Arbre qui ressemble au chêne
se jouait avec ses cheveux fins et noirs comme l'ébène ; son front était large et blanc comme la couleur nacrée des perles; son sourire ressemblait au printemps; son haleine était parfumée. Elle avait les lèvres rouges comme le corail du fond de la mer, les dents brillantes comme l'écume des eaux, les yeux noirs comme les ailes du guaraguao 1, inondés de mélancolie et éclatants comme deux étoiles enchâssées dans le voile transparent de la nuit. Mon Dieu! je crus voir devant moi l'ange divin de la création, et mon cœur tressaillit d'amour.
La jeune fille acheva son chant : je restai devant elle immobile, comme le rocher battu par les eaux de la mer et le souffle terrible des ouragans. Je ne sais ce qu'il advint de moi pendant quelques instants. Sa voix était l'esprit de mon esprit, qui, toute ma vie, n'aurait vécu que dans rame de la jeune fille d'Ornofay; sa voix était mon sentiment.
\. Oiseau qui ressemble au corbeau et est un peu plus gros que lui.
LÉGENDES AMÉfllC AIJNES. 225
Cette jeune fille était l'idée que Dieu avait créée pour que je la plaçasse comme un sceau sur mon cœur, qu'elle remplît ajamáis mon souvenir, et devînt mon étoile et l'éternité de toutes mes pensées.
Lianata cessa de jouer du marimba, et me tendit ses bras innocents : « Roi de Veragoa, me dit-elle, mon père te bénit, et moi je te donne avec lui tout l'amour tendre de mon âme. » Je sentis tressaillir les muscles de mon corps. « Cacique, lui répondis-je en mettant la main sur sa tête, tu seras l'étoile de ma vie; ta voix apaisera mes tourments. Le regard de tes yeux est doux comme le miel de Guahanani ; tes sourires dissipent la noirceur sauvage de mes pensées. Viens à moi, Lianata, car le chemin de la vie me paraît bien long ! » Quand j'achevai mes paroles, une petite fleur jaune s'ouvrait au milieu de l'herbe verte; je l'arrachai de son humble tige et lui dis avec émotion : « Lianata, garde-la jusqu'au dernier moment de ton existence. » La timide vierge la prit avec attendrissement et rougit de la pudeur
divine de l'innocence. Elle la serra sur son cœur, et sans me répondre, légère comme une colombe, elle se perdit dans l'épaisseur des forêts.
Je restai un grand nombre de jours dans Ornofay. Mon âme taciturne était revenue de son accablement. Le monde, désert pour moi, se couvrit de fleurs; tout respirait la jeunesse, tout m'attendrissait. Le désir ardent de descendre au tombeau disparut de mes lugubres pensées. J'étais impatient : la vie semblait courte à mon amoureuse et céleste tendresse, et les heures couraient avec la rapidité de la flèche échappée de l'arc.
En tous lieux, je cherchais le visage de Lianata. Je souriais à ses sourires, je pleurais à son innocent amour. La douce pa-
role de ses lèvres résonnait sans cesse au fond de mon cœur; je l'aimais très-tendrement, avec la pureté angélique dont j'adorais mes fils, comme j'aimais, lorsque j'étais enfant, l'amour béni de ma douce mère. Aveo l'esprit sublime de son intelligence et la* vé-^ rite de son âme pure, Lianata comprenait 1& virginale ardeur de mes amours.» Ses -yerox,» noirs et mélancoliques comme >la lumièiie iê& la lune, me disaient: « Je t'aimel ■«» -Sa vbiñ>f harmonieuse comme le chant -dû" rossignol ¿» me disait : «'Je t'aimei » La vierge* iremMait' devant moi : moi, je - tô agissais- devant lai vierge ,' et l<\ e s Ciel avait déjà uni ! nos • cœurs pour une éternité de siècles tftl de larmes1.* Pauvre Lianata ! Pourquoi Dieu permit-il que mes yeux te vissent, ô vierge- év belle) d'Ornofay ! - ¡<h : moi]
Silencieux^ était Gaimarai ; le " guerrier? in^ flexible qui faisait trembler les!tribus au seul bruit de son nom,* lé < prêtre interprète des volontés du Tziines^le sage qui guérissait toutes les maladies de la1 viey avait courbé ¡la tête avec tristesse, .-» Quelle douleur renfermait
le cœur de Caimara? Un soir, il me conduisit dans les cavernes des montagnes : « Quibiam, me dit-il, tu as vu se voiler la gaieté de mes regards, et tu t'inquiètes de l'air sombre de mon visage : écoute-moi, roi de Yeragoa. Trente lunes avant ton arrivée , abordèrent sur ces places plusieurs grands canots venant de la mer. Je crus que c'était toi qui arrivais avec eux, et je montai sur le grand rocher de l'Orient; je t'appelai en bénissant ton nom... Ces canots ne ressemblaient pas aux nôtres; mais, comme tu es le roi de la terre, je crus que tu les avais conquis sur quelques tribus des confins du ciel... De ces canots débarquèrent des hommes inconnus, maîtres du tonnerre et de la foudre. Us étaient plus blancs que les fleurs du cocotier, élevés comme des cèdres et durs comme des rochers : ils avaient le visage couvert de barbes très-noires... Mes caciques, terrifiés, s'enfuirent dans les montagnes. Je me cachai dans les rochers. Les étrangers dressèrent un autel au pied de ces ceibas, et se jetèrent à genoux en élevant
leurs mains vers le ciel. Je compris qu'ils avaient un Dieu, et qu'ils lui adressaient leurs prières sur la terre de nos ancêtres. Alors mon cœur respira; j'appelai mes caciques, et je me dirigeai vers le chef de ces guerriers.
« — Tu es venu, lui dis-je, avec une grande puissance, dans ces contrées que tu n'avais point encore vues. Ton arrivée a jeté une grande terreur parmi les peuplades qui les habitent. Je te fais savoir que, d'après nos croyances, il y a dans l'autre vie deux séjours où vont les âmes en quittant le corps: un mauvais et plein de ténèbres, réservé pour ceux qui troublent et oppriment l'es pèce humaine; un autre heureux et bon, où viennent demeurer ceux qui, durant leur vie, aimèrent la paix et la tranquillité des peuples. C'est pourquoi, si tu comprends que tu dois mourir un jour, et si tu crois que chacun, selon ses œuvres, doit attendre une récompense ou un châtiment, ne sois pas mauvais ou préjudiciable à celui qui ne te sera ni mauvais, ni préjudiciable. Ce que tu viens de
faire ici est digne d'éloges, puisque c'est ta manière à toi et celle de tes peuples de rendre grâce à ton Dieu1.
« Le chef de ces étrangers me répondit : « — Cacique, ce que tu me dis est vrai. Oui, les âmes doivent survivre à cette vie. Tout ce que tu viens de dire a été dit, par le Dieu qui créa le ciel et la terre , aux générations du monde. Mais je te fais savoir que je suis l'envoyé de plusieurs grands rois trèspuissants, très-riches, et maîtres des royaumes de Castille , pour découvrir ces contrées qu'ils ne connaissent pas encore. Nous ne venons pas ici pour faire du mal aux peuples ; au contraire, l'ange de la paix nous accompagne pour défendre les faibles et punir les Caraïbes qui mangent leurs semblables,
\ . Paroles textuelles que cet Indien d'Ornofay adressa à Colomb, le 7 juillet 1494, après la célébration de la première messe. Ainsi l'écrivit l'amiral et l'ont répété Las Casas, dans son Histoire inédile, ch. xcvi, p,;3#9r el tous les historiens contemporains. La traduction en fut faite par Diego, l'Indien de Guahanani, qui, depuis l'époque de la découverte, accompagna Colomb 'â son retour en Espagne et pendant son second voyage.' •'">
pour les réprimer et pour défendre et honorer les bons. »
« En l'écoutant, mon cœur tressaillit de joie. Je touchai avec mes mains le front, les yeux, la bouche et le menton de ces hommes descendus du ciel. J'embrassai leurs genoux, je leur offris tout ce que je possédais. Je leur indiquai le chemin qui mène à Haïti, et si je n'avais point tenu à Lianata, j'aurais été avec eux rendre visite à ces puissants rois de Gastille, qui habitaient, sous le ciel de Grenade, dans des palais couronnés par la lune et les étoiles. Les guerriers s'enfermèrent le soir dans leurs grands canots; ils prirent la mer, et je fus consulter la volonté de Dieu au fond des souterrrains où je gardais le Tzimes.
« Quibiam, à peine eus-je touché de mes mains la pierre sacrée où reposait le Dieu des temps, que j'entendis une voix lamentable qui, par trois fois, me répéta cette terrible parole : « Ta tribu sera passée au fil de l'épée par ces étrangers qui ont béni leur Dieu sur la terre de tes ancêtres. Prépare-toi
à mourir dans des tourments horribles... Lianata, l'étoile de ton cœur, se noiera dans les ondes ameres d'Ornofay. » Je ressentis un frisson glacial, comme un homme qui va mourir. J'interrogeai de nouveau le Tzimes. Le silence du tombeau répondit à la voix de ma douleur et au cri de mes gémissements. Je ne pus enflammer le maguey sacré : un froid incompréhensible éteignit l'acajou résineux. Le frottement de ma main lutta vainement contre la froideur glaciale de la destinée. L'autel du sacrifice ne devait plus s'allumer jamais... C'est ce jour même que tu arrivas sur ces plages infortunées, ô puissant roi de Veragoa. Comprends à cette heure la sombre tristesse de mon cœur, et les nuages noirs que la douleur amoncelle sur le front de ton pauvre ami Caimara. »
Les solennelles paroles du vieillard assombrirent mon cœur. Pensif, je fixai les yeux vers le ciel pour y chercher, comme au milieu des mers, pendant les nuits obscures, l'étoile tutélaire qui dirigeait mon canot vers la plage, lorsque je luttais contre le nau-
frage, et que la tempête m'emportait éperdu sur ses ailes, m'ensevelissant au milieu des montagnes d'écume et creusant à mon côté les portes béantes de l'abîme. Mais le ciel, qui laissait entrevoir l'étoile d'or qui me guidait dans les tourmentes , ne voulut pas m'envoyer un seul rayon de lumière qui pût éclairer les doutes ténébreux qui, depuis ce moment, enveloppèrent mon esprit incertain. a Quibiam, continua Caimara, la voix du Tzimes est la voix de Dieu : je ne dois pas lutter contre ma destinée; que s'accomplisse la volonté du ciel!... Fuis ces champs de combat où Tange de la mort doit venir bientôt agiter ses ailes empoisonnées; fuis, roi deVeragoa. Je te donne Lianata; emporte-la sur tes monts sauvages, cache-la dans tes forêts impénétrables et aussi anciennes que le monde. Qu'elle n'habite pas au bord des fleuves, et qu'elle ne retourne jamais sur les rivages de la mer d'Ornofay. Promets-moi, Quibiam, de garder ma fille à la chaleur de ton cœur, de veiller sur son sommeil innocent, de l'aimer avec toute la bonté et la gé-
2ok LÉGENDES AMÉRICAINES.
nérosité de ton esprit, et je descendrai content dans le tombeau. Que la génération des rois, qui entend du ciel les paroles de mes lèvres pures et qui voit la sainteté de ma pensée, te bénisse... »
Alors les yeux du vieillard s'inondèrent de larmes; ses bras entourèrent mon cou :
« Lianata de mon âme ! » s'écria-t-il d'une voix lamentable qui monta jusqu'au ciel, et que répétèrent les échos attendris de la montagne. Et la jeune fille arriva comme la gazelle qui, effrayée par le vent, bondit d'une course rapide des monts sauvages dans l'immense étendue des plaines. « Père ! dit-elle lorsqu'elle fut devant moi, j'ai entendu ta voix plaintive qui m'appelait. Qu'as-tu, ô père de mon cœur?... » Le vieillard prit les mains blanches de la jeune fille, les mit dans les miennes, et me dit d'une voix tremblante: a Quibiam, je te donne Lianata pour qu'elle sèche les larmes de tes yeux ; qu'elle soit la compagne de ta vie solitaire, et qu'elle apaise par la douceur de son chant le souci qui te dévore... »
La jeune fille me regarda en silence, et de ses yeux s'échappèrent deux perles semblables à deux gouttes de rosée diamantee ; ses lèvres couvrirent de baisers le visage du cacique d'Ornofay, et, conduits par ses tremblantes mains, nous arrivâmes sur les bords de la mer.
IÏI
Mes canots flottaient déjà sur les eaux : dans chacun d'eux cinquante caciques ouvraient avec leurs rames les transparentes épaules des mers. Dans la maria 1 qui portait Lianata ramaient cent rameurs. Cayaguayo 2 l'invincible tenait le gouvernail ; ses
1. Bois très-grand, dans lequel on taille des canots d'une seule pièce, et pouvant contenir jusqu'à cent personnes.
2. Cayaguayo était le chef des commerçants du roi Quibiam. Ce fut cet Indien que Colomb rencontra dans
yeux distinguaient dans l'obscurité les passes de la rivière. Son canot était tapissé de peaux de bêtes sauvages du Darien et du Nicaragua. Au milieu , comme un nid de plumes d'oiseaux, se trouvait un lit blanc, où Lianata devait reposer son corps et fermer les yeux au sommeil. Quand la vierge y pénétra, Caimara nous bénit du haut du rocher élevé de l'orient, et, comme des flèches lancées par l'arc, nous quittâmes les bords d'Ornofay.
Les vents venaient en aide à notre route. Pendant plusieurs nuits, la lune baisa de son rayon mélancolique le visage de Lianata, qui ne dormait pas et regardait la couleur bleue de cet astre. Moi, placé à la poupe, interrogeant les étoiles, je guidais mes marins à travers les rapides courants. Le ciel me protégea pendant ce voyage, le plus heu-
l'île de Pinos, en 4 494, monté sur un grand canot, chargé de peaux et faisant l'échange maritime de cotons et d'autres articles aveG les peuplades Juanahacabibes, situées à l'extrémité de la terre qui forme le cap de Saint-Antoine, à l'extrémité de l'île, en face du cap Catoche, découvert par le capitaine Francisco Fernandez de Córdoba, en février 4 517.
reux de ma vie. La jeune fille adoucit mes fatigues , et calma la méditation solitaire de mon esprit. Elle savait le cours des astres; son admirable tête s'agitait enflammée par l'inspiration des dieux, et ses doigts divins faisaient vibrer les cordes d'or qui apaisaient la fureur des vents. Pendant la nuit, elle répandait sur les mers l'harmonie qui arrivait jusqu'au ciel, et les étoiles s'attristaient de son chant; et moi, je la regardais comme l'ange envoyé de Dieu pour calmer les tempêtes de ma vie. A la fin, en côtoyant les rivages et les îles de la mer, après de nombreuses luttes avec les courants et les tempêtes, nous arrivâmes à la ravissante embouchure de l'Yebra.
Après de longs jours de solitude au milieu des eaux, après avoir lutté contre la furie des vents impétueux, et souffert avec une pa-
tience mêlée de crainte les calmes inexplicables, pendant lesquels le ciel semble endormi, pendant que les nuages et les eaux restent immobiles, comme si la main de la mort les eut arrêtés, de même qu'elle arrête la circulation du sang dans le corps des hommes, qu'il est beau de revoir les rivages de sa patrie ! Qu'il est beau d'apercevoir le soleil couvert de rayons sortir de l'horizon, en versant des torrents de lumière bienfaisante, et, parmi les brouillards, de voir apparaître les vertes cimes des palmiers élevés et les sommets couverts de fleurs , puis bientôt d'apercevoir au loin la chaumière du rapide chasseur, les cracras répandus sur les hauteurs et les plages où la mer promène son onde limpide sur le doux tapis de petits grains d'or! Qu'il est doux d'écouter le pêcheur qui s'approche en chantant d'une voix émue, le nautonier qui vogue vers l'orient, et d'entendre, avec le ravissement de tout le monde, la langue que nous apprîmes dans notre enfance ! Qu'il est beau ce moment de la vie !
Plongé dans mes réflexions, j'arrivai au bord de l'Yebra. « Salut, Quibiam, me crièrent les innombrables guerriers des tribus du Darien, de Yeragoa et du Nicaragua, qui m'attendaient sur le rivage; que l'ange de la vie te conduise en paix dans tes royaumes, me disaient-ils en remplissant l'air d'areitos et de flèches entourées de fleurs. — Caciques, leur répondis-je, heureux le roi qui est aimé de ses peuples, sans que l'on désire voir reposer sa tête sous le marbre funèbre du tombeau. — Salut , Quibiam , répétèrent-ils, ta venue sèche nos larmes et nous rend un père que nous avions cru enseveli dans les ondes ! » Mes canots s'approchèrent de la plage. Là se trouvait Iraiba avec ses deux fils, du sang des caciques. Je la pressai dans mes bras, et bénis leurs têtes. Elle fixa les yeux sur Lianata. Je compris sa pensée, jalouse, profonde et dévorante comme la mort. « Elle est l'esprit de mon esprit, lui dis-je, et l'étoile qui illumine la nuit mélancolique de ma vie. Ouvre-lui tes bras et ton cœur, et aime-la comme j'aime
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tes enfants !... » Iraiba avait entendu les paroles du roi de Veragoa ; s'il avait vu sa physionomie voilée parla perfidie ou la méfiance, il l'aurait reléguée dans les étroites limites de la tombe.
Je montai dans mon palanquin, couvert de feuilles de vert palmier, de fleurs des montagnes et de lances d'or. Iraiba et Lianata étaient à mes côtés ; et, à mes pieds, comme deux colombes dans leur nid, mes deux fils innocents... Parmi des cercles interminables de jeunes filles belles comme les étoiles, accompagné de la mélodieuse harmonie de l'areito, j'arrivai aux cimes de Veragoa. Là m'attendaient les prêtres, les sages et mes capitaines de guerre. Je les bénis, et bientôt je fermai les portes de mon palais et ouvris celle de mon cœur aux souvenirs.
Bien longtemps se passa sans que rien troublât le repos de mon âme : le soleil illuminait mes montagnes, mes peuples étaient heureux ; mes canots allaient et venaient dans les mers du Nord et du Sud sans que personne leur barrât le chemin ; mes fils de-
venaient forts comme Tacana. Iraiba aimait Lianata, et la vierge d'Ornofay était la lumière de mes yeux et la consolation de ma vie : partout je la voyais, à toute heure je l'accompagnais ; son sourire était à mon cœur ce que le printemps est aux arbres; ses larmes attristaient mon esprit et couvraient mon front de deuil et d'obscurité. « Quelle est, disaient les sages, celle qui s'avance, pour se lever comme l'aube, belle comme la lune, choisie comme le soleil et terrible comme une légion rangée de Caraïbes? » Elle était un soupir délicieux de mes soupirs et la douce vierge de mes amours !
Quand je dormais, mon cœur veillait. Je l'avais placée comme un sceau sur mon esprit comme un baiser sur mes lèvres. Je la soutenais avec des fleurs, parce qu'elle s'évanouissait d'amour! Les tresses noires de ses cheveux répandaient des parfums du haut des montagnes, et son haleine était celle des lis arrosés par les eaux limpides de l'Urira. Que tu étais belle, Lianata ! Combien pure et inno-
cente le ciel t'avait créée pour essuyer mes larmes de tristesse !
Tu m'accompagnais quand je gravissais les coteaux des montagnes. A ton côté, je dormais à l'ombre paisible des hobos salutaires. Ta tête reposait sur mon cœur, et la respiration de tes lèvres faisait tressaillir tout mon être. Et je t'aimais de l'amour des anges, et tu étais comme la rosée et comme la fleur du goyavier, et comme la fleur fraîche du tamarinier quand elle s'ouvre au rayon de pourpre et d'or du matin souriant. Lianata de mon cœur, oh! comme je t'aimais!...
Mais comme la volonté de Dieu devait s'accomplir, la vierge ressentit la flèche piquante de la tristesse qui se fixait dans les ailes de son esprit. « Qu'a donc la jeune fille, disaient les guerriers en voyant ses joues pâlir et ses yeux se voiler de mélancolie? Pourquoi son chant attriste-t-il nos âmes? Qui tourmente la pieuse fleur d'Ornofay? » Je comprenais sa tristesse, et je baissais la tête... Quarante fois le printemps avait couronné les arbres, et quarante fois nos caciques chantèrent l'areito
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de mon élévation sur la pierre des rois. Est-ce que l'âge et la douleur creusaient mon visage en peignant sur mon front les tourments de mon âme, pour remplir ainsi de laideur et de dureté les sourires forcés de mes lèvres? Hélas! les années, les années !... Unir la mort à la vie, la jeunesse à la vieillesse, le cœur attristé du pauvre Quibiam avec le printemps de l'âme pure et brillante de la vierge d'Ornofay; unir la douleur qui dévore et rapproche de la tombe à la joie qui remplit d'illusions et fait durer la vie!... Mon Dieu! mon Dieu! avec ces lugubres idées, le doute et le découragement attristaient mon cœur abattu.
Lianata comprit ma tristesse. « Quibiam, me dit-elle un jour, tu vis au milieu des larmes, dévoré de chagrin! Ecoute-moi, roi de Yeragoa, que j'idolâtre de tout mon cœur! Tu es bon, et ton âme sera jeune jusqu'à ce qu'elle soit ensevelie dans le tombeau, parce qu'en elle fermente le génie des immortels. Qu'importe la beauté aux feuilles de la fleur, qui se ternit avec la rapidité d'une flèche, et
2íj4 légendes américaines.
pour toujours, au premier rayon de soleil? Qu'est-ce que la jeunesse du corps, sinon l'écho harmonieux qui, à peine détaché des cordes, se perd dans les airs?... Quibiam, le plus beau ne dure qu'un moment ; mais ne te décourage pas, parce que ton âme, grande et bonne, durera avec mon souvenir à travers les siècles! L'amour aime l'esprit, et non le squelette et la putréfaction de la matière qui tombe changée en poussière, ne laissant après elle que les souvenirs, liés, comme avant la destruction, aux ailes de l'esprit. »
La vierge m'émut, et je la serrai contre mon cœur avec émotion. Pauvre Lianata ! « Ecoute-moi, continua-t-elle, je ressens la douleur de la tristesse ! Il y a longtemps que je ne t'ai parlé du cacique d'Ornofay; son souvenir m'accompagne nuit et jour. 11 donna la vie à ma vie, la chaleur à mon existence ; il m'éleva quand j'étais orpheline. Enfant, il m'apprit le cours des astres, à guérir les maladies, il m'inspira du courage, et, enfin, il me lia à ta destinée pour te rendre heureux. 11 est très-vieux; bientôt il aura cessé de
vivre ! ... Je voudrais baiser son front et recevoir la bénédiction de ses mains, avant que l'ange éteigne pour jamais la lumière de ses yeux!...
« — Lianata, lui répondis-je, pensif et me souvenant des paroles de son père Caimara, tu ne connais pas ta destinée, je la tiens ici enfermée dans les préoccupations de mon âme... Fuis la mer, colombe de ma vie! Dans son sein se préparent les tempêtes et s'ouvrent les abîmes : c'est dans son sein que les nuages vont boire l'eau réservée à la pluie. Dans ses entrailles vivent les monstres, sur ses flots voguent les Caraïbes et les étrangers venus du ciel!... Fuis la mer, colombe de ma vie !.. . » La vierge laissa retomber la tête sur sa poitrine, et plût au ciel que jamais ses larmes ne m'eussent attendri !
« Uhima1, m'écriai-je, que l'on prépare
1. Uhima, le plus courageux des guerriers de la mer. Il était cacique de Guaniguanito, dont lesrivages étaient situés en face du nouveau détroit de Bahama, découvert en 1519 par le pilote Antonio Alaminos. Sa domination s'étendait jusqu'au port de Jaruco; il était maître
les canots du roi de Veragoa. » Et les plages de Darien se couvrirent de canots. 11 y en avait autant que d'étoiles dans le ciel. « Lianata, lui dis-je alors, sèche ces yeux divins qui me tuent, et va voir le cacique d'Ornofay. Que l'ange t'accompagne sur les ondes azurées! » La vierge comprit ma tristesse, et se jeta à mon cou avec attendrissement, e Quibiam, me dit-elle, je reviendrai d'Ornofay avec l'empressement de la tourterelle qui a hâte de nourrir ses petits. Dieu protégera
de Mayanaso et Guanabacoa, et il régnait jusqu'à Vaynoa, ou Jecay, où se trouve situé aujourd'hui le port de Matanzas. Ce guerrier, dans un des voyages de Quibiam, ayant admiré sa valeur, s'unit d'une étroite amitié avec le roi de Veragoa, et abandonna la domination de ses tribus à son frère Arigranabo, pour le suivre et devenir le chef des innombrables guerriers de mer auxquels ce roi commandait. Sa vaillance et son habileté le rendirent l'objet de l'amour de sa patrie d'adoption. II avait cinquante ans et était d'une stature colossale, la tète grande, et le front vaste et ouvert, les yeux noirs comme l'ébène,* et, dès l'enfance, il eut les cheveux blancs comme un vieillard. Jamais personne n'a pu, comme lui, supporter d'aussi lourds fardeaux, et il nageait avec une volonté iacompa râble.
mon vol, il apaisera les mers et retiendra prisonniers au fond des abîmes les nuages tempétueux de l'ouragan. — Lian ata, lui dis-je, j'éprouve l'amer pressentiment du malheur! Tu vas quitter Veragoa, Dieu veuille que la flèche de la mort ne perce pas ton cœur dans ce rapide voyage ! » La vierge voguait déjà sur les mers, lorsque le soleil se cachait à l'horizon. Dans les nuages de l'éternité se perdit pour toujours l'étoile consolatrice de ma vie !
Celui qui est né pour les souffrances et les amertumes du malheur, et qui entre par les portes de la vie abandonné de l'ange, grandit errant, pleure dans l'oubli et meurt solitaire. De sa main toute-puissante, Dieu a marqué les larmes dans l'existence inexplicable de
l'âme. Cette marque impérissable et invisible dure pendant la vie, pendant la mort, pendant l'éternité de l'homme, tombe en une vaine poussière et dans des effluves d'une fétidité corrompue, jusqu'à ce que le cercle immense de la reproduction arrive en courant au dernier terme des esprits et des choses qui est l'infini de Dieu, où se groupe la vie impérissable et extraordinaire de toutes les générations.
Pour les rois, les caciques et les guerriers, pour les savants rusés, pour les ignorants heureux et les enfants innocents , pour tous sa malédiction divine tomba sur cette terre. Celui qui l'apporte avec son corps dans le monde de la vie, avec son corps l'emportera dans le monde de la mort, sans consolation et sans avoir, dans sa route longue et scabreuse, un moment de repos, ni des hommes, ni du ciel... Maudit, abandonné de l'ange, marqué par la main de Dieu, en vain luttait mon cœur contre ma destinée. Mon âme portait la marque fatale ! J'étais condamné à vivre dans les larmes, et chaque heure était
pour moi un nouveau monde de tourments ....
Le soleil et la lune éclairèrent pendant bien des jours la terre» Les arbres recommençaient à se dépouiller de leurs feuilles, et les oiseaux, en remontant vers le ciel, laissaient tomber dans les airs leurs plumes chéries, avec la même mélancolie que l'âme de l'homme perd ses belles illusions. Les fleurs se détachaient flétries des arbres, et le silence des forêts n'était plus troublé du chant doux et mélancolique du rossignol amoureux. Rien ne souriait à mes yeux, et le ciel lui-même, obscurci par d'épais nuages, s'unissait à la tristesse amère de mes lamentations!... Lianata m'avait laissé seul, sans que personne pût essuyer mes larmes. Lianata! Lianata de ma vie! ce souvenir m'épouvante encore au sortir de la tombe!...
Les caciques fixaient leurs yeux étonnés sur mon front pâli. Les prêtres cherchaient dans la science un soulagement à ma douleur tyrannique. Les vierges chantaient les hymnes des batailles et l'histoire de Mayarima, qui était grande comme celle de l'ange
de la création. Iraiba et mes enfants m'entouraient en voyant le sombre silence de ma peine, et à mes pieds cherchaient un asile, en embrassant mes mains dévorées par la fièvre, et voulaient de leurs tendres regards calmer ma douleur.
Mais mon âme ne voyait pas de lumière dans l'espace, ni d'ombre dans la triste nuit, ni d'abri dans l'étroit hamac, ni d'air dans les montagnes , ni de fraîcheur dans les rivières, ni de tendresse dans mes enfants ou dans Iraiba. Le monde m'inspirait du dégoût. Je sentais un poids insupportable que je ne pouvais arracher de ma poitrine, et un abattement qui étourdissait mon cerveau en épuisant mes forces. J'errais machinalement dans les montagnes, cherchant sur les cimes les plus élevées l'air qui, de toutes parts, oppressait ma poitrine, et sur les sommets, où se trouvaient des ruisseaux de cuivre rouge et d'or enflammé ! Combien de fois je voulus, en appelant la mort, apaiser la fièvre qui me dévorait! Mais l'espérance, de sa main bénie, saisissait les ailes de mon esprit , et alors je
fondais en larmes et en soupirs!... Et la nuit venait, et alors, soutenu par la foi qui trempe l'âme, je tombais à terre de fatigue, en bénissant la volonté de Dieu qui me tuait!
Que de fois, après les tourments de l'esprit maudit, je levai les yeux vers le ciel en lui demandant sa protection pour toi , Lianata de ma vie!... Et, comme un cadavre sans mouvement, que de fois me vit le matin, et de ses rayons jaunes la lune mélancolique éclaira mon visage ! Je demandais à Dieu de guider son navire au milieu des ondes, comme il guidait les aigles de Veragoa, combattus par les tempêtes dans les nuits les plus obscures, vers le nid adoré de leurs tendres petits enviants.
Et quand, au milieu de ma douleur, luisait dans le ciel l'étoile du soir, avec quel enthousiasme je la saluais! Et si les nuages voilaient sa beauté, avec quelle crainte battait mon cœur. Car cette étoile était son guide dans la route d'Ornofay, et ce chemin, je rêvais à chaque instant dans mon délire qu'il
allait s'effacer de la mémoire des hommes et du cristal transparent des eaux.
Ainsi je passais les jours et les nuits depuis le départ de Lianata. Le sommeil avait fui de mes yeux, et la patience, de mon cœur attristé. Aucune nouvelle n'arrivait à mes oreilles, quand j'ordonnai à tous mes marins de prendre la mer et à tous mes capitaines d'aller dans les montagnes, parce que les tribus du Nicaragua m'entouraient et que leurs flèches venaient atteindre le seuil même de mon palais. Le feu consumait les limites de la patrie, et les rivières venaient se jeter dans l'Yebra teintes de sang humain. D'un côté les tempêtes des eaux, de l'autre les tourments de la vie, et, tout autour de Yeragoa, la guerre des Caraïbes des plages du nord.
Je saisis l'arc, je marchai aux combats; avec la fureur du jaguar, je me précipitai dans la mêlée, semant la plaine de cadavres; et quand je revins aux bords de l'Yebra, j'entourai la montagne, où se dressait mon palais, de têtes de caciques arrachées à
leurs corps de mes propres mains. J'avais apaisé mon cœur par le sang tiède des hommes. Dans la fureur des batailles, je te voyais, Lianata, devant mes yeux. L'âme sentait le froid de la mort, et mon bras, emporté par la férocité du désespoir, fut invincible. Les sages et les vierges couronnèrent mon front des rameaux de Tacana.
Mais la gloire ne séchait pas les pleurs de mes yeux et ne pouvait consoler mon àme malheureuse.
Après bien des lunes, revinrent de la mer mes marins couverts de deuil. Avec eux vint le printemps, béni des fleurs; la paix régnait chez mon peuple, et moi, je me consumais en approchant taciturne des bords de la tombe... Personne n'avait vu sur les ondes azurées l'amoureuse vierge d'Ornofay. Moi-même je parcourus les mers, j'explorai les plages, j'atteignis jusqu'aux îles Caraïbes. « Où est Caimara? demandai-je aux caciques. — Roi de Veragoa, me répondirent-ils en versant des larmes, le sage Caimara, ton pauvre ami, a incliné sa tête et dort tran-
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quille sous la pierre du sépulcre ! » Lianata n'était point arrivée aux rivages d'Ornofay : où était la vierge ?. . .
Mon Dieu, que de larmes mes yeux versèrent en la cherchant dans le monde! Je revins sur les bords de l'Yebra : les rochers devinrent mon palais. Quand le soleil se levait à l'orient, je tendais les yeux vers tous les points du monde; et quand il cachait sa tête de feu dans l'occident, je cherchais la barque de Lianata dans l'étendue des mers. Quand se levait la lune, le front mouillé par les oncles amères que la tempête brisait sur les rochers, je l'appelai, et le triste écho de la mer me répondit : « Elle ne reviendra pas; Quibiam, ne l'attends jamais! »
Le printemps touchait déjà à sa fin : le froid de la nuit avait rendu mon corps malade ; il était plein de douleurs. Ainsi à toutes les heures, sur les rochers de la mer, j'attendais, j'attendais toujours, pour voir arriver l'espérance, qui apporte tardivement au cœur sa consolation ; mais à la fin elle apporte , sinon la vie, du moins la mort : résultat le même pour celui qui a compris l'humanité, foulant en aveugle cette boue du monde, qui a perdu toutes ses illusions et aperçoit avec la lumière divine de l'entendement, plein d'une sainte mansuétude et d'une sublime vertu, les actions intéressées, mesquines et imparfaites des hommes. Rien ne troublait le silence de ma nuit apaisée : les étoiles rutilantes ornaient le ciel, la brise dormait
sur les ondes azurées, et le rayon tremblant de la lune pailletait de coquilles d'or le cristal transparent des eaux. J'avais les yeux fixés sur l'horizon et je pensais à Dieu qui, du haut des nuages, me regardait, attendant, attendant toujours... « Quibiam ! entendis-je au loin; Quibiam! » répéta la mer, attendrie par l'écho plaintif. Et je me levai , et je regardai dans les oncles. « Je te rends grâce, mon Dieu, m'écriai-je en fixant vers le ciel mes yeux émus. Qui peut éprouver une consolation dans ses douleurs, sans bénir la main du Tzimes qui les adoucit ? »
Après un moment, arriva un canot, léger comme l'air; il était guidé par un cacique éprouvé par les tempêtes, et malade par les fatigues et la douleur. En débarquant à terre, je connus qui il était, et la voix s'arrêta dans mon gosier. Je détachai de l'arc la flèche d'or et le bon cacique connut ma main, et du rivage il me dit d'une voix plaintive : « Mon Quibiam adoré, je suis Uhima; je suis Uhima, » me cria-t-il en pleurant. Je m'appuyai contre le rocher pour ne pas tomber
sur le sable. Uhima vint baiser mes pieds; je plaçai mes mains sur sa tête fidèle, et le froid de la mort s'empara de mon cœur.
« Écoute-moi, me dit-il, roi de Veragoa, et que l'ange te donne le courage de m'entendre.
« Le soleil achevait de se cacher à l'horizon et la nuit tombait du ciel, quand nous partîmes comme des flèches de l'embouchure de l'Yebra. Dans la vaste mer qui entoure les îles, nous lançâmes nos canots comme un vol d'aigles audacieux. Le ciel se couronna d'étoiles et la brise rafraîchissait, en les berçant à peine de son souffle léger, les ondes liquides d'argent. Lianata avait les yeux fixés sur les hauteurs les plus élevées de Veragoa; elle pressait sur son cœur une fleur suave, que ta main lui offrit le jour où la vierge te donna son cœur de colombe. En pleurant, elle dit adieu à ces rivages, et il semblait que ses yeux ne devaient jamais se séparer de ta terre adorée. Mais nos rameurs emportaient nos canots comme s'ils eussent été poussés par l'ouragan impétueux. Nous
doublâmes le détroit du Dragon, nous passâmes près des rivages du Chiriquiri; pendant trois jours nous naviguâmes, protégés du ciel, dans les contrées des tribus Doraces. Dans la baie des Perles, j'attendais les brises pour traverser le vaste espace qui me séparait d'Ornofay, quand le ciel se couvrit de nuages; le soleil disparut de nos yeux, et la lumière de l'éclair annonça la tempête.
« Je fis mettre les canots auprès de ma maria. Capitaines de la mer, dis-je à ceux qui la conduisaient, la tempête se montre à l'orient, que votre main saisisse le gouvernail ; si les vents nous séparent, que notre guide soit l'étoile du matin. En suivant son cours, nous nous retrouverons aux plages d'Ornofay. Lianata m'écouta, calme et silencieuse; puis elle s'assit sur la proue de la rapide maria. Moi, j'avais peur, Quibiam; le vent sifflait avec une épouvantable fureur; les flots faisaient voler mon canot jusqu'au ciel. Le tonnerre retentissait dans les nuages, et des phalanges d'éclairs sans fin assaillaient nos regards troublés. L'eau tombait par tor-
rents : tout était épouvante et désolation. Mes Indiens, abandonnant les rames, laissèrent le canot à la merci des ondes, effrayés de la peur de mourir. A côté de la maria, ils demandaient protection au Tzimes. Lianata était calme comme l'ange de la lumière, les yeux fixés vers le ciel, et pressant contre son cœur la fleur que tes mains lui avaient donnée.
« — Ubima, me dit-elle avec émotion, espère en Dieu, car il n'abandonne jamais les infortunés. » Contre nous vinrent se heurter les canots des caciques en s'enfonçant au milieu des mers. Les naufragés luttaient contre les eaux : les uns succombaient frappés de la foudre, les autres harassés de fatigue. En peu d'heures tous avaient péri à nos yeux. Seule ma maria luttait contre les tempêtes; seule dans cette épouvantable et cruelle destruction, le ciel protégeait la vierge d'Ornofay.
« Pendant ces trois jours interminables, le vent entraîna ma barque à travers des routes inconnues, au milieu d'une effrayante
obscurité et sans que je pusse voir le soleil ni les étoiles. Le quatrième jour, la lune mystérieuse apparut parmi les reflets de sang ; le cinquième, la mer apaisa ses ondes. En apercevant le crépuscule du jour précédent, mes yeux distinguèrent un ciel, des plages et une nature que ma science ignorait complètement , et dont nos pères n'eurent jamais connaissance. Ornofay devait être fort éloigné : les étoiles me le disaient avec leur lumière resplendissante.
« Mes marins, en apercevant la terre, redoublèrent de courage : la faim et la soif les dévoraient. La mort s'était emparée de la moitié de leurs compagnons, qui, silencieux, achevèrent leur vie en ramant courageusement jusqu'au moment même de rendre l'âme. Lianata, souriant au milieu de la désolation, de ses mains bénies ferma les yeux aux caciques qui tant de fois t'accompagnèrent aux combats, et que, victorieux, tu avais couronnés avec des rameaux d'ébène noir.
« Nous arrivâmes sur les bords, et, sau-
tant à terre, nous courûmes aux sources; nous mangeâmes les fruits des arbres et nous dormîmes sur l'herbe. Le lendemain, un cacique me dit que nous étions sur les terres d'Ayay, près de l'île de Cibuqueira. La crainte s'empara de mon cœur : je me rappelai la cruauté avec laquelle cette race avait inondé de sang la terre de ta patrie : « Lianata, lui dis-je, retournons à la mer : ici la mort nous attend ; guidé par les étoiles, je te conduirai à Ornofay. » La vierge ne me répondit pas; silencieuse, elle entra dans la maria et nous continuâmes notre infortuné voyage en suivant les bords du rivage.
« Nous naviguâmes la moitié du jour : la vierge allait dormant; ses lèvres, agitées par le sommeil, murmuraient amoureusement ton nom1, quand du creux des rochers sortit une
Í. Las Casas, chap. lxxxv, page 332, et Pedro Mártir, décade Ire, livre 2, Historia del Almirante, chap. xLvii , page 45.
« Étant arrivé à l'île d'Ayay par un temps plein de tourmentes, le jeudi 14 novembre, l'amiral envoya à terre une chaloupe avec vingt-cinq hommes pour chercher de l'eau et des renseignements, afin de continuer
barque avec vingt -cinq guerriers blancs comme la neige, vêtus d'une façon extraordinaire, le visage recouvert de barbe, et les têtes d'or bruni. Pour un instant, la surprise glaça le sang dans mes veines ; mon cri d'épouvante frappa les airs. En m'aperce vant, ces hommes firent route vers moi. Lianata s'éveilla: « Fuyons., me dit-elle, Uhima; ce sont les guerriers qui éteignirent le feu de
le voyage; et pendant que le bateau retournait à l'escadre, emmenant quatre Indiens et trois enfants qu'il avait faits prisonniers, il rencontra un canot dans lequel se trouvaient quatre Indiens et une Indienne, lesquels, voyant qu'ils ne pouvaient fuir à force de rames, se préparèrent à se défendre et blessèrent deux chrétiens avec leurs flèches, en les tirant avec tant de force et d'adresse, que l'Indienne perça de part en part un bouclier. Mais le bateau, en attaquant impétueusement le canot, le submergea, et on prit à la nage tous ceux qui le montaient, quoique l'un d'eux tirât autant de flèches que s'il était à terre. La femme combattait comme un homme, et l'Indien qui l'accompagnait avait un aspect terrible et un visage de lion. Un des Indiens, percé par un coup de lance, jetait des flèches du milieu des flots et mourut en montant dans la barque. Quant aux Espagnols blessés, l'un d'eux périt au bout d'un moment, parce que les flèches étaient empoisonnées. »
l'autel d'Ornofay et dont le Tzimes a dit que par leurs mains devait périr la race de nos ancêtres; à la mer, Uhima! »
« Alors je saisis les rames : je naviguais avec le courage que donne le danger ; ma maria allait comme une flèche; mais la barque des étrangers se rapprochait de plus en plus. Désespéré de ne pouvoir échapper à leurs mains hardies, je saisis l'arc : la divine Lianata tendit la corde du sien, et sa flèche empoisonnée atteignit le capitaine qui les commandait. Elle tendit son arc pour la seconde fois, et un autre guerrier tomba baigné dans son sang. Ma maria était un volcan de javelots qui allaient s'enfonçant dans les boucliers des -fils du ciel. Mes pointes auraient empoisonné leurs cœurs ; mais connaissant la mort qui les attendait, ils lancèrent leur bateau sur mon canot, qui, au choc impétueux, se brisa en morceaux. Du sein des eaux et des rochers submergés je jetais des flèches. Lianata combattait comme le jaguar de la montagne. Dans sa furie, ses yeux lançaient du feu. Un terrible
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coup de lance allait la tuer, quand un cacique la délivra, en expirant sous le fer homicide. Déjà sans flèches, nous tombâmes prisonniers ; couvert de blessures et les mains attachées , je fus . avec Lianata et mes marins, enfermé dans la barque de l'audacieux étranger. »
a Nous naviguâmes bien des jours dans la captivité. Les peuples fils du ciel étaient maîtres du tonnerre, lançaient la foudre et connaissaient les volontés de Dieu. Ils sillonnèrent les mers, et, longeant les îles, ils arrivèrent enfin au Boriquen et à la terre de tes amis, les rois de Xaragua, de Cibao et de Marien. Pendant le voyage, Lianata ne laissa pas un seul soupir s'exhaler de son sein. Le visage pâle, concentrée et ta-
citurne, comme le rossignol emprisonné par la main de l'homme, telle était la vierge, les yeux fixés vers la terre et sans verser une larme. Qu'il était grand l'orgueil de la cacique d'Ornofay! Les étrangers, admirant sa divine beauté, ses yeux célestes, sa bouche de perles et ses formes d'ange, l'entouraient, voulant avec leur amour lui donner leurs consolationsi Colomb, chef des guerriers, la serrait clans ses bras, la couvrait de ses caresses. Mais Lianata était une pierre; sans asile, elle était insensible au plaisir et à la douceur, à la crainte et à la douleur : elle ressemblait à un cadavre qui avait perdu l'âme.
« Nous arrivâmes à Haïti : l'étranger lança la foudre de ses barques et le tonnerre retentit sur les blancs rivages. L'écho craintif de la terre lui répondit, et bientôt vinrent les envoyés des rois, et, après quelques jours, arriva, sur le soir, le roi Guacanajari, abattu par la douleur des blessures qu'il avait reçues dans les derniers combats, en défendant les étrangers que Colomb laissa sur ces plages
pour tenir sa pauvre terre dans l'esclavage. Plein d'admiration , il vit tout ce qu'apportaient les fils du ciel. Il allait partir, lorsqu'il fixa les yeux sur Lianata et aperçut les cibas qui pendaient à son cou. Le roi s'arrêta surpris. « Cacique, me dit-il, quelle est cette vierge? — Roi de Marien, lui répondis-je, c'est Lianata, fille de Gaimara et l'ange béni de Quibiam, roi de Veragoa et des îles de la mer. »
« En entendant ton nom, les cheveux se dressèrent sur sa tête. Il resta devant moi, comme la flèche lancée d'une hauteur sur la fragile écorce du maguey. « Cacique d'Ornofay, lui dit-il, sois bénie! Tu vois que mes yeux ne versent point de larmes : mon cœur ne peut les pleurer... mais mon bras te sauvera de la captivité. Adieu, Lianata! Quelle douleur envahira l'âme du roi de
Yeragoa! » Les étrangers entendaient
parler les caciques sans comprendre leur divin langage. Guacanajari descendit de la barque, et Lianata, assise dans un coin du navire, baissa la tête pleine de tourment.
« La triste nuit s'écoula. Le matin je vis sur les rivages lancer vers la mer des flèches entourées de plumes vertes. Je compris le signal et je me mis tout prêt à surveiller. Vers le soir, le frère de Guacanajari vint dans la barque pour changer son or contre un reptile ; il s'approcha de la vierge, et, avec la rapidité d'un éclair, il lui dit : « Tu verras briller, ce soir, la flamme sur les montagnes : toute la nuit, on entretiendra le feu. Deux lieues nous séparent de ces côtes. Si tu as du cœur, jette-toi dans les flots. Au pied de la montagne t'attendra le roi de Marien. Adieu, et que le ciel te protège! » Le cacique regagna la plage, et l'obscurité se couvrit d'étoiles.
« Peu d'instants après, l'acajou résineux brûlait sur la montagne. « Uhima, me dit
Lianata, là-bas est la vie ! — Vierge cTOrnofay, lui répondis-je, que dans les ondes courroucées Dieu nous vienne en aide! » Nous levâmes les yeux vers le ciel... Mais bien loin était la plage, et plus près était l'opprobre, l'odieux avilissement et l'horrible esclavage !... La mer était remplie de bêtes : j'aiguisai deux morceaux d'acana pour lutter avec elles. Les flots étaient agités, le vent du nord soufflait et les montagnes d'écume se dressaient jusqu'aux nues! « Uhima, que l'ange nous accompagne! » me dit Lianata. Et du bord du bateau, elle se précipita dans l'abîme : mes Indiens la suivirent comme des poissons. J'allais à son côté, la défendant des requins affamés qui nous assaillaient. Trois de mes guerriers périrent victimes de leur dévorante cruauté... Je défendis Lianata, comme le jaguar qui lutte pour ses petits.
« Les étrangers, au bruit de sa chute, se réveillèrent de leur sommeil et mirent leurs barques à la mer. A force de rames, ils nous poursuivirent avec une rapidité incroyable.
Lianata nageait avec la légèreté de la flèche, et, en plongeant dans les ondes, elle changeait de route, jusqu'à ce qu'elle disparût à leurs regards. Je la plaçai sur mes épaules, parce qu'elle n'en pouvait plus. Les requins nous assiégeaient, et je l'abandonnai de nouveau pour défendre sa vie. Dans cette lutte terrible, contre les hommes, contre les bêtes sauvages, contre la mer et contre le vent, nous atteignîmes la plage1.
4. Irbin, chap. v, t. II; Curé de los Palacios, chap. cxx, page 4 63.
« Lorsque Guacanajari vint à bord , il rencontra les femmes d'Ayay que les Espagnols emmenaient prisonnières. L'une d'entre elles appelait l'attention par sa taille et sa beauté. Elle se nommait Lianata, fille du cacique d'Ornofay, que les Espagnols ont désignée sous le nom de Catalina. Le cacique lui parla à plusieurs reprises avec un soin et une émotion qui furent remarqués. Le lendemain de l'entrevue, on aperçut certains signes d'agitation et de mystérieux mouvements parmi les Indiens du rivage. Vers le soir, le frère de Guacanajari vint dans les canots, sous le prétexte de changer une grande quantité d'or pour d'autres articles. On remarqua qu'il parlait sérieusement avec Catalina, dont l'extérieur distingué avait fixé l'attention de Guacanajari. Après avoir passé quelque temps à bord, il
« Là nous attendait le généreux roi de Maiïen. entouré de ses capitaines. Son palanquin était orné de plumes et de fleurs. Les sages tenaient dans leurs mains l'hibuero balsamique pour restaurer nos forces; mais la vierge arriva mourante. Ses yeux, naguère brillants, s'étaient éteints ; à peine trouvait-
regagna la côte. Vers le milieu de la nuit, pendant que l'équipage était plongé dans le premier sommeil, l'intrépide Catalina réveilla ses compagnons et leur proposa de faire un audacieux effort pour recouvrer leur liberté. Le navire était à l'ancre, à trois milles de la plage, la mer assez agitée; mais les insulaires savaient lutter avec les ondes et regardaient l'eau comme leur élément naturel. Se précipitant prudemment et en silence par un côté du bateau, ils s'en remirent à la force de leurs bras et nagèrent courageusement vers la rive. Malgré toutes leurs précautions, la sentinelle entendit du bruit. Le cri d'alarme retentit. On se jeta dans les canots et on donna la chasse aux fugitifs dans la direction indiquée par le feu qui brillait sur la montagne, phare révélateur de leur fuite. Mais, malgré la force des rames, si grande était la vigueur de ces nymphes maritimes, que les Indiens gagnèrent librement la terre. Quatre d'entre eux furent ressaisis de nouveau sur la plage; l'héroïque Catalina, avec le reste de ses compagnons, s'échappa dans les bois. »
on la respiration sur ses lèvres. Guacanajari, plein de joie, lui tendit les bras. Lianata y tomba sans connaissance. Au bout d'un moment, elle ouvrit les yeux, et deux larmes coulèrent sur ses mains nues, qui en ressentirent l'ardeur, semblable au feu vénéneux que donnent dans les combats les flèches de Guayarima.
a — Lutter contre la tempête de la mer et de la vie, dit la vierge avec tristesse; nager toute la nuit... échapper aux mains cruelles de l'étranger... arriver à la plage, et devoir mourir! Mourir, quand la jeunesse commence à déployer ses ailes, c'est terrible, mon Dieu ! » Et les larmes coulèrent à torrents de ses beaux yeux, inondés de mélancolie et du nuage céleste qui enveloppe la vie lorsque l'âme se détache du corps pour s'envoler vers le ciel !... « Pauvre Quibiam î dit-elle de nouveau en joignant ses mains tremblantes et bleuies par le froid de la mort, qui consolera la tristesse de ta solitaire existence? Qui séchera les pleurs de tes yeux? Sur quel sein trouveras-tu l'abri que te don-
nait mon cœur, plein d'une amoureuse tendresse? — Espère, vierge d'Ornofay! » lui dis-je suffoqué par la douleur cruelle et le cœur brisé.
« — Ne pleure pas, me répondit-elle, ne pleure pas! Espérance dans la mort, mon fidèle Uhima ! me dit-elle en levant ses yeux compatissants. Écoute-moi, cacique : je sens la main glacée de la mort briser dans mon cœur la dernière fibre... Cette fleur flétrie, que j'ai arrosée bien souvent de larmes et que j'ai portée toujours à la chaleur de mon sein infortuné, m'a été donnée par Quibiam, le même jour où je lui donnai mon âme!... Quand j'aurai fermé les yeux et que tu m'auras accompagnée au tombeau, ôte-la de dessus mon cœur pour la rapporter à Quibiam. Approche-la d'abord de mes lèvres, qui ont embrassé son front adoré, bien que la mort les ait glacées de froid!... Dis-lui, Uhima, qu'avec elle je lui envoie tout l'amour de ma vie attristée! » Elle embrassa la fleur desséchée, et la mort arrêta ses dernières paroles...
(( Guacanajari la saisit dans ses bras. Sur sa natte s'agenouillèrent les rois désolés d'Haïti... Silencieux, nous transportâmes la vierge dans l'épaisseur impénétrable de la montagne. Au pied des plus hautes forêts, sous une pierre blanche, entourée de feuilles aromatiques, nous plaçâmes son corps, afin qu'il dormît le long sommeil de la destruction bienfaisante. Je plaçai cette fleur sur sa froide bouche, je recouvris sa tombe de sable d'or, je plantai une branche d'ébène et deux palmiers à l'endroit où repose sa tête. Bientôt je m'élançai dans la mer, seul et sans guide, me confiant à Dieu !... Je parcourus les îles, je luttai contre les courants, et, suivant les plages sablonneuses et les rochers gigantesques, j'arrivai jusqu'à l'Yebra... Roi de Veragoa, prends maintenant la fleur bénie, que me donna en mourant l'infortunée vierge d'Ornofay ! »
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De mon cœur coulait un torrent de larmes : la voix d'Uhima déchirait, comme la pointe d'un dard, les veines de mon cœur malheureux! Mes yeux étaient enveloppés d'un nuage noir qui enlevait à la raison sa clarté, et au corps son mouvement. Il me sembla que je venais d'entendre l'ange de la mort, et les étroites bornes de mon intelligence et de mon âme ne pouvaient comprendre la déplorable histoire de Lianata... À la fin, je bénis Dieu, ce Dieu qu'invoquent, dans leurs crimes, les malfaiteurs, et dans leur chagrin les innocents; ce Dieu, vers qui se tournent les yeux des mourants martyrisés par la douleur et ceux qui reviennent à la vie des bords du tombeau !... Résigné, je serrai dans mes bras le fidèle Uhima. Je couvris d'amoureux bai-
sers la fleur bénie de la pauvre Lianata ; je la plaçai, comme un sceau, sur mon cœur, et je m'assis sur la pierre du sépulcre de Mayarima pour pleurer mes douleurs. Pendant bien des jours et pendant de longues nuits, je pleurai sans consolation. A la fin, la fontaine de la tristesse n'eut plus de larmes, et le silence et la lugubre lassitude du désespoir s'emparèrent de mon esprit.
Les caciques me regardaient avec chagrin. Sur les rochers de la mer, vivaient les sages en consultant le Tzimes sur la manière de guérir mes maux. Iraiba était pâle et consternée de mon éternelle souffrance. Mes enfants ne pouvaient parvenir à baiser mon front, parce que, dans ma tristesse, je ne voulais ni abri, ni lumière, ni espérance du ciel, ni de la terre, ni des hommes!... La cruauté de mes yeux était effrayante, et ma main ardente repoussait de mon sein celui qui venait y chercher un abri bienveillant... Je luttais avec la misérable existence, car j'avais peur de remettre mon corps fatigué aux mains de l'ange... Dans la lutte, mes
forces s'épuisèrent, et, voyant que ma dernière heure approchait, j'appelai sur la natte de mon hamac les prêtres, les sages, les caciques, Iraiba et mes chers enfants; puis je leur dis :
« Vous tous qui tremblez en entendant mon nom, écoutez ma volonté : La douleur a énervé la force de mon bras et détrait l'orgueil de mon cœur guerrier. Ma tête ne peut plus soutenir la couronne, et j'ai besoin de toute ma volonté pour lutter contre l'ennui qui dévore ma vie ! L'ennemi nous entoure de ses flèches : les fils d' Iraiba ne peuvent saisir le dard pour vous mener au combat. Caciques des tribus, prêtres et capitaines, Uhima, le roi de Guaniguanito, vous conduira au combat. Sa main détruira les tribus de Burica1, de Terraba et des Guamanches. Il gouvernera avec sagesse mes peuples, jusqu'à ce que les enfants de mon
1. Ces tribus vivaient près des bords du fleuve Vara, à l'entrée du golfe Dulce, dans la mer Pacifique et dans la pointe de Burica, jusqu'au fleuve Chiriquiri, où est située aujourd'hui la Nouvelle-Grenade.
sang soient en état de porter au cou les cibas des rois et la couronne d'or de Mayarima, descendant du Soleil et de la Lune ! »
Mes caciques inclinèrent la tête et s'agenouillèrent devant mon fidèle Uhima. Ce guerrier extraordinaire les conduisit aux combats, et couvrit de cadavres les hauteurs de Ghiriquiri et les plaines de ïalamanca.
De fait, je cessai d'être roi. Consumé par la maladie, j'abandonnai les rivages de la mer, et je me cachai dans les hauteurs de Veragoa, éloignées des eaux écumantes de l'Yebra. Je fermai ma porte et mon cœur à tout l'univers. Je détruisis, par le feu, tous les arbres de la colline. Aucun être vivant ne respirait à mes côtés. Seuls , les serpents et les oiseaux de nuit troublaient de leurs sifflements le silence funèbre qui accompagnait mes heures taciturnes. J'apaisais ma soif dans les torrents, et, quand j'avais faim, mes flèches allaient chercher les aigles dans les nuages ; ou bien j'arrachais aux entrailles de la terre les racines crues pour soutenir ma sauvage existence, me nourrissant de haine
et de douleur éternelles! Je ne savais rien, ni de mes fils, ni de mes peuples. Abandonne du ciel et de la terre, je tenais ma vie concentrée dans le silence et dans la solitude de la mort.
Pendant ce temps, Uhima vainquit les Caraïbes de Vara et de Burica; il entoura avec trois cents têtes la hauteur où je cachais ma solitaire existence. Une nuit, je dormais à la lumière de la lune et je me retournais dans mon hamac, agité par d'épouvantables songes, quand, au milieu du délire, je sentis sur mon front la main d'un guerrier qui me dit : « Réveille-toi, Quibiam! — Qui soulève, m'écriai-je épouvanté, la pierre de mon tombeau? Qui vient réveiller l'infortuné roi qui dort loin du monde, abandonné du ciel et de
la terre? — Réveille-toi, Quibiam, dit de nouveau la voix. Les fils du ciel ont pénétré dans les eaux de l'Yebra. Leurs regards se dirigent vers la hauteur de Veragoa, et, demain, leurs mains enlèveront à mon front la couronne de tes fils ! »
Mon esprit se remplit de joie, de la joie cruelle de la vengeance qui ne finit point, et qui est la dernière consolation de l'âme infortunée; de cette allégresse qui guérit la langueur et rajeunit le corps courbé par la souffrance!... « Tu les as vus, cacique, lui demandai-je, tu les as vus de tes propres yeux entrer dans le fleuve Yebra? — Oui, roi de Veragoa, me répondit mystérieusement mon fidèle Uhima. — Donne-moi la couronne, lui dis-je impatiemment, en secouant ma tristesse et étendant la main sur son front noble, courageux et couvert de cicatrices. Béni soit Dieu, qui, avant de mourir, conduit en ma présence ces étrangers, afin que ma main leur arrache le cœur, comme ils ont arraché la vie à mon infortunée Lianata!... J'arroserai de leur sangles palmiers
éplorés de son tombeau, avec leurs têtes je sillonnerai les mers, et, sur elles, j'irai dormir à son côté mon dernier sommeil, Lianata de ma vie !
« Uhima, dis -je en terminant, appelle les caciques, réunis mes guerriers ; ne donne point de pain à ta bouche, ne repose pas ton corps, marche toute la nuit, conduis mes peuples à l'entrée de l'Yebra; jette dans le fleuve les rochers, les arbres et les sables ; coupe et détourne de leur lit les rivières qui vont se joindre aux eaux de la mer ; donne un autre cours à la source abondante qui descend des montagnes, et qu'au jour leurs barques se trouvent arrêtées dans le lit desséché. Que les tribus se cachent dans les forêts et laissent pénétrer l'étranger clans mon palais... » Mon cœur palpitait de joie ! La maladie avait fui loin de moi. Je sentais bouillonner mon sang dans mes veines, et, dans mon cœur, l'antique fureur dont je m'enivrais dans les batailles.
Pendant la nuit, Uhima obstrua l'embouchure de l'Yebra avec des terres et des ro-
chers. Le lendemain, les étrangers étaient prisonniers sur les rives du fleuve. Et moi, des hauteurs de Veragoa , je souriais joyeux . comme l'aigle, regardant déjà dans ma griffe la faible bête féroce que la mort m'envoyait, afin d'épuiser ma vengeance par la destruction... Plus tard, arriva une barque luttant contre les courants, tout près des rochers mêmes de mon palais. Les fils du ciel en sortirent... Avec l'astuce du serpent, je les abritai et leur tendis la main en leur offrant l'hospitalité. Mes tribus étaient cachées dans les forêts, ma solitude leur inspirait des soupçons. Mais moi, avec l'innocence du sauvage, pour entretenir leur convoitise, je leur donnai ma couronne, l'aigle de Guamiro que je 'portais au cou, et un higuero plein de pépites d'or. Il était nécessaire de les tenir enfermés dans les montagnes pour leur arracher la vie!... Je leur offris un guide pour les conduire aux mines et les perdre dans les forêts. Pendant ce temps, je convoquai les guerriers et je les préparai au combat sanglant.
Les ombres enveloppent la terre. Comme un jaguar, Uhima se cachait dans les herbes, épiant les mouvements des étrangers ; ses yeux semblaient deux brasiers de feu. « Quibiam, me dit-il avec douceur, le capitaine que tu vois est l'ami de Guacanajari, qui serra dans ses bras la vierge d'Ornofay et nous entraîna prisonniers au milieu des ondes. » La fureur ne me laissait pas respirer. Toute la nuit, caché par les épais rameaux, je fixai mes yeux sur lui, dirigeant ma flèche empoisonnée sur son cœur barbare. Mais ma tribu tout entière n'était pas encore descendue des montagnes : je voulais entourer leurs barques, les consumer par le feu, ainsi que leurs marins, convertir en fumée leurs ossements et dissiper dans les airs les cendres de leur mémoire maudite.
Au lever du soleil, mes caciques sillonnèrent les sables de la mer. Toujours le malheur préside aux grandes entreprises des hommes! Loin de la plage, en suivant Tlebra, ils se réunirent dans les plaines de Yeragoa. La phalange était prête à se précipiter sur l'ennemi, quand un étranger les surprit aiguisant la pointe de leurs flèches. « Que veux-tu? » lui demandèrent nos caciques en le voyant s'avancer audacieusement- dans la plaine. a Je viens vous accompagner à la guerre de Cobraba Aurira, pour lutter contre vos ennemis, » répondit le pervers avec le calme de l'innocence. La tribu méfiante se répandit dans les montagnes. L'étranger alla rejoindre ses barques. Uhima revint dans la forêt surveiller leurs mouvements.
Je passai la nuit attendant le jour, pour commander mes caciques et achever mes ennemis. Mon cœur comptait 'les moments avec l'anxiété de la haine... Saisissant mon arc, je me présentais à l'entrée de mon palais, quand j'aperçus devant la porte l'étranger qui avait surpris ma tribu réunie dans la
plaine de Veragoa. Il ne fut point épouvanté des têtes séparées de leurs corps qui entouraient la montagne. En l'apercevant, Iraiba et mes enfants s'enfuirent effrayés, en remplissant l'air de leurs gémissements. Uhima sortit de la forêt comme une bête fauve, et, le saisissant dans ses bras, il le lança au loin comme un tronc d'arbre arraché de la terre. Mon regard détourna la main du cacique, qui allait lui lancer dans le cœur la flèche empoisonnée. L'étranger apaisa la colère de mes Indiens en leur disant qu'il venait guérir les plaies de mon corps1. Je compris sa per-