Manicate, frère de Caonabo
2. Cauta, cime dans le creux de laquelle se trouvaient les grottes d'Amayauna et Cazibaxagua.
de fea, fils d'Haïti, continuai-je, l'heure funeste des combats n'est point encore arrivée pour nous. Que le Dieu de Vagoniona illumine votre cœur et qu'il noie mon esprit inquiet et baigné de larmes clans la douceur et la clémence. Gaonabo, apaise la fureur de tes guerriers et répands-les dans la plaine. Bohechio et Manicate, adoucissez votre colère. Caciques et prêtres, la paix soit avec vous î Vierges d'Haïti, mon âme n'est point empoisonnée par l'horrible haine ou par la vengeance sinistre; séchez vos yeux, car dans le fond de mon cœur reposent la paix et l'espérance : je veux être comme la fleur du printemps qui répand ses parfums sous le ciel.
En ce moment, l'écho des instruments de cuivre résonna dans les monts.
Mon cœur frémit... Les guerriers couronnèrent la cime de la Sierra, et la plaine, un instant auparavant redevenue tranquille, ainsi que la mer d'azur après la tempête, se remplit de nouveau de clameurs et de bruit.
— Roi des rois, me cria le cacique de
Maguana, l'étranger pose la plante de ses pieds hardis sur les plages d'Haïti ; son front est blanc comme le fruit de la ceiba et il est accompagné de trois caciques de Saamoto1 et de Cuba.
— L'étranger qui vient avec mes frères, répondis-je, cherche la paix de m.on cœur; et l'âme de Guacanajari le reçoit avec la douceur du miel.
L'étranger arriva jusqu'à mon trône; il était hardi dans sa démarche, et venait à moi, entouré de ses soldats comme la lune au milieu des astres lumineux. Son aspect fit sur moi l'eflet de la foudre.
— Salue les fils du ciel, me crièrent les caciques de Cubanacan2.
Je levai les yeux au ciel, puis je les fixai sur les nouveaux venus.
\. Saamoto, la quatrième île découverte, à laquelle Colomb donna le nom d'Isabela, le 27 octobre 1492. Il découvrit ensuite Cuba, ainsi nommée par les Indiens de Guanahani qui l'accompagnaient.
2. Cubanacan. Province désignée à Colomb par les Indiens comme étant la province de l'or.
Leur couleur était celle de la fleur de l'espino1; leurs regards brillaient d'un feu étrange; leurs têtes étaient couronnées de pointes aiguës, leurs joues couvertes de longs cheveux. Des plaques d'un métal plus pur et plus brillant que l'or de Cibao couvraient leurs épaules et leurs bras nerveux.
— La paix du bon ange t'accompagne, étranger, dis-je à leur chef; c'est en son nom que je t'offre l'hospitalité chez mon peuple et dans le palais de Vagoniona.
Les fils du ciel baisèrent mon front; je les serrai dans mes bras ; je leur ouvris de part en part les portes de mon cœur ; je leur donnai mes vierges, les clefs de mon trésor, et je leur cédai le hamac2 nuptial dans lequel Vagoniona engendra ma race.
L'étranger ferma les yeux sous l'aile du
\. Espèce de cactus dont la feuille a près d'une vare de long sur deux de large. Cet arbre a ordinairement trois vares de haut. Dans la saison , il donne une fleur très -volumineuse qui fait place à un fruit de couleur d'or, Femblable au néflier de l'Indoustan.
2. Les hamacs de ce pays étaient tissus de coton et de fil de coco.
sommeil, après avoir apaisé sa soif avec l'eau fraîche du coco et sa faim avec le maïs et le cazabe1.
Les vierges, belles comme les étoiles, pures comme les gouttes parfumées qui tombent des voiles du matin sur la terre, laissèrent reposer sur leur cœur, dans un religieux silence, les têtes fatiguées des fils du ciel.
Le repos s'empara de leurs esprits; je veillai sur leur sommeil ainsi que veille l'ange de la mort au seuil de l'ossuaire où reposent sur la dalle poussiéreuse les dépouilles de Yagoniona.
— Guacanajari, me dirent-ils au lever du soleil, Colomb, amiral du roi de Castille et de Léon, est notre capitaine. 11 te salue et t'envoie la paix, parce que tu es bon. Ton hospitalité est douce comme le miel, et ton cœur est assurément celui du bon ange luimême.
1 . Racine de l'espèce de la patate, plus dure, moins douce, et qui, après la cuisson, a une saveur trèsagréable.
— Etrangers, répondis-je, mes yeux n'ont jamais pleuré de tristesse, mon âme n'a jamais éprouvé l'amertume du remords; mes peuples vivent heureux, adorant le Soleil dont ils ont reçu la vie, et Vagoniona qui engendra ma race. Mon hospitalité est toujours compatissante, et jamais celui qui pleure n'est arrivé jusqu'à mon seuil sans que mes mains n'aient et anché ses larmes.
Je pris dans mon trésor la tête du dieu de l'hypocrisie1, avec ses oreilles, son nez et sa langue d'or massif entremêlée de perles fines, et j'envoyai ce présent au chef des fils du ciel.
Le jour suivant, entouré des caciques de la vallée, je me rendis à l'endroit où il était avec ses barques géantes. Je descendis de mon palanquin et je daignai marcher sur la poussière pour arriver jusqu'à ses tentes aux vives couleurs.
La tempête ne tarda pas à soulever les
1. Ce masque, incrusté d'os de poûson et de nacre, fut le premier don que fit Guscanajcri à Colomb.
ondes turbulentes. Le vent du nord souffla avec toute la fureur de la destruction, et les palais de bois des étrangers, qui n'étaient point légers comme mes canots, grincèrent dans leurs attaches solides sur les épaules de la mer. Les étrangers pâlirent de peur; je courus vers la plage, et devant mes yeux s'abîma, au sein d'une montagne d'écume, un de leurs palais, celui qui renfermait leurs provisions débouche1.
Je leur avais offert mon amitié sincère : leur douleur me déchira les entrailles. Je fis venir mon peuple pour les secourir; j'arrachai leurs trésors aux îlots avares; je les consolai de leurs peines; et, pour adoucir l'amertume de leur douleur, pour diminuer leur tristesse sombre, je leur donnai tout ce qu'il y avait de poudre d'or à Harcia, tout ce
1 . Le naufrage de la Santa-MaHa, navire que montait Colomb. Il naufragea à la Punta-Santa, par la faute du timonier, qui s'était endormi après avoir confié le gouvernail à un jeune homme inexpérimenté qui laissa le navire dévoyer au gré des courants et s'engager dans un banc de sable.
que je possédais cle plumes précieuses des oiseaux des forêts.
Colomb, attendri par ces franches démonstrations d'amitié, pressa mes mains sur son cœur en voyant couler mes larmes. Je nouai mon bras autour de son cou, et mes guerriers embrassèrent, en se prosternant, la plante de ses pieds.
— Je vivrai à ton côté, roi Guacanajari, me dit-il; je serai ton frère et je te défendrai contre tes ennemis, parce que j'ai en mon pouvoir le tonnerre et les éclairs. La terre tremble à ma voix, et ma fureur suffit pour que les arbres énormes soient déracinés et emportés par le vent.
Ecoute, roi Guacanajari, ajouta-t-il...
Aussitôt un volcan de flammes1 éclata près de lui. Le rugissement terrible de ce volcan résonna dans le ciel et sur la terre, et la palme qui baisait les nues tomba devant moi, détachée de l'arbre par la foudre.
1. Ce fut la première fois que les Indiens entendirent le bruit du canon.
J'eus peur! Mes guerriers tombèrent la face contre terre, et mon peuple s'en alla se cacher dans les montages, au sein des cavernes profondes.
— Fils du ciel, lui dis-je, garde ton pouvoir tout-puissant et arrête la fureur du monstre qui vomit la flamme et brise d'une si terrible façon ce qu'il y a de plus fort sur la terre. Je t'ai donné mes trésors et mes vierges. Fils du ciel, maître du tonnerre, donne-moi l'amitié de ton cœur.
— Oui, répliqua l'étranger, je te la donne devant Dieu. Jamais elle ne te fera défaut.
Mon âme frémit de joie. Je lançai ma flèche dans les airs en appelant mon peuple. Des montagnes, des bois, des savanes immenses , les caciques accoururent et se groupèrent autour des guerriers et des prêtres.
— L'étranger est le fils du ciel d'azur; il est grand devant notre Dieu, leur crai-je.
Tous s'inclinèrent, tous devinrent prêts à mourir pour lui.
Mon front était calme, ma lèvre souriante;
mais mon esprit était mélancolique. Les souvenirs du passé revenaient à ma mémoire, dépouillés du voile sépulcral de l'oubli, et les ombres des rois d'Haïti m'épouvantaient de leurs gémissements.
Vagoniona et la mère de ma race se présentaient à ma vue comme la colline de sable que la fureur des tempêtes disperse aux quatre vents.
Dominé par ces cruels pressentiments, je mis le pied sur le sol de Marien1. Ah! combien mon cœur était triste alors, et dans quel deuil j'étais malgré moi plongé!
Quand je rentrai dans mon palais, Ainaima, pâle comme la mort, vint baiser ma tête. L'ardeur de la fièvre me consumait. Elle répandit sur mon front ses larmes pures comme les larmes matinales du ciel.
Ton souvenir fait encore tressaillir mon âme réveillée.
Pauvre Ainaima!
1. Marien : ainsi se nommaient les États où résidait Guacanajari, à quatre lieues de la mer.
Pauvre Ainaima! Tu as été pour moi l'étoile douce au milieu de la tourmente horrible.
Hélas ! mon esprit était dès lors au pouvoir de l'ange du mal. Le venin de la fatalité circulait déjà dans mes entrailles.
Je me rappelai l'instant de la naissance de mes fils ; je me pris à maudire la première heure de leur existence et la joie que j'avais éprouvée à bénir leurs jeunes têtes.
Ainaima s'assit à mes côtés, comme l'oiseau qui se réfugie dans les profondeurs du rocher pour échapper aux serres cruelles de l'aigle qui vient de jeter l'effroi dans son être. Ses yeux, mélancoliques comme la lune, étaient fixés sur les miens, sur les miens qui ne cessaient de regarder l'horizon sombre sans pouvoir verser de nouvelles larmes.
Mon visage était bouleversé par l'ennui funeste ; mon esprit prévoyait le malheur incessant; j'avais pour toujours perdu l'espérance. Le froid de la mort glissa sur mon âme. J'appuyai ma tête sur les épaules de la triste et mélancolique Ainaima, cherchant
un abri contre ce froid de la mort, contre cette heure d'anéantissement.
Pauvre âme de mon âme !
Le matin me trouva dans cette situation.
Caonabo parut devant moi à la première lueur. Ses yeux jetaient du sang. Son regard était féroce. Il arriva jusqu'à moi, silencieux et sombre, comme le nuage avant- coureur des bouleversements célestes. L'arc de la guerre était dans sa main.
. — Guacanajari, me dit-il, l'ange du mal a déployé ses ailes sur Haïti. Cacique, lève le corps et l'âme pour lutter contre l'ennemi étranger, qui vient par la route des mers semer de cadavres le sol de nos aïeux. Le dieu de la guerre remplit mon cœur d'une ardente furie. Guerre, Guacanajari I Saisis la pointe aiguë pour blesser à mort, et que les plages voisines se teignent d'un sang vermeil.
— Caonabo, répondis-je presque sans haleine, l'étranger est fils du ciel ; il commande à l'éclair et au tonnerre; il est notre ami. Ton roi lui a offert l'hospitalité, et les osse-
ments de nos pères tressailleraient dans leurs sépultures si la trahison se faisait jour dans notre esprit. Caonabo, apaise ta fureur. Retourne à Cazibaxagua et tranquillise les guerriers. Retourne à Amayauna et fais de même.
Caonabo inclina le front, et, la face obscurcie par la haine, il s'éloigna silencieux de ma vue.
Le jour suivant, l'étranger quitta de nouveau ses barques géantes. Ses guerriers resplendissaient comme la lumière sur la surface plane des ondes tranquilles, comme brille le rayon de la lune, quand il semble écailler d'or, au sein des nuits calmes, le front poétique des lagunes.
L'étranger planta sa bannière sur le sol. Il éleva un autel à son dieu. Ses guerriers pleuraient de joie. L'autel disparut dans un nuage de parfums embrasés et le bruit du volcan redoutable salua le sacrifice.
J'entendis une harmonie céleste, plus douce que le gémissement du rossignol et que le chant des vierges d'Haïti. Tous s'agenouil-
lèrent et mon peuple bénit également le dieu des guerriers.
Que maudite soit la lumière de ce jour !
Auprès de l'autel était une femme plus jolie que le soleil et la lune. Ses doux yeux étaient ardents comme la flamme divine. On eût dit des yeux de colombe. Son front, serein comme le ciel après la douzième heure du jour, était pur ainsi qu'un lac sans vagues. Sa bouche était rose comme la fleur du mameg. Ses dents étaient blanches comme l'écume de mer. Ses cheveux, noirs comme l'ébène, retombaient en tresses jusqu'à baiser son cou. Elle était svelte comme le palmier de la sabana 1, et ses mains blanches comme les fleurs de l'espino. Mon cœur s'émut et je bénis le dieu de cette femme.
Elle leva les yeux. Son regard était cruel, réservé, superbe. Son cou était chargé de perles noires comme la nuit ou comme les guaninos de Vagoniona!
A. Savane en français; plaine immense et sans ombrage, où se trouvent seulement quelques palmes trèssveltes.
Je la regardai avec toute la tendresse de mes entrailles, avec tout l'amour de mon cœur.
Elle passa devant moi comme les nues coueur de rose devant les monts élevés. Mes yeux la suivirent jusqu'au rivage de la mer; l'étranger, ayant achevé sa prière, rentra dans ses barques géantes. Je courus me renfermer, empoisonné déjà par le malheur, et je pleurai mes ennuis sombres dans le coin le plus obscur de mon palais de Marien.
Mon âme était déjà triste pour toujours. Présageant que j'allais être victime de la fatalité, j'avais maudit le premier jour de ma vie, le moment de la naissance de mes fils. L'air m' étouffait et mes pensées se nourrissaient d'une inquiétude horrible. Ah ! depuis lors j'abhorrai la lumière que voyaient mes regards noyés d'ennui. Je me trouvai seul partout.
La nuit perdit son calme pour moi ; le soleil n'avait plus de couleur et les campagnes étaient dépouillées de leurs ornements. Une lugubre mélancolie creusa son sépulcre dans
mon esprit. Le gémissement de l'oiseau, le bruit monotone du torrent, le froid de la caverne de Gazibaxagua ; voilà tout ce que je désirais.
Je désirais la mort !
La mort seule pouvait adoucir la douleur et le désespoir qui dévoraient mes entrailles, parce que les ailes de mon cœur étaient tombées pour -toujours, desséchées par le souffle de l'inquiétude amère.
Ainsi s'envolait mon existence.
L'étranger foulait le sol de mes pères; il pénétrait dans les cavernes sacrées, dans l'éternel sanctuaire du mont Cauta où naquirent les hommes.
Mes peuples lui donnaient leurs filles et leurs femmes, l'or des ruisseaux et de la Cibao.
Ainaima, triste comme le murmure amoureux de la tourterelle, se consumait de douleur en voyant celle qui rongeait mon être. Hélas ! elle ignorait l'origine de mes ennuis; elle ne la devinait pas, étant douce et bonne comme le miel des abeilles deGuanani.
Gaonabo et les guerriers de la montagne, pleins de haine ,. ne descendaient plus dans la plaine, attendant l'heure sanglante des combats.
Les prêtres et les vierges se cachaient dans les cavernes solitaires de Cazibaxagua.
Le silence et la tristesse régnaient sur Haïti.
Amers souvenirs de la vie !... Après des siècles vous me déchirez encore l'âme, et vous m'opprimez le cœur ainsi que le ferait une main de fer !
L'image de l'étrangère s'était emparée de mon esprit d'une façon cruelle. Je la voyais partout ; je la voyais toujours... baignée des rayons du soleil, entourée de nuages, dans la pâle ombre du soir, dans l'obscurité de la nuit, dans le silence des cavernes, dans le rugissement de la mer, dans la fureur des tempêtes. — Partout, partout enfin, ses yeux m'apparaissaient et m'embrasaient, pénétrant dans mon sein comme une flèche enflammée. m
Dans quel délire étais-je plongé !
L'aspect d'Ainaima me faisait peur. Le sourire virginal de nos innocents enfants me glaçait d'épouvante , parce que j'adorais l'étrangère comme on adore un crime que l'on ne peut malgré soi s'empêcher de commettre. Avec l'enthousiasme tout-puissant du génie et dans le sein même de la mort, je l'eusse cherchée à la lueur des étincelles reflétées dans mes larmes. Je l'aimais plus que ma vie, plus que la sépulture de mes pères. Je la préférais à mes enfants, à ma patrie même... avec la frénésie de l'insensé, avec la pureté de la vertu, avec la timidité de l'innocence; et cependant, je le sentais bien, mon amour était de l'ingratitude, mon amour était un crime qui m'épouvantait le cœur !...
L'étrangère fuyait mes regards, et elle s'affligeait de la pâleur de mon front, de la douleur empreinte sur mon visage. Son esprit était celui de l'aigle, mais son cœur était dur comme la pierre qui se noircit sur la plage sans jamais laisser la mer l'entamer.
Une nuit, cependant, elle était assise devant moi. tremblante comme la feuille de l'arbre. La lune se jouait sur la surface calme de l'Océan, et illaminait son front d'une lueur plus pure que celle de l'étoile du matin.
L'étrangère tourna enfin ses yeux vers mes yeux noyés de larmes de tendresse ; elle me regarda comme doit regarder la bête fauve, souriant avec la tristesse amère et désespérée du malheur. Dans ses cheveux noirs comme l'aile de l'oiseau sombre, brillait une fleur, une gardenia planche comme l'innocence. Elle prit cette fleur dans ses cheveux avec sa main divine, l'effleura de son haleine, la toucha de ses lèvres et -la laissa tomber à terre.
Pauvre fleur de mon cœur!
Je la ramassai dans la poussière , dévoré par la fièvre d'une extase d'amour. Je la baignai de mes pleurs; je la couvris de mes baisers et je la mis dans mon sein pour que mon cœur pût parler avec elle.
Cette fleur m'a suivi dans ma solitude du tombeau.
Pauvre petite fleur, que nous avons été malheureux ensemble pendant les jours de ma vie !
Les desseins du Dieu créateur du monde et de l'éternité sont impénétrables; oui, impétrables.
Elle ne voulait pas m'aimer, et cependant son front avait pâli. Son visage était flétri comme les fleurs tombées sous les baisers du soleil. Elle était bien malheureuse! Dans l'obscurité des nuits elle répandait des larmes qui embrasaient la fraîcheur de ses joues et parvenaient à éteindre les célestes rayons de ses regards.
Ah! quels souvenirs! quels souvenirs! que de deuil et d'amertume !
Pourquoi Dieu ne l'avait-il pas fait naître à Haïti?
Le rivage était solitaire. Le soleil avait été se cacher dans les profondeurs de l'horizon mystérieux. La vue tournée de nouveau vers l'onde transparente qui se perdait dans le sable comme les jours de la vie dans l'éternité, je pensais à la mort, à la mort,
consolatrice des affligés , et douce était ma douleur.
J'entendis l'écho d'une céleste harmonie.
Je crus que c'était la voix de ma mère qui m'appelait du sépulcre. C'était le chant de l'étrangère que la brise parfumée emportait, sur ses ailes rapides.
Pourquoi t'ai-je vu, Guacanajari? disaitelle en gémissant. Je suis mère. Veux-tu que je souille la couche du père de mes enfants? Mon cœur t'aime. Mon esprit a besoin de respirer l'air que tu respires. Je me nourris de soupirs. Tu es mon espoir. Nous sommes nés pour tarir le fiel de la vie. Je t'aime comme l'ange de la lumière. Mais l'arc-enciel nous sépare et à nos pieds la mer ouvre ses abîmes. Je t'aime, Guacanajari, pour nous unir dans le ciel pendant l'éternité.
Le chant avait cessé, et je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête. Le froid de la destruction s'empara de mon âme.
Il faut mourir, dis-je, sans verser une larme et sans détourner les yeux des ondes de la mer qui ouvrent à mes regards une
tombe immense. Adieu, Marien! Adieu, Haïti! Adieu, ma pauvre Ainaima!
Je sentis une main tremblante et glacée se poser sur ma tête.
Je levai les yeux dans un dernier effort de mon espoir vaincu. Une larme de flamme tomba sur mon visage et me ranima au moment où la vie allait s'envoler à tire-d"ailes de mon être.
L'étrangère baisa mon front; elle but sur mes lèvres un soupir que je croyais le dernier.
J'étais tombé moribond sur les roches.
AINAIJVIa
Pourquoi tous les souvenirs ne s'éteignent-ils pas dans l'obscurité de la tombe? Pourquoi ce qui s'est passé dans les siècles
ÔO LEGENDES AMERICAINES.
rapides doit-il leur survivre et s'amonceler comme les nues au moment où l'orage va éclater?
Tout laisse un souvenir sur la terre.
Le sable n'est pas emporte par les vents ; la fleur ne tombe pas de l'arbre où elle est née; la vague ne cesse pas d'exister en se heurtant au rivage, sans que la volonté de Dieu en ait décidé ainsi.
Dieu a tout prévu ; Dieu signale tout dans le libre infini des générations, des esprits et des choses avec son doigt impitoyable.
C'est pour cette raison que les jours de ma triste vie passèrent en laissant une trace de larmes pour tous les âges.
Quelle race d'hommes verra le jour sur les collines fertiles et souriantes d'Haïti, sans tourner les regards avec tristesse vers les pierres oubliées de mon palais de Marien?
Toi qui as permis à ma tête de se relever dans la tombe et qui laisses flotter mes cheveux sous les baisers embaumés de la nuit; toi qui rafraîchis mon front, console la douleur de ma douleur, je t'en supplie; car elle n'est
égale à aucune autre de celles qui ont désolé les humains !
J'aurais voulu cesser de vivre sur le rocher qui m'avait reçu. Pourquoi, hélas! les ailes de l'ange de la mort ne demeurèrent-elles pas étendues sur moi pour l'éternité?
Mon sang s'était paralysé dans mes veines ; mes yeux s'étaient fermés; l'ange du sépulcre aurait bien dû alors emporter mon dernier soupir. Le baiser de l'étrangère qui avait embrasé mon front accompagnait mon âme déjà prête à s'envoler au delà des plaines d'azur.
Mon Dieu î je sentis le froid de la mort s'emparer des artères de mon cœur; mais ce baiser allait jusqu'au fond de mes entrailles ranimer l'existence; il ne me laissait pas mourir.
Étendu sur les roches unies, sans entendre le bruit retentissant des ondes, l'obscurité de la nuit m'entoura et j'eus bientôt l'insensibilité de la matière. Pourquoi, hélas! les ailes de l'ange de la mort ne demeurèrent-elles pas étendues sur moi pour l'éternité?
Le silence régnait sur les cimes, et la mer reposait sa vague tranquille sur le sable solitaire de la plage. La brise emportait les nuages vers l'Orient; la lune se voilait à l'horizon.
Dans l'obscurité se leva tout à coup l'ombre d'une femme, blanche comme l'écume de la mer et mélancolique comme l'astre qui venait de se voiler. Elle traversa lentement la plaine, paraissant s'arrêter à chaque pas. Ses cheveux étaient en désordre, ses yeux languissants et pleins de larmes.
Pauvre Ainaima!
C'était toi qui, de ta demeure, avais entendu le son attristé de la harpe. La voix de l'étrangère était arrivée jusqu'à ton cœur pour le blesser mortellement, comme l'ouragan disperse les nues blanches ou comme la foudre flétrit et renverse les délicates fleurs du tamarinier.
Ainsi que l'aigle, gardant des sommets de l'espace le nid de ses fiers rejetons, tu vis la bouche de cette femme toucher mon front, et les larmes qu'elle répandit sur ma tête
coulèrent goutte à goutte, étincelles enflammées, fiel amer comme le venin du serpent, sur ton pauvre cœur déchiré ! . . .
L'étrangère, qui était demeurée pfès de moi pleine d'inquiétude, leva la tête et vit Ainaima s'avancer.
Tel on voit le tremblant oiseau de la nuit s'enfuir au bruit de la mer fouettant la plage et se précipitant écumeuse dans les ouvertures des roches, telle l'étrangère, sautant de pierre en pierre, disparut dans le lointain.
Ainaima s'approcha de moi couverte d'une affreuse pâleur. La lune répandait sa lumière d'or sur son triste front. Ses soupirs émurent mes entrailles glacées par l'ingratitude; sa main caressante abrita ma tête sur les chauds contours de son sein malheureux.
— Guacanajari, me dit-elle, baignée de larmes, Vagoniona m'a conduite au bord de la mer à la recherche de l'ange de la vie. Ouvre les yeux et regarde-moi, car la douleur me consume.
Mes oreilles entendirent ces tremblantes paroles; mais mon esprit était loin de mon
k% LÉGENDES AMÉRICAINES.
cœur. La malheureuse, me croyant mort, poussa dans l'espace un cri retentissant qui glissa sur la mer et attendrit les" rochers. Mes guerriers l'entendirent; Caonabo accourut de sa retraite, m'enleva dans ses bras en maudissant le destin des rois d'Haïti, et me porta ainsi qu'un cadavre jusqu'au seuil de mon palais de Marien, à travers les roches escarpées.
L'ange des jours effaça entièrement cette nuit de mon existence; car pendant son cours, mon sang, mes pensées et mon âme ne surent pas ce que c'est que la chaleur de la vie.
Le matin j'ouvris les yeux. La soif et la fièvre me consumaient. Ainaima était auprès de mon hamac, la tête penchée sur son sein, jaune comme de la cire.
Je tournai vers elle mes regards lugubres. La malheureuse respirait à peine ; aucun soupir ne s'échappait de sa poitrine.
Caonabo était à son côté, taciturne comme l'oiseau qui s'alimente de chair. Il avait le regard coloré comme la lumière du soleil
tombant à plat sur le versant d'une énorme vague.
« Ainaima! » m'écriai -je en tendant les bras vers ma compagne.
Et comme, vers le soir, le rossignol, las de voler, trouve une bienfaisante fraîcheur dans les profondeurs du Cibao, je sentis un vent de mélancolie s'engouffrer dans les profondeurs de mes souvenirs.
« Pauvre âme chérie ! », repris-je avec un soupir.
Mes yeux lui dirent alors l'amertume profonde de ma douleur. Deux larmes de feu roulèrent des siens qu'inondait la tristesse cuisante. Hélas ! hélas ! le destin , brisant les ailes de mon cœur , avait empoisonné pour toujours l'existence de ma pauvre Ainaima.
La fièvre qui me dévorait dura pendant de longs jours. Brisé, sans haleine, étendu dans le hamac des rois d'Haïti , le corps de Guacanajari gisait sans mouvement. Mais mon esprit, enveloppé du parfum des fleurs, était allé se confondre dans le ciel avec les
kk LÉGENDES AMÉRICAINES.
rayons de la lune. Mon esprit avait cessé d'animer mon cœur.
Je ne ressentis ni douleur ni plaisir. Mes yeux ne voyaient plus le paisible sourire de mes tendres enfants qui posaient leurs mains caressantes sur mes lèvres; mes oreilles avaient cessé d'entendre le gémissement lent et plaintif d'Ainaima.
L'esprit, je le répète, avait abandonné le corps, parce que le Dieu de mes aïeux avait voulu qu'il se purifiât.
Durant ce paroxysme mortel, la lune traversa sept fois le ciel, accompagnée de l'étoile d'or qui brille d'une lueur candide et transparente comme l'âme d'Ainaima. Sept fois l'amertume, la tristesse et le désespoir, génies tutélaires de la nuit splendide, se réunirent avant l'arrivée du matin et répandirent leur venin, leurs ombres en deuil, le froid pénétrant de leur obscurité sur la surface de la terre. Sept fois le soleil sortit de la profondeur des eaux, et mon esprit divaguait toujours dans l'espace éthéré, enveloppé dans le triste chant de l'étrangère, confondu avec
les rayons de la lune, entouré des ombres de mes aïeux et arrosé par les amoureuses larmes de Vagoniona et de la déesse des mers, auteurs suprêmes de ma race.
Le huitième jour, la lune cessa de paraître. Mon corps sentit que mon esprit était venu de nouveau l'habiter; j'ouvris les yeux.
Ainaima était assise sur le banc d'or des rois, le coude sur les genoux ; le menton appuyé sur sa main décharnée par la souffrance, les lèvres pâles, les yeux sans éclairs; le regard languissant des dernières heures de la vie, les deux sourcils contractés par la douleur.
Ainaima n'avait pris aucun aliment ; elle n'avait point apaisé la soif qui la dévorait pendant les longs jours de ma maladie. Ce cadavre de la femme qu'idolâtra ma vie, c'était l'ange entre les mains duquel Dieu avait remis mon esprit; mais mon esprit avait déchiré l'enveloppe de ses entrailles.
Pauvre Ainaima î
Jamais ma bénédiction ne cessera de planer sur ton souvenir ; elle accompagnera ta
mémoire à travers les siècles, car la reconnaissance ne saurait avoir de terme : elle est toujours telle qu'à l'heure où elle naquit, et se transmet de génération en génération.
Hélas ! hélas ! La reconnaissance est éternelle, parce que Dieu a jeté sur elle ses regards miséricordieux.
Quand je revins à moi de cette mort étrange, j'eus peur.
Je connus le remords, ignoré de moi justm'alors , aucun acte cruel n'ayant jamais souillé la pureté de ma vie.
Ainaima s'agenouilla à mon côté ; mes deux fils cherchèrent à étouffer leurs gémissements pour ne point m' affliger de leur tristesse. Les butios célébraient solennellement la dernière cérémonie de l'existence et levaient le glaive du sacrifice, déjà prêts à me trancher la lète i !
1. Avant la mort complète du roi, cette horrible cérémonie s'accomplissait. La tourte de cazabe était répartie entre les parents et les principaux caciques, et l'on entonnait ensuite des chants lugubres accompagnés du son du tambourin.
LÉGENDES AMÉRICAINES. /l7
Caonabo, Manicate, Bohechio, tous mes capitaines, mes sages, mes vierges, entouraient mon lit et suppliaient le Tzimes de mes pères de porter au dieu d'Haïti leurs lamentables prières.
Le tambour sacré résonnait d'une façon précipitée dans l'enceinte de mon palais, et le butio, chef des prêtres, divisant le gâteau de cazabe, le répartissait entre les princes de mon sang.
Ainaima, toujours agenouillée dans un coin de ma couche, pleurait silencieusement. L'abattement désarticulait ses os; son regard était lugubre. Bientôt cependant elle revint s'asseoir sur le banc d'or des rois, et, exhalant un soupir, elle laissa de nouveau sa tête tomber sur sa poitrine.
A peine étais-je sorti de la stupeur et de la fièvre, que je vis Caonabo tourner ses regards troublés vers les portes de mon palais, puis entr' ouvrir les lèvres avec la fureur de l'utia l, gémissant ainsi que le caïman entre
1. Espèce de rat sauvage de la grosseur du lapin. Il grandit dans l'épaisseur des monts, se nourrissant de
les joncs du Yaqui, lorsqu'il veut dévorer un homme.
Les caciques frémirent; les yeux d'Ainaima se dilatèrent comme ceux de l'oiseau de nuit au sein de l'obscurité; son front se couvrit de sueur ; elle allait tomber comme la fleur de la yagruma 1, quand le jagueï 2 l'enlace pour la tuer.
Je repliai mes membres dans mon hamac, et mon esprit se cacha dans le fond de mon cœur.
— Roi Guacanajari, je t'apporte lasante,
fruits et de racines, vivant dans les fentes des arbres. Les. naturels les séchaient au feu après leur mort, en gardaient longtemps la chair fumée, et la mangeaient dans les grandes occasions avec un extrême plaisir.
\ . Arbre énorme, d'une grande élévation, de beaucoup d'ombre. La feuille en est petite et de couleur claire. Il abonde dans les monts et sur la rive des fleuves, et se couvre de fleurs au printemps.
2. Jagueï, ver assez long qui abonde dans Jes forêls de l'Amérique. Il s'entrelace autour des yagrumas, des cèdres, des bacanas et des palmiers. Les Indiens le considèrent comme le symbole de l'ingratitude, parce que, une fois enlacé autour des branches d'un arbre, il parvient à le dessécher, quelle que soit sa force.
me dit Colomb qui entrait par la porte, comme le soleil par la gorge du mont Cauta, quand il se lève éclatant de rayons de l'écume de la mer.
L'étrangère suivait ses pas, décolorée comme la feuille que le vent flétrit. — Dans ses mains, elle tenait une pierre de couleur d'eau que le seigneur de la lumière traversait de ses rayons et dans laquelle était renfermée une essence du ciel et une douce ambroisie capable d'apaiser l'ardeur du sang de mes veines.
Ainaima regarda l'étrangère et laissa de nouveau encore retomber sa tête sur sa poitrine.
Caonabo et les caciques s'approchèrent de mon hamac.
Colomb me donna sa main de fer ; l'étrangère porta à mes lèvres le remède doux comme la guanábana 1. — A peine l'eus-je
4. Guanábana, arbre qui produit le fruit de ce nom. Sa couleur est verte et sa grosseur est celle du melon. La peau en est très-tendre et recouvre une substance blanche, gélatineuse et douce comme du sucre.
goûté, que ma soif fut calmée et que le sommeil s'empara de mes sens.
La furie de la jalousie brillait dans les yeux étincelants d'Ainaima.
L'étrangère fixa sur elle ses yeux d'aigle, noirs comme l'ennui qui la consumait, pleins de douleur, car elle était bonne.
— Femme du ciel, lui dit alors Ain aima avec le froid de la mort, plaise à Dieu que ton cœur se transforme en fiel amer! que l'ingratidude le torde et que la malédiction du Tzimes le réduise en cendres !
Malgré mon sommeil, j'entendis ces paroles empoisonnées par la haine, et je tremblai.
Les butios les entendirent en frémissant et regardèrent nos hôtes avec des yeux obliques.
L'étrangère, immobile devant mon hamac, comme l'esprit de la vengeance qui ne veut point abandonner sa victime, souriait au milieu du désespoir général. Mon âme et son âme étaient unies pour une éternité. Je crus voir dans mes songes sa bouche tremblante
baiser ma bouche amoureuse. La pâleur de la pudeur rendait ses yeux languissants et les remplissait d'un océan de céleste tendresse. Mon esprit et son esprit nageaient dans une extase infinie d'amour; mais, dans mon délire, j'entendais la voix d'Ainaima qui m'appelait lentement, comme on appelle ceux qui déjà sont dans le sépulcre î
Que ces souvenirs sont tristes et que de larmes couvrent en ce moment la mémoire de leur deuil !
Après de cruelles douleurs, la force revint à mes membres ; ma main put de nouveau tendre l'arc. Je franchis les montagnes, je me jetai dans les courants pour engager la lutte avec le caïman ; je secouai la faiblesse de mon corps, mais mon esprit taciturne n'aimait pas la vie; c'était un poids qu'il voulait déposer dans la tombe.
Depuis ma maladie, je n'avais pas revu l'étrangère et je ne m'étais pas approché des rivages de la mer.
Quand je me rendis pour la première fois depuis mon rétablissement sur la plage, je
la trouvai occupée par une éminence l couverte de toutes parts de volcans prêts à lancer la foudre. Colomb, en me voyant, sortit de ses barques, vint à moi et me dit :
— Dieu te garde ! roi Guacanajari, je vais partir. Je te laisse trente-neuf de mes guerriers ; ils te défendront contre Caraibi ; tu seras invincible, parce que les rayons de leur fureur réduiront tes ennemis en poudre.
\ . Forteresse, construite par Colomb sur le rivage de la mer avec les débris de la Santa-Maria sauvés des eaux. Elle était entourée d'un fossé et défendue par les bombardes. Il y laissa trente-neuf hommes choisis sous le commandement de Diego Avana, à qui il donna pouvoir absolu. Pour le remplacer en cas de mort, il désigna Pedro Guttierez et Rodrigo de Escobedo. Parmi ces soldats, il y avait des tailleurs, des cordonniers et des charpentiers. Il leur laissa des vivres, du vin et diverses classes de grains pour la semence, leur recommandant de vivre fraternellement entre eux et en paix avec les naturels. Avant de partir, il fit venir Guacanajari dans la forteresse et donna ordre devant lui à Avana de le défendre contre ses ennemis. En échange, Guacanajari jura de considérer les Espagnols comme ses fils, et en témoignage d'amitié il lui donna un de ses parents pour l'accompagner dans son voyage. Colomb mit à la voile le 4 mai.
Je bénis la parole de ses lèvres et, pour preuve de ma tendresse et de ma loyauté, je lui donnai un fils de mon sang pour l'accompagner au sein des mers. Je lui promis de prendre soin de ses guerriers comme de mes propres yeux, et le dieu d'Haïti me prêta la force de tenir ma promesse jusqu'au moment où je descendis dans la tombe, au milieu des pi us horribles douleurs.
N'emmène pas l'étrangère, car tu vas me tuer, allais-je lui dire , quand les yeux de cette femme adorée pénétrèrent dans mon âme comme un rayon et glacèrent la parole sur mes lèvres.
Dernier regard qui a accompagné mes os dans la solitude du tombeau et qui a illuminé bien des fois pour moi l'obscurité de la nuit éternelle.
Quand je me réveille après les siècles écoulés pour pleurer les jours de ma triste vie, je la vois encore répandre les rayons de ses yeux sur mon front et embraser mon être avec l'inexplicable tendresse de son amour désespéré.
Les navires de Colomb s'éloignèrent enfin des plages d'Haïti, se confondant lentement avec l'horizon, comme se perd la mémoire des hommes dans la mer insondable et éternelle de l'oubli. J'aurais voulu, de la rive, m'élancer dans les nues et vaincre la distance, j'aurais voulu suivre dans l'infini l'ombre de cette femme; mais ma vue se heurtait aux voiles du couchant tissus de nuages épais et à l'ombre du soir qui ne me laissait déjà plus pénétrer l'espace.
Mon peuple, qui était descendu des montagnes pour dire adieu à l'étranger, se retirait silencieux des rivages de la mer. Je m'assis sur les roches solitaires, en compagnie de mes souvenirs et de l'éternelle douleur que je sentais dans les fibres de mon cœur, en compagnie de l'image de cette femme qui était l'âme de toutes mes pensées.
Elle reviendra, me disais-je, en tournant les regards vers le ciel, où tous les malheureux cherchent une consolation et où les ingrats, les pervers, se brisent à l'aspect
de la justice qui les épouvante mystérieusement et les rejette pour leurs crimes.
Hélas! ce fut ainsi qu'elle rejeta ma prière. Je baissai la tête, et, replié sur ma propre infortune, je quittai la plage.
J'arrivai à mon palais, quand la nuit descendait du cfiaos impénétrable et sublime des choses éternelles dont l'esprit créateur ignore le commencement et la fin, mais qui a dû cependant naître et devra mourir comme tout ce qui naît et meurt à la lumière incompréhensible du soleil.
Le ciel était transparent et tacheté de lueurs brillantes. Les étoiles semblaient autant de gouttes de feu. La lune, mélancolique au sein de l'horizon, reine du vaste royaume des ombres, répandait sa lumière d'argent sur l'épaule cristalline et tremblante des mers, illuminant de sa face sereine les forêts vierges et les vastes plaines.
La brise parfumée par la suave odeur des arbres, des herbes et des fleurs, rafraîchissait le délicieux silence. Tout était
tranquillité. Seul, le chant du rossignol se faisait entendre au lointain. Cette nuit était la plus belle et la plus paisible de celles qu'il a été donné d'admirer à mes yeux.
Mon Dieu, avec quelle imperturbabilité, avec quelle froideur la nature assiste-t-elle au spectacle de la douleur ou de la joie humaine, sans châtier le méchant à l'instant de son crime, sans défendre l'innocent qui meurt couvert de larmes, en soutenant héroïquement la vertu de l'àme au delà des portes du tombeau.
Le monde demeure impassible, remuant dans ses entrailles de boue les générations immenses des hommes.
J'allais mettre le pied sur le seuil de mon palais, quand un gémissement lamentable blessa mes oreilles. Je me détournai et, entre les tamariniers1, je vis Ainaima assise sur le sépulcre des rois.
1. Tamarindo, arbre énorme. Les feuilles en sont très-petites et il étend ses branches en forme de tente. C'est à son ombre que les Indiens cherchaient un abri contre la chaleur.
Je m'acheminai vers elle.
« Viens, Guacanajari, » me dit-elle avec cette voix que la tombe seule connaît.
Je m'arrêtai devant elle, couvert de honte et croisant les bras sur ma poitrine, j'attendis que sa lèvre juste m'accusât d'ingratitude devant les fier es ombres de mes aïeux.
La pauvre femme tourna vers moi ses yeux de cadavre dans lesquels brillait la tendresse lugubre de la mort et, exhalant un soupir qui déchira mes entrailles, elle me tendit sa tremblante main embrasée par la fièvre, en me disant d'une voix humble, plaintive et entrecoupée de gémissements :
— Je t'ai attendu. Je croyais que tu ne viendrais pas et que j'allais pour toujours reposer mon front sur la pierre funéraire, sans te dire le dernier adieu de la vie. Je vais mourir, Guacanajari. Pardonne si les lèvres de la malheureuse Ainaima fatiguent pour la dernière fois ton cœur. Je sais que tu es très-malheureux, mais je vais mourir!
Écoute, continua-t-elle, le dernier adieu de la pauvre femme qui t'a tant aimé
et qui va bientôt ensevelir dans l'obscurité du sépulcre la douleur de ses entrailles, pour que ses larmes n'attristent plus ton être, âme de ma vie. Je fus le soupir de tes soupirs; mes fils étaient la lumière de tes yeux. Leur pauvre mère va les bénir pour la dernière fois. Regarde -les, Guacanajari, exclama la moribonde, en écartant de la main les vertes branches au-dessous desquelles reposaient cachés les deux anges fatigués et tristes comme le gémissement de leur mère malheureuse.
Quand je dormirai dans le sépulcre, ils te rappelleront la femme aimée de ta vie, et quand les étoiles couronneront l'espace, quand la lune, parcourant le ciel, baignera les tombes de ses mélancoliques rayons, apprends-leur à bénir ma triste mémoire. Conduis-les pleurer sur la dernière demeure de leur pauvre mère. Ne prends le deuil ni sur ton corps ni dans ton cœur; ne répands pas de fleurs sur mon cadavre. Guacanajari, en mourant je te bénis et je te pardonne.
Elle dit, et elle expira laissant retomber
sa tête sur le corps de ses tendres enfants.
Remplis de terreur, ces infortunés se réveillèrent.
a Ma mère! ma mère! » crièrent-ils en baisant ses lèvres glacées par la mort. Mais Ain ai ma n'ouvrit plus les yeux. Elle était endormie pour toujours. Je recueillis sur mes lèvres son dernier soupir, je mouillai son corps de mes larmes, je l'appelai dans mon désespoir pour qu'elle vît l'immense douleur dont j'étais consumé.
Hélas ! son âme était descendue dans la nuit éternelle. Ses fils me demandaient à genoux leur pauvre mère. Les tendres innocents baisaient mes mains et me caressaient comme pour attendrir ma cruauté. Ils me suppliaient de les prendre en pitié et de réveiller Ainaima de son profond sommeil.
Pourquoi l'homme, quand il souffre ainsi, n'a-t-il pas le droit de se déchirer le corps et de se jeter lui-même dans les bras du repos sublime que procure l'interminable destruction ?
Je gardai dans mes bras, pendant toute la nuit, le cadavre froid d'Ainaima.
C'est dans cette situation que me trouva le soleil, père de l'univers. Les butios et les guerriers accoururent alors autour de moi, et, quand vint le soir du jour suivant, j'entourai moi-même de fleurs sa tête bénie; je la déposai moi-même sur la pierre sépulcrale des rois ; je quittai les graines de mon cou et je les déposai pour toujours sur son cœur, Dieu m'ayant prophétisé par sa mort la fin prochaine des souverains d'Haïti.
CAONABO
L'âme du malheureux qui a perdu pour toujours l'espérance est plus triste que le dernier jour de l'homme.
Avec l'espérance, désirer c'est pouvoir.
La haine elle-même, la haine qui dort enfermée dans le cœur, et se réveille en agitant la raison; la haine implacable, qui est à toute heure l'unique délire de l'âme, qui commence par le ressentiment et finit par la vengeance; la haine, qui est ingénieuse et commet des actions inattendues auxquelles la seule volonté de Dieu peut s'opposer; la haine est terrible et toutepuissante, parce qu'elle est la fille maudite de l'espoir.
Malheur à la créature que la haine empoisonne de son venin, si cette créature possède une âme intelligente que la constance et la douleur dominent !
Malheur aussi à celui qui a perdu l'espérance !
Pleurant d'une façon lugubre sur les causes de son affliction, plein du souvenir des jours heureux qu'il regrette, les sourires de la joie des autres ne le soulagent pas ; les consolations de l'oubli ne peuvent rien sur son être, et l'avenir enchanteur de l'éternité ne lui cause aucune émotion.
Hélas! hélas! ceux qui se désespèrent et sentent vivre en eux l'éternelle douleur ne peuvent être consolés ni par le baume de la science ni par le tranquille sommeil. Le temps, qui détruit tout, est pour eux stationnaire ; il ne peut s'élancer dans l'espace de l'avenir, parce que la douleur ne peut être adoucie que dans la tombe.
Pour ces raisons, je voulais mourir; j'avais ajamáis perdu l'espérance.
Dans mon éternelle inquiétude, les souvenirs de l'étrangère me consumaient autant que les larmes d'Ainaima qui m'appelaient du sein de la terre.
La voix de ceux qui meurent se fait entendre de la tombe; on vit avec eux malgré soi, il y a entre eux et ceux qui vivent une continuelle entente qui entretient la tristesse dans l'âme des ingrats cruels.
Je nourrissais cette tristesse- sans pouvoir l'arracher de mes entrailles, et cependant je souffrais horriblement de la cruauté avec laquelle mon être en était dévoré.
Mon cœur étant fermé pour tout l'univers,
mes guerriers n'entendaient plus ma voix. Les prêtres ne voyaient plus mon front, les vierges et les sages vivaient éloignés de mon palais. Mes yeux ne voulaient d'autre distraction que la vue de l'horizon vague, et ma douleur s'était accoutumée à traîner mon corps sur le rivage de la mer pour compter les flots qui venaient baiser le sable transparent. Dans chaque montagne d'écume, je voyais un souvenir et une larme de la femme qui avait empoisonné pour toujours les heures de ma triste existence.
Vers le soir, je conduisais mes fils pleurer sur le tombeau de leur mère, et je reposais moi-même ma tête sur la pierre où la malheureuse dormait du tranquille sommeil de la mort. J'avais juré de ne jamais me séparer de son cadavre jusqu'au jour où il plairait au dieu de mes ancêtres de trancher le fil de mon existence. Je ne pouvais enchaîner la pensée qui avait habité la dépouille exposée à mes regards; mais j'étais le maître des os et de la chair qu'avait animés cette pensée, et les os et la chair devaient rester Ainaima
jusqu'à l'heure de la destruction tant désirée de mon esprit.
Les jours de ma déplorable vie passaient ainsi, quand un soir, au coucher du soleil, j'entendis au loin une rumeur semblable à l'écho confus du tonnerre. Je levai les yeux, cherchant l'orage dans le ciel ; mais le ciel était calme, les nues couleur de rose se balançaient au sein de l'azur transparent.
Le bruit cependant croissait ainsi que la rumeur terrible du torrent à mesure que ses ondes grossies se rapprochent, emportant vers la mer les quartiers énormes des roches brisées ou les arbres élevés qu'a déracinés l'ouragan.
La réalité ne tarda pas à être connue de moi. Ce bruit était produit par les cris de milliers de guerriers exaltés par le désespoir et altérés de vengeance.
Mes cheveux se hérissèrent, et, sans en croire mes yeux, je m'éloignai de la tombe d'Ainaima, en proie à un étourdissement étrange.
La plaine était couverte de caciques qui
s'avançaient ainsi que les nues dont la foudre a grossi les flancs. Leur cri de guerre cessa d'épouvanter l'étendue ; mais le bruit de leur marche était semblable à l'harmonie des vagues infatigables de l'Océan. Les files des combattants s'épaississaient comme les nuages dans l'espace. La lune n'était point arrivée à la moitié de sa course que déjà les cimes des montagnes étaient hérissées de capitaines prêts aux combats sanglants et impitoyables.
— Qui profane le silence du sépulcre des rois, m'écriai-je plein de fureur, et vient troubler la triste et mélancolique méditation de mon âme affligée?
L'écho répéta cette interrogation terrible.
Pendant quelque temps tout resta plongé dans un religieux et craintif silence, mais un guerrier sortit des épaisses phalanges et s'avança vers moi.
C'était Caonabo.
Caonabo, fier comme le caïman, sombre comme la tempête irritée.
— Roi Guacanajari, me dit-il en s'appro-
chant de moi, ton âme s'est avilie par l'ingratitude ; l'étranger a posé pour toujours la plante de ses pieds sur le sol de nos pères, et il répand à Samaría1 le sang de nos frères ; il s'empare de l'or des ruisseaux, des graines sacrées, de nos femmes, de nos fils ; il insulte notre dieu et profane les grottes divines de Cazibaxagua. Pendant ce temps, que faistu, roi lâche ? tu plonges dans les bras de la
'1 . C'était une grande baie de l'île dans laquelle Colomb se réfugia après avoir quitté Haïti. Il envoya une chaloupe et quelques hommes à terre ; mais ces derniers trouvèrent la plage pleine d'Indiens armés d'arcs et de flèches. Ils débarquèrent cependant et firent quelques échanges, puis ils retournèrent à bord avec un des naturels. Colomb l'interrogea, en reçut même des présents, mais essaya vainement de savoir si cette terre était celle de Caraibi, ennemi de Guacanajari; il ne put en obtenir de réponse. De retour au rivage, les marins se trouvèrent tout à coup entourés d"Indiens qui s'étaient cachés derrière" des arbustes ou des rochers. L'Indien venu à bord leur dit de ne rien craindre; mais, effrayés de l'aspect martial des guerriers, ils tirèrent leurs épées, déchargèrent leurs armes et blessèrent ainsi deux sauvages. Ces derniers s'enfuirent abandonnant leurs arcs et leurs flèches. Ce fut le premier sang versé en Amérique par les Européens.
mort, par ta perfidie, Ainaima, plus belle que l'étoile du matin, plus douce que le miel de Guanani et que le soupir mélancolique de tes capitaines. Tu as enterré avec elle les graines de ton cou , parce que" tu prévoyais sans doute la colère du dieu de nos ancêtres ; tu as oublié ta religion, tu ne vas plus offrir de sacrifices au Tzimes: les butios ont cessé d'oindre ta tête avec le baume sacré ; l'esprit infernal de l'égoïsme et de l'ingratitude s'est emparé de tes entrailles. Roi Guacanajari, laisse la vie clans ce sépulcre; que les butios tranchent ta tête pour que Dieu la purifie, ou saisis la flèche empoisonnée avec le venin du serpent, pour blesser l'ennemi à mort et arroser de son sang maudit la pierre sacrée où reposent les rois et Ainaima l'inconsolée. Les guerriers de Maguana, de Cibao et de Sanica ont affilé leurs armes, et, quand elles s'échapperont de l'arc, le soleil ne pourra traverser la nue épaisse qu'elles formeront dans l'air ; leurs pointes vengeresses blesseront le cœur des étrangers pour que la patrie bénisse la main qui les extermine.
Chaque parole de Gaonabo embrasait le sang de mes veines. La tristesse, fille du découragement, s'enfuit effrayée de mon cœur. La fureur et l'orgueil firent tressaillir mes entrailles , et "je me croyais capable alors de toucher du front les étoiles, tant la colère de mon âme était terrible en ce moment.
— Guerrier audacieux et impie, m'écriaije; homme impitoyable qui. viens troubler le silence des tombeaux et la douleur inquiète et cruelle de mon cœur, flétrissant de ton amère salive l'honneur de tes rois; tais-toi? et écarte tes yeux de mon front, car ta vue profane la i pureté de mes pensées, et je ne veux pas que ma mémoire se rappelle jamais l'audace de ta langue. Caciques de Haïti, à qui Vagoniona, du sein des grottes silencieuses de Cazibaxagua, confia la douce protection de mes amours, écoutez la voix de votre tendre père. Je suis le roi des rois, celui qui vous enseigna à cultiver la terre, à bénir votre dieu, à instruire vos enfants, à adorer la justice, à haïr avec un éternel mépris l'ingratitude des êtres nés. Je suis celui qui vain-
quit vos ennemis par les armes, qui entendit la voix du Tzimes dans les ombres sacrées, qui fut consacré par les butios et reçut de leurs mains les graines des rois. Je suis celui qui purifie le feu de l'autel avec la rectitude et la vérité, celui qui n'a jamais été injuste et qui n'a jamais connu la pensée ingrate, le mensonge ou la faiblesse vile. Écoutez ma voix, caciques de Haïti que la fureur précipite dans la nuit obscure de la profanation.
"Voulez-vous, continuai-je, que le ciel nous accuse d'avoir trompé celui qui vint après la tempête implorer un asile dans nos foyers? Voulez-vous qu'endormi tranquillement sur votre sein, il soit réveillé par le serpent venimeux de la trahison infâme? Phalanges innombrables d'hommes courageux, vous qui êtes terribles comme l'ouragan, vous qui ne pouvez être vaincus par aucun pouvoir humain, irez-vous en aussi grand nombre frapper une poignée d'hommes qui dorment sans inquiétude sur les rivages de la mer, confiants dans la parole d'ami qu'ils ont reçue de votre roi Guacanajari? Voulez-vous que
l'amiral entende, au milieu des mers, le cri moribond de ses guerriers demandant vengeance? Voulez-vous que les ombres de nos pères, qui président aux batailles, se cachent honteuses dans les nuages noirs pour ne pas être tachées par la trahison impure? Voulezvous assiéger celui qui dort, pour qu'il se réveille lâchement assassiné par la main des caciques d'Haïti? Fils des montagnes de Cibao et des épaisses forêts de Maguana, que le Tzimes calme la fureur de vos cœurs et les bénisse !
A peine avais-je prononcé ces paroles, que les phalanges des guerriers se dispersèrent dans l'obscurité, comme les nuages à l'approche du vent du nord. Le jour parut sans que je visse les caciques dont elles étaient précédées. Tous avaient craint sans doute que ma voix ne les appelât au tribunal terrible de la justice ou que mon âme ne les accusât devant le couteau du sacrifice et la majesté des dieux.
Quand le soir parut de nouveau, je me rendis au rivage de la mer et je m'approchai
de l'enceinte habitée par l'étranger. La nuit venait ; je frappai à sa porte.
— Ojeda, dis-je au capitaine, j'ai juré de t'aimer et de te défendre contre tes ennemis ; mais tes soldats insultent mes peuples, profanent l'autel sacré. Le cri de leur vengeance est venu troubler la méditation démon esprit. Commande à tes guerriers de ne pas franchir le seuil des caciques de Maguana et de Cibao, car la mort les attend au delà.
Ojeda répondit à mes paroles avec le sourire du mépris. Je lui tournai les épaules avec le sentiment de la pitié qui n'a jamais manqué à mon esprit, même aux heures les plus désespérées de mon martyre.
Bien des jours se passèrent, et à chaque moment arrivait à mes oreilles la plainte désespérée des fils orphelins, des mères violées, des vierges innocentes arrachées au foyer par les guerriers impies. Les prêtres pleuraient la profanation des temples, et tous gémissaient dans l'esclavage de la terreur, parce que l'étranger, sans jamais rien demander, volait tout ce qui tentait ses regards avides.
Dans le cœur des caciques, la vengeance bouillonnait et le désespoir s'élevant du peuple faisait horizon dans l'avenir.
Sans que ma main de justice pût y remédier, la volonté de Dieu eut son cours, la volonté de Dieu qui veut que toutes les choses s'accomplissent, lors même que la force ridicule des hommes prétend s'y opposer en insensée.
Gutiérrez etEscobedo, capitaines des étrangers, ayant abandonné les rivages de la mer, parcoururent Haïti, et, après avoir tué un homme de Sanica, envahirent les terres du puissant Gaonabo, cacique des mines de Cibao, ayant avec eux neuf guerriers chargés des femmes qu'ils avaient enlevées.
Telle la couleuvre s'élance de l'herbe où elle était cachée, désireuse de clouer quelque part sa dent aiguë, tel se leva le cacique des montagnes de Cibao, d'où il épiait les pas de l'étranger pour satisfaire sur lui sa soif de vengeance.
Mon palais de M arien était loin.; ma voix n'arrivait pas jusqu'aux confins de l'empire
de Caonabo; les grains d'or de ses mines le rendaient puissant et le faisaient aimer.
Dans sa fureur, il appela les sauvages des gorges de Yaqui, les habitants de Maguana présidés par Manicate, Anacaona, Bohechio , et leur dit :
— Guerriers, le jour de la vengeance est arrivé. L'heure des combats sonne dans le ciel et l'étoile sanglante se lève plus sereine et plus ardente que le soleil !
Telle la formidable roche se détache du sommet des montagnes, lancée par l'irruption du feu qui bouillonnait dans les entrailles de la terre, et tombe avec un bruit effroyable , en renversant tout ce qui s'oppose à son passage; tels les hommes des plaines et des forêts sortirent de leurs demeures, ayant à leur tête le terrible Caonabo, qui jetait la flamme par ses yeux, que la fureur avait rougis.
Il tenait à la main un gigantesque tronc d'arbre semé de clous d'or, et si pesant, que tout était désolation et ruine où il tombait. — 11 le lançait dans l'air comme une plume légère, et à la tête de ses guerriers , le chef
ll\ LÉGENDES AMÉRICAINES.
couvert de vives couleurs, le corps sillonné de raies noires et jaunes, il semblait le dieu redoutable des batailles.
Mieux eût vaki pour l'étranger ne jamais être sorti vivant du ventre de sa mère !
En arrivant auprès des téméraires, Caonabo déchargea sur la tête de Gutiérrez, avec la vélocité de l'éclair, la pesante massue qu'agitait sa main destructrice. Le coup terrible résonna sur la cuirasse de fer du guerrier qui tomba privé de sentiment sur la terre, vomissant le sang par la bouche et par les oreilles.
Alors les siens attaquèrent les phalanges des caciques.
Escobedo et ses autres compagnons semaient la mort dans la plaine.
Mais Caonabo , s'élançant de nouveau vers Gutiérrez, l'étrangla entre ses bras, l'obligeant à laisser la vie qui se défendait dans son corps et qui s'enfuit en maudissant la barbarie du cacique. Alors Caonabo arracha à son adversaire l'épée qu'agitait encore sa main mourante avec une telle force,
qu'on pouvait la croire soudée à cette main.
En voyant l'épée de Gutiérrez au pouvoir de leur chef, les caciques redoublèrent d'audace. Les guerriers de Colomb détruisaient des files entières ; chacun d'eux luttait contre cent légions ; mais les phalanges dès fils d'Haïti étaient innombrables et paraissaient naître de la vapeur du sang de ceux qui mouraient.
L'étranger succomba enfin, las de tuer, et mourut de soif, sans avoir la conscience de son trépas.
Caonabo, couvert de coups, luttait encore, tenant dans ses bras Escobedo. Plus la douleur qu'il ressentait de ses blessures était vive, plus il étreignait ce corps désarticulé, en arrachant avec ses dents des morceaux de chair vive.
La nuit couvrit la fin du combat, qui se termina, du reste, par la mort de neuf guerriers et des deux capitaines.
Quand la nouvelle de cette sanglante bataille arriva à mes oreilles, mon esprit se voila de douleur et de honte. Le ciel avait
décrété que tous les malheurs m'accableraient.
La lumière de ce jour maudit devait être bien fatale pour Haïti.
Le sang versé par mes caciques tomba goutte à goutte sur la couronne des rois qui pesait à mon front ; la fureur de mes guerriers m'avait couvert d'opprobre; je ne commandais plus au cœur de mes peuples : tout me présageait que les derniers moments de mon règne étaient arrivés.