MA GRAND' MÈRE
Au temps de ma plus tendre jeunesse, me disait un jour un de mes bons amis de collège,
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ma grand'mère Josephte me raconta trois histoires effrayantes, que je n'oublierai jamais de ma vie. Veux-tu que je te les raconte, à mon tour ? — Certainement ; il n'y a rien que j'aime autant que ces contes du temps de mes aïeux. — Ce ne sont pas des contes comme ceux que tu lis dans les Mille et une Nuits, mais des histoires vraies comme le " Discours sur l'histoire universelle de Bossuet." Ecoute-moi\ et tu verras que je dis la vérité. — Tu as la parole.
" Comme toute vieille paroisse du nord du
fleuve Saint-Laurent, celle de X a ses
légendes de couleur sombre et d'odeur diabolique.
À l'époque où le vieux rhum de la Jamaïque coulait à flots, trois jeunes gens du village avaient passé la veillée au moulin seigneurial, rendez-vous des amateurs de gigues, de réels, de plongeuses, de danses rondes, di ailes de figeons. Sur le minuit, ils reprenaient le chemin du village tout à fait gaillards, riant des prouesses et des gaucheries dont ils venaient d'être témoins. Comme ils passaient devant le calvaire, qui s'élevait alors à un mille à l'est du moulin, aucun d'eux u'ôta son chapeau ni
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ne fit le signe de la croix. Cette irrévérence leur porta malchance.
— Mes " fistons, " dit l'un des trois, ne trouvez-vous pas comme moi que c'est éreintant de s'en aller comme cela à pied dans le chemin du roi, après avoir eu autant de plaisir et brûlé le plancher du moulin pendant quatre heures consécutives ?
— Oui, reprend un autre, c'est de valeur de n'avoir pas un ami assez généreux pour nous prêter sa cavale, qui nous aurait transportés chez nous dans le temps de le dire, il n'y a pas un seul de nos danseurs qui pense à nous après la veillée. Il faut se morfondre pour faire plaisir à ces gens-là et eux. . . .
— Ecoute, dit le premier, n'entends-tu pas venir un cheval au galop. Oui, c'en est un, et il se démène tout aussi fièrement que vous autres tantôt.
Et de fait, arrive à eux, au grand galop, un splendide cheval, dont le poil noir reluit aux rayons de la lune. Il n'a ni selle, ni bride, ni licou. 11 s'arrête tout net auprès de nous, il fait trois ou quatre tours gracieux et se fouette les flancs de sa longue queue. Il semble offrir ses services.
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— Tiens, Quénon, dirent ses deux compagnons de route, voilà une excellente chance pour toi, prends-la. Comme tu restes plus loin que nous, saute sur cette bête et va te coucher.
— Oui, mes amis, je suis votre conseil.
Quand bien même ça serait le diable métamorphosé en cheval, je vais lui en donner un air d'aller, et tu vas suer mon beau, en lui caressant le cou. Regardez-moi faire.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; Quénon saisit la crinière d'une main vigoureuse, et, d'un élan, le voilà sur le dos du plus magnifique coursier qu'il ait enfourché de sa vie.
Mais à peine Quénon est-il à cheval, que la bête part comme un éclair. Du premier bond, elle franchit une distance de deux milles ; du deuxième, elle tombe sur le bord d'une rivière ; et, au moment où elle s'élance pour la troisième fois, Quénon, tout navré et perdant haleine, se jette par terre au risque de se casser les os, et il la voit continuer ses bonds effrayants. La voilà dans le fleuve ; ses pattes touchent aussi légèrement l'eau que tantôt la terre. Rendu au milieu du Saint-Laurent, large de cinq lieues en cet endroit, le beau cheval noir fait entendre un rire sardonique, dont les échos se
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répercutent au loiu, et disparaît au milieu d'un nuage de feu et de fumée.
Au petit jour seulement, Quénon, épuisé de fatigue et de peur, arrivait chez son père. Après avoir changé de toilette, il courut à l'église faire l'aveu de ses péchés à son curé et
La bête part comme un éclair.
demander pardon à Dieu de ses égarements passés. Sa conversion fut sincère, car on ne le vit plus aux veillées du moulin.
Ses deux amis, témoins de cette terrible aventure, crurent que Quénon avait été entraîné dans le fleuve et qu'il s'était noyé. Le mal-
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heur arrivé à leur compagnon de plaisir les avait profondément touchés, et ils promirent aussitôt de changer de vie. Le lendemain matin, ils prirent, eux aussi, le chemin dû confessionnal, où ils furent agréablement surpris de rencontrer Quénon, qu'ils croyaient mort.
Ces trois jeunes gens devinrent ensuite des modèles de vertu dans leur paroisse et renoncèrent pour toujours à la danse et à la boisson.
Comment trouves-tu mon histoire, me demanda le narrateur ?
— Je te l'avoue en toute sincérité, j'y crois fermement, parce que le diable a joué le même tour à deux individus dans une paroisse du comté de Portneuf
Voici la deuxième histoire de ma grand'mère. Permets-moi de taire le nom de la paroisse où se passèrent les événements que je vais relater, parce que les enfants des acteurs de la scène vivent encore.
Deux familles faisaient la frayeur du deuxième rang de cette paroisse. Voisines et proches parentes, elles n'avaient d'énergie que pour l'ivrognerie et le blasphème. Quand la
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cruohe de boissons arrivait bien pleine, les deux ménages, hommes vieux et jeunes, femmes et enfants emplissaient à tour de rôle tasses et plats de ferblanc. Une fois que la boisson avait produit son effet, c'était une bataille en règle qui commençait, accompagnée de hurlements affreux et de malédictions contre Dieu et les choses saintes. Tous les habitants du voisinage fermaient la porte de leurs maisons à clefs, éteignaient la chandelle ou la lampe de fer suspendue à la crémaillère et défendaient à leurs enfants d'écouter ce qu'on entendait au dehors ou de regarder ce qui se passait chez Leurs infortunés voisins. On disait dans toute la paroisse qu'un grand châtiment allait frapper bientôt ces coupables, qui depuis longtemps ne fréquentaient ni église, ni sacrements. Personne du rang ne voulait même porter leurs enfants au baptême.
Un soir, les deux familles avaient bu outre mesure. Le souper à peine terminé, tous ces ivrognes se mirent à parcourir la voie publique en hurlant et en blasphémant ; les enfants frappaient leurs parents et les donnaient au diable, et les parents leur rendaient la pareille. Bien qu'ivres, ils s'aperçurent néanmoins qu'il y
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avait au milieu d'eux plusieurs hommes au visage noir qui riaient, blasphémaient et les excitaient à se battre. Enfin, à bout de forces, une famille entra au logis.
La famille voisine, n'avait pas encore la mesure tout à fait pleine : de nouvelles rasades achevèrent l'œuvre diabolique, et tous ces ivrognes se mirent à pousser des beuglements et des jurements qui faisaient dresser les cheveux à tous les habitants des environs.
Dans la maison, dont la porte était toute grande ouverte, il n'y avait aucune lumière, bien que la nuit fût venue depuis longtemps.
Cependant, tout à coup un enfant s'écrie :
" Maman, regarde donc ce qu'il y a dans la maison ; ça éclaire."
Le père de dire :
" Si c'est quelque maudit qui veut nous faire peur, je lui casse la tête. Venez avec moi. "
Et tout le monde entre en titubant.
Dans l'obscurité se promenait un monstre de la taille d'un gros chien, les yeux et la langue en feu. Après avoir fait quelques tours au milieu des spectateurs, l'animal va se coucher
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sous une table, tout en les fixant de ses yeux étincelants.
" Disons le chapelet, c'est le mauvais esprit, s'écria la mère. Et aussitôt tous tombent à
Un gros chien, les yeux et la langue en feu.
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genoux, bien dégrisés, et demandent à Dieu miséricorde et pardon.
Le chapelet terminale monstre avait disparu. Mais personne ne voulut se mettre au lit.
Au lever du jour, toute la famille se rendit à l'église, pria le curé cle dire une messe pour elle et promit de se corriger.
Ces malheureuses victimes de l'intempérance changèrent de conduite et firent élever, quelques semaines plus tard, une croix ou plutôt un calvaire en face de leur demeure, sur le chemin du roi.
Les descendants cle cette famille sont aujourd'hui de bons chrétiens.
Je vais remettre ma troisième histoire à un autre jour, car je crains de t'ennuyer.
—Non, continue ; toutes ces histoires du temps passé m'intéressent au suprême degré.
— Je me rends à ton désir, en laissant parler ma grand'mère. C'est un fait historique qu'elle va te remettre en mémoire.
En 1853 et en 1854, un amusement venu on ne sait d'où s'introduisit dans la paroisse de Sainte- A nne de la Pocatière : faire tourner les
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tables et les faire parler. C'était devenu presque tous les soirs un passe-temps général ; vieux et jeunes, tous y prenaient part et croyaient au langage des tables tournantes. Cependant personne ne pensait que le diable fût au fond du sac. Si l'on constatait que la table avait dit la vérité, on y ajoutait foi. Il est tout probable que la table mentait très souvent, mais alors on ne le remarquait pas. Si l'on mettait un objet béni sur la table en mouvement, elle s'arrêtait tout net jusqu'à ce qu'on l'eût enlevé. On s'amusait, mais on ne réfléchissait pas.
La même chose se passait dans les paroisses voisines et même dans la bonne ville de Québec. Mais c'est à Sainte-Anne de la Pocatière que se produisit le fait décisif qui engagea l'autorité diocésaine à défendre le jeu des tables tournantes, et voici dans quelle circonstance :
Un paroissien, chrétien exemplaire, mourut muni de tous les secours de la religion. Pendant qu'on faisait la veillée au corps et qu'on priait pour le repos de son àme, quelques jeunes gens se réunissaient dans une maison voisine pour faire la causette avec les trois filles de ce brave habitant. La conversation
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roula sur différents sujets et tomba finalement sur les tables tournantes. L'un des " cavaliers" dit alors :
— Faisons donc tourner la table pour savoir où est l'âme du défunt.
On forme la chaîne des doigts autour de la table.
Aussitôt on forme la chaîne des doigts autour de la table, et Pun d'eux demande :
—Si l'âme du défunt est au ciel, frappe un coup ; si elle est dans le purgatoire, frappe^
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-deux coups ; si elle est en enfer, frappe trois coups.
La table se soulève alors lentement, et frappe trois coups.
— C'est à croire, se dirent les jeunes gens surpris ; un bon chrétien comme lui, qui meurt administré, il ne peut pas être damné !
Et on laisse là la table pour jaser de choses €t d'autres, ne donnant aucune croyance à ses réponses.
Mais quelques jours après, l'épouse du défunt apprit ce qui s'était passé, et comme elle était très nerveuse, la folie s'empara d'elle. La voilà furieuse, et on fut obligé de la conduire à l'Asile de Beauport. Le curé crut de son devoir d'avertir son évêque, et peu après était publié le mandement qui défendait de faire tourner les tables.
Ce fut le coup de mort des tables tournantes, et le diable, furieux, dut retourner dans son antre ténébreux pour réfléchir sur les nouveaux stratagèmes auxquels il aurait recours pour perdre le monde.
La poule sortant du nid.
LA FIN DU MONDE
L'année 1869 fera époque dans les annales de la belle et riche paroisse de S**. On en parlera longtemps comme ayant été une année de grâces et de bénédictions abondantes pour cette
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paroisse, qui s'élève coquettement sur la rive nord de la rivière St-Jean, dans le district de Madawaska. Tous les fidèles, saisis d'une frayeur religieuse, se sont convertis ; et il y avait parmi eux, comme dans beaucoup d'autres villages du reste, des durs à cuir, comme on dit vulgairement, des endurcis qui n'avaient pas été à confesse depuis bien longtemps. Missions sur missions, sermons sur sermons, rien n'avait pu les déterminer à venir se courber sous la main qui pardonne, qui bénit et qui console. Tous les efforts, toutes les luttes, tous les assauts du courageux et dévoué curé pour s'emparer de la forteresse du démon furent inutiles. Ces malheureux pécheurs, dominés parle respect humain ou une fausse honte, fuyaient le confessionnal et semblaient décidés à mourir dans l'impénitence finale.
Il est bien vrai qu'une petite cause peut souvent produire de grands effets ; car la conversion de toute cette paroisse est due tout simplement à un œuf de poule. Le lecteur doit rire en nous entendant dire qu'un œuf de poule a changé tout à coup les sentiments
LA FIN DU MONDE
religieux de toute une population. De prime abord, nous l'avouons, ce fait paraît un peu étonnant ; car quel rapport peut-il y avoir entre une conversion et un œuf ? Tout de même, c'est le cas, et nous allons le démontrer.
Par un beau matin du mois de juillet, un brave cultivateur de S... se rend à sa grange pour ramasser les œufs que ses poules avaient déposés dans leurs nids depuis la veille. La moisson est assez abondante. Au dernier nid, ses regards tombent sur un œuf qui n'a pas la même apparence que ses voisins ; il est de couleur rose et, comme au festin de Balthasar, une main invisible et mystérieuse avait tracé des caractères prophétiques sur la surface la plus proéminente de l'ovale. Notre homme reste tout stupéfait, il croit rêver, il se frotte les yeux pour voir s'il ne s'est pas trompé ; et il constate qu'il a bien vu et qu'il voit bien. Il se tient près du nid et n'ose toucher l'œuf prodigieux. C'est pourtant, dit-il, un œuf que je vois là. Sa curiosité est vivement excitée, mais il hésite à jeter l'œuf dans son panier.
Après quelques instants de réflexion et d'hésitation, il se décide néanmoins à mettre la main sur cette merveille. Il prend donc
LA FIN DU MONDE
l'œuf avec un respect vraiment religieux et l'examine avec la plus grande attention. Tout à coup il laisse échapper l'exclamation suivante : " 0 mon Dieu, ayez pitié de moi, ayez pitié de ma femme et de mes enfants," et il se met à genoux.
Sa femme arrive sur ces entrefaites. On peut s'imaginer quelle fut sa surprise en voyant son mari dans cette position.
Que fais-tu là, lui dit-elle, en riant aux éclats ? Est-ce que tu pries pour que tes poules pondent plus à l'avenir ?
Le mari se lève et répond ainsi à sa femme : %' Au lieu de rire, tu devrais pleurer sur tes péchés comme les filles de Jérusalem."
— Mais pourquoi pleurer ? Je n'ai aucun crime à me reprocher.
— Pauvre femme, c'en est fini de nous. La fin du monde arrive.
— Comment ! la fin du monde ! Elle devient alors sérieuse.
— Eh bien ! oui, regarde cet œuf — c'est l'œuf mystérieux — et lis les inscriptions qui sont, gravées sur l'enveloppe.
La femme recule de trois pas.
LA FIN DU MONDE
La femme, en apercevant l'œuf en question, fait un bond et recule de trois pas !
— Ne crains rien, reprend le mari, c'est un objet inoffensif. Examine-le attentivement, et tu verras si nous devons rire ou pleurer.
La femme, rassurée par ces paroles, prend l'œuf et lit les mots suivants :