‹ Légendes canadiennesChapitre 2 sur 11 · C.-E. Rouleau · texte numérisé non relu

C.-E. Rouleau

Le Collège de Sainte- Anne de la Pocatière.

LA CABANE DES FÉES

C'était en 1759. Notre jeune pays était alors plongé dans la plus affreuse désolation. Nos ancêtres, qui avaient arrosé les champs de bataille de leur sang en luttant contre certaines tribus sauvages, commençaient à jouir d'un peu de repos et à se livrer à la noble profession de l'agriculture, lorsqu'ils se virent tout a coup en face d'un ennemi bien plus redoutable que l'Iroquois. Une flotte anglaise, commandée par le général Wolfe, était entrée dans le fleuve

LA CABANE DES FÉES

St-Laurent, et la soldatesque s'était jetée dans les campagnes en mettant tout à feu et à sang. Les habitants, effrayés, quittèrent leurs demeures et allèrent se cacher dans les bois à des distances considérables. Ce fut une panique, une fuite générale, et un grand nombre de nos courageux pionniers, pris à l'improviste, tombèrent sous les balles de l'impitoyable envahisseur. Nos aïeuls se rappellent encore toutes les scènes douloureuses et tragiques qui se déroulèrent à cette époque néfaste. Ce n'était ni plus ni moins que navrant. En un clin-d'œil, des paroisses entières, depuis Rimouski jusqu'à Québec, furent dépeuplées soit par la conscription, soit par le poignard de l'assassin.

I >a paroisse de Sainte-Anne de la Pocatière eut à souffrir, comme toutes les autres, du vandalisme exercé par l'armée anglaise. La plupart de ses colons, non en état de porter les armes, ne durent leur salut qu'à la fuite ; plusieurs se cachèrent sur la Montagne à Thiboutot, d'autres sur la Montagne Ronde, et quelques-uns se réfugièrent sur la Montagne du Collège. Il se passa sur cette dernière montagne un épisode que nous raconterons aussi brièvement que possible. Tous les anciens

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élèves du Collège Sainte-Anne connaissent parfaitement la célèbre Cabane des fées, qui se dresse sur le versant nord de la montagne. C'est en ce lieu sombre et redouté que nous transporterons nos lecteurs pour un moment.

Plusieurs sauvages de la tribu des Micmacs avaient construit leurs wig-wams dans l'Anse Sainte-Anne, sur le bord du fleuve, pour faire la chasse et la pêche et se préparaient à tirer de la flèche et à jouer de l'hameçon, lorsqu'ils aperçurent un vaste incendie du côté de la Rivière-Ouelle.

Un des leurs arrive au même instant au pas gymnastique et suant sang et eau. " Vite, s'écrie-t-il, sauvons-nous. . Les Anglais sont làbas, brûlant nos cabanes et nos forêts et massacrant tous nos amis qu'ils rencontrent sur leur passage." A ce cri d'alarme, les Micmacs lèvent le camp et s'enfuient vers un bois situé non loin de leurs habitations.

Cette retraite cependant ne leur paraît pas sûre ; un seul sentier à peine frayé, il est vrair traverse la forêt, mais c'est le chemin que suivra nécessairement l'armée dévastatrice ; il

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n'y a pas d'autre voie de communication. Que faire ? Tout retard peut causer leur perte.

D'un signe de la main droite, le chef de cette petite bande montre la montagne du collège, et le chef est compris. Aussitôt les sauvages,

Je l'ai trouvé !

ramassant armes et bagage, se dirigent vers l'endroit indiqué. Mais en arrivant, nouveaux embarras et nouvelles craintes : les fuyards fouillent toutes les fissures, toutes les crevasses

LA CABANE DES FÉES

et tous les antres de cette chaîne de rochers escarpés et ne trouvent aucune caverne qui puisse les soustraire aux recherches de l'ennemi ; ils sont découragés.

Les fouilles se continuent néanmoins avec plus d'ardeur que jamais ; ces infortunés veulent à tout prix conserver leur vie pour porter secours plus tard à leurs familles, qui résident de l'autre côté de la Grande Rivière. Tout à coupDonatagué — c'était le nom du plus jeune — appelle ses frères et ses amis en leur criant comme Archimède : " Je l'ai trouvé ! je l'ai trouvé ! " On s'empresse d'accourir à son appel, et leurs regards tombent sur une vaste grotte pratiquée dans le flanc de la montagne. L'entrée en est très étroite et basse ; mais l'intérieur est d'une très grande dimension. Cette grotte se compose de plusieurs compartiments ; on ne peut pénétrer dans quelques unes de ces chambres qu'en rampant sur les mains et les pieds et quelquefois même en se couchant à plat ventre.

Nos sauvages s'installent donc dans cet antre, éclairé seulement à la partie supérieure par les rayons du soleil brillant à travers les rares fissures du rocher. Une pierre, adroitement

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placée à Tunique issue de la caverne, dérobe les Micmacs aux regards du reste des mortels. Il n'y a plus rien à craindre ; personne ne peut découvrir l'existence d'une prison aussi sombre.

La première journée s'écoule sans qu'aucun homme delà troupe n'ose sortir de la grotte. L'ennemi est trop proche ; les coups de fusils se succèdent avec une rapidité étonnante, et l'incendie continue toujours ses ravages dans la forêt. Le deuxième jour n'apporte aucun changement à la situation. Sur le déclin de la troisième journée, la faim se fait sentir d'une manière épouvantable ; ces bons sauvages n'ont rien mangé depuis leur emprisonnement volontaire, et il leur est encore impossible d'aller chercher des provisions au dehors ; car l'armée anglaise est bivouaquée au pied même de la montagne. Ils endurent des souffrances atroces et presque insupportables. Ils gémissent, ils pleurent, ils crient, ils se roulent par terre dans des moments de fureur, ils prient, ils invoquent le Grand Manitou, le Petit Manitou et enfin tous les Manitous de l'univers. Et ces dieux restent sourds à leurs supplications.

Les Micmacs délibèrent un instant sur le

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parti qu'ils doivent prendre dans un danger ausssi imminent, et le conseil des sachems décide que tous se livreront sur-le-champ à l'Anglais plutôt que de mourir de faim et de soif.

Je suis la maîtresse de ces lieux...

Le plus fort d'entre eux s'approche de l'entrée de la grotte et se met en frais d'enlever la pierre qui sert de porte ; maïs aussitôt un bruit épouvantable se fait entendre ; un grand vent ébranle la caverne jusque dans ses fondements ; les arbres sont déracinés et renversés

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par terre ; d'énormes blocs de rochers se détachent du sommet de la montagne et roulent dans la vallée en faisant un vacarme infernal.

Impossible de décrire la terreur de ces pauvres sauvages. Leur effroi augmente encore en voyant apparaître au milieu d'eux une vieille femme, toute rabougrie, laide et difforme, mais portant une robe et une couronne étincelaute d'or et de pierres précieuses, à l'exemple des reines ; elle tient à la main droite une baguette d'osier. A son apparition, la tempête s'est apaisée, et le silence le plus profond règne dans cette demeure souterraine. La vieille adresse la parole aux Micmacs en ces termes :

" Sachez, ô intrépides coureurs des bois, que je suis la maîtresse de ces lieux, et que la grotte que vous habitez aujourd'hui est mon palais. J'ai entendu vos cris déchirants à cent mille lieues d'ici, et je sais accourue pour vous secourir. Prenez cette baguette de fée— car je suis la fée protectrice de toute la rive sud de votre Grande- Rivière — et toutes les fois que vous frapperez le rocher avec cette baguett e vous obtiendrez tout ce que vous désirerez."

Elle dit et disparut en forme de globe de

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feu, qui illumina la grotte jusque dans ses réduits les plus ténébreux.

Les Micmacs étaient sauvés. Deux jours après, l'armée anglaise partait et se dirigeait sur Saint-Jean Port-Joli.

Les prisonniers sortirent de leur retraite et allèrent rejoindre leurs femmes et leurs enfants.

. C'est depuis cette époque que la grotte dont nous venons de parler, porte le nom de Cabane des fées. Cette histoire nous a été racontée par un bon vieux du temps passé, mais nous n'en garantissons pas l'authenticité ; car plusieurs personnes, dignes de foi, nous ont affirmé^que cette grotte avait été ainsi baptisée par des élèves ou des professeurs du Collège Ste-Anne.

LE CAP MARTIN

C'était en 1854. Quatre étudiants, qui ont joué plus tard un rôle assez marquant dans l'histoire de notre jeune pays, étaient nonchalamment assis sur le versant septentrional du Cap Martin, à l'ombre d'une touffe d'arbres toujours verdoyants, et causaient gaiement des examens qu'ils avaient subis à la fin de l'année scolaire, tout en dégustant un goûter délicieux qu'ils avaient eux-mêmes apprêté.

Le Cap Martin ! Qui n'a entendu parler de ce lieu enchanteur situé à environ un mille et

LE CAP MARTIN

demi à l'ouest du Collège Sainte-Anne, sur le bord du Saint- Laurent, de ces parages si chers à tous les jeunes gens qui font leurs études dans cette admirable institution, de ce petit paradis terrestre si recherché pour les bains, les parties de pêche, les pique-niques et les amusements de tous genres ? Le Cap Martin ! Comme ce nom retentit agréablement à l'oreille de l'écolier le matin d'un grand congé, lorsque le premier maître de salle annonce que la communauté ira passer la journée sur cette charmante colline. Mais trêve à nos souvenirs de collège et revenons à nos . . . nous allions dire moutons ! à nos quatre étudiants, qui venaient de terminer leur cours classique ; c'étaient donc, en langage scolaire, quatre physiciens, ou finissants, de grands sires, quoi !

Le repas était servi sur l'herbe ; chaque convive était étendu à la mode des anciens Romains couchés sur leurs divans. L'air pur et frais qu'on respire continuellement en cet endroit aiguisait l'appétit. Aussi, il était amusant de voir disparaître les mets succulents de la table champêtre au cliquetis du couteau et. . . du pouce et de l'index ; dans cette collation, la fourchette brillait par son absence. L'eau

LE CAP MARTIN

remplaçait le vin, et certes ! cette boisson est toujours la plus naturelle. Nos joyeux dîneurs étaient arrivés à la partie la plus alléchante du menu : le dessert, qui se composait uniquement de tranches dorées. De notre temps, tous les élèves, du plus petit au plus grand, connaissaient la manière de faire des tranches dorées. C'était la première leçon de cuisine — si nous en exceptons toutefois le hachis — que nous apprenions en faisant nos excursions au Lac à BourgHas, à la Montagne à Boathot, au Bras, à la Montagne Ronde, etc. Ce n'est pas difficile, il faut l'avouer ; nous prenons des tranches de pain et nous les faisons rôtir dans un mélange de lait, d'œufs et de sucre. Et puis voilà ; le mets est préparé.

Les tranches dorées confectionnées par les quatre étudiants étaient menacées d'un bien triste sort, lorsque la collation fut interrompue par l'arrivée inattendue d'un respectable vieillard, qui fit tout à coup son apparition au milieu de l'épais feuillage, en s'écriant : " Ah ! mes brigands, je vous prends en flagrant délit. Non contents d'avoir dévalisé mes nids de poules en descendant ici, vous avez ravagé mon joli bocage pour faire bouillir la marmite,

LE CAP MARTIN

et vous vous régalez maintenant comme des princes."

On aurait dit alors que les finissants étaient mus par la vapeur ou par l'électricité ; car aussi prompts que l'éclair, ils sont debout, frappent des mains, lancent leurs casquettes en

Vive le père Martin !

l'air et font retentir la montagne de leurs exclamations : "Vive le père Martin ! Hourra pour le père Martin ! "

Oui, c'était bien le père Martin qui arrivait, un cultivateur âgé de plus de quatre-vingts ans, au port noble et fier, comme dirait le rhétoricien, au regard vif et sympathique ; un

LE CAP MARTIN

vétéran de 1812 qui avait combattu aux côtée du héros de Châteauguay ; un de ces patriarches vénérables et respectés que nous rencontrons encore si souvent dans nos heureuses campagnes ; un de ces Canadiens-français enfin, qui n'ont jamais oublié leur noble devise : Religion et Patrie.

— Hourra ! tant que vous voudrez, reprit le père Martin après le bienveillant accueil que lui faisaient les écoliers ; mais cela n'empêche pas que vous ne mangiez mes œufs et que vous ne brûliez mon bois.

— Pardon, pardon, père Martin, s'écrièrent en chœur les étudiants, nous n'avons pas cet honneur-là. Nous avons acheté nos œufs chez M. Valence Garon, au village. Quant au bois. . . c'est du bois que nous avons ramassé sur la plage, au milieu des cailloux, au risque de nous casser mille fois le cou en sautant d'un précipice à l'autre. Tenez, père Martin, venez goûter nos tranches dorées, et ne pensez plus aux petites fredaines dont vous nous accusez.

— Des tranches dorées ! C'est bien ; j'accepte votre invitation. Ce que je mangerai sera autant d'ôté sur votre conscience ; car ces

LE CAP MARTIN

tranches sont préparées avec mes œufs et mon bois.

— Quelle triste opinion vous avez des étudiants. Vous les prenez donc tous pour des voleurs.

— Oh ! non ; mais ce sont de petits faiseurs de tours. Et quand on est enfant, voyez-vous, on ne se gêne pas de pénétrer dans le poulailler, le jardin et le verger. La gourmandise est bien forte à cet âge si tendre ; j'en sais quelque chose par expérience.

— Bravo ! père Martin. Vous avez été jeune, vous aussi ; c'est tout dire. Mangeons.

Il nous semble inutile d'ajouter que l'existence des tranches dorées fut après cela de courte durée. Le repas terminé et après avoir fumé le calumet de la paix avec le père Martin, le doyen des étudiants pria le vieillard de vouloir bien raconter une histoire du bon vieux temps pour récréer ses petits amis, s'il vous plaît ses grands amis ; ce sont des finissants. Le père Martin se rendit avec plaisir à l'invitation ; son répertoire de légendes et de contes était aussi volumineux que l'ouvrage intitulé : Les mille et une nuits. Le narrateur commença donc ainsi son récit, qu'il assura être la pure vérité.

LE CAP MARTIN

" Mes amis, vous vous rappelez sans doute Vannée du grand choléra, cette année où l'épidémie asiatique fit tant de victimes à Québec. Ce fut en 1832. Toute la population était plongée dans la plus grande désolation et désertait la ville en foule pour échapper au

Le mât craque, plie, casse et tombe dans les fl -ts.

terrible fléau Trois pères de famille, dont les femmes et les enfants reposaient dans leur dernière demeure, au cimetière du Gros Pin à Charlesbourg, montèrent un soir sur une frêle embarcation et partirent de Québec pour descendre à la Rivière-Ouelle. Une légère brise soufflait alors du sud-ouest, et la lune brillait

LE CAP MARTIN

dans tout son éclat. Le voyage promettait d'être des plus heureux. En effet, la nacelle glissa d'abord, pour ainsi dire, sur la plaine liquide et allait même toucher bientôt au terme de sa course, lorsque, rendus à la Traverse de Saint-Roch des Aulnaies, les nouveaux mariniers sont tout à coup assaillis par une furieuse tempête de vent de nord qui, dans l'espace de quelques minutes, se change en véritable ouragan. Le tonnerre gronde avec un fracas épouvantable ; les éclairs succèdent aux éclairs avec une rapidité vertigineuse ; le firmament présente parfois l'apparence d'un vaste incendie ; la pluie tombe par torrents ; le jour vient de finir et de faire place à une nuit d'horreur et de désespoir ; les vagues moutonnent et déferlent même avec fureur ; la fragile embarcation gémit, bondit, disparaît sous les flots courroucés, rebondit, se tord sous la violence du vent et, à chaque instant, semble devenir la proie des éléments déchaînés. Une bourrasque, plus terrible que les autres, met en pièces l'unique voile ; le mât craque, plie, casse et tombe dans les flots ; le gouvernail est arraché de ses gonds et emporté par une vague. La mort, la pâle mort s'avance avec son cortège de souffrances ;

LE CAP MARTIN

encore quelques instants, et la nacelle, secouée comme le plus petit copeau, sera engloutie dans la profondeur des ondes. Les malheureux nautonniers ont perdu tout espoir de salut et ont tourné leurs regards vers le Ciel, qui seul peut les sauver en faisant un miracle ; ils prient de toute la ferveur de leur âme et demandent pardon à Dieu des péchés dont ils se sont rendus coupables.

Tout à coup, une vague énorme, aussi haute qu'une montagne, surgit à côté de la chaloupe, l'enveloppe bientôt d'un linceuil et l'entraîne dans l'abîme. C'en est fini, l'embarcation est culbutée sens dessus dessous à quelques arpents du Fer à Cheval vis-à-vis de Ste-Anne, et les malheureux qui la montent disparaissent en poussant ce cri suprême : "Mon Dieu ! mon Dieu ! " Le drame est terminé, et un voile lugubre se dresse devant la scène. 11 est alors minuit.

Le lendemain, vers trois heures du matin, deux braves habitants de cette paroisse viennent visiter leur pêche que vous voyez en face de vous, près de cette pointe (le narrateur montre du doigt l'endroit désigné). En arrivant

LE CAP MARTIN

au pied du rocher, leurs regards tombent sur une épave ; c'est une chaloupe qui repose sur des cailloux, la quille en l'air. Ils s'approchent de l'embarcation naufragée ; ils la retournent, et, ô surprise ! ils sont en présence d'un noyé qui se tient cramponné à un banc de la nacelle ;

Us s'approchent de l'embarcation naufragée ; ils la retournent...

de la main gauche, le noyé presse sur sa poitrine le scapulaire de Notre-Dame du Mont- Carmel.

LE CAP MARTIN

Les deux pêcheurs enlèvent de la chaloupe la malheureuse victime de la tempête de la nuit précédente, et la déposent sur le vaste plateau sur lequel nous sommes assis. L'un d'eux examine attentivement le noyé. uO miracle, s'écrie-t-il, il n'est pas mort. Non, il respire encore, j'en suis certain. Regarde, ditil, en s'adressant à son compagnon ; le petit miroir que je viens de lui poser près de la bouche s'est couvert de sueur. Cette espèce , de rosée est produite sans aucun doute par sa respiration, bien que les mouvements en soient imperceptibles."

A l'instant, les pêcheurs se mettent à frictionner le noyé, à le rouler sur un baril et à lui administrer, en un mot, tous les remèdes que suggère l'expérience en pareil cas. Non, il n'est pas mort ; car bientôt le noyé commence à vomir, et le vomissement dure au moins dix minutes ; dans ce moment les minutes paraissent plus longues que les heures. Quelques secondes s'écoulent encore et sa poitrine se soulève ; le noyé remue un bras et une jambe. u Miracle ! miracle ! s'exclament les deux pêcheurs. Il est sauvé ! " Aussitôt le

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prétendu noyé agite l'autre bras et l'autre jambe ; il ouvre les yeux, qu'il promène de tous les côtés, et on l'entend alors murmurer : " Mon Dieu ! où suis-je ? " Ses sauveurs lui défendent de parler et lui conseillent de rester calme et de contenir les émotions qui l'assiègent. Plus tard vous remercierez le Ciel de vous avoir protégé d'une manière aussi visible. Le noyé obéit, ferme les yeux et dort d'un profond sommeil jusqu'au lever du soleil. Les pêcheurs lui avaient dressé une couche de sapin et l'avaient recouvert de leurs habits d'étoffe du pays.

A son réveil, le naufragé ressentait encore une grande faiblesse dans tout son être, et tout le corps lui paraissait comme meurtri. Sac à papier ! il ne faut pas vous en étonner, mes amis, si cet homme était faible alors après la nuit terrible qu'il venait de passer. Son premier soin en revenant à la vie fut de se jeter à genoux, de remercier la sainte Vierge, qui l'avait arraché à une mort certaine, et de témoigner sa reconnaissance à ses sauveteurs, qui n'avaient rien épargné pour secourir leur semblable. Les pêcheurs lui demandèrent

LE CAP MARTIN

ensuite le récit de l'effroyable tempête qu'il avait essuyée pendant la nuit. Le naufragé exauça leurs vœux et leur raconta ce que vous connaissez déjà. Je me contenterai de vous rapporter la fin de sa narration.

" Lorsque notre embarcation chavira — c'est le naufragé qui parle, — mes deux infortunés

Il se construisit une élégante maisonnette que vous pouvez admirer...

compagnons de voyage furent emportés par la vague énorme qui nous enveloppait de toutes parts, et ils ne reparurent plus. ,En constatant l'imminence du danger auquel nous étions sans cesse exposés, je saisis^ un banc de la chaloupe de la main droite, et je 'pris mon scapulaire de la main ^gauche en disant à ma bonne mère Marie: <k 0 Vierge immaculée,

LE CAP MARTIN

sauvez-moi du danger." Ce furent mes dernières paroles ; j'enfonçai dans les flots avec la chaloupe et je perdis connaissance. Vous savez le reste. C'est mon scapulaire qui m'a sauvé ; j'en rendrai éternellement grâces à la glorieuse mère de Dieu."

Le père Martin avait fini son histoire.

Mais, père Martin, lui demandèrent les étudiants, connaissez-vous le nom de ce naufragé ?

Sans doute, répliqua le conteur. C'était mon père. Après avoir été sauvé de la mort comme vous venez de le voir, il prit la résolution de demeurer à la campagne, dans un lieu solitaire, loin du fracas et du tumulte de la ville ; il acheta une terre ; il se construisit une élégante maisonnette que vous pouvez admirer encore à quelques arpents au sud de ce cap ; il se maria en secondes noces, et quand il descendit dans la tombe, il était entouré d'une nombreuse famille, six garçons et six filles. C'est en souvenir et en l'honneur de mon vénérable père que les habitants de la paroisse ont baptisé cette montagne du nom de Cap Martin, Les ombres commençaient alors à s'allonger

LE CAP MAETIN 25

dans la plaine. Les quatre étudiants se levèrent, serrèrent aff ectueusem ent la main d u patriarche et reprirent le chemin du village, en faisant retentir la colline du cri de : " Vive le père Martin ! "

Saint-Jean Port-Joli.

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