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sienne : le crissement des roues d'un char sur le sable, d'un char couvert d'un drap mortuaire.
C'est la voiture de la Mort recouverte d'un drap noir et traînée par deux chevaux noirs, l'Ankou est sur le siège, faisant claquer son fouet, et toujours répétant : « Détourne ou je te retourne, détourne. »
Et Yann se range, sans effroi.
— Que fais-tu donc par les chemins si tard?
— Je prends et je surprends.
— Et oïj vas-tu, l'Ankou, où vas-tu si pressé ?
— Je vais chercher le mort qui parle et marche encore, je vais chercher Yann Postik.
Yann éclate de rire et continue son chemin.
Puis il voit deux formes blanches, deux jeunes filles, qui étendent du linge sur les buissons.
— Que faites-vous si tard dans la prairie, si tard au bord de l'eau, les belles?
— Nous lavons, nous séchons, nous cousons, lui répond la première.
— Nous lavons, nous séchons, nous cousons, répète la deuxième.
— Or çà, que lavez-vous, que cousez-vous, les belles?
— Nous lavons, nous séchons, nous cousons le linceul du mort qui parle et marche encore, le linceul de Yann Postik.
Yann rit encore plus fort et continue son chemin.
Et voilà qu'il entend des coups de battoir, les coups de battoir des lavandières de nuit, sur les pierres du fossé. Et bientôt, il les voit lavant et chantant, chantant et lavant, et répétant leur triste refrain :
Ken na zeui kristen salver Red eo gwalc'hi hol linser Dindan an erc'h hag au ear! (i)
Dès qu'elles l'aperçoivent, toutes accourent, quittant leur besogne et présentant leur suaire, le priant de le tordre pour en faire sortir l'eau.
Yann pose son bâton à terre et prend le bout du drap que lui présente un des fantômes, tordant du même côté, car (Yann le sait) c'est le seul moyen, le seul moyen vraiment de n'être pas brisé par la lavandière de nuit.
Pendant que le drap tourne ainsi, d'autres formes accourent et entourent Yann qui reconnaît sa mère, sa femme et ses sœurs, criant et répétant, répétant et criant :
— Mille malheurs à celui qui oublie les morts! Mille malheurs à celui qui laisse ses
(i) Jusqu'à ce que vienne un chrétien sauveur, nous devons laver notre linceul, sous la pluie, la neige et le vent.
parents sans prières, mille malheurs à celui qui laisse les siens gémir dans les flammes d'Enfer!
Elles secouent leurs cheveux épars et le menacent, et voilà qu'à travers la vallée, à travers la lande et à travers les bois, de tous côtés, des voix répètent, lointaines :
Mille malheurs, mille malheurs!
Et Yann prend grand'peur et dans son trouble, oublie la précaution, il tord le linge de l'autre côté.
Le linceul serre ses mains et Yann tombe brisé, brisé par l'impitoyable main de la terrible lavandière.
Une jeune fille passait là, au petit jour, son pot de lait frais tiré sur l'épaule. Elle vit Yann étendu de tout son long sur la pierre bleue, de tout son long.
Le croyant terrassé par Teau de feu, elle voulut réveiller; prenant un brin de jonc, elle l'en toucha.
Le voyant rester immobile, elle eut peur, s'encourut, courut jusqu'au village pour chercher du secours.
Le corps fut relevé, mis dans un char à bœufs, et transporté à sa demeure.
Mais les cierges bénits s'éteignaient autour de la bière, et l'on comprit ainsi que Yann était damné et damné pour Féternité.
Et c'est en dehors du cimetière sous l'échalier de pierre, en dehors du cimetière, que Yann Postik fut enterré.
Prions pour nos morts!
PERONIK
PERONIK
ÉRONiK était un pauvre enfant abandonné, il vagabondait, allant devant lui, sans savoir oîj, buvant aux ruisseaux quand il avait soif, demandant, quand il avait faim, son pain aux femmes qu'il voyait sur leurs seuils, cherchant une meule de paille pour dormir, quand il avait sommeil.
Il arriva un jour à la porte d'une ferme.
Cette ferme était bâtie sur la lisière de la forêt de Paimpont qui, à cette époque (il y a bien mille ans), s'étendait sur plus de vingt paroisses. Comme il avait faim, il s'approcha de la fermière qui lui donna à manger.
Péronik étant occupé à reprendre des forces, uh cavalier parut et s'adressant à la fermière lui demanda le chemin du château de « Ker- Glas ».
— Est-ce donc là que vous allez? Ma Doué!
— Oui, c'est là, et voilà trois mois que je marche nuit et jour pour arriver ici.
— Que venez-vous donc chercher à « Ker- Glas ))?
— Je viens chercher le « Bassin d'Or » et la (( Lance de Diamant ».
— Ce sont donc des choses de grand prix ? demanda Péronik dont la curiosité fut soudainement éveillée.
— D'un prix inestimable! Car il suffit de boire au « Bassin d'Or » pour être guéri de tous les maux, et la a Lance de Diamant » tue et brise tout ce qu'elle touche.
— A qui donc appartiennent ces merveilles?
— Au magicien Rogear qui habite « Ker- Glas )). C'est là que je vais l'attaquer et que j'espère le vaincre, grâce aux conseils de l'Ermite de Blavet.
— Et que vous a dit l'Ermite?
— Je dois traverser d'abord le bois trompeur. Tous ceux qui m'y ont précédé sont morts de fatigue et de faim!
Si je passe, je rencontrerai un Korrigan armé d'une épée de feu qui réduit en cendres tout ce qu'elle touche; il veille près d'un pommier où je dois prendre une pomme.
Ensuite je trouverai la Fleur qui rit, gardée par un lion dont la crinière est faite de vipères
géant passer, chaque fois le désir de posséder la « Lance de Diamant » et le « Bassin d'Or », devenait plus fort en son cœur.
Un jour que Péronik errait suivant son habitude, il vit s'arrêter, à la lisière de la forêt, un homme à barbe blanche ressemblant tellement à Rogear que Péronik qui l'observait, caché derrière un arbre, comprit que le vieillard ne pouvait être que le frère du géant.
L'homme à la barbe de neige traça un cercle dans la poussière et murmura tout bas des mots que le démon apprend aux sorciers, puis s'écria :
Hebel dishuai, digabest
Deuit buan, me a so prest (i).
Le petit cheval parut aussitôt. Le vieillard
(l) Poulain sans mors, poulain sans licou Viens vite, je t'attends.
lui mit un licou, monta sur son dos et pénétra dans la forêt; et Péronik comprit que la première condition pour se rendre à « Ker-Glas », était de monter sur le poulain qui connaissait la route» Mais il ne savait ni tracer le cercle, ni prononcer les paroles magiques :
Hebel dishuai, digabest Deuit bilan, me a so prest.
Il réfléchit longtemps, longtemps...
Puis il fait tous ses préparatifs, il arrange d'abord un licou, puis un lacet à prendre les oiseaux dont il trempe les crins dans l'eau bénite, prend un chapelet, un sifflet de sureau et un morceau de pain frotté d'ail. Il émiette ensuite le reste de son pain sur la route que suit habituellement le géant et attend.
Rogear paraît peu après sur sa jument, le
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poulain suit à distance, retardé par les miettes de pain qu'il mange. Bientôt il se trouve seul, le géant Rogear a disparu à l'horizon.
Alors Péronik s'approche doucement, lui jette son licou, grimpe sur son dos et s'engage dans la mystérieuse forêt.
Péronik tremble de peur : tantôt un gouffre profond s'ouvre devant sa monture, tantôt d'immenses rochers semblent se détacher et rouler vers lui, tantôt les arbres paraissent s'enflammer. Mais ce ne sont que tromperies du magicien et le petit poulain arrive bientôt dans une plaine.
Au milieu de la plaine est un pommier couvert de fruits, et devant l'arbre se tient le Korrigan, l'épée à la main.
A la vue de Péronik, il jette un cri terrible et lève son épée. Péronik ôte son bonnet et lui dit tranquillement :
— Ne vous dérangez pas, je désire seulement passer pour aller à « Ker-Glas ». Monsieur le Magicien m'a engagé comme oiseleur, car tout ce qui pousse à « Ker-Glas » est dévoré ; il m'a même prêté son cheval pour que i'arrive plus vite.
— Fais-moi voir comment tu t'y prends, car mon pommier est aussi ravagé.
Alors Péronik descend du cheval, fixe un des bouts du piège au pommier, prie le nain de tenir l'autre bout, tire subitement le nœud coulant et voilà le Korrigan prisonnier. Malgré ses efforts il ne peut se dégager, car le lacet a été trempé dans l'eau bénite.
Péronik prend une pomme et remonte sur son poulain ; il arrive en face d'un bosquet merveilleux et voit au milieu la Fleur qui rit. Un lion furieux, à crinière de vipères se précipite sur lui.
— Que vas-tu faire à a Ker-Glas » ?
— Porter à Rogear un pâté d'alouettes.
— Des alouettes? où sont-elles?
Et le lion se lèche les moustaches.
— Dans ce sac.
Et Pérou ik entr'ouve le sac. Le lion y fourre sa tête, Péronik serre le cordon et fait un signe de croix. Puis courant à la Fleur, la cueille et repart au galop.
Il remonte le lac des Dragons.
A peine y est-il entré que ceux-ci se précipitent pour le dévorer.
Mais Péronik égrène son chapelet, comme on jette du blé aux canards, et à chaque grain avalé, c'est un dragon qui meurt et flotte le ventre en l'air, si bien que Péronik peut gagner l'autre rive sain et sauf
Alors le jeune garçon pénètre dans le val des Plaisirs.
Ce lieu de délices est semblable à un jardin rempli de fruits exquis et de fleurs. A chaque détour du chemin, Péronik voit des grandes tables servies, d'innombrables pâtisseries. De belles jeunes filles dansent sur l'herbe et l'appellent.
Péronik mange son pain frotté d'ail pour ne pas sentir l'odeur des plats ; il siffle dans son sureau pour ne pas entendre les appels.
Il est encore séparé de « Ker-Glas » par la rivière. Sur les bords est assise une Dame vêtue de satin noir, et sa figure est jaune comme celle d'un Tartare.
— Voulez-vous traverser la rivière, madame ?
— Je t'attendais pour cela, mon enfant. Et Péronik la prend en croupe.
Vers le milieu du gué, la dame lui dit :
— Sais-tu qui je suis ?
— Je ne sais, mais vous êtes sûrement une haute et puissante dame.
— Puissante en effet et redoutée, car on me nomme la Peste.
Et Péronik fait un tel bond d'effroi qu'il manque de tomber dans la rivière.
Mais la dame lui dit :
— Ne crains rien de moi ; je t'aiderai au contraire, tâche que le Magicien prenne la pomme et il cesse alors d'être immortel, je n'aurai plus qu'à le toucher, il mourra.
— Et comment pourrai-je avoir le « Bassin d'Or » et la « Lance de Diamant » ?
— La Fleur qui rit ouvre toutes les portes. Ils arrivent enfin à l'entrée du château.
Le géant est assis sous l'auvent, et les apercevant, dit d'une voix qui retentit comme le tonnerre :
— Par Belzébuth, mon maître, c'est mon pou-
lain que monte ce garçon. Et comment as-tu fait pour t'en emparer?
— Illustre Magicien, c'est votre frère qui m'en a enseigné la manière et qui m'envoie vers vous, vous porter en présent deux raretés : le fruit que voici ; si vous en mangez, aurez toujours le cœur en joie; la dame que voilà; si la prenez à votre service, n'aurez plus rien à désirer en ce monde !
A peine le géant a t-il mordu dans le fruit que la dame le touche et qu'il tombe foudroyé.
Alors Péronik entre dans le palais serrant dans sa main la Fleur qui rit, et toutes les portes s'ouvrent devant lui. Il entre dans le souterrain à porte d'argent. Il trouve la Lance et le Bassin.
A peine les a-t-il saisis que la terre tremble, que le palais disparaît, et Péronik se retrouve au milieu de la forêt, muni des deux talismans.
Péronik s'achemina vers la cour du Roi ayant soin d'acheter le plus riche costume qu'il pût trouver et le plus beau cheval qui fût à vendre, à la ville la plus proche.
Le Roi apprenant le pouvoir merveilleux de la Lance et du Bassin, le combla de présents et lui donna le commandement de ses soldats.
Et c'est ainsi que Péronik, l'enfant trouvé, devint grand et puissant seigneur, grâce à son courage et à sa merveilleuse ingéniosité.