Las Casas, t. IT, chap. xxvn; Navarrete, t. Ier
Relation de Diego Méndez.
« Malgré leurs conseils, je me fis remonter en canot le long du fleuve jusqu'à ce que je fusse arrivé chez les peuplades indiennes, que je trouvai toutes rangées en ordre de bataille. On ne voulut pas me laisser pénétrer jusqu'à la demeure principale du cacique. Je feignis alors de venir le guérir, comme chirurgien, d'une blessure qu'il avait à la jambe; et, grâce aux présents que je leur donnai, on me laissa arriver jusqu'au palais du roi , situé au sommet d'une colline formant une grande place, et entouré de trois cents têtes de guerriers qui étaient morts dans une bataille. Après que
íidie, je l'écoutai avec calme, cachant la vengeance dans mon cœur, afin que le serpent n'échappât pointa mes serres. L'étran-
j'eus traversé la place et que je fus arrivé à la maison royale, il y eut un grand tumulte de femmes et d'enfants qui se trouvaient devant la porte et entrèrent en criant dans l'intérieur du palais. Il en sortit un fils du maître fort irrité, qui prononçait, en son langage, des paroles dures, et porta les mains sur moi, et d'un seul coup m'écarta de lui. Je lui dis, pour le calmer, queje venais guérir la jambe de son père, et, lui montrant un certain onguent que j'avais apporté dans ce but, j'ajoutai que, sous aucun prétexte, je ne voulais entrer dans l'endroit où se trouvait son père. M'étant aperçu que par ce moyen je ne pouvais le séduire, je tirai un peigne, des ciseaux et un miroir, et je dis à Enobar, mon compagnon, de me peigner et de me couper les cheveux : ce dont lui et ceux qui se trouvaient là furent fort étonnés. Alors jechargeai Enobar de le peigner et de lui couper les cheveux avec les ciseaux, et je lui donnai le peigne et le miroir. Ce présent l'adoucit. Je demandai quelque chose à manger; on nous l'apporta : nous mangeâmes et nous bûmes familièrement et de compagnie, et nous nous séparâmes en amis. Je pris congé de lui et il vint à nos navires. Je fis une relation de tout cela à l'amiral, mon maître, qui se réjouit beaucoup de tous ces détails sur ce qui m'était arrivé. Il donna ordre de fortifier les canots et quelques maisons de paille que nous avions construites sur la plage, afin de m'y faire séjourner avec quelques
ger descendit bientôt de la montagne, et je me retirai vers les hauteurs.
J'embrassai tendrement mes enfants pour la première fois après tant d'années de larmes. Iraiba s'était précipitée à mes pieds, arrosant de ses pleurs mes mains qui saisissaient le dard, lorsque le cri d'Uhima glaça le sang dans mes veines. Je sortis : les étrangers étaient descendus au pied de la colline. Soixante-dix de leurs guerriers étaient cachés
gens, dans le but de pénétrer et de connaître les secrets de ce peuple. »
Pour se tirer d'un si grand péril en donnant un peigne et des ciseaux, et pour avoir coupé les cheveux au fier fils du cacique, il fallait le sang-froid et l'intrépide et extraordinaire valeur de Diego Méndez, qui était, sans contredit, le plus distingué de tous les guerriers qui suivirent l'amiral, par sa bravoure, sa sagacité, et qui, en même temps, était un loyal ami et un homme de bon conseil.
dans la montagne, et cet audacieux qui, tout à l'heure, était venu jusqu'à ma porte, s'avança, escorté de quatre autres scélérats : « Ne franchissez pas le cercle tracé par les têtes des Caraïbes, leur dis-je avec le calme de la bête fauve... Étranger^ne pénètre point dans mon enceinte, retiens tes pas et n'irrite point la colère de mon cœur! » L'étranger continua audacieusement sa route. Alors Uhima tendit l'arc sur sa tête et les arrêta : « Laisseles, » lui dis-je. Et je m'assis en les attendant à la porte de mon palais. Leur capitaine s'avança devant moi avec perfidie : « Que veuxtu du roi de Veragoa ? » lui demandai-je en dissimulant mon désespoir. Ses guerriers se retirèrent dans la forêt, et Uhima s'en alla appeler mes caciques pour les exterminer... « Je suis le gouverneur, frère de Colomb, chef de ces soldats, me répondit-il. Je sais que tu es malade et je t'amène Méndez pour soigner tes maux. — Traître ! » disait secrètement mon âme. Mais je ne voulais pas que cet homme pénétrât ma défiance ni ma haine jusqu'au moment du combat.
J'étendis le bras afin qu'il vît mes blessures. Alors sa main de fer serra avec force ma robuste épaule. Je l'enlevai dans mes bras et le jetai avec force contre les rochers. J'allais l'étouffer, lorsque Méndez et ses soldats tombèrent sur moi. La foudre retentit : mes Indiens s'enfuirent aveuglés par sa clarté puissante. Leurs guerriers m'entendirent.
Je luttai longtemps contre ce chef en le serrant entre mes bras. Toutefois, je succombai au nombre, et, les pieds et les mains attachés, blessé par la pointe de leurs armes, je tombai le visage contre terre en maudissant la volonté de Dieu !
Mes fils, Iraiba et mes caciques, en me voyant au pouvoir de l'étranger, se mirent à genoux et tendirent leurs cous au fil de l'épée. Chargés de chaînes, nous arrivâmes sur les bords de l'Yebra. Et le roi de Veragoa, dont le nom faisait trembler les caciques des îles et les tribus féroces du Nicaragua et du Darien , descendit des montagnes comme un esclave, entraîné par la main du soldat féroce! Ainsi
s'accomplit dans le monde la volonté de Dieu ! J'avais les mains et les pieds horriblement blessés et enchaînés. C'est ainsi qu'ils me plongèrent au fond d'une de leurs barques. Les liens faisaient jaillir mon sang, en meurtrissant mes chairs d'une façon lamentable. Je ne sentais pas la douleur, car mon âme s'était durement trempée sur l'enclume de l'adversité, et je me serais laissé arracher le cœur de la poitrine sans prononcer une plainte. Dans cette amertume, la tête remplie de fureur, je résolus de sauver ma vie. J'éclatai en gémissements et en pleurs. Mes cris de douleur et mes larmes émurent l'àme de fer de l'homme qui me transportait. Il eut pitié de ma souffrance ; il détacha mon corps du tronc qui l'emprisonnait; il conserva à la main la corde qui garrottait mes pieds et mes mains. La nuit était obscure : le rayon perçant les nuages illuminait de temps en temps toute la terre. A une lieue se trouvaient les rivages de l'Yebra. Bientôt nous allions arriver aux grandes barques de l'étranger pour n'en jamais plus sortir.
Alors, élevant mon cœur à Dieu, j'appelai à mon aide l'esprit de Lian ata. Comme une pierre, je me précipitai dans la mer, voulant entraîner par le poids de mon corps le guerrier qui tenait à la main la corde qui me tirait. Je tombai dans les ondes en plongeant rapidement. J'arrivais au fond, quand je sentis la main d'un homme qui, à l'aide d'un caillou, coupait mes liens. Je l'embrassai, dans la profondeur des eaux ; ses lèvres baisèrent mon front. Nous revînmes à l'air et à la lumière bénie de la lune... Je reconnus Uhima... Le cacique avait suivi la barque, nageant derrière elle à distance, protégé par l'obscurité. 11 s'était précipité dans les ondes pour me sauver ou mourir. Dieu m'inspira la pensée de chercher la vie dans les eaux, et la main d' Uhima me sauva des griffes de la mort. Délivrés de l'impie étranger, nous arrivâmes comme deux flèches sur la rive, et nous nous cachâmes dans l'épaisseur des forêts1.
1.1). Hernando Colon, Décade de Herrera, liv. VI, p. 4 85, et Las Casas, t. II, chap. xxvn.
«Le gouverneur, à la tète de soixante-quatorze hommes,
Heureux l'infortuné qui, touchant aux portes du tombeau, trouve un ami sur la terre qui sèche ses larmes, partage avec lui les
le 30 mars 1503, se rendit au village de Veragoa, dont les huttes, au lieu d'être réunies, se trouvaient éparpillées comme dans la Biscaye. Dès que le roi Quibiam apprit son approche, il lui envoya dire de ne pas monter jusqu'à sa cabane, située au sommet d'un monticule, sur la rive de Veragoa. Le gouverneur ne tint pas compte de ce message. Pour ne pas effrayer le roi et lui donner l'idée de fuir, il résolut de s'y rendre avec cinq hommes seulement, après avoir ordonné à ceux qu'il laissait par derrière de s'avancer deux par deux à une petite distance, et, lorsqu'ils entendraient la détonation d'une escopelte ou d'une arquebuse, comme on dirait aujourd'hui, de cerner la cabane, afin que personne ne pût leur échapper. Lorsque le gouverneur fut parvenu près de la demeure du cacique Quibiam, celui-ci lui envoya un nouveau messager pour le prier de ne pas entrer dans sa cabane, et lui dire que le roi allait ^enir à sa
ameres douleurs de la vie et brave dans sa tendresse jusqu'à l'horreur même de la mort ! Que cette consolation est chère ! Qu'elle est douce la parole de ses lèvres ! Comme cela
rencontre, quoique blessé. Et il ajouta que c'était leur habitude, pour ne pas exposer aux regards leurs femmes, dont ils sont extrêmement jaloux. Le roi sortit, en effet, sur le seuil de sa porte, et dit de faire approcher le gouverneur tout seul. Celui-ci vint, en laissant pour mot d'ordre à ses compagnons que , lorsqu'ils le verraient saisir le roi par le bras, ils s'élançassent avec impétuosité. Lorsqu'il fut arrivé, il commença à causer, interrogeant le roi sur sa maladie et sur différentes particucularités du pays, grâce à l'intermédiaire d'un Indien prisonnier depuis longtemps, qu'il avait amené avec lui et qui avait l'air de comprendre à peu près son langage. Puis, comme s'il voulait montrer la blessure du roi, il le prit par le poignet, et, comme ils étaient tous les deux très-forts, il le tint assez longtemps pour permettre à ses quatre compagnons d'intervenir, et à l'autre de décharger son escopette. Tous ceux qui étaient en embuscade accoururent aussitôt, pénétrèrent dans la cabane, où se trouvaient une cinquantaine de personnes, grandes ou petites. La plupart d'entre elles furent faites prisonnières; il se trouva dans ce nombre des enfants et des femmes du roi Quibiam, et d'autres personnages importants qui offrirent de grandes richesses, en assurant qu'ils connaissaient, dans la montagne, la place certaine où était enfoui le trésor, et qu'ils le donneraient
rassure, en quittant le monde, de serrer sa main bienfaisante , qui , pieusement , apaise l'âme jusqu'aux derniers moments ! Elle nous donne la force de fermer nos tristes yeux ,
tout entier pour leur rançon. Tel fut le forfait que le gouverneur commit alors, avec bien d'autres, dans ce pays. Mais avant que la nation prît les armes, il s'empressa d'envoyer aux navires la rançon si injustement arrachée à ces innocents. Il resta avec la meilleure parue de ses troupes pour courir la campagne et tâcher de s'emparer des parents et des vassaux du cacique qui s'étaient soustraits à ses mains sanguinaires. Comme il s'entretenait avec les hommes qu'il avait amenés sur les moyens de conduire la caravane jusqu'aux navires, un pilote s'offrit, qui passait pour un homme habile, et ils lui remirent le roi Quibiam pieds et poings liés , en lui recommandant de faire bien attention qu'il ne se détachât point. L'homme répondit qu'il s'en chargeait et qu'il consentait à ce qu'on lui arrachât la barbe si cela arrivait. Le roi partit donc avec eux, descendit la rivière avec ses compagnons, et, comme il n'était éloigné de l'Océan que d'une demi-lieue, il commença à se plaindre trèsfort de la dureté des liens qui attachaient ses mains. Par pitié, le pilote le détacha du banc sur lequel il était étendu , en ayant soin de retenir la corde avec précaution. Mais, bientôtaprès, Quibiam se précipita dans l'eau. Le pilote, ne pouvant retenir la corde et ne voulant pas être entraîné par elle, se décida à la lâcher, et c'est ainsi que l'autre s'échappa de ses mains. Gomme la nuit
quand ils cherchent en mourant la dernière lueur du soleil avec le dernier regard de la vie!... Grâce à cette divine consolation, au milieu de mes horribles tourments, j'embrassai mon fidèle Uhima dans l'épaisseur des forêts, encore étourdi de ma lutte désespérée avec l'étranger et avec la mer.
Le lendemain mes tribus furent étonnées en me voyant. Les caciques m'entourèrent en se prosternant, mes peuples pleuraient de joie. « Relevez-vous, guerriers, leur dis-je: Dieu protège votre roi. Saisissez vos flèches, et, avant que la lune apparaisse , allons répandre la mort sur les bords de l'Yebra... Que le sang de l'étranger inonde la terre, et que leurs cadavres servent de pâture aux aigles de Veragoa ! » Le cri de guerre retentit dans les airs comme le tonnerre. Mes tribus descendirent de la colline, semblables
commençait à se répandre, on ne put voir ni entendre, au milieu du bruit et du mouvement des personnes qui se trouvaient dans la barque, à quel endroit du fleuve le roi allait sortir. C'est de cette manière que s'échappa ce courageux roi indien, les pieds et les mains attachés. »
au torrent enflé par les pluies, qui, arrachant les rochers et les arbres, se précipite furieux au sein des mers.
En arrivant dans l'épaisseur qui entourait les huttes de l'étranger, ils se glissèrent silencieux à travers le vert branchage. Mes caciques rampaient dans l'herbe comme des couleuvres, montrant leurs têtes parmi les feuilles, quand mon cri de guerre éveilla les sommets. Comme des jaguars, ils sortirent de leurs retraites. Le gouverneur et Méndez, les épées nues à la main, luttaient comme des esprits malins, en se défendant de nos dards qui pénétraient à travers les branches mal jointes de leurs huttes étroites; et, sur leurs têtes, tombait comme une pluie interminable de flèches lancées de la forêt. Uhima atteignit de son dard aigu le gouverneur en pleine poitrine... De ma pesante macana, d'un seul coup j'étendis à mes pieds le farouche Méndez. J'étais entouré de cadavres : j'allais lui arracher la vie, quand le tonnerre éclata derrière les rangs des fils du ciel, et la grêle lancée après l'éclair brisa en mor-
ceaux la macana à l'aide de laquelle j'allais lui écraser la tête. A mes côtés tombèrent morts les valeureux capitaines de ma tribu. La frayeur s'empara démon esprit... Méndez se releva de terre. Il venait me transpercer le cœur, lorsque Uhima lui lança sur la tête un fragment de rocher gros comme son corps. Le guerrier recula en succombant à la douleur. Le tranchant de leurs armes et le feu de leurs bombardes était incessant : la moitié de ma tribu, baignée dans son sang, était étendue devant mes yeux... Quel jour fut plus terrible !
Pendant le combat, une barque pleine d'étrangers remonta l'Yebra. En les voyant, je fis éloigner mes Indiens et les cachai dans les forêts. Le sang des fils du ciel avait baigné la terre de Yeragoa ; ils n'étaient pas immortels... J'aperçus fixées sur leurs corps les flèches de mes caciques. L'gmbre de Lianata était vengée... Dans le tumulte de la bataille mes yeux la virent... et la fleur qu'elle m'avait envoyée avec l'amour de sa vie était sur mon cœur, ranimant mon in-
cessante fureur. J'eus au milieu du carnage le cœur plein d'amour et de haine, et, du fond du tombeau, ta voix, ô Lianata de ma vie ! donnait du courage à mon âme...
La barque avait atteint les bords ombragés de la rivière à l'endroit où les arbres gigantesques couvrent de fleurs l'eau transparente et calme qui descend des sommets les plus élevés, quand ma voix rompit le silence comme un rugissement de bête féroce. Les trompettes de guerre, les déserts, et les aigles et les oiseaux aquatiques, et les caïmans et les jaguars firent retentir les plaines de leurs féroces rugissements. De chaque coin sortait un canot, guidé par un sauvage. Montés sur les palmiers, les yarumas et les ceibas, les Indiens jetaient sur la barque une grêle de traits. La frayeur s'empara des fils du ciel. Leurs boucliers ne pouvaient couvrir et leurs têtes et leurs corps. Cependant nos flèches cherchaient à se frayer une route jusqu'à leur cœur. Le chef qui les commandait leva son front suppliant vers leur Dieu, pour lui demander protection. Alors je lui lançai mon
javelot qui lui entra dans l'œil droit, et il tomba mort dans la barque. Les étrangers se rendirent. Les corps ayant été mis en morceaux, je les fis jeter dans la rivière, afin d'apaiser avec leur sang l'ombre de Mayarima. Les guaraguaos et les aigles accompagnaient leurs sanglantes dépouilles de leurs cris lugubres, pendant que les caïmans, terrifiés, ne voulaient pas les percer de leurs dents aiguës. Entraînés par le fleuve, ils passèrent devant le gouverneur qui trembla de frayeur i et se cacha dans le fond de ses ca-
1, Méndez, El Amirauté, etlRBiN, chap. vu, t. III, p. 349.
« Le 6 avril 1503, l'amiral ordonna à don Diego Tristan, capitaine d'une des caravelles, d'aller à terre avecune embarcation pour y prendre de l'eau et des provisions. L'embarcation était parvenue à une lieue environ de cet endroit, dans une partie de la rivière où l'eau était douce et complètement assombrie par les bords élevés et les arbres épais. Tout à coup, on entendit alentour des hurlements effrayants et le bruit des trompes. De légers canots commencèrent à sortir dans toules les directions des obscures retraites et des fourrés de chaque côté. Chaque canot était mené par un seul sauvage, et la rive était garnie de guerriers qui brandissaient leurs
bañes défendues par ses bombardes terribles.
Grâce au carnage que nous avions fait des enfants du ciel , la fureur s'empara de mes peuples. Des mers, des hautes montagnes et des savanes venaient, sur les bords de l'Yebra, des phalanges d'Indiens prélances et les précipitaient sur les Espagnols. Un grand nombre faisaient de même du haut des arbres. Il y avait dans l'embarcation huit marins et trois soldats. Incommodés par cette pluie de dards et de flèches, étourdis par les cris et le bruit des trompes et par les attaques qui redoublaient de toutes parts, ils perdirent leur présence d'esprit, et, abandonnant les rames et leurs armes, ils ne songèrent qu'à se couvrir de leurs boucliers. Le commandant Diego Tristan avait déjà reçu plusieurs blessures; toutefois, il conservait un grand courage, voulant animer son monde, quand un javelot, lancé par un Indien, lui traversa la cervelle à travers l'œil droit, et il tomba mort. Les canots s'approchèrent de plus en plus de l'embarcation, jusqu'au point de s'en emparer et de terminer par un massacre général. Un seul Espagnol s'échappa : il se nommait Juan de Noya, tonnelieç de Séville. Étant tombé dans l'eau au milieu de la mêlée, il put arriver jusqu'à la rive, sortir du fleuve et fuir sans être vu. De là, il passa dans la colonie et donna des nouvelles de la mort du capitaine et de ses compagnons. »
parés aux combats redoutables. A toute heure le tambour résonnait depuis le mont inculte jusqu'aux plaines fertiles. Dans les bois, dans les déserts, dans l'obscurité des cavernes, dans la solitude des lagunes, sur les bords silencieux des fleuves, de toutes parts retentissait le cri de guerre. On aiguisait au feu la pointe du dard ; on empoisonnait la flèche ; la pierre se joignait aux rameaux épineux ; l'épée s'incrustait de dents de caïman; tout le monde apprêtait des armes pour le massacre.. . L'audace du gouverneur avait rempli de fureur nos peuples, qui accouraient à ma voix comme au cri de l'aigle se réunissent les bandes de palombes dispersées dans la montagne.
Effrayé d'un si grand danger et de tant de combattants qu'il ne pouvait vaincre, même en vomissant sur mes tribus dépouillées de vêtements les grêles destructrices de ses foudres enveloppées dans un feu dévorant, l'étranger, à la faveur des ombres de la nuit, embarqua ses guerriers et alla chercher un abri dans les navires de l'amiral, où se trou-
vaient prisonniers ma pauvre Iraiba, mes enfants et mes fidèles caciques, arrachés de mon palais et aux rives de l'Yebra. Quand j'aperçus leurs barques tendre leurs ailes aux vents et quitter pour toujours les rivages de Veragoa, en emportant les dernières affections de mon cœur infortuné, mon corps s'émut et je sentis le froid glacial de la mort...
En me voyant tomber, Uhima me soutint entre ses bras : « Relève ton âme, valeureux roi, » me disait-il en pleurant!... Mais mon âme était déjà blessée par la main de Dieu. J'apercevais obscurément la terre; pour mes yeux la clarté avait disparu, et, comme un bruit de lointain tonnerre, j'entendais le gémissement de mes caciques et le tambour lugubre du sacrifice. J'entendis dans cette heure de ténèbre et de solitude la voix plaintive du fils d'Iraiba, qui me disait : « Père, j'ai rompu les fers à l'aide desquels l'étranger me retenait esclave. Chargée de chaînes, j'ai laissé ma tendre mère prisonnière dans leurs barques, et je me suis précipité dans les
ondes pour te serrer dans mes bras! Vis. vis. ô père de mon cœur1. »
L'ange qui s'élevait déjà à la région des
i. Historia del Amirauté, chap. xct, p. 116.
« Il arriva que les enfants et les parents de Quibiam. qui étaient prisonniers dans le navire Bermuda, destiné à les conduire dans la Castille. parvinrent à conquérir leur liberté de la manière suivante. Pendant la nuit, on les mettait dans un lieu couvert, et l'écoutille était si élevée qu'ils ne pouvaient l'atteindre. Les gardes oublièrent donc de la fermer dans la partie supérieure. parce qu'au-dessus d'eux dormaient quelques marins. Les prisonniers en profitèrent pour essayer de se sauver. Ils réunirent peu à peu toutes les pierres du lest et les placèrent à l'entrée de l'écoutille. Ils en firent un grand amas, et, étant montés sur les épaules les uns des autres, ils ouvrirent par force l'écoutille pendant la nuit, en renversant les marins qui se trouvaient audessus . et sortirent promptement. Quelques-uns des principaux Indiens se jetèrent à l'eau ; mais le monde ayant accouru, les autres ne purent se sauver. Les matelots fermèrent bientôt l'écoutille. y mirent une chaîne et commencèrent à faire meilleure garde. Aussi, les malheureux, désespérés de n'avoir pu s'échapper avecleurs compagnons, furent trouves le lendemain pendus à des cordages qu'ils étaient parvenus à se procurer. Et comme ils avaient peu d'espace, les uns s'étaient étranglés à genoux, et les autres en serrant la corde ave: leurs pieds. De sorte que. de tou? les prisonniers
esprits, fatigué du monde, pour porter au ciel «bleu des immortels l'âme confiée à ses soins, s'arrêta avec attendrissement et tristesse dans son vol amoureux. J'ouvris les yeux : le cher enfant couvrait avec sa main la poitrine, où en fuyant l'étranger avait décoché la dernière flèche. « Mon fils, lui
dans ce navire, il n'y en eut pas un seul qui ne se sauvât ou qui ne mourût. »
C'est un des événements les plus remarquables de désespoir et de patriotisme que l'histoire nous ait conservés. L'embrasement de Sagonte et de Numance, la mort de Caton et l'action de Scaevola sont de grands actes ; mais le suicide d'une famille entière de rois, le suicide d'une mère, de ses enfants et des caciques, chefs de leurs peuples, est plus grand encore. L'âme s'épouvante en pensant au courage extraordinaire avec lequel la mère préside à l'agonie de ses enfants moribonds, et les caciques à l'étranglement de leur reine intrépide. En mourant dans une seule nuit, tous ces héros ont donné au monde un exemple sublime de patriotisme, digne de la lyre de Tyrtée, et que je suis fier d'arracher maintenant à l'oubli. Toutes les grandes actions offrent ce caractère divin de devoir vivre éternellement dans le souvenir des hommes, afin qu'on les pleure dans les temps heureux et qu'on les imite religieusement dans les moments désespérés de l'infortune.
dis-je, la mort vient à jamais adoucir mes peines. Cacique du sang des rois, défends la liberté de Veragoa et le tombeau de Mayarima. Pleure le sort de ta pauvre mère, et adoucis par ton amour les années de mon loyal Uhima. 11 sera ton protecteur, et, en gouvernant les tribus, il t'enseignera à aimer, à faire le bien des hommes et à détester l'ingratitude et la méchanceté des humains. Le temps de la vie est court, mon fils, nous sommes tous nés pour pleurer : dans la douleur éternelle a vécu mon âme. Dieu veuille que ton sang, nourri des larmes de mon cœur, ne soit pas aussi maudit du ciel ! »
Je donnai ma bénédiction à Uhima et à mes vaillants caciques agenouillés autour de mon hamac, et, serrant mon fils entre mes bras, la mort éteignit de son souffle redoutable ma dernière haleine. Mon esprit s'éleva de la région confuse de la vie, pour s'envoler aux mains de l'ange à l'iris bleu des rois immortels de Veragoa. Comme monte dans les airs le léger parfum des fleurs, ainsi monta mon esprit vers le ciel, lais-
sant mon cadavre dans le tombeau et accomplissant la volonté de Dieu jusqu'à ce jour où il se lève plein de troubles pour verser des larmes et raconter au monde l'histoire lamentable de ma vie...
Quand j'eus fini de parler, les ombres des rois inclinèrent la tête en s'enveloppant de leurs blancs vêtements de neige. L'écho plaintif de mon chant se perdit dans les vaporeux confins de l'horizon. L'onde des siècles suspendit son mouvement incessant, et, dans la nuit éternelle des tombeaux, pénétra le rayon divin de l'inspiration , pour immortaliser l'histoire des malheureux rois d'Haïti et de Veragoa, ainsi que la génération infortunée de leurs courageuses tribus ; et le monde entendit le chant de Quibiam, et il durera toujours, pendant que le soleil éclairera la terre, vivifiant de ses rayons l'esprit mélancolique de l'homme.