PESTE EPOUVANTABLE
Fin du monde
"Ah! mon Dieu, s'écrie-t-elle. Tu as raison de prier et de demander au Créateur pardon de toutes les fautes dont nous nous sommes rendus coupables. Mous avons là un avertissement du Ciel. C'est bien clair ; la guerre va se déclarer dans tout l'univers et sera suivie de la peste, et puis arrivera la fin du monde, qu'on nous prédit depuis si longtemps. Mais que vas-tu faire de cet œuf ? "
Le mari et la femme réfléchissent quelque temps sur le parti à prendre et décident enfin d'aller montrer l'œuf prodigieux au curé de la paroisse. Le vénérable pasteur est bien étonné; mais il ne peut expliquer le mystère.
LA FIN DU MONDE
L'œuf mystérieux fit grande sensation dans la paroisse. Les prophéties que l'enveloppe contenait créèrent une véritable panique parmi les habitants.
On répétait partout que la fin du monde était proche ; et tous les fidèles de voler à confesse et de demander pardon. Ce fut une conversion générale ; personne ne r^sta en arrière.
Le possesseur de l'œuf miraculeux eut une heureuse idée. "Si je parcourais, dit-il à sa femme, les campagnes et les villages avec mon œuf en demandant cinq sous par tète pour le montrer, je ferais certainement de l'argent. "
— Tu parles comme un gros livre, reprit la femme. Pars immédiatement, fais-toi aller la langue comme ces charlatans qui passent par ici de temps à autre pour nous vendre des remèdes, et sois sûr que nous deviendrons riches avant longtemps. Quand je te regarde, mon mari, je te trouve fin à croquer.
Voilà donc qu'aussitôt le mari part. Il traverse les campagnes situées sur la rive sud
'236 LA FIN DU MONDE
du fleuve Saint-Laurent en bas de Québec. Son voyage lui rapporte de bons revenus.
Arrivé au collège de X..., notre homme vend son œuf pour la somme de deux piastres au
Le médecin jette un éclat de rire.
LA FIN DU MONDE
professeur de physique, qui se trouvait en face d'un problème difficile à résoudre. Le professeur ne comprenait rien à ce nouveau genre de calligraphie. Il avait beau examiner l'œuf et le réexaminer, il ne pouvait que répéter : " Mais c'est prodigieux !"
Une certaine crainte religieuse commençait à s'emparer de son esprit. La grande nouvelle de la fin du monde avait fait le tour du collège et une panique semblable à celle que nous avons mentionnée plus haut, était sur le point d'éclater, lorsque le médecin de l'institution vint trouver le professeur de physique et le prier de lui laisser voir l'œuf à sensation. Le professeur se fit un plaisir de lui montrer la grande merveille dout il venait de faire l'acquisition.
Le médecin jette alors un bruyant éclat de rire, qui remplit tout le cabinet de physique. Le professeur est très surpris de l'hilarité du médecin en présence d'un prodige aussi étonnant.
" Vous me paraissez étonné, lui dit le médecin, de ce que je ne sois pas tombé par terre en apercevant votre œuf mirobolant. Reprenez
LA FIN DU MONDE
vos sens ; les caractères gravés sur la surface de cet œuf sont tout à fait faciles à exécuter, et le premier venu peut en faire autant et même mieux."
La bouche et les yeux du professeur s'élargissent outre mesure.
Le médecin continue ; " Je puis écrire de la même manière sur tous les œufs que vous voudrez. "
Le professeur, toujours plongé dans le plus grand étonnement, demande au médecin l'explication de cette énigme.
" Le procédé est bien simple, lui répond le médecin. Prenez un œuf, enveloppez-le d'une légère couche de cire ou d'une graisse quelconque ; tracez ensuite les caractères qu'il vous plaira au moyen d'un stylet ou autre instrument du même genre. Plongez votre œuf dans de l'acide acétique ou dans du vinaigre ; enlevez l'enveloppe graisseuse, et votre œuf portera les inscriptions que vous aurez écrites. Ce n'est pas plus difficile que cela."
Le médecin parti, le professeur fait l'expérience suggérée et constate qu'on lui a dit vrai.
L'œuf prodigieux dont nous venons de
LA FIN DU MONDE
raconter l'histoire, avait subi l'opération chimique que le médecin a expliquée au professeur.
C'était un voisin qui avait déposé l'œuf dans la grange de son ami dans le seul but de lui jouer un tour et de lui faire peur.
L'embouchure de la rivière Jacques- Cartier.
LE MOULIN DU DIABLE
Nous venons de mettre la main sur un manuscrit fort précieux : c'est le journal d'un de nos anciens compagnons d'armes, décédé à Québec, il y a dix-huit à vingt ans. Cette relation renferme de très jolies légendes, que les braves habitants des paroisses des Ecureuils, du Cap-Santé et de la Pointe-aux-Trernbles ont
LE MOULIN DU DIABLE
recueillies de la bouche de leurs bien-aimés ancêtres et dont la tradition se transmet avec un soin jaloux, de génération en génération.
Nous avons lu ces légendes avec un vif plaisir, et nous croyons intéresser nos lecteurs en reproduisant quelques-uns de ces récits épisodiques mais épiques de notre histoire nationale. Nous laisserons la parole à notre bon ami L..., qui va nous transporter à trente milles en amont de Québec, dans la paroisse des Ecureuils, située sur la rive nord du fleuve Saint- Laurent.
Bien souvent, dans mon jeune âge, dit-il, j'aimais à me promener sur les bords enchanteurs de la rivière Jacques-Cartier et à contempler les deux énormes caps qui en gardent l'entrée comme deux sentinelles vigilantes. Ces lieux, remarquables par leur beauté naturelle et pittoresque, ont été le théâtre de luttes héroïques et sanglantes entre les Français et les Anglais. Le soc de la charrue du laboureur a plus d'une fois ramené sur la surface du sol des débris de sabres et de mousquets, comme pour inspirer aux générations futures le respect qu'elles devront à la
LE MOULIN DU DIABLE
mémoire des vaillants capitaines qui ont arrosé de leur sang ces champs de bataille.
Outre les brillants faits d'armes compulsés par les historiens, les anciens de la paroisse ont recueilli de la bouche de leurs aïeux une foule de légendes merveilleuses, des contes de revenants, de loups-garous, etc. La légende du Moulin du Diable, entre autres, a été, pendant plus d'un siècle, un sujet de terreur pour toute cette région ; car on le disait hanté par le diable lui-même, et c'est pour cela qu'on l'avait baptisé de ce nom peu poétique. Le moulin dont je parle s'élevait dans le "Fond de Jacques-Cartier" ; mais, aujourd'hui, on n'en voit plus que les ruines. Toutes les fois que je passais près de cette vieille masure, même en plein jour, j'étais saisi de frayeur ; car il me semblait voir à travers les ruines la figure de quelques diablotins avec leurs grandes cornes, leurs longues queues et leurs fourches traditionnelles.
Par un beau soir du mois de juillet, désirant " respirer l'air embaumé de mon pays " et me reposer dans la solitude, je pris le chemin qui conduit à Jacques-Cartier, et je descendis sur le bord de la rivière du même nom. Le soleil
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disparaissait alors derrière les grands arbres qui se dresssent majestueusement sur la falaise du Cap-Santé, et les ténèbres s'allongeaient peu à peu sur Tonde bondissante. Le spectacle qui se déroulait devant moi, aurait fait le sujet d'une magnifique peinture ; je le contemplais avec allégresse, mais je ne pouvais m'empêcher d'éprouver en même temps un sentiment d'effroi, parce que j'entrevoyais dans le fond noir du tableau les ruines du Moulin du Diable.
Je continuai cependant ma promenade, et je me préparais à allumer ma pipe, lorsque j'entendis un brait semblable à celui que fait une petite pierre qu'on lance dans une rivière. Je regardai de tous côtés, et j'aperçus bientôt la silhouette d'un homme robuste qui, assis sur le sommet d'un rocher, faisait la pêche au doré. Je m'approchai tranquillement du pêcheur, que je reconnus aussitôt, et je l'apostrophai ainsi :
— Holà! père Godin, il paraît que vous n'avez pas peur du diable, puisque vous péchez à la brunante, si près de sa demeure.
Le père Godin, tout occupé au plaisir de la pêche, ne m'avait pas entendu venir vers lui; aussi fit-il un bond prodigieux à cette excla-
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mation, mais il reprit bientôt son aplomb et me répondit:
Holà ! père Godin. . .
— Ah! bonsoir, mon petit Louison. Moi avoir peur! mais tu me connais, et tu sais bien que
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je ne crains pas plus le diable que les voleurs et les brigands passés, présents et futurs. Tu arrives fort à propos. Je m'aperçois que tu te prépares à fumer; par conséquent, tu dois avoir des allumettes dans tes poches. Imagine-toi donc que je suis parti si pressé de la maison que j'ai oublié de prendre mon " batte-feu.'7 Viens t'asseoir, et nous " tirerons une touche " ensemble.
— C'est ce que je venais faire; car, en vous apercevant, je me suis dit: je vais aller fumer la pipe avec le père Godin, et nous causerons en même temps des fameuses ruines qui sont là, à quelques pas de nous.
Un sourire effleura les lèvres du pêcheur ; et, tout en bourrant sa pipe de bon tabac canadien, le père Grodin reprenait:
— Pourtant, c'est un fait certain qu'on a entendu du bruit dans cette masure.
Je riais sous cape; mais le bon vieux s'en aperçut.
— Tu ris! Bigre, si tu avais été à ma place, un soir, tu n'aurais pas ri et tu ne rirais pas aujourd'hui; car, sans mon scapulaire et ma petite médaille de la Vierge Marie, je ne serais pas où je suis maintenant. Tiens! quand
LE MOULIN DU DIABLE
j'y pense, je tremble encore comme un peuplier agité par l'aquilon.
Et de fait, j'entrevis la frayeur peinte sur le visage du père Godin, qui jetait des regards furtifs sur l'habitation diabolique. Mais ce ne fut qu'une ombre passagère, car il continua aussitôt d'une voix calme:
— Tu dois savoir qu'il n'y a plus personne dans la maison de monsieur Lucifer, depuis que j'y ai couché un soir. Je n'ai pas froid aux yeux, tu sais; or, si j'ai eu peur, c'est que c'était effrayant, tu peux m'en croire.
— Racontez-moi donc cette histoire-là. Je
désire beaucoup connaître ce qui inspirait tant
de crainte et de terreur aux braves habitants
des Ecureuils et du Cap-Santé, qui ont cherché
à pénétrer ce mystère, mais qui avaient bien
le soin de se tenir à une certaine distance du
moulin, de peur de voir des revenants ou
d'entendre des chansons infernales. Je crois
que vous êtes le seul qui ait osé entrer dans
cette masure, le soir, et réussi à faire cesser
tous les racontages qui circulaient dans la
paroisse à ce propos.
Le père Godin fut charmé de l'éloge sincère
LE MOULIN DU DIABLE
que je faisais de sa bravoure. Il se rendit donc à mon désir avec empressement Secouant sa cendre de pipe sur son genou, il retira sa ligne de l'eau et me fit le récit suivant :
— Le moulin dont tu vois les ruines était bâti au même endroit qu'occupait la maison de mon grand-père Jean Godin, du temps du Fort Jacques-Cartier, qui fut pris par les Anglais commandés par le capitaine Fraser, dans le cours de l'automne de 1759. Le premier moulin, qui fut construit par un Anglais, fut emporté par la crue des eaux au printemps suivant. On en rebâtit un autre, qui devint, quelques années plus tard, la proie des flammes, et il n'en reste plus que les ruines qui sont là, à notre droite. On ne fit, clans la suite, aucune tentative pour le reconstruire. C'est de cette époque que datent toutes les histoires de revenants que tu as entendu raconter. On a cru pendant longtemps, et on le croit encore dans certaines familles, que ces ruines étaient hantées par des esprits infernaux. On disait qu'on voyait, tous les soirs, des lumières se promener dans toutes les parties de cette masure ; on a été même jusqu'à faire courir le bruit que l'on y avait vu le diable tout rouge habillé comme un soldat
LE MOULIN DU DIABLE
anglais, se dandinant avec une torche flamboyante à la main, chantant et blasphémant. Toutes ces histoires firent le tour de la paroisse, et tout le monde en fut effrayé.
Un jeudi du mois d'août, il y a trois ans de cela, ma- bonne vieille Madeleine, que j'aime autant qu'au jour de mon mariage dans la petite église des Ecureuils, me dit :
— Mais, mon bon Jean, on n'a pas de poisson pour demain, et tu sais que vendredi est un jour maigre. Prends donc ta ligne, descends à la rivière et emporte-moi une couple de beaux dorés pour notre dîner de demain. Hein ! mon vieux ?
Je ne me le fis pas répéter deux fois. Je cours chercher ma ligne favorite, ma pipe, mon tabac et mon briquet, et je descends, en fredonnant La Claire Fontaine, la côte qui conduit au rocher où nous sommes maintenant. Je viens toujours ici, en face de l'îlot, parce que c'est la meilleure place de toute la rivière pour prendre du doré. Mais, ce soir-là, la fortune ne me souriait point du tout ; j'eus beau recourir à toute ma science de vieux pêcheur, le poisson fuyait mon hameçon. Aussi, il faut bien le dire, le temps n'était pas propice :1a
LE MOULIN DU DIABLE
chaleur était accablante, il n'y avait pas un air de vent, la surface de l'eau était unie comme celle d'un miroir, le tonnerre grondait dans le lointain, et la noirceur arrivait à pas de géants. Cependant je ne bougeais pas de mon poste, je voulais à tout prix capturer deux ou trois dorés; car je n'aurais pas eu belle façon de retourner à la maison les mains vides. Ma bonne Madeleine, malgré la tendre affection qu'elle me témoigne, aurait pu me gouailler et peut-être me priver de mon dîner le lendemain.
Tout à coup je sens mordre ; je tire vivement ma ligne, mais le poisson que je tiens au bout de ma ficelle est très gros et il se débat comme le diable dans l'eau bénite, à tel point que ma perche casse. Inutile d'ajouter que mon prisonnier s'empresse de fuir et de disparaître pour ne plus revenir. Comme il faisait déjà noir et que l'orage devenait de plus en plus menaçant, je pris le parti de lever le pied et de retourner à la maison ; car Madeleine m'avait dit en partant : " Mon cher Jean, on va avoir de l'orage, le temps se graisse ; reviens de bonne heure et passe loin des ruines du moulin. — N'aie pas peur, femme, je serai
LE MOULIN DU DIABLE
ici avant l'orage. Quant au moulin, il n'y a pas plus de diable dedans que sur la main. Bonsoir ; dans deux heures je serai ici, avec
Une chaloupe aborde près du moulin.
une bonne " brochetée." Deux heures s'étaient écoulées, et je n'avais pas de " brochetée."
LE MOULIN DU DIABLE
Au moment où je me levais pour retourner au logis, un éclair épouvantable sillonna la nue, un coup formidable de tonnerre ébranla les deux caps qui se dressent de chaque côté de la rivière, et la pluie commença à tomber par torrents. Ce fut un véritable déluge. Que faire ? J'étais en chemise, et l'eau me pénétrait jusqu'aux os. Il n'y a pas à balancer, il faut que je me mette à l'abri, et, comme le moulin se trouve à deux pas de moi, je me réfugie dans cette masure, malgré les recommandationsde ma bonne Madeleine.
Dans ce temps-là, il y avait sur l'aile droite du moulin une partie du toit qui était encore debout. Je grimpe avec beaucoup de difficulté sur une espèce d'échafaudage en planches qui se trouvait sous cette couverture, et je me couche sur ce lit de camp en attendant le retour du beau temps.
Il y avait à peine une demi-heure que j'étais là, dans ces ruines, lorsque j'entendis une forte exclamation en anglais, suivie d'un formidable juron contre la température. Je compris parfaitement le sens de cette phrase, parce que je savais passablement bien baragouiner l'anglais
LE MOULIN DU DIABLE
à cette époque. J'eus peur, quoique je ne sois pas un lâche, comme tu vas le voir.
Je porte mes regards vers la rivière, et, à la lueur d'un éclair, je distingue trois hommes, vêtus de chemises rouges, dans une chaloupe qui aborde près du moulin. Je fais aussitôt le signe de la croix et je récite toutes les prières que ma pauvre défunte grand'mère m'avait enseignées dans ma plus tendre jeunesse ; car le doute n'était plus possible : c'étaient certainement les habitants du moulin, c'est-à-dire le diable et ses diablotins.
Le plus grand, qui me paraissait être le chef de la petite bande, dit à l'un de ses compagnons :
" John, va faire partir la grande roue du moulin, et entrons vite nous mettre à l'abri de la pluie et prendre un bon coup de brandy. Voilà déjà trop longtemps que nous sommes dehors, pour que cela nous a payés. C'est un diable de voyage. " Et il se mit à jurer et à maudire contre le temps, contre le ciel et contre tous les saints.
En entendant ces jurements épouvantables, les cheveux me dressaient sur la tète, et j'aurais donné tout ce que je possédais pour être
LE MOULIN DU DIABLE
dans ma maisonnette, auprès de ma bonne Madeleine, qui devait être inquiète sur mon sort.
Les chemises rouges amarrent leur embarcation à un bouleau près du moulin, entrent dans la masure, viennent s'installer au-dessous de moi et allument un bon feu. Après avoir pris une larme, ils font un excellent repas avec les provisions qu'ils ont apportées de la chaloupe et causent des différents vols qu'ils viennent de commettre dans les paroisses de Saint- Augustin et de la Pointe-aux-Trembles.
D'après leurs discours, je m'aperçois que ce n'est pas le diable que j'ai là, auprès de moi, mais bien qaelque-uns de ses suppôts, qui vivent de meurtres, de vols et de rapines de toutes sortes. Je comprends bientôt qu'ils appartiennent à la célèbre bande des brigands du Cap-Rouge qui, sous les ordres de Chambers, s'est signalée par ses déprédations dans la ville de Québec et ses environs. Je les craignais alors autant que le diable ; car, s'ils réusissaient à me découvrir clans mon réduit obscur et aérien, c'en était fini de moi, et la paroisse des Ecureuils aurait compté une veuve de plus dans ses registres de l'année courante.
LE MOULIN DU DIABLE
Je mi lance une planche par la tête.
LE MOULIN DU DIABLE
La position que j'occupais dans ma cachette me devint intolérable. Pour alléger la fatigue que j'éprouvais, je voulus me retourner sur l'autre flanc; mais, comme mon poids est plus lourd que celui d'un enfant, au mouvement que je fis pour changer de position, une planche cassa net et les deux bouts s'abattirent sur le feu de mes hôtes.
Une exclamation de fureur s'exhala aussitôt de la poitrine des trois bandits: "Il y 9 ici quelqu'un qui nous espionne! "
Et le chef ajouta: " Que ce soit le diable ou un être humain, il faut s'en emparer mort ou vif. Cherchons partout. Allume des torches, John, et hâte-toi."
Deux torches brillent aussitôt dans l'obscurité, et les lumières s'étendent vers mon gîte. Comme il ne me reste plus que deux planches pour reposer ma tète, les brigands aperçoivent immédiatement mon bonnet rouge, dont le gland passe à travers une fissure.
Le chef dit alors à John:
" Regarde là-haut; vois-tu son bonnet rouge? C'est le diable en personne; car il n'y a que lui qui puisse grimper jusque-là. Faisons-le des-
LE MOULIN DU DIABLE
cendre à coup de pistolet, si nous ne pouvons pas l'atteindre autrement." *
Il dit, et l'un des brigands se met à escalader le mur en ruines. Il monte sur une poutre et se trouve à cinq ou six pieds de moi. Les torches ne projetaient plus qu'une pâle lumière; mais je le voyais par intervalle, à la lueur des éclairs. Il pointe son pistolet sur moi, en criant : "Descends, ou tu es mort."
Je n'hésitai pas un seul instant. Comme j'avais hérité un peu de la force de mon grandpère Jean, que les Anglais n'ont pu faire mourir, je lui lance une planche par la tète, et mon agresseur dégringole sans tambour ni trompette jusque sur le terrain des vaches.
La frayeur et la colère avaient triplé mes forces. Je soulève aussitôt une poutre de quinze pieds de longueur sur un pied d'épaisseur et je la jette sur le feu, qui menaçait alors de s'éteindre. Dans sa chute précipitée, ma poutre entraîne une autre pièce de bois, qui bondit, rebondit, donne contre la grande roue, la casse et en fait rouler les débris en bas du coteau, jusqu'à la rivière.
Rendu presque fou par la peur, je me mets, sans savoir ce que je fais, à crier comme un
LE MOULIN DU DIABLE
forcené. Ces hurlements achèvent l'œuvre de mon salut ; car les rôles sont changés. Tout à l'heure j'avais pris ces brigands pour des diables, et maintenant c'est moi qui, à leurs yeux, passe pour être le père des ténèbres. Une partie du moulin démolie, un de leurs compagnons assommé, des cris diaboliques ; il n'en fallut pas davantage pour les convaincre que j'étais le diable en personne. Empoignant leur camarade que j'avais si mal reçu du haut de mon perchoir, ils s'embarquent précipitamment dans leur chaloupe et disparaissent au milieu de l'obscurité, en jurant que jamais le moulin de Jacques-Cartier ne leur servirait de refuge.
Depuis cette époque, les habitants des Ecureuils n'ont plus entendu de bruit ni vu de lumières dans le Moulin du Diable."
— D'après votre récit, reprit notre ami L . . ., c'était la bande du Cap-Rouge qui venait se réfugier de temps à autres dans le vieux moulin et que les habitants de notre bonne paroisse prenaient pour le diable.
— C'est cela. La Providence s'est servie de ton humble serviteur pour chasser ces brigands du moulin, et voilà tout.
LE MOULIN DU DIABLE
— Dites donc, père Godin, veuillez bien me raconter d'autres histoires comme celle-là. Je pourrais passer la nuit à vous écouter.
— Ce sera pour demain; car, depuis mon aventure, ma vieille ne veut pas que je m'absente plus d'une heure le soir; elle craint toujours qu'il ne m'arrive quelque malheur, et elle m'aime tant!
— C'est bien; demain soir, nous nous rencontrerons sur ce rocher.
A demain! et nous nous séparons.
La porte Saint- Jean.
LES DEUX PRISONNIERS
Quelle soirée ravissante, père Godin ! Telle fut l'exclamation que poussa notre ami L. . en arrivant au rendez-vous fixé la veille. Je craignais de ne pas vous rencontrer sur le rocher, car. ...
— Arrête, mon Louison, parole donnée, parole sacrée, c'est ma devise.
— Je le sais, mais vos nombreuses occupations auraient bien pu me priver du plaisir de vous
LES DEUX PRISONNIERS
entendre raconter une autre belle légende^ comme celle du Moulin du Diable.
— Tu n'as pas oublié, je pense bien, que c'est demain vendredi et qu'il faut deux ou trois dorés pour la cuisine de ma bonne Madeleine. Cette fois-ci, je vais lui en emporter une brochetée. Regarde. " Et il lui exhibe une brochetée de douze dorés."
— C'est une pêche miraculeuse à cette saison, reprend Louison. et je vous en félicite.
— Merci du compliment, et je sais qu'il est sincère. J'ai assez péché et assez fumé-ce soir, je n'ai pas oublié mon " batte-feu "- et je vais te raconter immédiatement l'histoire que je t'ai promise ; car, encore une fois, parole donnée, parole sacrée.
Le père Jean Godin commença son récit sans autre préambule :
La légende du Moulin te met sans doute sous l'impression que je puis être classé parmi nos hommes forts. C'est peut-être vrai jusqu'à un certain point, car je charge facilement sur mon épaule droite un quart de lard de trois cents livres ; mais, mon cher petit, je ne suis qu'un nain auprès de mon grand-père Jean Godin et de son ami Pierre Lé veillé : le premier^
LES DEUX PRISONNIERS
sergent, et le second, caporal dans le détachement de troupes françaises en garnison au Fort Jacques-Cartier en 1759. Ecoute un épisode de leur vie ; j'abrégerai mon histoire autant que possible, afin de retourner au logis avant la noirceur.
Après la défaite de Montcalm sur les Plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759, la vaillante petite armée française se retira à la rivière Jacques-Cartier, où le chevalier de Lé vis vint en prendre le commandement le 17 septembre. Deux jours après, c'est-à-dire le 19, le chevalier de Lévis, voulant empêcher la ville de Québec de tomber au pouvoir de l'ennemi, arriva avec son armée à Saint- Augustin ; mais là il eut la douleur d'apprendre que M. de Ramezay avait capitulé la veille. L'armée française se replia, une seconde fois, sur la rivière Jacques-Cartier. En opérant sa retraite, le chevalier de Lévis quitta 400 hommes à la Pointe-aux-Trembles pour surveiller les mouvements de l'ennemi, et le soir il vint camper à Jacques-Cartier. Au mois de novembre, il partit pour Montréal, en laissant 1000 hommes au fort, dont tu vois encore les ruines sur la
LES DE 0.X PRISONNIERS
rive opposée, et en confia le commancbment au marquis d'Albergotti.
Le fort Jacques-Cartier n'était rien autre chose qu'une caserne, construite en bois carré, de sapin et d'épinette, et lambrissée en planches. Le tout était entouré d'un mur de pierre de cinq pieds de hauteur. Du côté du fleuve s'élevait une plateforme, sur laquelle on avait placé quatre canons pour recevoir messieurs les Anglais. Le drapeau français flottait au haut d'un mât qui surmontait la caserne.
Au mois de janvier 1760, le marquis d'Albergotti, désirant avoir des nouvelles du camp du capitaine Dumas à la Pointe-aux-Trembles et de la garnison de Québec, chargea de cette mission mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé. Ces deux hommes étaient d'une taille gigantesque et d'une force herculéenne. Ils prirent' des provisions pour huit jours, et, habillés en paysans, ils partaient le 15 janvier, entre neuf et dix heures du matin, pour se rendre à la cité de Champlain.
A une heure de l'après-midi, les deux envoyés extraordinaires arrivèrent à la Pointe-aux- Trembles, où le capitaine Dumas leur fît un
LES DEUX PRISONNIERS
excellent accueil et leur suggéra le moyen de s'introduire dans la ville sans se faire reconnaître. Ils couchèrent au camp de Dumas, et, le lendemain matin, ils se mirent en route pour Québec. Rendus sur le chemin de Sainte- Foye, ils entrèrent dans une maison abandonnée, mangèrent et fumèrent comme des bienheureux, en attendant le moment favorable pour pénétrer dans la ville.
A huit heures du soir, ils faisaient leur entrée, nous ne dirons pas triomphale, mais furtive dans le faubourg Saint-Jean. La lune brillait alors de son plus vif éclat. Pour ne pas être remarqués, ils avaient la précaution de marcher le long et à l'ombre des quelques maisons qui bordaient alors la rue Saint- Jean. La chance les favorisa, car ils ne rencontrèrent que deux ou trois piétons, qui venaient de faire la partie de cartes chez le voisin. Comme ils avaient déjà été en garnison à Québec, ils n'eurent pas de peine à se rendre à la demeure d'un vieux citadin, nommé Gaufflé, où le marquis d'Albergotti leur avait conseillé d'aller séjourner.
Le père Gaufflé, comme on le désignait ordinairement, avait soixante à soixante-cinq
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ans. C'était un homme gros et court ; il portait une barbe grisâtre, qui lui descendait jusqu'à la ceinture. Il était célibataire, exerçait le métier de forgeron et vivait seul dans une vieille maison, située où se trouve aujourd'hui le cimetière de l'église Saint- Mathieu.
Mon grand-père et son ami furent" très bien reçus par le forgeron. Celui-ci leur fît sans doute bon accueil, parce qu'il s'aperçut qu'il ne donnait pas l'hospitalité à des enfants.
Le lendemain matin, Lé veillé, un peu fatigué du voyage, resta à la maison, non pas tant pour se reposer que pour surveiller les allées et venues du bonhomme Gaufflé ; car leur hôte avait l'air suspect, il sortait et entrait très souvent. Nos deux amis redoutaient une trahison, et ils n'avaient pas tort, comme tu vas le voir.
Mon grand-père Jean^fGodin alla donc seul faire une promenade en ville, clans le but de glaner quelques renseignements sur les prochains mouvements de l'armée du général Murray. Sa mission fut couronnée du plus grand succès, car il revenait, trois ou^ quatre heures plus tard, avec des nouvelles de la plus
LES DEUX PRISONNIERS 267
haute importance ; il s'était procuré des journaux français, arrivés par le dernier courrier de l'Europe et, ce qui plus est, le plan de campagne que les Anglais devaient mettre
L'arrestation de Jean Godin
LES DEUX PRISONNIERS
à exécution le printemps suivant. Pour s'emparer de ces précieux documents, mon grand-père avait joué la même comédie que Félix Poutré dans la prison de Montréal. En arrivant auprès de la sentinelle qui se tenait à la Porte St-Jean, mon grand-père se mit, à chanceler comme un homme ivre et à insulter le factionnaire, en se servant de la langue anglaise, qu'il maniait assez facilement.
La sentinelle ne se laissa pas injurier bien longtemps ; elle cria aussitôt ; "Gruard turn out, " et la garde conduisit mon grand-père au violon.
Le prisonnier ne fit aucune résistance, et, rendu au corps de garde, il se coucha et feignit de dormir.
Tout à coup il se leva, vociféra, hurla, cassa tout dans le corps de garde et demanda de la jamaïque à boire. Les soldats anglais, le prenant pour un fou ou pour un homme en délire, le saisirent, le transportèrent dans une chambre en arrière, fermèrent la porte au verrou et le laissèrent seul.
Mon grand-père continua de crier encore quelque temps, puis il finit par s'apaiser et se taire. Son premier soin fut de visiter sa
LES DEUX PRISONNIERS
prison, qui se composait de trois chambres? dont l'une servait de bureau privé aux officiers du génie. C'est là qu'il empocha les journaux français et le plan de campagne dont je t'ai parlé plus haut. Après avoir trouvé ce trésor inestimable, il recommença son tapage infernal, renversa les tables, cassa les chaises et donna dans la porte de formidables coups de pieds qui ébranlèrent tout le corps de garde.
L'officier qui 'Commandait la garde dit alors à ses hommes : " Ouvrez la porte et rendez-lui la liberté. On le pincera bien quand il sera à jeun. Aujourd'hui, pour le calmer, il faudrait le tuer, et c'est contre nos ordres. "
Mon grand-père s'empressa de venir rejoindre son ami Léveillé pour lui faire connaître le résultat de ses démarches ou plutôt de son ivresse simulée et pour se préparer à retourner au fort Jacques-Cartier, où le marquis Albergotti ne manquerait pas de le nommer maréchal ou colonel, en récompense de sa bravoure et de son dévouement à la cause de la colonie. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'en arrivant à la maison du père Gaufïré, il trouva Léveillé garrotté, attaché à une patte du poêle et gardé par une vingtaine de soldats anglais
LES DEUX PRISONNIERS
commandés par un capitaine ! C'est maître Gaufflé qui avait fait comme Judas ; il les avait trahis pour quelques louis d'or.
Léveilié se conduisit en brave, comme toujours du reste, car j'aperçus cinq ou six soldats qui se lavaient le visage dans une cuvette dont l'eau était toute rouge de sang.
En entrant dans la maison, mon grand-père se trouva face à face avec ces vingts habits rouges armés, qui se précipitèrent sur lui pour le faire prisonnier à son tour ; mais, avant d'être enchaîné, il eut le temps d'assommer quatre soldats et d'administrer un coup de poing au bonhomme Gaufflé, qui roula sous la table sans connaissance. Le traître mourut le lendemain. Une patrouille arriva au même instant sur les lieux et amena mon grand-père et Léveilié à la citadelle, où on les enferma dans un cachot, sans ^occuper d'eux jusqu'au lendemain matin.
Le lendemain, on les fouilla; mais on ne trouva rien, pour la bonne raison que, pendant la nuit, mon grand-père avait soulevé une énorme pierre du plancher de sa cellule et caché au-dessous les documents qu'il portait sur lui au moment de son arrestation.
LES DEUX PRISONNIERS
O'est ce qui sauva la vie aux deux envoyés du marquis d'Albergotti. Pourtant je me trompe, les soldats trouvèrent sur chacun d'eux une vieille pipe de plâtre, toute noire,
L'interrogatoire des deux prisonniers.
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et une boîte de cuivre à moitié remplie .de tabac canadien.
Après l'examen des prisonniers, on procéda à l'interrogatoire. L'officier chargé de cette besogne commença par mon grand-père Jean.
— Qu'êtes-vous venu faire à Québec ?
— Je suis venu faire mes affaires.
— Mais en quoi consistaient ces affaires ?
— Eh bien, mon ami et moi nous désirions rendre visite à un vieux luron, que nous n'avions pas vu depuis longtemps.
— Quel était ce luron ?
— Le maudit Gauffié, dont j'ai écrapouti la carcasse, il n'y a pas longtemps. Je voulais lui donner une leçon, et il l'a eue meilleure que je ne le pensais ; car je n'avais point du tout l'intention de l'envoyer dans l'autre monde.
L'officier continua d'interroger mou grandpère pendant quelques minutes, mais il n'en put tirer rien de bon.
Pierre Léveillé fut soumis au même interrogatoire, mais l'officier ne fut pas plus heureux qu'avec mon grand-père. Léveillé resta muet comme la tombe.
Les deux prisonniers furent ensuite recon-
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duits à leur cachot, où ils passèrent tout l'hiver de 1759-60.
Je n'entreprendrai pas de te décrire toutes les souffrances et les privations qu'ils eurent à endurer pendant leur captivité. Ce ne fut ni plus ni moins qu'un martyre continuel : une nourriture insuffisante ou immangeable, des insultes grossières de la part des soldats, pas de nouvelles de leurs parents ni de leurs amis, pas de pipe, pas de tabac, toujours enchaînés entre quatre murs, etc.
La nouvelle de leur captivité parvint bientôt au fort Jacques-Cartier et plongea dans le plus profond chagrin la garnison et la population des Ecureuils et du Cap-Santé, où ils étaient universellement estimés et respectés. Pourtant la plupart des miliciens du Fort ne s'inquiétèrent pas trop de leur sort ; car ils savaient que c'étaient deux lions et qu'ils finiraient bien par échapper à la surveillance de leurs gardes.
Plus d'un mois s'était écoulé, et les parents des deux prisonniers n'en avaient reçu aucune nouvelle. Un jeune frère de Léveillé, âgé de 15 ans seulement, mais d'une forte stature, conçut alors le projet de descendre à Québec pour voir les prisonniers eux-mêmes. Pour
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cette famille de braves, entre une proposition et sa réalisation il n'y a pas loin. Le 10 de mars, le jeune Léveillé partit donc pour la capitale. En arrivant, il s'engagea comme garçon d'écuries chez un laitier irlandais, qui était, cet hiver-là, chargé par le général Murray de fournir tout le lait nécessaire à la citadelle. Un jour, le laitier, n'ayant pas assez de domestiques pour faire son service ordinaire, envoya le jeune Léveillé distribuer le lait sur la citadelle. Le jeune homme partit le cœur gros de joie. Ayant été en garnison à Québec quelques mois auparavant, il connaissait tous les cachots de la forteresse. Aussi il n'eut pas de peine à découvrir la prison où étaient enfermés nos deux amis. L'entrevue entre les deux frères et mon grand-père fut touchante, mais courte.
Mon grand-père remit au jeune homme les papiers qu'il avait volés aux An-lais, en lui disant :
" Pars immédiatement pour Jacques-Cartier avec ces documents, qui seront très précieux pour l'armée française. Tu salueras les parents et les amis et tu leur diras qu'au printemps Jean Godin et Pierre Léveillé seront au milieu
LES DEUX PRISONNIERS
Mon grand-père remet les papieis volés
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d'eux. S'il en arrive autrement, c'est qu'il ne restera pas un seul Anglais sur la citadelle pour nous ouvrir la porte de notre cellule. Bon voyage et au revoir."
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le jeune Léveillé, au lieu de prendre le chemin qui conduisait à l'habitation du laitier, s'engagea dans celui de Sainte-Foye pour se rende plus vite au Fort Jacques-Cartier, où son arrivée fat saluée avec les plus vifs transports d'allégresse par toute la population des Ecureuils.
Son premier soin fut de remettre au marquis d'Albergotti les documents que Jean Godin lui avait confiés et qui aidèrent le chevalier de Lévis à remporter, l'été suivant, la dernière victoire française dans la Nouvelle-France.
Comme il se fait tard, mon cher Louison, je vais suspendre mon récit à cet endroit pour ne le reprendre que "jeudi prochain, car jusque là j'aurai beaucoup de foin à engranger.
— C'est très bien, père Godin, j'éprouve un sensible plaisir en vous entendant raconter une aussi jolie histoire ; mais le devoir avant tout.
— Jeudi soir, après avoir pris une autre dou-
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zaine de dorés, je terminerai le récit des aventures de mon grand-père Jean Godin et de son ami Pierre Léveillé.
Les deux amis se donnent une bonne poignée de mains et ils retournent chacun à leur demeure.
Au jour convenu, le père Jean Godin et mon ami L. . . se rencontraient sur le même rocher. Après les salutations d'usage, le père Jean termina le récit des aventures de son grandpère et de Pierre Léveillé, clans les termes suivants :
l'évasion
C'était le 14 juillet 1760, entre neuf et dix heures du soir. Le temps était très calme, une pluie fine tombait comme une rosée bienfaisante snr le fleuve Saint-Laurent ; pas une étoile ne brillait au firmament et la nuit était très noire. Tout à coup apparaît, non loin du rivage des Ecureuils, une chaloupe montée par deux hommes taillés en Hercule, ayant tête et pieds nus et vêtus seulement d'un pantalon et d'une chemise. Ces deux nautonniers étaient tout en sueurs, mais ils continuaient néanmoins de ramer avec une vigueur extraordinaire ; et leur embarcation, qui semblait voler sur la surface de la plaine liquide, contourna bientôt la Pointe-à-Pagé et entra dans l'anse, — cette pointe est ainsi nommée parce qu'elle se trouve située au bout de la terre de François Pagé.
Quels sont ces deux hommes, me demanderastu ? Pour satisfaire ta légitime curiosité, je te répondrai immédiatement que c'était mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé. Ecoute leur conversation dans le silence de la nuit, et tu les reconnaîtras bientôt. Comme la chaloupe dédoublait la Pointe, mon grandpère dit à Léveillé ;
l'évasion
— Souffres-tu beaucoup, mon ami Pierre ?
— Oh! non, je crois que ce n'est rien. J'achève de m'envelopper la main avec un morceau de ma chemise, et, si je puis trouver un bout de planche, tu vas voir que les Anglais ne nous rattraperont pas aussi vite qu'ils le pensent. L'égratignure que j'ai reçue à la main n'est rien, mais ils ont cassé ma rame, les bandits !
— Ecoute, Léveillé, écoute donc. Les Anglais sont sur nous ; tu n'entends pas le bruit de leurs rames ? Il faut qu'ils voient clair comme des chats pour nous suivre ainsi à la piste.
En effet, deux chaloupes, montées chacune par huit rameurs, venaient de faire le tour de la Pointe et entraient dans l'anse.
— Si je leur jouais un tour de ma façon, reprit mon grand-père ; c'est le seul moyen de nous débarrasser d'eux. Tu vas voir que je vais leur faire un beau pied de nez.
D'un coup de rame vigoureux, mon grandpère fit tourner la proue de la chaloupe à droite et se mit à godiller de toute la force de ses deux bras musculeux. En un instant, la chaloupe accosta au fond de l'anse, dans unetalle d^aunes. Il était temps, car les Anglais étaient à environ deux arpents en arrière.
L'ÉVAblON
— C'est ici ie temps, dit mon grand-père à son ami, de vérifier si la mauvaise nourriture de la citadelle a diminué nos forces pendant notre captivité.
Et, saisissant un bout de la chaloupe, qui ne pesait pas moins de six cents livres, mon grandpère dit à Pierre Lé veillé : " Fais-en autant que moi". Les deux amis la soulevèrent comme un copeau, gravirent la falaise, traversèrent le plateau, soit une distance d'un arpent environ, et lancèrent à flot leur embarcation de la côte opposée. Pierre Léveillé s'arma d'une planche comme d'un aviron et mon grand-père, de sa rame, et la chaloupe s'éloigna rapidement du rivage.
Tu peux juger de la surprise des soldats anglais lorsque, rendus au fond de la baie, ils n'aperçurent ni chaloupe ni prisonnier. Us se hâtèrent de sauter à terre, d'allumer des torches et de fouiller toutes les broussailles, mais ils ne trouvèrent rien.
— Cherchez comme il faut, dit le commandant de la petite troupe. Je donnerai cent louis à celui qui les apercevra le premier, et je le ferai sergent.
l'évasion
Les recherches recommencèrent avec une nouvelle ardeur, mais elles furent sans résultat.
Mon grand-père et Pierre Léveillé, qui passaient alors au large de la baie, riaient à gorge déployée de la déconvenue des soldats anglais. En les voyant aller et venir avec leurs torches flamboyantes, mon grand-père se pencha à l'oreille de son ami en murmurant : Cherchez bien, messieurs les habits rouges, mais vous ne nous trouverez pas ; car, dans une demi-heure, nous serons avec nos amis du fort Jacques- Cartier.— Et puis, ces imbéciles, reprit Pierre Lévéillé, vont passer la nuit à la belle étoile ; car la mer baisse très vite et avant un quart d'heure leurs chaloupes seront à sec.
C'est ce qui arriva en effet. Voyant que leurs fouilles étaient infructueuses, le commandant donna l'ordre à ses soldats de retourner à leurs chaloupes et d'aller rejoindre la flotte. Mais ils se trouvèrent bientôt en face d'une nouvelle déception : les deux embarcations étaient complètement échouées. Ils résolurent de les traîner jusqu'à un petit ruisseau que tu peux voir encore couler aujourd'hui presque à l'extrémité de la Pointe. Après avoir fait un demiarpent, ils enfoncèrent dans la terre glaise et
l'évasion
ne purent faire un pas de plus. Quel parti prendre alors ? Attendre la marée montante ; il ne leur restait pas d'autre alternative ; c'est ce qu'ils firent, après avoir allumé un bon feu sur le bord de l'eau.
Pendant ce temps-là, mon grand-père Jean Godin et Pierre Léveillé dirigeaient leur chaloupe vers le fort Jacques-Cartier.
— Père Godin, lui dit Louison, permettezmoi d'interrompre ici votre intéressant récit et de vous poser une simple question.
— Je la connais, ta question, tu voudrais savoir comment il se fait que nos deux amis se soient évadés de la citadelle et que nous les retrouvions à l'entrée cle la rivière Jacques- Cartier, tout près de l'endroit où nous sommes ce soir.
— C'est cela. On dirait que vous êtes sorcier.
— C'est une curiosité bien naturelle de ta part ; aussi je m'empresse de te donner tous les renseignements possibles sur cette évasion extraordinaire
Après la retraite de Lé vis, le général Murray prit la résolution de monter à Montréal avec sa flotte ; mais, comme le général auglais n'avait pas en mains une carte du Saint-
l'évasion 2S5
Les deux amis transportant leur chaloupe.
l'évasion
Laurent et qu'il ne connaissait pas le chenal de notre grand fleuve, dont la navigation est très dangereuse sur cette route, il chercha un pilote pour conduire son escadre jusqu'à Ville - Marie, mais il n'en trouva pas. Son embarras était donc grand, lorsqu'il pensa aux deux prisonniers de la citadelle, c'est-à-dire à mon grand-père Jean Godin et à son ami Pierre Leveillé ; il donna aussitôt l'ordre de les conduire à bord du vaisseau-amiral et de les amener devant lui.
Une demi-heure plus tard, nos deux amis, enchaînés et escortés d'un peloton de huit soldats, faisaient leur entrée dans la chambre du général Murray. S'adressant à mon grandpère, le général lui demanda :
— Connais-tu bien la route du Saint-Laurent entre Québec et Montréal ?
— Je la connais comme mon catéchisme.
— C'est très bien ; si tu conduis ma flotte jusqu'à Montréal, sans accident, je vous donnerai, à chacun une forte récompense et la liberté par-dessus le marché. Si vous nous trahissez, c'est la mort.
— Je vous promets de vous rendre à Mon-
l'évasion
tréal dans le milieu du chenal, et, ajoutant en français : ou à côté.
Pierre Léveillé eut toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire en entendant mon grand-père, car celui-ci ignorait les premiers éléments de la science nautique. En fait de navigation, il ne savait que ramer, godiller et conduire une chaloupe de Québec à la rivière Jacques-Cartier.
Tout de même le marché fut conclu, et les deux prisonniers furent constitués pilotes branchés de la flotte anglaise. On les débarrassa de leurs lourdes chaînes et on les conduisit à la cuisine, où ils firent un excellent repas.
Après avoir satisfait leur appétit, les deux pilotes improvisés montèrent sur le pont, s'assirent sur un tas d'amarres et se concertèrent aussitôt sur un plan d'évasion. Une conversation s'engagea donc ainsi ; c'est Pierre Léveillé qui parla le premier.
— Il paraît que la flotte appareille ce soir, à la marée montante. Si le vent ne souffle pas plus fort qu'à présent, elle ne sera pas rendue loin cette nuit. Que comptes-tu faire alors ?
— Eh bien ! si nous partons à l'heure que
l'évasion
nous pensons et si le temps ne change pas, la flotte mouillera ce soir vis-à-vis la Pointe-aux- Trembles pour y attendre 1 apparition de l'aurore. Il faut alors que nous abandonnions le pilotage coûte que coûte et que nous filions vers nos amis du Fort Jacques-Cartier, qui ont certainement hâte de nous revoir.
— Comment allons-nous nous y prendre ?
— Voici mon plan : Nous coucherons sur le faux-pont et nous feindrons de dormir d'un sommeil de plomb. A minuit, je me charge d'assommer la sentinelle qui S3 promène làbas, près de cette chaloupe que tu vois à notre gauche et dont j'ai déjà coupé les amarres qui la retenaient au pont. A nous deux nous la soulevons au-dessus du pavoi, nous la lançons à la mer avec deux bonnes rames, nous en prenons le commandement et nous dirigeons notre course sur le fort.
Je crois qu'après avoir fait un si grand honneur aux vivres de Sa Majesté George III, nous sommes en état de donner un bon coup de poing. Qu'en dis-tu, Léveillé ?
— Je dis qu'il nous sera beaucoup plus facile d'étripper les marins anglais que de les piloter
l'évasion
jusqu'à Montréal. J'approuve entièrement ton plan, et je te promets de taper dur.
— Ainsi donc, à minuit ! et demain matin, nous aurons le plaisir de déjeuner avec nos amis des Ecureuils.
Les événements se succédèrent comme les avaient prédits les deux captifs.
La flotte leva l'ancre à trois heures, et, le soir, elle mouilla, partie devant Saint-Augustin et partie devant la Pointe-aux-Trembles. Le vaisseau-amiral sur lequel se trouvaient nos deux Canadiens, se balançait nonchalamment sur sa " pioche " vis-à-vis la Grande Pointe, connue aujourd'hui sous le nom de Pointe-à- Lafrance. Mon grand-père et Pierre Léveillé étaient couchés à l'endroit convenu. Mais, avant de se jeter sur un tas de cordages, mon grand-père avait dit à l'officier de quart :
— Ah ! ça, monsieur l'officier, nous couchons ce soir sur le pont, parce qu'il fait une chaleur accablante dans les cabines et que nous avons besoin de dormir comme il faut, si nous voulons faire bonne route demain. Nous allons avoir du bon vent. Mais dites donc à vos sentinelles de ne pas faire autant de tapage avec leurs sabots, ça va nous empêcher de fermer l'œil.
l'évasion
— Allez-vous coucher, monsieur le pilote, et dormez bien ; mais prenez garde de faire de mauvais rêves, car j'ai placé sur le pont trois sentinelles, qui sauront vous empêcher de rêver les yeux ouverts.
Mon grand-père lui tourna le dos et alla trouver Pierre Léveillé, qui ronflait déjà comme un gros tuyau d'orgue.
A minuit, tout l'équipage était plongé dans le plus profond silence, et il n'y avait que trois sentinelles sur le pont, l'une sur le devant, l'autre à l'arrière, et la troisième, au milieu, près de la chaloupe désignée par mon grandpère. Au moment que cette dernière sentinelle avait le dos tourné à mon grand-père, celui-ci se leva doucement, s'approcha du marin immobile et lui flanqua sur la nuque un fameux coup de poing, qui l'envoya rouler sur le pont à une distance de dix pieds et sans connaissance.
" Vite, Pierre, la chaloupe à l'eau ! "
Aussitôt dit, aussitôt fait, et la chaloupe, montée par nos deux amis des Ecureuils, s'éloigna rapidement du vaisseau-amiral. Mais l'alarme fut bientôt donnée, et deux chaloupes de la frégate s'élancèrent à la poursuite des évadés. Une balle tirée par un Anglais cassa
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la rame de Léveillé et lui laboura la main gauche. Cet accident retarda la course de l'embarcation des courageux déserteurs, qui allaient retomber entre les mains des Anglais, lorsque, rendus à la Pointe-à-Pagé, ils leur jouèrent le tour que je t'ai raconté plus haut.
— Mon petit Louison, tu connais le reste de l'histoire.
— Pardon, père Godin, vous avez laissé les Anglais sur le rivage de l'anse de la Pointe-à- Pagé, et la chaloupe de votre grand-père et de Pierre Léveillé se dirigeant vers le fort Jacques-Cartier.
— Tieus ! c'est vrai, mon récit n'est pas encore terminé. Je continue, en commençant par mon grand-père et Pierre Léveillé. Lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée de la rivière Jacques-Cartier, la mer avait déjà beaucoup de baissant. Alors ils résolurent d'échouer leur chaloupe sur l'islet et d'attendre le jour pour se rendre au bon Fort. Mais, pendant la nuit, il s'éleva une forte brise de nord-est, ce qui leur fit changer de résolution. Ils restèrent sur l'islet pour empêcher que leur embarcation ne se brisât contre les cailloux à la marée montante. A dix heures, ils pourront conduire leur chaloupe
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jusqu'au pont, qui se trouvait alors plus au nord que celui que tu vois aujourd'hui. En attendant, ils s'étendirent sur l'herbe et mangèrent quelques biscuits qu'ils avaient empochés après leur souper à bord de la frégate anglaise. Toutà coup ils aperçurent trois hommes surlabatture au bout du Cap. C'étaient des marins anglais qui, pour gagner la récompense promise, s'étaient éloignés d3 leurs camarades et faisaient de nouvelles recherches. Quelle ne fut pas leur joie quand ils découvrirent la chaloupe des deux prisonniers ! Pensant qu'ils étaient endormis dans leur embarcation, les Anglais s'avancèrent à petits pas et sans faire de bruit, afin de les surprendre au milieu de leur sommeil ; mais, ô désappointement, la chaloupe était vide. Ils regardèrent de tous côtés, et ne voyant rien, ils prirent le parti de retourner sur leurs pas.
Mon grand-père et son ami, qui étaient couchés à une dizaine de pas de leur chaloupe, ne purent s'empêcher cle rire de la figure hébétée des Anglais.
— Que dis-tu de mon projet, mon ami Pierre ?
— Quel projet ?
— De les faire tous les trois prisonniers et cle
l'évasion
les amener au fort clans notre belle chaloupe toute neuve ?
— Tiens ! c'est une bonne idée. Essayons.
Prompts comme l'éclair, ils se ruèrent sur deux marins, leur lancèrent une vigoureuse taloche et les étendirent de tout leur long dans une mare d'eau. Mon grand-père se précipita aussitôt sur le troisième, le désarma et lui attacha les mains derrière le dos avec une corde qui se trouvait dans la chaloupe. Les deux autres soldats, que Pierre Léveillé tenait au collet, pour les empêcher de se relever, eurent le même sort ; et une fois fortement liés ensemble par la même corde, mon grandpère et son ami les jetèrent dans le fond de la chaloupe.
A midi, la chaloupe flotta et mit le cap sur le fort. A Fairivée de cette embarcation, la sentinelle qui montait la garde du côté de la rivière, fit avertir le commandant et ses subalternes, qui tous accoururent sur le bord du cap. Quelle allégresse brilla sur la figure de tous ces braves lorsqu'ils reconnurent mon grand-père et son ami ! Le marquis d'Albergotti les reçut à bras ouverts et les amena dîner avec lui à la pension des officiers. Le
l'évasion
goûter terminé, mon grand-père fut invité par le marquis à raconter toutes ses aventures, ainsi que celles de son compagnon de captivité, c'est-à-dire leur arrestation, leur séjour à la citadelle, leur évasion et la capture des trois soldats anglais qui furent faits prisonniers par deux prisonniers en rupture de ban.
Le retour des deux héros donna lieu à une grande fête au fort et dans toute la paroisse des Ecureuils. Les vieux n'ont pas encore perdu le souvenir de ce jour mémorable.
— Je désirerais savoir, père Godin, ce que sont devenus ces deux braves.
— Après la prise du fort par le capitaine Fraser, les miliciens fureut licenciés. Mon grand-père, qui aimait passionnément la pêche, se fit bâtir une maisonnette sur le bord du fleuve, à l'endroit où se trouvent les ruines du Moulin du Diable, comme je te l'ai dit dans un autre entretien. L'année suivante, il se maria ; il eut un fils, qui fut mon père et qui s'appelait Jean ; moi, je m'appelle Jean, j'ai un gros garçon qui s'appelle Jean, et s'il a des enfants, garçons ou filles, je veux qu'ils s'appellent Jean ou Jean-Marie, en souvenir de mon grand-père Jean, ce brave des braves.
l'évasion
Quant à Pierre Léveillé, il alla prendre une terre dans la seigneurie D'Esmeloyse, où il se maria. Il mourut en 1791, en laissant deux fils, Jean et Pierre, qui marchèrent sur les traces de leur père et firent de bons cultivateurs. Les descendants de cette honnête famille ont continué de cultiver la terre de leurs aïeux et vivent aujourd'hui dans une grande aisance.
J'ai fini mon histoire, mon cher Louison, et je retourne à la maison passer la veillée auprès de ma bonne Madeleine.