

Après ce qui vient de se passer, Jean tombe en extase; et, parmi les chuchotements animés qui bourdonnent autour de lui , on n’entend que des cris d'admiration lancés à voix basse.

Il sort de la syncope où le peuple l'a vu affaissé ; mais il en sort frappé de mutisme, comme autrefois le saint patriarche Zacharie. C'est que, comme lui, il a vu un ange.

Il demande, par signes assez clairs, de quoi écrire ;

on lui apporte avec empressement une plume, de

l'encre, du papier ; il écrit que l'ange du Seigneur ln a retiré la parole pour trois jours. |

Et là-dessus il s'en va en silence dans sa maison, où il s'enferme, suivi seulement de Timmermengche.

Le Juif reconduit Divarre, qui paraît muette aussi; et peu à peu la foule se disperse.

Pendant ces trois jours, par une coïncidence qui servit singulièrement le prophète, les assiégés, divisés de petites querelles intestines, ne firent pas un mouvement; de sorte que. la ville regardait Jean comme un Sauveur, lorsqu'il reparut.

Il ouvrit la bouche, et ses premières paroles furent celles de Zacharie, à qui 1l s’assimilait :

— Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, parce . qu'il a visité et racheté son peuple.

Frères, dit-il ensuite, vous allez entendre la parole du Père. Un régime nouveau vous est donné ; au nom du Père qui le prescrit ainsi, le sénat est cassé ; vous serez gouvernés maintenant par douze anciens dont le ciel me révèle les noms.

Alors, levant les yeux , comme s'il lisait là-haut, dans les plaines du firmament, la liste des douze gouverneurs, il nomme Herman Tillbeck, qui entend en pleurant de joie l'honneur qu'on lui fait; Gerlach de Wellen, qui paraît surpris plus que flatté de son élévation; Eschman de Warendorp, Bilderbeck de Coesfeld, Lambert de Liége, et sept autres, qué Rothmann, se levant, proclame saints, illuminés et purifiés.

"Ils s'avancèrent tous successivement devant le prophète, qui devait leur donner l'investiture. Il le fit, en remettant à chacun d'eux une épée, avec cette formule, qui fut la même pour tous:

— Reçois le droit de glaive, que le Père te con-

fie, et sers-t'en pour couper, selon l'ordre de Dieu.

Après cette cérémonie, toute la ville se mit à genoux et chanta'le Gloria in excelsis..……

Et le soir de ce même jour, le prophète épousa Divarre, dont le deuil avait été un peu court. Elle paraissait satisfaite.

Elle fut reçue dans la maison de son second époux par la petite Timmermensche, que la polygamie n’effarouchait pas. | ‘

.Le lendemain, Jean assembla l'église, c'est-àdire le peuple, et fit rédiger par les anciens, au nom de la sainte communauté de Munster, une charte de lois morales, composée de onze articles.

Il y fut défendu de maudire Dieu et son nom, de mépriser les juges, d’offenser son père ou sa mère,

de désobéir à son mari, de se révolter contre ses.

maîtres, de faire rien d’impur, de voler, de thésauriser, de mentir, de calomnier, de murmurer, de se disputer, de dire des paroles inutiles.

Tous ces délits étaient uniformément punissables de la peine de mort.

Si cette sanction universelle nous étonne, n’oublions pas qu'on a vu chez nous quelque chose de semblable en 1793, où, pendant quelque temps, la

re — ee ZI

peine de mort menaça jusqu'à ceux qui altéraient en le reproduisant un discours de tribune.

Le jour suivant, car on allait vite, on rédigea les lois de police. Tel en était le préambule :

« Nous, les anciens de la communauté de Christ, » dans la sainte cité de Munster, appelés et consti- » tués par la grâce de Dieu, très-haut et très-puis- » sant, voulons que les articles suivants soient fidè- » lement et inviolablement observés par chacun des » vrais Israélites, habitants de la maison de Dieu. »

Pendant qu'on lisait tout haut ces paroles, rien n'était triomphant comme la figure du juif Isaac, qui voyait poindre à chaque instant un peu plus l'aurore si désirée de son nouveau règne d'un nouveau Salomon. Les articles de ce nouveau code semblaient dictés par lui. Celui-ci, par.exemple, ramenait le judaïsme :

« Chacun se conformera à ce que la sainte Écriture ordonne ou défend.

» Silence et modestie pendant les repas. On y lira l'Ancien Testament. »

On établit ensuite que six anciens tiendraient leurs assises tous les jours, deux heures le matin et deux heures l'après-midi, pour juger les différends ;

que les patrouilles de nuit seraient présidées par un ancien , afin que Dieu fût avec les rondes; qu'on ne porterait pas d’habits décousus et déchirés , et qu’on n'introduirait pas de nouvelles modes.

Kaipperdoling n'était pas négligé. C'était à lui

qu'on devait remettre ce que laissaient les morts, afin qu'il en fit la répartition.

« S'il vient à Munster un homme d'une autre religion, les anciens seuls pourront converser avec lai; et il devra être examiné par Knipperdoling. »

On voit que ses fonctions étaient variées. Il rentre dans son office capital àl’article suivant :

« Dans le cas d’une simplé accusation, l'affaire est portée devant les anciens. Mais si quelqu'un est surpris en flagrant délit, il sera puni aussitôt par Knipperdoling , le porte-épée. »

Voici maintenant pour le prophète :

« Ce que les anciens décideront, pour l'utilité de la nouvelle république , sera proposé au peuple par Jean de Leyde, le fidèle ministre du Très-Haut. »

C'était là un acheminement à la royauté.

Peu de temps après que tout fut préparé ainsi, Eschman de Warendorp, que Jean avait nommé l'un des douze gouverneurs , et qui n'abandonnait pas ses prérogatives de sous-prophète, car il exerçait la prophétie en même temps qu'il était orfévre, avant d'être ancien, Eschman donc assembla le peuple, en annonçant une révélation de la plus grande portée. et de laquelle dépendait le salat de la communauté de Christ. |

« Frères très-chrétiens, dit-il, le Père m'a révélé, en m'ordonnant de vous en apporter la nouvelle, que Jean de Leyde , l'homme de Dieu et votre prophète, est marqué par lui pour régner sur toute la

terre, pour commander aux empereurs, aux rois, aux margraves et aux princes, pour relever le trône de Pavid et porter son sceptre jusqu'à ce que Dieu le lui redemande. »

Cette communication étrange fut accueillie par le plus profond silence. Eschman ne s'en trouble pas; il passe devant les anciens, reprend leurs épées, les dépose aux pieds du nouveau monarque et lui présente la sienne en disant:

— Recevez le glaive de la justice, avec lequel vous soumettrez tous les peuples; et .tenez-le de manière à rendre bon compte au Seigneur, lorsqu'il

viendra juger les hommes.

Aussitôt Rothmann prend son parti, se lève, et, tirant de sa poche une fiole d'huile parfumée, il la verse sur la tête de Jean , en s’écriant :

: «Par l’ordre formel du Père , je vous sacre roi du nouveau temple et du peuple de Dieu; et, en présence de toute cette nation assemblée , je vous s proclame roi de la nouvelle Sion. »

Jean s'était laissé faire en silence. Dès qu'il fut sacré, il tomba à genoux et fit cette prière :

— 0 Père, jé n’ai ni l’âge, ni la gravité, ni la science que réclame la royauté. Envoyez votre sagesse , afin qu'elle soit avec moi.

Frères, reprit-il en se levant, depuis long-temps Dieu m'avait révélé ce qui vient d’avoir lieu. Mais je me taisais , attendant que l'esprit suscitât un frère qui m'impoñât le fardeau dont vous me voyez

accablé. Je dois me soumettre à la volonté du Très- Haut. |

Quoiqu'en ce moment le Juif et ses autres amis travaillassent la multitude, ce peuple appesanti avait si peu prévu la brusquerie de cette inauguration, qu'au lieu de cris d'enthousiasme, qu'on attendait, on ne pouvait guère discerner dans les rumeurs de l’assemblée que des murmures. Jean fit bonne contenance -

— S’élèverait-on ici contre les décrets du Père ? dit-il. S'il a révélé autrement à l'oreille de quelque frère, qu'il parle ; nous l’écouterons.

Personne n'osa dire un mot.

— Déclaré roi-par le Père, reprit-il, je le suis, le monde entier dût-il s'y opposer; et seul contre une armée je n'ouvrirais pas à la peur les portes de mon âme. À moi donc l’empire de cette cité et l'empire de la terre ! Qu'en ce moment les frères se séparent, dans trois jours vous saluerez votre roi sous la couronne.

voici les jours nouveaux marqués par la victoire.

VOLTAIRE, Mahomet.

__ Le Juif reconduisit Eschman de Warendorp, que

beaucoup d’honnèêtes bourgeois regardaient de travers, mais que personne toutefois n'osait heurter dans ses priviléges de sous-prophète. Isaac entra avec lui dans sa maison, et lui dit gravement :

— Le Père, qui vous a honoré de ses plus glorieuses révélations, ne vous a pas choisi au hasard. Ce qui se passe, mon fils, me reporte en pensée aux beaux jours où Moïse fit faire l'arche d'alliance par d’habiles ouvriers que .Dieu même lui désigna, et qui, comme vous, savaient travailler l'or. Je revois encore là le règne-modèle de Salomon, où des hommes inspirés conduisaient et dirigeaient les splendeurs du temple. Mon fils, vous allez faire de vos mains la couronne du nouveau roi. Cette œuvre immortalisera votre nom. Vous la ferez radiale comme le soleil, ouverte comme le firmament ; elle doit embrasser le monde, le couvrir et le protéger. Vous ornerez le cercle d’or fin de douze pierres

précieuses, en l'honneur des douze anciens; vous

les surmonterez également de douze obélisques

d'or. En même temps vous allez fondre et ciseler quatre petites couronnes, à seize rayons peu élevés, pour les quatre premières reines. Et si la parole du Père est sainte à votre cœur, tous ces ouvrages d’orfévrerie seront prêts dans trois jours, et ils seront dignes de l’ouvrier.

Eschman, qui avait écouté fort attentivement d'’abord, interrompit Isaac : |

— Je ne vous comprends plus très-bien, dit-il, vous me parlez de quatre reines, je n’en connais que deux, Timmermensche et Divarre.

— Nous voici revenus, mon fils, au règne du fils de David. Il nous faut une cour des temps anciens. Avec deux reines seulement, le nouveau Salomon ne brillerait pas plus que le landgrave de Hesse, flanqué de ses deux femmes. Deux autres femmes couronnées vont être honorées du choix de notre roi, et le nombre des reines ne s'arrêtera pas là.

Eschman se tut avec admiration. Le Juif le quitta aussitôt pour aller féliciter la majesté nouvelle.

Jean sentait sa siluation;, il était occupé déjà à créer des dignitaires, excellent moyen, dans tous les temps, de s'attacher les hommes dont l'esprit n'est pas dévoué de prime-saut à la pensée monärchique. Il proclamait celui qu'il devait le plus ménager, Knipperdoling, son lieutenant et son second, Kibbenbroch, son grand-maréchal du palais,

Herman Tillbeck, grand-maître de sa maison: car il lui fallait une maison ; Klopriss, qui lui était vendu, intendant dé sa cour; Christophe de Waldeck, son

- capitaine des gardes; Kiliau, son ministre de la

guerre; Antoine Cruse, son ministre de la police; Eschman l'orfévre, son chef de justice ; Buxtorf, général en chef du siége ; Rothmann, président du culte et archiprédicant.

Il nomma encore un censeur des mœurs, un échanson, des écuyers tranchants, des gentilshommes de la chambre, un maître de musique, un off cier prégustateur, chargé de s’assurer d'avance de tous les mets et de tous les liquides que l'on servait au roi. C'était une mesure de sûreté contre la peur de l’empoisonnement,

Toutes ces promotions furent connues le soir même; elles produisirent l'effet qu'on en devait attendre. Les nouveaux fonctionnaires se déclarèrent fermement pour le nouvel ordre de choses, et l’espoir d'obtenir les autres places échauffa fous les ambitieux. |

Une cour brillante flattait d'ailleurs les citadins, d'autant qu'on parlait de la faire beaucoup plus éclatante et infiniment plus digne que celle de l'empereur. Chose ordinaire, quoiqu'elle semble étonnante : le peuple, qui avait semblé froid, deux heures auparavant, lorsqu'on lui avait imopinément donné un roi, illumina partout dès que la nuit fut venue.

Divarre et Timmermensche, amies comme deux sœurs (elles le semblaient du moins), entendirent avec joie le vieux Juif leur annoncer qu'elles seraient couronnées en même temps que leur époux royal. Dans l'ivresse où Îles jetait leur avénement, elles ne s’attristèrent même pas de ce qu'il ajouta, que le roi devait paraître — dans cette grande cérémonie — entre quatre têtes couronnées, et que par conséquent — elles auraient deux autres compagnes.

Jean, à qui le Juif exposa toute sa pensée, reconnut que cet homme d'expérience avait de très— grandes idées pour les pompes publiques; et il le chargea d’une double mission auprès des deux jeunes femmes qu'il fallait adjoindre à Divarre et à Timmermensche.

Le lendemain fut pour toute la ville un jour de joie. Les têtes se montaient de manière que tout allait être permis à Jean. Rothmann, Norden et les prédicants anabaptistes annonçaient partout, de concert, qu’il était le libérateur promis et le dominateur prédestiné de la terre entière. Ils préchaient en même temps, sans détour, la polygamie, qui devait être désormais une doctrine de l'État. Les femmes honnêtes et les bourgeois qui avaient conservé quelque sentiment de pudeur s'élevaient bien un peu contre un tel bouleversement. Mais ils le faisaient tout bas, attendu que, la liberté du divorce venant à côté de cette licence, dans les choses per-

mises à tous, les masses se rangeaient avec bruit du côté de l'opinion royale.

Le même jour, le monarque donna une sanction nouvelle à la doctrine de ses prôneurs. Il épousa une troisième reine, l’héroïque Hilla Phey, qui, radieuse de beauté, élégante de langage, dévouée dans une foi robuste au prophète couronné, se para pour de si glorieuses noces avec une extrême magnificence. |

Comme Rothmann bénissait son union avec Jean, on entendit subitement tirer le canon. L'assemblée crut d’abord que c'était une noble galanterie de Kiliau ou quelque politesse de Buxtorf. Mais on ne tarda pas à savoir que cette manifestation inopinée n'avait pas une si flatteuse origine; elle était due aux assiégeants, qui profitaient du beau temps pour donner un assaut.

Tout le monde courut aux remparts. Jean, que distinguait un costume éclatant, organisait de toutes parts la défense, avec une autorité et une précision qui faisaient dire à tous qu’on ne ferait pas reculer celui-là. Les femmes mêmes, sentant en quelque sorte qu'elles étaient toutes appelées à devenir reines, allaient aux murailles comme des lionnes, lançant aux assaillants des projectiles enflammés, pendant que les canons bien servis des anabaptistes vomissaient sur les confédérés des flots de mitraille. Les auxiliaires du prince ne s'étaient pas attendus à une telle réception; leurs soldats abîmés

se débandaiïent. On sonna la retraite, remettant l'assaut au lendemain, avec toutes les forces du siége rassemblées.

Jean s’en revint fièrement à son à festin de noces, comme s’il n’en avait été dérañngé que pour une partie de plaisir. D'un autre côté, dans tous les camps qui bloquaient la ville, pour exciter les corps alliés à bien combattre, on prodigua le vin aux soldats. On fit savoir partout en secret qu’un assaut général aurait lieu le lendemain matin, à la première lueur du jour. Ce que les soldats virent de plus clair dans ces dispositions, c'est qu'on leur donnait à profusion de bons vins vieux, qu’ils fètaient largement. Quelques heures après, toutes les braves phalanges confédérées se trouvaient ivres et plongées dans un profond sommeil. Si les voyants de Munster l'avaient su, par quelque révélation utile à leur cause, ils auraient pu dans cette soirée terminer la guérre.

L'esprit les servit pourtant. Nous n'entendons pas comme eux l'esprit d'en-haut. Quoi qu’en disent les hommes que le doute a frappés de cécité, il est bien clair que plus d'un esprit invisible se mêle aux choses de ce monde. L'an des chefs trèscélèbres de la philosophie qui étend aujourd'hui ses filets obscurs sur tant d’intelligences pipées, Schelling, dans sa Satanologie, établit parfaitement , à travers les erreurs de sa visière louche et gâtée, que Satan est pour beaucoup dans ce qui se fait ici-

254 LES QUATRE RERINES.

bas parmi ceux qui désértent la bannière des enfants de Dieu. Sans doute cet esprit puissant ne perdait pas de vue alors des peuples abandonnés à leurs sens réprouvés ; "et c'était avec joie qu'il secondait . celui que le Juif appelait le nouveau Salomon. Voici ce qui advint. °

Dans le camp où dormaient les soldats de la Gueldre et du pays de Juliers, an avait bu plus vite, ou l'on dormait moins que dans les autres agglomérations de tentes germaniques; car tous ces hommes s'éveillèrent au bout de quelques heures. Le crépuscule du soir régnait encore; mais il allait s’affaiblissant, et depuis long-temps déjà le soleil était couché. Les chefs, qui n'avaient pas été plus sobres que leurs subordonnés, se frottent les yeux, prennent la lueur douteuse qui les éclaire encore un peu pour le petit point du jour; ils se sentent animés, ils ne veulent pas que le moindre délai attiédisse l’armée ; ils la font lever partout en confusion, et sur tous les points on court vivement à l'assaut. Les assiégés, prévenus par un transfuge, ne pouvaient plus être surpris; leur ivresse de la journée ne s'était pas éteinte dans le sommeil; l'esprit les poussait ; ils maltraitèrent tellement l'ennemi, qu’en un moment le pied des remparts fut jonché de blessés et de morts; et, à la grande surprise des buveurs assiégeants, la nuit vint aussitôt. — La ville n'avait perdu que quatre hommes.

Tout Munster regarda ces deux victoires rem-

portées en ün jour comme un double miracle. On se crut désormais invincible, et la royauté fut cimentée dans l'esprit du peuple.

Le monarque prophète ne perdit rien de cet enthousiasme. Il ordonna le lendemain matin une sortie, où Kiliau réhabilita sa gloire, car il culbuta les postes avancés de l'ennemi; il détruisit leurs travaux. de siége, il leur encloua dix-sept pièces de canon, et il rentra avec tous ses hommes.

En même temps qu'il accomplissait ce fait d’armes, Bernard Buxtorf, voulant honorer aussi soû élévation, sortait de la ville par une autre porte et se présentait seul devant les lignes alliées, l'armet sar l'oreille, défiant les assiégeants au combat, On connaissait bien cet homme formidable, qu'on ap- . pelait, comme nous l'avons dit, le Goliath de Munster. Un vaillant capitaine badois accepta pourtant son défi; mais le combat ne fut pas long. Le voyant tué, un autre chef s'irrita et vint tomber comme lui; un troisième furieux se crut plus sûr de ses armes. Au bout de quelques minutes, :l était mort.

L'effroi se mit dans les rangs des confédérés ; per- : sonne n’osa plus en sortir. Buxtorf rentra donc fièrement, et l'on rapporte que plusieurs jours de suite il fit de pareilles sorties et offrit de semblables cartels, tuant, sans jamais le manquer, tout homme qui venait seul se mesurer avec lui; mais se retirant lorsque plusiéurs adversaires se présentaient ensemble.

La matinée du second jour de la royauté ne fut

256 LES QUATRÉ REINES.

donc marquée que par des triomphes. Le soir de-

vait avoir ses nuages. |

Le monarque avait besoin de ses quatre reines. Après qu'on eut célébré les victoires des saints, il envoya ses gardes à la maison de Jean de Wyck. — On en vit sortir sous un dais l’éclatante Nettie.

: — Destinée à devenir la compagne de Divarre,

elle avait aussi promptement qu'elle repoussé les vêtements ét les pensées de deuil, oublieuse de son père devant les grandeurs, comme l'autre l'avait été de son mari. Séduite par le titre de reine, elle reniait Henri, qui en ce moment ne soupçonnait rien de tel et peut-être rêvait à la jeune fille.

Elle marchait, parée avec soin, avec recherche, entre les gardes du: roi, dont le costume rouge et bleu formait un brillant coup d'œil.

Elle arriva au palais de l'Évêque, devenu la demeure du souverain. Rothmann l’attendait-là

- pour fonctionner à sa manière et bénir encore ce

mariage ; car cet homme bénissait. Il le disait du moins. | Mais, pendant la cérémonie qui lui enlevait sa fiancée, Henri Mollenbeck, alors occupé à sa forge, fut averti par une voix empressée de ce qui avait lieu. — Il ne put le croire d'abord. — Lorsque le doute cessa pour lui d’être possible , il cherchà des excuses à Nettie et s'imagina, l’honnête garçon, qu'on lui avait fait violence, qu'on l'avait enlevée, que sans doute elle implorait son aide. — Il

courut chez ses jeunes amis, rassembla deux cents mécontents, les arma et leur fit jurer de le seconder dans son projet, qui consistait à séquestrer Jean de Leyde , Knipperdoling, Klopriss, Rothmann et les autres prédicants polygamistes, à délivrer Nettie, à rétablir le sénat, à remettre la ville sous l’obéissance de l’'Évêque.

Avant d'agir, ils font prévenir le prince de tenir son armée prête le lendemain matin; ils hâtent leurs dispositions, polissent leurs armes, puis, à minuit, ils se lancent sans bruit, s'emparent du roi, de son lieutenant, de quelques autres, les constituent prisonniers. Ensuite ils cherchent Nettie; ils la trouvent; mais elle ne veut pas être délivrée, elle les accable de reproches et tourne le dos à son fiancé.

Le pauvre Henri, au désespoir, croit la jeune fille charmée par magie, quand elle ne l’est que par ambition. Il est entratrié à la poursuite de son œuvre, et, le cœur préoccupé, il assemble le peuple au point du jour; il annonce à la foule ce qu'il a fait. Mais, à son grand désappointement, personne ne se déclare pour lui; et bientôt deux factions sont en présence : d'une part les amis des vieilles mœurs, de l'autre les partisans du roi et de ses licences. Ces derniers sont les plus nombreux de beaucoup. Henri ‘et ses amis, repoussés, se réfugient dans l'Hôtelde-Ville; ils s'y barricadent, pendant que Buxtorf délivre le roi et vient avec lui assiéger les rebelles dans la maison commune. Le canon, pour première

sommation, en brise les portes et les fenêtres. Obligés de se rendre à discrétion, les compagnons de Henri demandent grâce. Par malheur, Nicolas Detmer, l’un d'eux, est trouvé nanti de quatre mille florins. If confesse, à la question, les avoir dérobés au trésor public; il avoue de plus que le projet des révoltés était de livrer la porte de Saint-Ludger au Prince-Évèque. Tout le monde, ou du moins tous ceux qui burlent dans les tumultes, demandent leur mort. | |

Henri Mollenbeck et vingt-quatre autres sont fusillés sur-le-champ. Knipperdoling en décapite soixante-six autres, auxquels il réunit trois bons bourgeois qui, sans avoir pris les armes, se permettaient des remontrances contre la polygamie. On épargna le reste des insurgés, lorsqu'ils eurent prouvé qu'ils avaient été enrûlés par leurs amis, et que de leur chef ils n’avaient rien prémédité.

Aussitôt après ce massacre, Buxtorf, pour ôter au prince l'espoir que les révoltés lui avaient fait concevoir, fit avec Kiliau une sortie par la porte de Saint-Ludger. Les assiégeants, qui s'étaient attendus à autre chose, reconnurent que l’entreprise avait échoué et reculèrent sans combattre.

Alors, ce même jour ayant été fixé pour le couronnement de Jean, on procéda sans différer à cette grande cérémonie. Tous les officiers de la cour escortèrent leur roi à la place du palais; ils étaient vêtus de riches étoffes ; mais on remarquait facilement que

leurs belles robes provenaient de la dépouille des églises. Les quatre reines se prélassaient, ornées avec splendeur, la tête couverte de couronnes de fleurs. Le roi marchait devant elles, couronné d’une branche d'olivier. Il avait, sur un somptueux vêtement d'ot et de soie, une chaîne d'or, à laquelle pendait un globe d’or percé de deux épées et portant cette inscription : En toutes choses rot de justice. Le fourreau et la poignée de son épée étaient d'or, ainsi que ses éperons. Son sceau, très-pesant, porté par Klopriss sur un coussin de velours, avait pour armes deux épées en sautoir avec la légende : Sceau du roi du nouveau temple.

Jean ne faisait plus rien sans sa musique; elle l'accompagnait partout ; elle l'endormait et l’éveillait. Elle devait se distinguer à son inauguration solennelle.

Eschman, quand toùte la cour fut assise aux places assignées, apporta la couronne du roi. Elle était splendide. Ses douze pointes radiales fort élevées brillaient de pierreries étincelantes. Au moment où Rothmann la lui eut mise sur la tête, les gardes élevèrent le monarque sur un grand pavois, à la manière antique; des fanfares éclatèrent, le canon tonna, et toute la foule se jeta à genoux. Le roï'fit signe qu'on eût à se relever pour le couronnement des reines. |

Les quatre diadèmes étaient prêts aussi; quatre

chambellans les portaient sur des coussins de soie

260 LA JUPITH WEÉSTPHALIENNE.

bleue. On salua d’uue fanfare les quatre reines à la fois. Norden et deux autres ministres en second couronnaient la petite Timmermensche, Hilla Phey et Nettie, pendant que Jean de-Leyde, lui-même, couronnait de ses mains l’heureuse Divarre, avec plus d'apparat et des égards plus grands, comme la veuve illustre du prophète Énoch.

Le roi se plaça ensuite sur son trône, entre ses quatre femmes couronnées , et reçut les hommages : spectacle, disent les historiens, qui charma la multitude par son appareil théâtral.

Le reste de la journée, qu’une sanglante exécution avait commencée si cruellement, se passa dans les fêtes.

XVITL.

Et souvent la perfidie Retombe sur son auteur.

Page 1