LA MORT DE TRISTAN
ECLus par le Roi Marc au pays de Bretagne, le Chevalier Tristan de Loonois a triomphé une fois de plus de ses ennemis. Aidé du' seul Tristan le Nain qui a péri dans cette aventure, il a occis en loyal combat Estult l'Orgueilleux et ses six frères, tous valeureux chevaliers.
Mais hélas, dans ce combat inégal le héros a
été blessé grièvement d'un coup de lance empoisonnée. Accablé de douleur, couvert de sang, il regagne péniblement son château de Kanoel où ses gens s'empressent à son secours.
Les plus habiles guérisseurs sont mandés. Ils viennent nombreux, mais nul ne peut découvrir la nature du poison et composer le remède efficace pour chasser le mal qui le consume. Et le venin se répand dans ses veines et bientôt l'angoisse de la mort glace le cœur du preux.
Il va mourir si nul ne l'assiste.
Or il songe à Iseult la reine, Iseult qui sûrement saurait le guérir si elle le voyait en telle agonie.
Il ne peut passer la mer pour la rejoindre ; il faut qu'il l'appelle et lui fasse connaître son malheur. Il fait mander Kaherdin son compagnon fidèle et lui parle en secret.
— Bel ami, dit Tristan, je n'ai d'autre soutien que vous en cette terre de Basse-Bretagne. Vous le voyez, nul n'a su guérir ma blessure et ma mort est proche. Cependant Iseult ma bien-aimée saurait bien trouver le remède souverain, si je pouvais la mander auprès de moi.
Je vous en supplie, mon doux ami, partez à la cour du roi Marc et portez à la reine mon message. Dites-lui que je vais mourir si elle ne me secourt et que ma vie espère en elle...
Comme Tristan se lamente, Kaherdin accepte de tenter Taventure qui doit rendre la vie à son ami qu'il chérit tendrement.
— Pour vous guérir, Tristan, je me mets à votre service et partirai en quête de la Reine.
— Merci, frère, répond Tristan, partez donc sans retard et prenez cet anneau d'or. Quand la reine l'aura vu, elle saura qui vous envoie et vous donnera sa réponse.
Donnez-lui mon salut, assurez-la de mon fidèle amour et faites-lui savoir que je n'attends la vie que d'elle seule, et que rien autre que son baiser ne saurait m'apporter le réconfort.
Dites-lui ma douleur présente, rappelez-lui nos joies et nos tristesses de jadis parla vertu du breuvage que nous bûmes tous deux sur la mer et qui par sortilège fit éclore et vivre à jamais notre amour infini...
Cependant la sœur de Kaherdin, Iseult aux Blanches Mains, qui vainement aime Tristan d'amour, est demeurée aux écoutes ; elle a surpris la confidence et l'aveu d'amour de Tristan et médite en son cœur une terrible vengeance...
— O Kaherdin poursuit Tristan, tâchez de réussir promptement et ramenez-moi la reine sans que nul ne le sache. Celez à votre sœur le
^m>mf^^ ^' '/KMm.
but de votre voyage et emportez deux voiles Tune blanche, l'autre noire. Si vous me ramenez Iseult, hissez la voile blanche; si vous revenez seul, déployez la voile noire et je saurai ainsi mon destin.
Kaherdin est parti. Maintenant il affronte la mer aventureuse et cingle vers l'Angleterre, à la recherche de celle qui doit apporter au Chevalier le baume de vie...
Tristan chaque jour plus faible et plus dolent se fait porter sur les falaises de Penmarc'h et son regard sonde sans cesse l'horizon désert.
Kaherdin arrivé dans le royaume de Cornouailles se fait passer pour un riche marchand et se présente à la cour du roi Marc.
Il vante ses riches soieries aux étranges couleurs, ses vins exquis, ses coupes finement ciselées et ses oiseaux exotiques. Par courtoisie,
il fait au roi Marc de riches présents et le roi l'accueille dignement au palais.
Un jour pendant qu'Iseult la reine contemple une pièce d'orfèvrerie, il tire de son doigt l'anneau d'or fin donné par Tristan et lui en fait admirer la couleur et l'éclat. Quand elle aperçoit l'anneau, elle tressaille et tremble et demande à Kaherdin en grande angoisse de quel message il est chargé pour elle.
Elle écoute avec douleur le triste récit de Kaherdin et son cœur n'hésite pas.
— Soyez demain matin sur votre nef, dit-elle et je partirai avec vous pour le pays de Bretagne où mon tendre ami souffVe et se lamente en m'attendant. Puisse-t-il m'être donné de l'aider en sa profonde détresse et de panser ses blessures.
Le lendemain matin tout est prêt pour le départ.
La grande voile blanche est hissée et la reine qui a pu fuir du palais sans être vue monte dans la nef de Kaherdin qui cingle aussitôt vers les falaises de Bretagne, poussée par un vent favorable. Puissent-ils arriver à temps et sauver de la mort le chevalier Tristan...
Ils descendent la Tamise, longent les côtes de Normandie et aperçoivent enfin les falaises de Bretagne.
Mais hélas une brusque tempête s'abat sur la mer et les repousse au large.
Pendant cinq jours le vent fait rage et la mer furieuse menace de les engloutir à jamais.
Ils se croient perdus et la reine pleure et se lamente pensant sans cesse à Tristan.
Déjà Tristan est trop faible pour être porté sur la falaise où il demeurait de longues heures à regarder la mer immense.
Son mal le consume, ses larmes coulent et il sent la mort s'approcher à grands pas.
Mais l'horizon s'est éclairci; une voile paraît soudain et Iseult aux Blanches Mains qui veille au chevet de Tristan la reconnaît entre toutes. Elle tressaille et son cœur jaloux imagine un perfide artifice.
— Ami, dit-elle, voici Kaherdin qui revient, j'ai reconnu sa nef. Dieu veuille qu'il vous apporte le réconfort et la joie.
Tristan frémit d'un immense espoir et demande :
— Belle amie, si c'est bien la nef de Kaherdin qui est en vue, dites-moi par faveur, ô dites-
moi, la couleur de la voile qui flotte à sa vergue. Est-elle noire ou blanche ?
— Elle est noire, ami Tristan, répond la perfide par grande félonie.
Alors le cœur de Tristan se brise de douleur; tourné contre la muraille, il gémit douloureusement, ses yeux se ferment et il sent venir la mort. Sa dernière pensée est pour la reine.
— Que Dieu nous sauve, Iseult et moi, soupire-t-il, puis par trois fois il prononce son nom bien aimé et rend fâme.
Le vent se lève sur la mer et la nef avance rapidement. Iseult entend au loin le glas qui sonne à tous les clochers et son cœur se glace dans sa poitrine.
Dès que la nef touche la terre, elle descend et
court vers le château de Kanoel. La rumeur des rues lui apprend la mort de Tristan et son désespoir est immense. Elle s'élance vers le château et les Bretons émerveillés par sa beauté la regardent courir éployant dans le vent ses magnifiques cheveux d'or.
Défaillante elle entre enfin dans la chambre de Tristan. Près du corps du preux, Iseult aux Blanches Mains pousse de grands cris, torturée par le remords de son crime afTreux.
Elle s'approche de la couche recouverte d'étoffes précieuses où repose Tristan.
— Tristan, mon noble et doux ami, dit-elle en sanglotant, puisque je n'ai pu vous guérir et que faute de mon aide vous avez perdu la vie, je veux mourir aussi en votre compagnie.
Puis sans mot dire, elle s'étend près de Tristan, lui faisant un linceul de sa longue chevelure d'or. Leurs bouches s'unissent et le
cœur d'Iseult se brise de l'immense douleur qui a brisé le cœur de Tristan.
Ainsi finit la vie d'Iseult la Blonde et celle de Tristan de Loonois qui s'aimèrent dans la joie et la tristesse et moururent un jour au pays de Bretagne, lui par elle, elle par lui.