PLAUTE
Le même soir, pendant qu'isaac entraînait la boulangère de Harlem dans l'arène des ambitions, le tailleur de Leyde essayait auprès de sa femme les mêmes fonctions de tentateur. Mais, par un de ces bizarres instincts qu’on a pu remarquer fréquemment dans les mauvaises têtes, il se trouvait que Jean, au contraire de Mathys, avait épousé une femme sensée.
— Vous ne savez pas, Lydwine, lui dit-il, les brillantes fortunes qu’on est venu tantôt nous offrir ?
— Pardon , répondit doucement Lydwine ; — et désignant de la main un œil de bœuf ouvert dans la cloison qui séparait la salle où elle se tenait de l’atelier de son mari, qu’elle pouvait inspecter ainsi à tout moment: — j'étais là, derrière la vitre, continua-t-elle; j'ai tout vu en soulevant le rideau, et j'ai tout entendu en tirant un peu le châssis. Cet homme qui vous parlait n’est autre qu'un vieux juif.
72 | EYDWINE.
— C'est possible, je ne le connais pas; mais qu'importe ? | |
— Il vous a proposé d'abandonner votre pays.
— Pour faire fortune.
-- On ne fait jamais fortune plus sûrement que par le travail. Par d’aventureuses entreprises on court des chances. S'il était nécessaire de quitter Leyde pour être heureux, la ville ne serait pas si peuplée. Mais enfin, que les hommes qui n’ont pas de toit ou qui sont réduits à fuir s'en aillent, leur excuse est dans leur extrémité. Vous n'en êtes pas à ce point. Ne vous proposait-1l pas autre chose?
— Lui-même ne me proposait rien. Il. m’apportait une lettre.
— J'ai bien entendu. Il est le messager de gens qui se sont sauvés prudemment de la Hollande, lorsqu'ils voyaient qu'on allait les en chasser. Je devine ce qu'ils vous offrent.
— Mathys est roi peut-être.
Lydwine leva la tête en sursaut.
— Knipperdoling est chef de justice.
Etle fit un second mouvement.
— Îis m'appellent à partager leurs prospérités.
— À gouverner avec eux, reprit Lydwine avec un Sourire triste, et qui gouvernent-ils? Mais est-on propre à conduire les autres, lorsqu'on ne sat pas se conduire soi-même? Je parle pour Knipperdoling et pour Mathys. Saït-on administrer un étas, et un état en pleine désorganisation, lorsqu'on n'est pas
EYDWINE. 23:
de force à diriger son humble ménage? Je parle pour vous. Ils vous invitent à régner dans leurs rangs sur use ville ôù s’est mis le désordre flagrant, sur ua pays révolté. Vous ne songez pas que les princes viendront avec des armées. Ils reprendront la pauvre ville ; et que fera-t-on de Mathys et des autres ?
— Le temps des princes est passé.
— Non, puisque vous dites que Mathys le devient; el je crois qu'il ne vous déplairait point d’être rO1 aussi.
— Pourquoi pas? répliqua Jean ex affectant un sounire. J'occuperais un poste élevé, aussi bien que
Knipperdoling qui n’a que de l'audace, que Mathys qui n’a que de l'adresse, si j'ai seul ce qu’ils ont à deux. Mais vous, Lydwine, n’aimeriez-vous pas, si -une couronne vous était offerte, à. vous entendre saluer du nom'de reine ?
— Dans les temps de troubles, il n'ya que trop de fous ; n’en augmentons pas le nombre. Pour ma part, je prie Dieu de m'en préserver, et à votre question . insensée je ne puis répondre.
— Vous êtes trop sage, Lydwine; j'admire votre calme; les grandeurs ne vous tentent pas. -:
— Les grandeurs de la terre? Nous ne sommes pas nés pour elles. Le bonheur est pour nous dans l'obscurité ; il est le prix du travail. Au bout de la vie, la simple hourgeoise et l'honnête ouvrière sont anssi riches que les impératrices. Pourquoi donc
nous tourmenter ? Personne n’emporte d'ici-bas que ce qu'il y a apporté, et les enfants d'Adam sont tous jetés nus èn ce monde. En tenant cabaret comme vous l'avez voulu, je remplis un devoir assez pénible. Mais si je ne fais pas le mal, je reposerai cependant. Pour vous, il y a pis que les grandeurs dans l’appât qu'on vous tend. Je sais où on vous conduira; vous ne risquerez pas votre tête seulement; on vous fera oublier votre âme; on vous demandera , déserteur de votre pays, d'abandonner aussi votre religion. On fera de vous un renégat.
— Qui vous a dit cela?
— Un renégat! Si vous aviez sur vous cette tache affreuse !… |
— Mes amis sont des réformateurs…
— Des réformateurs! Et de quel droit? En savent-ils plus que le pape et ses cardinaux, que l'Église et ses conciles , que les apôtres et les saints Pères? Qui les a faits docteurs? Qui les a établis juges des évêques et des curés, eux des tailleurs et des. boulangers qui ne savent pas pétrir leur pâte et coudre leurs boutonnières ? Des réformateurs ! dites des destructeurs , et ce que je vous disais qu'ils feront de vous.
— Mais, Lydwine, vous les jugez mal. Vous ne suivez pas comme moi le cours de l'opinion. Il faut à notre époque une réforme. Les abus doivent tomber ; c’est un besoin senti. Luther, vous le voyez, a triomphé; des évêques et des princes l'ont suivi.
Beaucoup de curés ont déjà secoué le joug de l'Église romaine. L
— Oh! je devais prévoir que vous approuveriez ces criminelles nouveautés. Elles vont-à votre tête malheureuse. Ainsi, Jean, vous donnerez la maïn à ces hommes méprisés, qui vous écrivent que le vieux Christianisme n’est plus, quand son fondateur divin a dit qu'il serait avec son Église jusqu’à la consommation des siècles. Je ne lis pas comme vous; mais je n'oublie point les sûrs enseignements de l'Église. Je n'abandonne pas la sainte bannière que nos pères ont suivie quinze cents ans.
— Mais, encore un coup, Lydvvine, nous n'’apostasions pas non plus; nous réformons les excès; nous rétablissons les choses anciennes. Je vous le répète, une foule de curés sont avec nous.
— Ceux qui étaient la plaie et la honte du saterdoce, je le conçois. Mais l’Église, que dit-elle? Elle les excommunie; elle repousse de son sein les réformateurs téméraires; et vous allez vous joindre à eux. L'Église sait bien que vous ne vous arrêterez pas, que vous reculerez jusqu'au bout ; que, semant la destruction, vous n'amènerez que la ruine.
— Je comprends, dit Jean en relevant la tête; vous êtes obstinée dans vos liens, vous aimez l'erreur . et l'abaissement. Ni l'affranchissement de l'esprit, ni la liberté de l'action et de la pensée, ni la conquête des biens ne vous tentent. Vous refuserez de me suivre. |
— Ainsi, vous partez. Vous délaisserez une femme qui s'était liée à vous; vous irez dans un gouffre. Vous n’en sortirez pas. |
Le tailleur poussa un amer éclat de rire, strident et bruyant, qui couvrit ia voix de sa femme ; et, saisissant cette occasion de rompre brusquement un entretien qui l'embarrassait et qu'il sontenait mal, il sortit en disant :
— Vous y réfléchirez.…
Deux jours après, Jean de Leyde reçut de Divarre un message qui l’engageait à se tenir prêt à partir le 10 novembre, pour être le 48 à Coesfeld, où l’on viendrait à leur rencontre. Il fit, en homme dé- .cidé, ses dispositions ; et, malgré les sages observations de Lydwine , qui ne voulut quitter ni sa maison, ni son pays, ni son Eglise, ni la paix de sa vie, Jean de Leyde ceignit Ses reins, laissa sa femme, dont il dédaignait les représentations, et se lança avec l’ambitieuse Divarre dans les sentiers de ce qu’il appelait la Réforme.
Seulement, en franchissant le seuil de sa demeure, il dit encore à Lydwine :
— Mais enfin, quand je serai prince, viendrezvous me rejoindre ?
— Non. Mais si les malheurs que vous affrontez épargnent votre tête, vous retrouverez toujours ici votre femme et un asile.
Si vous n’arrètez pas le mal à sa racine, Il rendra bientôt vain Part de la médecine.
Ovins.
Parmi les principautés ecclésiastiques de l’Allemagne, l'évêché de Munster n'était pas une des moins importantes. Le prélat souverain qui gouvernait ce petit état possédait, — outre Munster, sa capitale, riche, grande, belle et peuplée, — plusieurs autres places fortes : Coesfeld, Meppen, Warendorp, Stromberg, Vecht, Borkelo, et toutes les plus belles portions de la Westphalie. D'heureux villages, des terres fertiles, de bons revenus, des sujets guerriers : c'était une noble souveraineté. La succession des évêques-princes remontait à saint Ludger, disciple d'Alcuin, envoyé dans ces contrées par Charlemagne; et c’est d’un monastère illustre que l’apôtre de la Westphakhe avait fondé qu'on tirait le nom de Munster (1), donné à la capitale.
Les peuples, doucement gouvernés, placés sur
(1) Munster, mot allemand qui, comme moustier en vieux français, vont dire monastère.
ua sol heureux, jouissant d'un grand bien-être matériel, n'étaient pas assez éclairés pour comprendre que les abus (et il y en avait quelques-uns) ne se redressent jamais d’une manière durable par la violence. Plusieurs des enfants perdus de la Réforme étaient venus chez eux ; ils y répandaient sourdement leurs doctrines. Ils annonçaient, comme tous les novateurs, des choses merveilleuses. À les entendre, en adoptant les idées nouvelles, en suppriant les couvents, on allait partager les biens. de l'Église; au moyen de quoi tous les pauvres deviendraient riches. Les bonnes gens ne songeaient pas qu'un monastère répand les bénédictions et l'aisance dans les chaumières qui vivent sous son abri, et que sa suppression n’enfante que des misères. Ils ne peusaient pas assez qu’on leur offrait de posséder par le dépouillement et le vol. On leur disait, il est vrai, que les biens de l'Eglise étaient le patrimoine des pauvres, et qu’au lieu de l’usufruit ils avaient droit à la propriété, mais on ne leur montrait pas leurs titres. Ces levains perfides, repoussés d’abord par les cœurs simples des villageois, fermentaient dans plusieurs cerveaux gâtés de la capitale, et de petites explosions avaient lieu de temps en temps.
Par malheur, la plupart du temps les évêquessouverains ne résidaient pas. C'était un des abus. Les princes, en Allemagne, cumulaient fréquemment plusieurs suzerainetés. Si l’évêque de Munster était en même temps évêque de Paderborn ou d'Osna-
bruck, et quelquefois élu à ces trois siéges, ilhabitait un manoir paisible à la campagne, et laissait administrer ses villes par des corps municipaux, sortes de sénats ou de tribunats qui jouissaient, sous des noms germaviques, de beaucoup de libertés qu'on appelait priviléges, comme le droit d’éléction et le droit de voter les impôts et les milices. — Les princes ecclésiastiques avaient presque partout établi des communes et affranchi leurs sujets.
A l'époque où Munster, se bouleversant pour se réformer, ne se dirigeait en effet que sur les caprices de Mathys et de Knipperdoling, dont l'influence et les progrès s’expliqueront un peu plus loin, dans ces jours où l’on attendait l’arrivée de Jean de Leyde, l'apparition de Divarre ,.le retour de Bernard Buxtorf et de celui qu'on appelait le père Isaac, trois hommes, un soir, étaient assis autour d'une cruche de vin du Rhin, dans la chambre principale d’une petite maison retirée, non loin de la cathédrale. Là, on n'entendait pas les tumultes des assemblées, les clameurs de la foule , les querelles , les hurlements des prophètes, les cliquetis d'armes, les batailles qui de temps en temps ensanglantaient les rues. Ces trois hommes s’entretenaient des affaires de la ville: on ne connaissait plus, à Munster, d’autres sujets de conversation. |
L'un, lemattre du logis, Herman Ramers, était un bon bourgeois de cinquante ans, à la figure douce et timide. Attaché à sa maison, à sa ville, il avait
l'air d'adopter les innovations et de suivre le torrent; mais au fond du cœur il demeurait catholique et fidèle sujet de son prince. Seulement, sa faiblesse s'effrayant à l'idée da bannissement prononcé contre ceux qui n'acceptaient pas la Réforme, pour conserver ses biens, il allait avec les rebelles, comptant que leur règne pässeran vite, et ne pouvant supposer jusqu'où ils le mèneraïent.
Son ami, Evrard de Morring, un peu plus jeure, était pareillement un homme effrayé, qui renfermait en lai-même sa persévérance ferme dans le catholicisme, mais qui n'était pourtant pas disposé à faire aux réformateurs autant de sacriÿoes que Ramers. Ce dernier demeurait à Mumster avec sa femme et ses enfants. Évrard avait déjà prademment envoyé sa famille à Iburg (4). Jurisconsulte habile et concihant, homme doux et bon, il était aimé de tous.
Le troisième des personnages auprès desquels nous mtroduisons le lecteur était un citoyen d'autre sorte. On voyait en lui un des chefs du mouvement. H s'appelait Bernard Rothmann, et comptait environ treñte-six ans. Comme Luther, il tournait entièrement contre l'Eglise les talents qu'il lui devait; car il n’avait été élevé aussi que par la charité des moines (2). Les chanoines de Saint-Maurice de Munster lui avaient fait avoir d'abord l’école de Waren-
(1) À douze lieues de Munster. | (2) I! était fils d’un pauvre maréchal-ferrant.
QUI SE RÉFORME. 3t
dorp (1); l'an d'eux avait pourvu ensuite aux frais de ses étades de théologie à l’université de Mayence. Ordonné en 1524, 71 avait obtenu des bons chanoines une chapelle dans leur église. On lui avait reconna, comme on disait, d'heureuses dispositions ; mais On n'avait pas prévu qu'à Mayence il s'était gâté. 11 prêcha tout d'abord avec succès ; il avait ce genre d'éloquence qui, en censarant violemment les grands, attire toujours les maltitudes. On lui reprocha qu'il manquait de charité; maisil ne tint compte de la remarque et alla bientôt plas loin. Sous prétexte d'attaquer les abus, il lança des propositions si hasardées, que ses supérieurs crurent qu'il n'avait pas fait de suffisantes études. Îls formèrent entre eux une somme assez ronde et la lai donnèrent, en l’engageant à consacrer une année encore à se fortifier dans la saïne théologie, non plus à Mayence, mais à l'université de Cologne, où l’hérésie n'avait fait jusqu'’alors aacume brèche. Rothmann prit l'argent; puis, au lieu d'aller à Cologne, il courut à Wittemberg et aux autres villes infectées ; il se lia avec Mélanchton; il eut des conférences avec les autres chefs du protestantisme, et revint, ne prêchant plus que les dogmes de Luther, qu'il voulait pousser à leurs dernières conséquences. S'appuyant sur ces masses turbulentes qui croient gagner au trouble, il avait bientôt apostasié publiquement. Il avait fait
(1) A quatre lieues de Munster.
chasser les chanoines, ses bienfaiteurs ; il avait mis la grande cité en pleine insurrection contre son évèque. Il gouvernait dans un effroyable gâchis avec quelques hommes de sa trempe.
Il était venu chez Ramers pour lui demander de recevoir sans bruit en sa demeure un ami qu'ils attendaient. C'était de Jean de Leyde qu'il voulait parler. — Le timide bourgeois redoutait trop Rothmann pour lui refuser un service qu’il pouvait exiger ; et quoique, soupçonnant bien ce que pouvait être un ami de ces gens-là, 1l le vit venir à contrecœur dans sa famille, il avait répondu que sa maison était à la disposition de l’ami du peuple. En disant cela, pour cacher la rougeur qui, malgré lui, couvrait son visage, 1l avait fait volte-face vers une étagère où il avait pris trois verres, et demandé en même temps à sa servante un broc de vin.
— Pensez-vous, maître, dit Evrard après quelques vagues propos, que nous aurons bientôt quel : que fixité dans nos affaires?
— Il faut premièrement, répliqua aussitôt l'orateur, que nous soyons délivrés de l’Antechrist, et des appréhensions dont il est l’objet.
Il désignait sous ce nom le prince-évèque.
— Mais, dit Ramers en faisant bonne contenance, ne négocions-nous point, et n'y a-til plus de paix possible ?
— La paix, répliqua Rothmann, suppose une réconciliation, qui ne peut se faire qu'au moyen de
concessions mutuelles. Sur les abus nous céderons peu ; sur la réforme nous ne céderons rien. Nous ne voulons donc pas la paix; nous voulons vaincre. De nombreux appuis nous viendront avant peu; et nous sommes sûrs de nos démarches. Mais comme il faut attendre, nous négocions pour gagner du temps.
Il y eut sur cette déclaration un moment desilence.
— Et quand nous aurons vaincu ? reprit Évrard.
— Alors l’âge d’or, dit vivement Rothmann. Nous. serons libres de lui donner la meilleure forme. Ou nous ramènerons, comme le désirent plusieurs, les mœurs des patriarches, ou nous prendrons pour modèles les premiers chrétiens.
— Les mœurs des patriarches ne pourraient guère revivre que dans les campagnes, dit Ramers. Dans des villes compactes, peuplées d'artisans et de riches. | |
— Là ce sera plutôt la vie des chrétiens primitifs qu’il nous faudra rétablir. Ne sommes-nous pas tous en effet frères et sœurs? Pourquoi donc des riches et des pauvres? Les premiers chrétiens ne mettaient ils pas leurs biens et leur misère en commun?
Sur ce thème, Rothmann parla une demi-heure et fitune diatribe redoutable à des gens qui possédaient encore quelque chose. Le malaise de ses deux au diteurs fut soulagé, comme il tirait ses conclusions; une jeune femme de sa secte, Élisabeth Dreyers, vint le prévenir qu'on: l'attendait au logis. Ramers
offrit à la jeune dame un quatrième verre et vida ô
34 UN ÉTAT le broc; ce qui parut décider l’orateur à lever le siége plus vite.
: Quand les deux amis se retrouvèrent-seuls, ils se regardèrent long-temps sans parler. Enfin, Évrard, après un profond soupir, rouvrit la boucke :
— Ce qui nous consterne aujourd'hui, dit-il, nous aurions dû le prévoir, et maintenant quelle en sera kafin? Dès l'année 1595, il y a huit ans déjà, nous avons vu débuter ici trois docteurs de la Réforme ; à leur premier prêche, les tisserands ont voulu brûler sous nos yeux le monastère de Nising, sous prétexie que les religieuses nuisaient à leur industrie en faisant de la toile.
— J'avoue qu'à un tel début nos sénateurs ont été faibles ; ils ant enlevé les onze petits métiers de ces pauvres filles. Mais ils voulaient éviter l'irritetion.
— On ne l’évitait pas. On l’animait par ce singulier triomphe, si facilement décerné. Partout les nevateurs ont commencé de la sorte. Et peu après, rappelez-vous quedes masses s'ameutaient librement, demandant le renvoides clercs inutiles , la supgression des monastères et des confréries, l'inamovibäité des vicaires ; tout cela mêlé, il est vrai, de justes:réclamations qu'on eût pu satisfaire. Mais on necédait que sur les points qu'il fallait maintenir.
— Nos magistrais ne furent habiles qu'une fais, lorsqu'ils dannèrent un bénéfice au luthérien Bewinch, qui cessa aussitôt de luthéraniser.
— Et cet étranger, ce drapier chassé de Leyde, ce Knipperdoling, qui est aujourd’hui si puissant et qui emploie à ses manœuvres je ne sais quel Juif vagabond, qu'ils appellent Isaäc; si on l’avait pendu, il y aseptans, lorsqu'il arracha des prisons un condamné de notre sénat, bien des choses n'auraient pas.eu lieu.
— Non certes ! car il a depuis dirigé tous les complots. Mais, au contraire, lorsque Les tronpes dn prince, l’ayant pris en campagne, voulaiené l’expédier, ce fut notre sénat qui le réclama. On croyait tout apaiser par la douceur. En effet, après es événements que vous retracez, nous avons eu trois années de calme.
— De calme trompeur; car en 4530 les événements se sont réveillés bien autrement. La réforme avait grossi ses recrues, au point que Charles-Quint fut obligé d'écrire à nos magistrats de faire exécuter les lois. L'année d’après, l'homme que nous avions là tout à l’heure leva entièrement ke masque.
— Deux ans seulement ont passé, at qual ahemin il a fait !
— Rappelez-vous comme il attaqna sans réserve tous les rits de l'Église romaine.
— Comme il décria la confession, quil appelait un piége.
— Comme il railla la nécessité des bonnas-œu-vres.
— Comme il établit que pour se sauver il ne fallait que croire, et vivre ensuite à son gré.
— Comme il soutint qu’on devait même secouer le joug des lois humaines. |
— Alors seulement nos magistrats se remuèrent lorsqu'ils étaient devenus impuissants contre lui.
— L'évêque instruit le frappa d'interdiction. Il dut se taire. Mais il s’en dédommagea bien, en faisant imprimer sa confession de foi, que l’un de nos officiers municipaux , Jean Langermann , a répandue à profusion. Il y proclamait, comme dans sa chaire, l'inutilité des bonnes-œuvres.
— Il ne reconnaissait que deux sacrements, le Baptème et la Cène.
— Il supprimait l'abstinence et le jeûne. Il traitait d’idolâtrie l’invocation des saints. Il proscrivait les vœux. |
— Ce n’était que le préambule de ce quise fait aujourd'hui.
Une servante entra alors, voyant la nuit venue et apportant deux lampes.
A la manière dont les deux amis poursuivaient leur entretien, malgré la présence de cette fille, on eût pu juger qu'ils étaient sûrs de leurs fidèles serviteurs.
— Et dites qu'on a marché vivement, continua Evrard. Aprèsla publication dece libelle, Rothmann, pour qui les églises étaient fermées, sut s'en passer et s’en venger. Il prêcha le peuple au cimetière de Saint-Lambert. À la suite de son sermon, — j'ai encore ces horreurs sous les yeux, — toutes nos églises
furent saccagées, nos autels détruits, les saints ta— bernacles profanés:
— Frédéric de Wéda, notre évêque alors, abdiqua le 24 mars 4532; vous vous en souvenez, il était effrayé.
— Mais les sgitateurs tr triomphèrent à cette nouvelle. Se croyant héritiers du pouvoir, ils ne demandèrent plus la liberté de suivre la doctrine de Rothmann ; ils exigèrent que cette doctrine fût imposée... Is réduisirent au silence les prédicateurs de la foi romaine, «à moins qu'ils ne voulussent disputer contre le savant myn heer Rothmann. »
— Chose triste à dire! Dans nos rangs abattus, il ne se trouva pas un homme qui osât se lever pour se mesurer avec le champion du mal.
— Lorsqu'au mois de juin suivant, notre chapitre eut élu évêque de Munster le sérénissime François de Waldeck, aujourd'hui régnant, tout eût pu se réparer encore, si le Prince fût venu sur-lechamp dans nos murs, soutenu convenablement.
— Mais, évêque d'Osnabruck, administrateur de Minden, surchargé de trop de soins, il s’est contenté d'écrire et de négocier.
— C'est alors que Knipperdoling, voulant brusquer encore plus les choses, persuada à nos tribuns (1), Moderson le boucher et Redecker le
(1) I y avait à Munster deux espèces de bourgmestres qu'on appelait les deux tribuns du peuple.
ze UN ÉTAT
peaussier, qu'ils avaient le droit d’assembler le peuple sans l'avis du sénat.
— Et à la première assemblée, l’honnête Jean Mennemann fut à demi assommé, pour avoir dit quelques paroles modérées qui n'’allaient pas ax novateurs. Ce
— Sar quoi nous avons jugé, vous et moi, qu’on : n'avait plus dans notre pauvre. ville la liberté d’émettre sn Opinion.
— Et tous les bons bourgeois, comme nous, ont hissé faire.
— C'est un tort; car enfin, si nous nous entendions?
— Nous ne sommes pas les plas nombreux.
— La peur nous le fait croire. Il en va de la sorte dans toutes les révolutions.
= Le sénat lai-même se troubla; il craignait le peuple et il craignait le Princæ-Évêque. H écrivit à Sa Sérénité pour déclarer qu'il ne soutenait pas Rothmann, et pour demander un homme habile quai pût discuter avec lui et décider les questions, puisque tous les savants de la ville s’'obstinaient à ne pas entrer en lutte contre ce grand orateur.
— L'évêque ne répondit encore autre chose, sinon qu'il viendrait incessamment prendre possession de sa capitale.
— Les corporations, qui redoutaient son entrée, réclamèrent aussitôt la médiation du landgrave Philippe de Hesse, ce soutien dissolu de Luther.
— Le-sénat se compromit davantage en nommant aux églises six prédicateurs luthériens, et. Roth. masn à leur tête. Le clergé catholique fut proserit. Un luthérien, un. étranger, Jean de Wyck, fut nommé syndic du peuple.
— À travers ces mouvements, au lieu d’arviver, le Prince-Évêque , qui a toujours sincèrement désiré: la paix, a continué ses négociations-et. ouvert des conférences.
— Cependant, lorsqu'il à vu trop évidemment qu'on le jouait, il a ordonné à ses drossarts (1) de, sérir contre les-bourgeois de Munster, en saisissant leurs propriétés. On nous a enlevé. un troupeau de bœufs gras.
— Pour ceseul grief, lepeuple irrité. s'est déclaré indépendant. Aujourd’hui il bat monsaie: il a orge nisé une petite armée; il s'est décidé à-guerroyer.
— Le sénat, de son côté, charge Jean de Wyek, | qui est Brémois, de solliciter l'alliance et les: secours de la ligne de Smalkalde, ce qui complète la rébellion. …
— Sur ces entrefaites, le provincial des frères mineurs de Cologne est arrivé pour réfuter. Rothmann. Il a dit, en termes trop scolastiques, j'en conviens, les choses les plus irréfutables. L’ami du peuple ne lui a répandu que par des injures contre
(1) Sortes de prévôts ou juges qui, dans les temps de troubles, rendaient en campagne une justice expéditive.
le Pape, contre Rome, contre les catholiques; et ses auditeurs lui ont donné raison (1)...
-— Mais en décembre dernier tout allait pourtant finir par la douceur ; il nous le semblait du moins. Le Prince était à Telgt, à deux lieues d'ici. Il demanda, le 24, une commission du sénat pour régler son entrée. Au lieu de sénateurs, six cents hommes armés vont, la nuit de Noël, tenter de l'enlever, le manquent et amènent ici comme otages ses conseillers pris en guet-apens. Le Prince indigné réclame les secours de tout le corps germanique. Luther même écrit au sénat de Munster pour le redresser. Mélanchton écrit à Rothmann pour le modérer. Autre prodige qu'on n’eût jamais cru pouvoir espérer ! le Prince-Évêque, dans de telles circonstances, accepte la médiation du landgrave de Hesse ; il accorde une paix ; il donne à Munster la liberté de conscience ; 1l permet au peuple de choisir à son gré ses prédicateurs ; il supprime toutes les actions intentées pour cause de religion.
— Et pour ravoir ses conseillers, il paye les bœufs enlevés. Le sénat proclame cette paix et donne à Rothmann le titre de surintendant, qui correspond
(1) Le provincial des frères mineurs de Cologne était Jean de Deventer. Sa réfutation imprimée portait ce titre : Javelot de la vérité chrétienne el catapulte de la foi, contre la plupart des faux prophètes, et particulièrement contre Bernard Rothmann, séducleur du peuple. Ne raillons pas trop ce titre, qui était dans le goût du temps. L'ouvrage n’était pas assez populaire, mais il était bon. Son plus grand tort
fut de venir uu peu trop tard. :
en luthéranisme à l'épiscopat dans l'Église. On renouvelle le sénat pour l’épurer de quelques membres catholiques qui s’y trouvaient encore. Les luthériens pensent avoir tout gagné quand leur tour vient, comme vous allez voir; car c'est... — et le bourgeois baissa la voix , — c’est l’anabaptisme pur que veut Rothmann. Il l'établira. Il est soutenu par Knipperdoling et par Mathys. Il est plus puissant que le sénat. —
En ce moment, on frappa vivement à la porte ; elle ne fut pas plutôt ouverte, qu'un homme de haute taille s'élança en quelque sorte dans la salle où causaient les deux amis. Ils se levèrent à son aspect. Cet homme avait des traits réguliers, mais durs et forts; ses yeux noirs gardaient leur fixité calme parmi ses mouvements les plus brusques. Quelque chose d’impitoyable semblait écrit sur ses lèvres. Sous une toque large et bouffante pendaient ses longs cheveux noirs; il n’avait pas de barbe; sa robe courte était relevée de fourrure et façonnée avec soin ; il portait une lourde épée et maniait de ses doigts robustes un gourdin ferré. C'était Knip- | perdoling.
— On compte sur vous demain, honnêtes bourgeois, cria-t-il en entrant. Demain, Rothmann en est prévenu, il doit soutenir avec le sénat une lutte décisive. Ceux qui ne seront pas pour Rothmann, auront contre eux le peuple.
— Quoi! demain même, dit Ramers troublé.
&z UN ÉTAT QUI SE RÉSORME.
— Demain! on a cerw saisir, pour nos abattre, une heureuse occasion. Jean de Wyck, en effet, es avec lui plusieurs autres de nes amis, sont en mission à Coesfeld. Mais nous ne succomberons poastant pas. À demain !
Knipperdoli ne: sortit aussitôt, ecewrant sus doute chez d’autres bourgeois.
Lorsqu'il fat dehors, Évrard demandx à son ami:
— Que ferez-vous ?
— Que voulez-vous que je fasse ? dit Ramers. Je guis bien contraint d'y alier.
— Et moi, reprit Évrard, je n'irai certainement pas. |
— Comment vous en tirerez-vous?
— Votre famille. vous: retient, mon: ami; mais moi, plus heureux que: vous, je suis libre; et: je vous fais mes adieux. |
Évrard de Morring, ayant embrassé Ramers, sortit promptement, et par des chemms détournés s'échappa de Munster.
LE SÉMAT DE MUNSEER. 13
C'est véritablement la tour de Babylone; Gar chaeun y babiliè et tout du long de l’aume.