‹ Légendes américainesChapitre 1 sur 10 · Yagoniona, selon la tradition haïtienne, était le · texte numérisé non relu

Yagoniona, selon la tradition haïtienne, était le

ma race, la plus forte et la plus pure de la terre. Tous les hommes naquirent à son

père des hommes , qu'il tenait renfermés dans deux grottes ou cavernes, sans qu'ils pussent voir le soleil. Un jour, il envoya son ami, le pécheur Huacani, sur le rivage de la mer. Ce dernier, curieux de toutes choses, demeura sur le rivage, fut surpris par le matin, et transformé en rossignol. Vagoniona, attristé de la disparition de son ami, dont la nuit il entendait les pleurs, fit sortir des grottes les femmes et les enfants à la mamelle, n'y laissant alors que les hommes; il plaça les femmes dans l'île Matinino, qui se nomma plus tard Matalino; il emporta les enfants avec lui. Ces derniers, tourmentés par la faim et par la soif, s'écrièrent, lorsqu'ils se sentirent proche d'un rivage : Toa, toa, ce qui veut dire: Maman, maman, et ils se changèrent en grenouilles. Vagoniona, protégé du ciel, était l'unique être humain qui vécût à la lumière du soleil. En cherchant son ami Huacani, il aperçut au fond de la mer une femme très-belle et se jeta dans les flots pour la voir. Elle le reçut dans ses bras, goûta avec lui les plaisirs de l'amour et lui donna certaines petites boules de marbre que les Indiens nomment des cibas, ainsi que des tablettes de nacre dites guaniiios. Ces joyaux devinrent plus tard les signes de distinction des rois , qui ne s'en servirent que comme de choses sacrées parce qu'ils avaient appartenu à Vagoniona, père de leur race et le premier d'entre eux. Les hommes demeurés dans les grottes, n'ayant auprès d'eux ni leur maître, ni leurs femmes, ni leurs enfants,

ombre dans Cazibaxagua1 et dans Amayauna; elle plaça Machokael 2 en sentinelle à la

s'attristèrent, et, pour chercher une consolation, ils se précipitèrent, la nuit, dans des abîmes. Une fois, il arriva qu'après s'y être précipités, ils virent de loin certains animaux ayant l'apparence de femmes et qui montaient et descendaient le long des arbres mirabolanos ; ils en prirent quelques-uns; mais ces animaux glissaient entre leurs doigts comme des anguilles et s'échappaient. Ils cherchèrent alors ceux d'entre eux dont les mains calleuses pourraient empêcher cette fuite, et, en ayant trouvé plusieurs, il les envoyèrent à la chasse. Ces hommes aux mains calleuses reçurent le nom de caracoles et s'emparèrent de quatre des animaux en question ; ils voulurent s'en servir comme de femmes, mois ils s'aperçurent alors qu'ils n'avaient pas de sexe. Les vieillards, appelés au conseil, les engagèrent à chercher l'oiseau nommé pico, ou charpentier royal, oiseau très-précieux, rouge, jaune et noir. Us suivirent ce conseil ; l'oiseau toucha de son bec aigu les animaux en question, qui furent de suite changés en femmes véritables et peuplèrent l'île d'Haïti.

1. Cazibaxagua était la plus profonde de ces grottes, Amayauna la moins profonde. C'est dans ces grottes que Vagoniona renfermait les hommes, les femmes et les enfants.

2. Machokael, celui qui gardait les grottes et les hommes, et ne quittait, ni de jour ni de nuit, ce poste important.

grande bouche du mont Cauta, où elle rassembla les générations nouvelles. Machokael voulut savoir d'où venait la lumière, et pendant la nuit il leva les yeux au ciel et s'éloigna du lieu où il devait rester assis. Le matin arriva; le soleil éclaira l'univers; Machokael venait d'être changé en pierre. Alors les hommes quittèrent les grottes de Cazibaxagua et d'Amayauna; ils se répandirent dans Haïti, et, dès ce jour, ma race fut la première. Je suis le roi des rois, le seigneur de tout ce que la mer baigne de ses flots.

Mes yeux furent fermés par l'ange de la vie qui éteignit mon souffle, et je m'endormis dans le sépulcre. Un esprit blanc comme l'étoile du matin descendit sur ma tête ; il était entouré d'un nuage d'azur et d'or; il baisa mon front devenu glacé, et je sentis brûler mon cœur d'un feu nouveau. Quand j'ouvris les yeux, l'esprit avait disparu ainsi que les monts de Caimana 1, la baguette de

1. Caunana : c'est ainsi que se nommait la province où se trouvaient les deux grottes d'où le genre humain a dû sortir, si l'on en crovait les Indiens.

justice, la couronne et les guaninos de mon père Vagoniona. J'entendis une voix du ciel qui disait : Il faut maintenant dormir pour se réveiller seulement le dernier jour du monde.

Depuis lors, ma tête reposa sur la pierre funéraire , et le souffle de Dieu n'a point animé mes os jusqu'à ce jour où il pénètre dans les entrailles de la montagne, me défend contre l'inclémence des âges et me permet de me lever dans mon suaire pour pleurer sur mes peuples.

Haïti!... Haïti, écoute la voix de mes larmes. Je suis Guacanajari, le roi des rois, qui élevai la justice jusqu'au trône des étoiles , qui t'inspirai l'amour de la vérité, qui rompis la baguette de l'ingratitude et de l'hypocrisie, de façon que jamais la perversité des nouveau-nés ne pût la ressouder; je suis ton père, celui qui t'enseigna la culture de la terre, l'art de guérir tes maux, et qui te défendit contre les fureurs, la méchanceté et les ravages de tes ennemis.

Dans quelle solitude je me trouve, ô mon Dieu ! A ma voix en deuil et pleine de san-

glots douloureux, nul ne répond dans l'espace. L'ombre de Vagoniona m'entoure ainsi que toutes celles de ma génération de rois. Qu'il est sombre le souvenir des dernières années de ma vie ! Je les sens toutes revenir à travers les siècles et bouillonner comme une tourmente dans mon cœur agité. La tranquillité de la mort est préférable à cet horrible martyre, au sein duquel la raison étourdie doit fouiller avec une douloureuse amertume l'onde insondable des tristes souvenirs. Mon Dieu, fais que mon front repose de nouveau sur la pierre du sépulcre ! .. . Là au moins ma mémoire n'est point déchirée par le souvenir des événements passés. Personne ne me répond. Le destin veut que je redise pour la dernière fois au monde attentif ce qu'ont été les ans de ma vie affligée.

Écoutez, fertiles collines du Yaqui 4> cou-

1. Yaqui, fleuve découvert par les Espagnols, à dixlieues de la première ville qu'ils fondèrent, et dans lequel se jetaient une multitude de ruisseaux. A dix lieues de Cibao, près de ce ruisseau et au pied de la montagne, les Espagnols rencontrèrent une très-belle plaine

vertes de fleurs ; écoutez , frais ruisseaux , arbres vieux comme l'univers, vous tous dont l'âme est douce et qui avez le sentiment de l'amour. Écoutez l'écho de ma lyre. Je l'ai couverte des feuilles de l'ébénier noir et j'ai mouillé ses cordes avec les larmes de mon cœur, parce que je veux qu'elle ait le son des gémissements de l'homme qui pleure et celui des chants du rossignol qui meurt de tristesse quand la lune s'assombrit. Elle aura les douces mélodies du ruisseau timide et les harmonieuses plaintes de la tourterelle aux yeux de flamme.

Beaucoup de générations passèrent!...

Le bon ange de la paix avait semé la tranquillité sur le sol de mes pères ; leurs sépulcres étaient couronnés de fleurs; l'ennemi n'osait plus lancer ses flèches contre mon trône ; je dormais tranquille au milieu des montagnes ; la lune veillait sur mes songes ; le silence de la nuit enveloppait ma tête, consolant mes souvenirs.

de vingt-huit lieues d'étendue, baignée d'autres ruisseaux également limpides et peuplée d'habitations.

Depuis ma naissance je n'avais pas versé une larme ; mes pieds se posaient sur la poudre d'or répandue, comme un tapis, sur mon passage.

Ainaima était la mère de mes fils que j'aimais, comme les arbres aiment la bienfaisante rosée du frais matin.

J'avais deux princes du sang de Vagoniona qui allaient hériter de ma couronne et des graines de mon cou.

Le génie du mal trancha le fil de mes jours heureux, brisa les ailes à l'ange de mes destinées, et j'eus le pressentiment de la disgrâce qui me menaçait. L'heure de l'amertume sonna; ma bouche connut le fiel.

Le sommeil disparut à jamais de mes yeux. Tout se couvrit de douleur autour de moi. Pendant trois jours le soleil refusa de montrer sa face resplendissante, la terre était obscure, le ciel pâle comme la feuille de l'arbre quand elle va tomber. A l'horizon apparut une couronne embrasée, comme la cime du mont Cauta quand elle vomit du feu, et la mer ne reposa plus tranquillement ses vagues verdâ-

tres sur la poussière transparente du rivage.

Plein d'affliction, je levai la tête; je suppliai le Créateur du monde d'étendre une main favorable sur ma terre d'Haïti. V

J'appelai les vierges à la prière, ainsi que les prêtres, les sages et les interprètes consciencieux de la justice,

Tous m'entourèrent en tremblant. Les anciens se couvrirent les yeux; les vierges se jetèrent à genoux; et le feu des autels, éteint d'une façon surnaturelle, refusa de se rallumer sous le frottement de la main robuste et légère du sacrificateur.

La malédiction était suspendue sur la race de Vagoniona !

La tribu de mes guerriers, nombreuse et forte comme les bois de palmiers et de mirabolanos 4, entoura mon trône ; le rugissement de sa fureur épouvanta la terre ; les devins étaient tremblants; tous cherchaient un ordre dans mes yeux.

\ . Mirabolanos. Les Indiens donnent ce nom aux arbres en le'squels furent transformés les hommes quand ils quittèrent les grottes pour voir le soleil.

Je levai les bras, et, arrachant de mon cou les graines sacrées, je les jetai sur l'autel du feu divin.

Le Tzimes i demeura silencieux ; mais l'autel fit entendre un douloureux gémissement.

Les guerriers tournèrent vers le sol les pointes de leurs armes. Les butios2ne sortirent point de leur sainte exaltation. Les vierges défirent les tresses de leurs cheveux , et mon peuple répandit des torrents de larmes.

La malédiction était répandue sur Haïti, et le temps du malheur allait commencer pour ne plus s'interrompre.

L'obscurité complète vint plus tard ; il n'y avait plus d'étoiles dans l'espace; la lune était rouge de sang ; l'air était embrasé ; la chaleur suffoquait tous les êtres ; les plantes

4. Tzimes, sorte de divinité de forme monstrueuse que possédait chaque cacique : interprète de Dieu avec laquelle il traitait de ses affaires et surtout des accidents naturels.

2. Butios, prêtres qui pratiquaient les ablutions et les jeûnes et prenaient un breuvage qui les plongeait dans un délire terrible pendant lequel ils avaient des visions.

mouraient également. Je saisis la plus aiguë de mes flèches pour mettre fin à mes joues; mais le bon ange retint mon bras et m'emporta sur les rochers jusqu'à la réapparition du soleil.

Mes yeux étaient tournés vers l'Orient; la mer commençait à se briser en rafales énormes contre les récifs de la plage, et des larmes de feu coulaient sur ma joue.

Le ciel devenait de plus en plus sombre. Tout à coup les nuages s'ouvrirent et, comme d'une caverne profonde, le Dieu du jour sortit, entouré de rayons, des nuages entr'ouverts. Je l'adorai à genoux, et pendant longtemps je ne pus détourner mes regards des torrents de feu dont il se servit pour vivifier de nouveau la terre. Je les tournai plus tard vers l'Occident, et je vis trois1 animaux terribles qui dressaient sur les flots leurs têtes puissantes et tendaient vers moi leurs bras redoutables. La terreur s'empara de mes sens; je me retirai de la plage dans les

1. Les Indiens prirent tout d'abord les caravelles de Colomb pour autant d'animaux.

entrailles du mont Cibao1, et là, comme la colombe étourdie par le tonnerre, je tombai, privé de sentiment.

Le lendemain j'étais entouré de mes guerriers; les prêtres annonçaient le dernier jour d'Haïti ; les sages murmuraient la prière des morts; les mères cachaient dans leurs mains la tête de leurs nouveau-nés et les attiraient sur leurs cœurs; les anciens, à genoux, courbaient leurs fronts chargés de rides.

Je levai mon bras, meurtri parle malheur, pour appeler mon peuple, et tendant la corde de mon arc de guerre, je lançai une flèche qui traversa les nues. L'aura2 qui fendait l'espace tomba à mes pieds comme foudroyé par l'éclair.

\ . Cibao, pays très-montagneux, à dix-huit lieues de la ville d'Isabela. On n'y trouvait d'ombre qu'à l'endroit où les montagnes se joignent et sont couvertes alors de pins énormes, en même temps qu'arrosées par de frais ruisseaux.C'est là que les Espagnols découvrirent les premières mines d'or, deux grottes d'ambre et de lapis-lazuli.

2. Oiseau de proie au plumage noir et de la race de l'aigle. Il vit de la chair des animaux ou des cadavres, habite la crête des montagnes et atteintle ciel dans son vol.

« Haïti ! m'écriai-je, Dieu m'annonce que l'ennemi vient de cette mer que nos ancêtres ont gardée. » Et ma voix courut de montagnes en montagnes comme la retentissante voix de Forage. •

L'air se remplit de mes cris arrivés jusqu'au ciel.

J'étais entouré de plus de soldats que la plage ne compte de mirabolanos.

Gaonabo1, féroce comme la tempête, les commandait. Dans la plaine de Yaqui, il n'y avait pas assez' d'espace pour une si grande armée de caciques.

Qui donc eût été assez fort parmi les hommes pour oser lutter contre la bravoure de Bohechio 2, dur comme l'hacana 3, contre

\ . Caonabo, cacique, propriétaire alors des mines de la Cibao, où se trouvaient ses États. Il détruisit la forteresse laissée par Colomb dans l'île et tua les Espagnols. Ce fier guerrier avait pris la résolution d'exterminer tous ceux qui portaient ce nom.

2. Bohechio, le plus puissant des caciques; celui dont les États étaient le plus éloignés d'Isabela.

3. Bois dur et pesant comme le fer. Les Indiens s'en servent pour fabriquer leurs armes.

la valeur de Manicate S astucieux comme le serpent, et contre cette race de capitaines qui allaient chercher les aigles avec leurs flèches jusque dans le giron des étoiles?

Je les voyais se mouvoir comme des essaims de nuages sombres, et leur cri de guerre retentissait à mes oreilles comme le mugissement de la mer et l'épouvantable rumeur des éléments irrités.

— Paix à mes fils! leur dis-je, en gravissant la cime du mont Cauta2. Dieu lance la foudre pour annoncer la tourmente ; il répand la pluie pour faire naître le fruit; il attriste la lune pour rafraîchir la brise; il imprime le mouvement aux vagues, et c'est par lui que tout chose arrive en ce monde. Son doigt impose la tristesse ou la joie, la ruine ou la félicité, la vie ou la mort; il sème dans le cœur des rois la haine ou l'amitié, la pak ou la guerre.

Jusqu'à ce qu'il l'ait signalée de son doigt

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