‹ Légendes canadiennesChapitre 3 sur 11 · LE DOCTEUR L'INDIENNE · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR L'INDIENNE

Il y a plus de quarante ans, nous quittions le toit paternel pour faire une courte promenade dans quelques-unes de ces belles paroisses du comté de l'Islet qui bordent le majestueux St- Laurent. Nous étions alors en vacances ; tous ceux qui ont passé sur les bancs d'un séminaire ou d'un collège, savent que les écoliers consacrent consciencieusement au plaisir ces quelques jours de repos et de loisir. Promenades, parties de chasse et de pêche, visites aux parents et aux amis, en un mot tous les amusements sont employés pour améliorer la santé délabrée du jeune étudiant. Les parents mettent le plus grand empressem ent à satisfaire, les moindres désirs de leurs enfants, qui méri-

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tent certainement qu'on leur procure un peu de récréation après une année des plus rudes labeurs.

Donc un beau matin du mois d'août, nous partons quatre écoliers dans une calèche aux ailes jaunes et traînée par un vieux cheval, qui parcourait infailliblement quatorze lieues en quinze jours.

Nous nous acheminons vers Saint-Jean Port- Joli d'un pas tranquille et lent comme les rois fainéants dans les rues de Paris, avec cette différence que nous sommes transportés par un cheval, tandis que les monarques se payaient le luxe de se faire voiturer par quatre bœufs. C'était plus poétique, n'est-ce pas ?

Pourtant, sous le rapport de la poésie, nous n'avons rien à envier à ces riches et à ces puissants de la terre. Le panorama qui se déroule devant nos regards est splendide. Nous venons de quitter la charmante paroisse de Sainte- Anne avec son superbe collège et ses élégantes maisonnettes, pour entrer dans le " Domaine " — c'est ainsi qu'on désigne le rang qui longe la grande anse de Saint-Roch des Aulnaies, depuis le moulin de feu M. Dupuis, ancien député, jusqu'au village. A notre gauche, nous voyons

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la paroisse de Sainte-Louise, qui, par l'effet de la perspective, semble s'adosser au flanc des Alléghanys, dont les cîmes, toujours verdoyantes, se perdent dans la nue. Devant nous, nous avons l'église et le village de Saint-Roch, qui se mirent dans les eaux limpides du fleuve géant. A notre droite, le Saint-Laurent, que sillonnent des centaines d'embarcations, s'étend à perte de vue ; plus loin, l'Ile-aux-Coudres, qui se dresse comme une élégante corbeille de verdure et de fleurs, et ferme pour ainsi dire l'entrée de la baie Saint-Paul ; cette île nous rappelle un souvenir bien cher aux Canadiensfrançais : l'arrivée de l'intrépide découvreur du Canada, le courageux marin de Saint-Malo, l'illustre Jacques-Cartier. Plus loin encore s'élèvent les paroisses des Eboulements et de la Baie Saint-Paul si recherchées des touristes pendant la saison des chaleurs. Au fond ou au sommet du tableau, surgissent les magnifiques chaînes de montagnes appelées Lmirentides, dont les énormes assises se baignent dans les eaux du Saint- Laurent.

Après avoir contourné la Pointe Saint-Roch, la vue rencontre les Piliers, rocher escarpé sur lequel s'élève un phare lumineux qui guide

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Il lui offrit un verre de rhum. . .

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le nautonnier au milieu des ténèbres et de la tempête. Du même coup d'œil, nous admirons un charmant groupe d'îles, qui attirent l'attention de l'étranger par leur aspect sauvage et pittoresque ; nous voulons parler de l'Ile-aux- Oies, de l'Ile-aux-Grues, etc.

Comme on peut facilement en juger, nous sommes de vrais écoliers dont la curiosité est sans cesse excitée par les beautés qui nous entourent ; il nous faut tout voir et tout contempler. Aussi nous avons bien le temps avec notre vieille bourrique, qui sue déjà sang et eau, bien qu'elle n'ait pas encore fait un pas de course. Tout cle même nous avançons toujours. Et puis, nous sommes heureux : nous éprouvons de douces et pures jouissances, nous respirons à l'aise, nos forces se retrempent, notre imagination s'échauffe et s'enflamme, notre intelligence se développe en présence des merveilles de la nature, le but de notre voyage enfin est atteint.

Cependant notre voyage n'est pas encore terminé, il nous faut visiter cette paroisse qu'on appelle à si juste titre Saint-Jean Port- Joli. Oui, c'est vraiment un joli port, et le parrain qui l'a ainsi baptisé mérite nos plus sin-

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cères félicitations ; car il est impossible de redire ici toutes les beautés, tous les charmes, tous les sites enchanteurs qui s'offrent à nos regards quand nous entrons dans cette riche paroisse. La nature s'est plu à verser ses trésors les plus précieux en ces parages pour en faire un véritable paradis terrestre. Tous les voyageurs qui visitent St-Jean Port-Joli pour la première fois, éprouvent les mêmes impressions, les mêmes émotions que nous avons ressenties nous-mêmes en cette circonstance. Mais trêve à l'admiration, et continuons notre promenade, nous allions dire notre course, avec notre cavale !

A peine avons-nous fait quelques pas, qu'un de nos compagnons de classe s'écrie : "Ah! regardez à gauche ; nous voyons remplacement qu'occupa la demeure d'un célèbre meurtrier, d'un assassin qui a, pendant assez longtemps, semé la terreur et l'épouvante parmi les paisibles habitants de cette délicieuse retraite."

Cette exclamation subite nous arrache de nos méditations poétiques et nous glace d'effroi. Il nous semble voir \h meurtrier devant nous et nous crier : " La bourse ou la vie." Cepen-

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dant cette frayeur, bien naturelle aux jeunes gens, disparaît bientôt pour faire place à notre sang-froid habituel.

— Mais, dis donc, l'ami, de qui veux-tu parler?

— Vous vous rappelez sans doute le fameux docteur Y Indienne et sa misérable fin, n'est-ce pas ?

— Oui, oui, répondons-nous en chœur.

Eh bien ! c'est là qu'il demeurait, en nous montrant du doigt l'endroit désigné.

— Tu nous ferais grand plaisir, si tu nous racontais l'histoire du docteur l'Indienne ; car nous avons entendu citer son nom bien souvent et même nos grand'mères nous menaçaient des foudres du fameux docteur lorsque nous étions trop dissipés dans notre bas âge. Mais nous ne connaissons qu'imparfaitement la vie de ce véritable bandit.

— Je vais essayer de satisfaire votre curiosité, sans entrer néanmoins dans tous les détails d'une carrière aussi tristement remplie. Je me contenterai de vous narrer aussi brièvement que possible le dernier meurtre qu'il a commis et qui a comblé la mesure de ses iniquités.

— Commence ; nous t'écoutons.

" Le docteur l'Indienne — ainsi nommé parce

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qu'il portait presque continuellement une robe d'indienne — vivait seul dans sa sombre demeure et jouissait d'une bien mauvaise répu-

II contemple un moment le visage calme...

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tation parmi les habitants de St-Jean, qui tous le redoutaient et fuyaient son contact comme on fuit un pestiféré ou un lépreux. Un soir, un de ces colporteurs qu'on rencontrait à la campagne, il y quelques années, entra chez le docteur et lui demanda l'hospitalité. Guillemette — c'était le nom du marchand ambulant — était loin de se douter que sa dernière heure allait bientôt sonner. En pénétrant dans l'antre du bandit, il mettait pour ainsi dire un pied dans l'éternité.

Le docteur acquiesça avec empressement à la demande du colporteur, et, pour le soulager de sa longue course de la journée, il lui offrit un verre de rhum de la Jamaïque. Guillemette but donc à la santé du docteur — boire à la santé d'un autre, ça fait tant de bien ! — mais en même temps que l'alcool, il avala un narcotique puissant que le docteur avait mis dans le verre lorsqu'il alla quérir le rhum dans son cabinet. Le colporteur se coucha quelques instants plus tard et dormit du plus profond sommeil.

Pendant la nuit, à cette heure où la nature entière semble se reposer, le docteur l'Indienne

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se lève, prend une bougie et, armé d'un lourd marteau, se dirige vers le lit de Guillemette. Il contemple un moment le visage calme et souriant de celui qu'il allait bientôt assommer. C'est le démon de l'or seul qui pousse ce monstre à tremper ses mains dans le sang de son semblable.

Le docteur l'Indienne hésite alors ; on dirait qu'il a peur ; c'est peut-être l'ombre de Caïn qui voltige devant ses yeux et arrêta son bras "meurtrier. Mais non, il n'en est rien ; cette hésitation ne dure qu'une seconde. Aussi prompt que l'éclair, il lève son énorme marteau qui retombe ensuite avec une rapidité étonnante et s'enfonce dans le front de Guillemette Ce dernier n'est pas mort ; d'un bond il est sur pieds et empoigne l'assassin avec l'énergie du désespoir.

Il s'en suit une lutte terrible entre le bourreau et la victime ; l'obscurité de la nuit — la bougie s'était éteinte dans la mêlée — ajoute encore à l'horreur de la scène.

Le docteur, redoublant d'efforts, se débarrasse de l'étreinte du jeune homme, lui assène un nouveau coup de marteau sur la tête et l'étend

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Il y a un cadavre dans notre pêche «

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rajde mort à ses pieds. Le nouveau Caïn avait tué son frère Abel.

Sans perdre de temps, le monstre à figure humaine charge le cadavre sur ses épaules et le transporte sur le bord du fleuve. Une chaloupe qui se trouvait là, reçoit le corps de Guillemette, et le meurtrier, muni d'un aviron, dirige l'embarcation à quelques arpents du rivage. Là, il s'arrête ; il soulève le corps de Guillemette et le lance dans l'onde bouillonnante. Les flots s'entr'ouvrent, et Guillemette disparaît au milieu du gouffre béant. Le crime est consommé.

Le docteur retourne à son gîte, lave les taches de sang qui recouvrent le parquet de la chambre où reposait Guillemette une heure auparavant, place dans un lieu sûr tous les effets qui avaient appartenu à la victime, et s'étend nonchalamment sur son lit avec la satisfaction d'un homme qui a fait le bien toute sa vie.

Pendant que le meurtrier se livre encore aux douceurs du sommeil, la plus grande excitation règne dans le village. Toute la population estplongée dans la consternation : elle vient d'ap-

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prendre qu'un crime horrible a été commis dans la paroisse, mais sans savoir encore en quel endroit. Une femme s'étant levée de grand matin s'était rendue à la pêche pour profiter de le basse marée. Mais elle en était revenue en criant : "Il y a un cadavre dans notre pêche." Les villageois accourent à ses cris et trouvent le malheureux Gruillemette, que les flots ont rejeté sur le rivage. Us se rappellent tous avoir vu le défunt, le jour précédent, parcourir la paroisse de Saint-Jean Port-Joli. Quelques-uns d'entre eux l'ont vu même entrer chez le docteur l'Indienne à la tombée de la nuit. Il n'y a plus de doute, c'est le docteur qui l'a tué pour s'emparer de son argent.

La justice est informée du crime ; elle fait des recherches, et la culpabilité du docteur est prouvée. Le sang d'Abel criait vengeance. Aussi, quelques semaines plus tard, le célèbre docteur l'Indienne montait sur l'échafaud pour subir le châtiment de ses nombreux forfaits. Le meurtrier, si ma mémoire est fidèle, fut exécuté à Québec, devant l'ancienne prison, en compagnie de trois autres grands criminels.

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Voilà, autant que je puis me le rappeler, dit le narrateur en terminant, le récit du dernier crime de cet homme tristement célèbre, dont le souvenir est encore vivace dans toutes les paroisses du comté de l'Islet." (1)

(1) Le - oleil a publié, il y a quelque temps, une notice sur ce personnage de célèbre mémoire. On peut y jouter ce qui suit ; j'étais présent à sa mort sur la potence.

Quand on l'a fait prisonnier, on l'a attaché à une cloison dans sa maison ; on avait percé des trous dans cette cloison ; ses pieds et ses mains étaient attachés avec de fortes cordes ; il se déclarait innocent du crime dont on l'accusait ; il se comparait " humblement " semblable à N. S. J. C. crucifié.

Sur la potence il portait sa robe d'indienne avec un bonnet blanc sur >a tête.

Il a fait un discours ; il a avoué son crime et s'est recommandé aux prières des spectateurs, qui ont été fortement impressionnés.

Avant de venir à Saint-Jean Port- Joli, le docteur avait résidé à l'Ile aux Coudres, où. il a possédé une terre, qu'il confiait à un fermier, .... il en a fait mourir deux.

A cette époque, M. Asselin était curé de l'Ile aux Coudres ; le docteur était son grand ami. Le curé avait ^établi dans son église le premier chemin de la croix du pays ; et le docteur faisait l'exercice du chemin de la croix tous les dimanches.

Qui sait si cet exercice de piété n'a pas attiré la miséricorde de Dieu sur les derniers instants de sa vie ?

Sa vie a été criminelle, mais sa mort a été consolante. La seule a été vivement impressionnée par ses dernières paroles.

Un témoin de la scène.

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Il y a soixante à soixante-quinze ans, Saint- Louis de Kamouraska était devenu, surtout le printemps et l'automne, le rendez-vous de tous les Nemrods de la rive sud du St-Laurent. Les chasseurs accouraient des paroisses les plus éloignées pour tuer le canard et l'outarde, qui abondaient alors sur cette plage déserte, ainsi qu'une foule d'autres gibiers recherchés par les» gourmets.

Ces intrépides coureurs de grèves avaient choisi de préférence la Grande-Anse, comprise* entre le Oap Blanc et le Cap-au-Diable. Cette immense étendue était, à certaines époques.

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de Tannée, littéralement couverte de gabions, espèce de huttes à une seule ouverture où se cachait le chasseur en guettant sa proie ; quelques pièces de bois brut ou quelques planches suffisent ordinairement pour construire ces sortes d'habitations. Pendant la saison de la chasse, l'ensemble de ces gabions présentait l'apparence d'une bourgade indienne s'élevant sur le bord de la grève.

Toutes les nuits, des centaines de chasseurs quittaient les concessions de la " Haute-Ville " et de l'"Embarras " et allaient prendre place dans leurs cabanes respectives. Ils se rendaient généralement sur la plage bien avant le lever du soleil, et ils se réunissaient, à une heure convenue, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour raconter des histoires de sorciers, de revenants, de feux follets, etc., etc. La chasse commençait, comme dit le poète :.

" Au moment où l'aurore avec ses doigts de rose " Sépare en souriant la nuit d'avec le jour "

La nuit se passait au milieu de la gaîté la plus franche. C'était le bon vieux temps. Tous les chasseurs s'aimaient comme des frères. Quand on rencontrait deux chasseurs cheminant l'un à côté de l'autre, on pouvait leur

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appliquer en toute sûreté ce vers du bon La Fontaine :

u Deux vrais amis vivaient au Monomotapa."

Si l'un d'entre eux réussissait mieux que ses compagnons, ceux-ci l'applaudissaient et le portaient en triomphe. On le proclamait le plus habilè chasseur de toute la bande, et lorsqu'on retournait au foyer, on s'empressait de redire aux parents et aux amis les actes de prouesse dont on avait été témoin.

Comme les temps sont changés ! Aujourd'hui, l'envie salit les plus belles actions. La médisance et la calomnie s'infiltrent dans toutes les classes de la société ; la moindre faute, qui n'est en vérité qu'une légère ondulation sur le fleuve de la vie d'un mortel, devient dans la bouche du médisant, une vague énorme capable d'engloutir le navire le plus solide. Le calomniateur fait d'un innocent qui plane sur des hauteurs élevées, un monstre à face humaine que la société doit rejeter de son sein. Cet homme respectable est regardé comme un lépreux, comme un paria.

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Mais revenons à notre sujet. Nous étions au milieu des joyeux chasseurs, et voilà que tout à coup notre imagination nous transporte dans le monde des moralistes. Retournons encore un moment à Kamouraska, et écoutons une histoire dont l'un de ces courageux Nemrods de 1830 a été le héros. Nous tenons les faits du chasseur lui-même ; il nous a juré par tous les dieux de la mythologie, que son récic était authentique. Il paraît que les précautions oratoires qu'il avait prises n'avaient pas encore chassé le doute de notre esprit, car Fifi — c'est le nom du narrateur — nous regardant cFans le blanc des yeux, nous apostropha ainsi :

" Si vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, vous pourrez prendre des informations auprès d'un acteur de la scène que je vais vous raconter, chez Pierre à Michel, qui restait au " Pain de Sucre "à cette époque-là.

— Est-ce que votre ami ne réside plus au Pain de Sucre ?

— Oh ! non, il est mort depuis une dizaine d'années ; mais sa femme vit encore et vous répétera mot à mot ce que je vais vous dire.

— C'est très bien ; vous pouvez commencer votre histoire ; nous n'avons plus aucun doute

LE CAP-AU-DIAELE

J'arme mon fusil...

LE CAP- AU- DIABLE

sur sa véracité, après les preuves que vous venez de donner

Notre chasse ar ne se fit pas prier et s'exprima à peu près en ces termes :

" Vous savez, dit-il, que, dans le temps passé, il y avait une foule de sorciers ou d'hommes méchants qui avaient le pouvoir de prendre momentanément la forme d'un animal quelconque, soit d'un chien, soit d'un cheval, soit d'un porc, soit d'un veau, etc. Quelquefois même ces méchants faisaient un commerce avec Satan et se changeaient en diables quand ils le voulaient."

Ayant fait une moue qui indiquait assez clairement une grande incrédulité de notre part, le narrateur ne put réprimer un mouvement de colère ; mais il continua néanmoins son récit.

"Tenez, mon ami, vous êtes incrédule. Eh bien ! écoutez-moi attentivement et je vais vous convaincre.

C'était un vendredi soir. Il faisait noir comme chez le loup, et il tombait de la pluie à boire debout.

Je dis tout à coup à Fanchette, ma bonne petite femme: "Je vais à lâchasse. Demain

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matin le gibier sera en abondance sur la grève. C'est le meilleur temps." Onze heures sonnaient alors à l'horloge.

Ma femme veut s'opposer à mon départ ; mais ma résolution est prise et rien ne peut m'arrèter. J'ai la tête dure comme un caillou. Je prends donc mon fusil et mon sac de provisions, et je me dirige vers le Cap-au-Diable. Je demeurais vis-à-vis chez les Rossignol dans le temps.

Fanchette, en me voyant franchir le seuil de la porte, me recommanda bien, après m'avoir embrassé, de ne pas oublier de prier la sainte Vierge pendant cette nuit épouvantable. Je n'eus garde de ne pas suivre ses sages conseils.

Je descends à travers les champs et j'arrive bientôt près de la pointe du cap que baigne le St-Laurent. J'étais mouillé jusqu'aux os et je tremblais comme une feuille de peuplier agitée par le vent. J'aurais désiré faire du feu pour me réchauffer, mais je ne pouvais pas même y songer. Il m'était impossible de trouver un seul morceau de bois sec, et le vent soufflait avec une extrême violence.

Mon gabion se trouvait du côté nord du

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cap ; je continue donc de marcher dans l'espoir de trouver bientôt un abri contre la tempête, lorsque soudain j'aperçois un immense brasier à quelques arpents devant moi, à l'ombre d'un énorme fragment de rocher. Je m'arrête à cette apparition subite. Je ne suis pas peureux? mais ce feu ne me paraissait pas naturel par un temps aussi affreux.

Après réflexion faite, je me dis : ce sont sans doute des amis, des compagnons de chasse qui sont descendus avant la veillée. Surpris par la tempête, ils ont allumé un grand feu pour lutter contre le froid. Je continue alors de marcher, en ayant soin de faire le moins de bruit possible, afin de reconnaître mes chasseurs sans être vu. Je parcours de la sorte une distance de deux à trois arpents. Je touche enfin presque au brasier, mais des arbres et des fragments de rochers m'empêchent encore de distinguer les personnes réunies auprès du bûcher.

J'aperçois à ma gauche un rocher très élevé. Je grimpe dessus en faisant un long détour, et, de cette position, je porte mes regards dans la direction du feu. Quel spectacle s'offre al ors

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" Tiens, tu as mon "lo.inet ! '

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à ma vue ! Quarante ans se sont écoulés depuis, et j'en frémis encore quand j'y pense. Autour d'un grand feu, je découvre une quinzaine de diablotins avec de longues queues et de grandes cornes, dansant, grimaçant, hurlant et blasphémant ; ils lancent des étincelles par la bouche, par les yeux, par les oreilles ; avec leurs longues fourches ils attisent le feu. A cette vue, les cheveux me dressent à la tête. J'ai peur. Jusqu'à présent je n'avais vu le diable que sur des images, et aujourd'hui je le vois en personne et à deux pas de moi. On a beau être brave, il faut trembler, et je tremble de tous mes membres comme un frêle roseau secoué par l'orage. Je fais le signe de la croix et j'invoque la sainte Vierge ; je la supplie de me protéger contre les artifices du démon.

Une idée lumineuse me traverse alors l'esprit. Je savais que les diables que je voyais là n'étaient rien autre chose que des hommes méchants ou quelques-uns de ces sorciers dont j'avais entendu parler tant de fois par ma grand'mère. Dans ce cas, pour délivrer ces méchants, il suffisait de les blesser pour en faire sortir du sang ; aussitôt ces personnes arnor-

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phosées — métamorphosées — reprenaient la forme humaine. Je me jette donc à plat ventre, j'arme mon fusil et je fais feu sur la troupe des diablotins. Et puis, plus de brasier, plus de diables. Tout est disparu. La plus grande obscurité règne en ces lieux, et je reste seul dans cette sombre solitude.

Quelques instants après la tempête s'apaise, la pluie cesse, les nuages se dissipent et la lune brille d'un vif éclat. Je reprends courage, et je m'avance lentement vers l'endroit occupé tout à l'heure par les diablotins. J'éprouve bien encore quelques souleurs, mais je parviens néanmoins à maîtriser mon émotion ; je veux voir à tout prix si les danseurs de danses rondes n'ont pas laissé des traces de leur passage.

J'arrive au plateau sur lequel brûlait le grand feu. Je ne découvre rien. Le plateau est dans le même état qu'auparavant. J'allais continuer mon chemin vers mon gabion lorsque je foule du pied une tuqke tout neuve, bonnet de laine qui était fort en usage à cette époque. Je ramasse le bonnet et je le fourre dans mon sac. Je vais ensuite me reposer dans ma cabane.

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Le lendemain matin, au petit jour, j'abats un nombre considérable de canards et d'outardesr et je reviens à la maison faire bombance avec: ma femme et mes enfants, à qui je raconte l'aventure qui m'était arrivée pendant la nuitr sans oublier de mentionner ma trouvaille.

Le dimanche suivant, je me flanque mon bonnet neuf sur 1j côté de la tète et je m'en vais à l'église. C'était la mode des bonnets en ce temps-là. La première personne que je rencontie à la porte de l'église, c'est Pierre à Michel, que je vous ai nommé au commencement de ce récit. En m'apercevant. il 's'écrie " Tiens, tu as mon bonnet ! où i'as-tu donc pris ?" Je lui rappelle ce qui était arrivé l'autre nuit au Cap-au-Diable.

Pierre me dit aussitôt : " Tu m'as rendu un service signalé. J'étais amorphosé, tu m'a& délivré. Mais je te demande une chose. Juremoi que tu ne dévoileras jamais ce secret tant que je serai vivant." Je fis le serment exigé,, et j'ai tenu ma promesse." En terminant son histoire, le chasseur mo

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demanda d'un ton où perçait l'ironie ; " Maintenant, croyez- vous que j'aie dit la vérité ? — Oh! très certainement. Nous nous fions à votre parole. intérieurement, nous nous disions: Ce chasseur n'a qu'un défaut : celui d'être un franc menteur.

Le village de B * * *

BHAVOUKE I DEUX CANADIENS

Sur les bords du superbe St-Laurent, dans une paroisse riche et populeuse, s'élevait jadis une coquette villa, inhabitée^ depuis un grand nombre d'années. Entourée d'un riant bocage, construite au fond d'une splendide baie, sur laquelle on voyait folâtrer une foule de baïques élégantes, et adossée au flanc d'une montagne que couronnaient des chênes et des ormes séculaires, cette habitation occupait le site le plus charmant de ces parages enchanteurs et excitait l'admiration de tous les étrangers. C'était le séjour le plus gracieux et le plus poétique que l'on pût imaginer ; l'Eden ne

devait pas avoir plus de charmes et plus d'attraits.

Malgré son ombrage toujours frais, sa solitude agréable et pittoresque et ses appâts de toutes sortes, cette villa restait fermée toute l'année. Pas un seul habitant des environs n'osait approcher de cette paisible retraite ; au contraire, tous les paysans s'empressaient de fuir dès qu'ils apercevaient la tourelle qui dominait la grande porte d'entrée. Il y avait là un mystère que nous voulions à tout prix éclaircir. Nous avions nous-même admiré, à plusieurs reprises, cette demeure, et nous ne comprenions pas pourquoi elle était toujours inhabitée. Les circonstances nous favorisèrent dans nos recherches, et le nœud gordien fut tranché sans le secours de l'épée d'Alexandre.

Un jour, nous faisions une partie de pêche dans la petite baie que nous avons mentionnée plus haut ; mais ce n'était pas la pêche miraculeuse des disciples du Sauveur sur la mer de Tibériade ou du lac Génésareth. L'habitant de l'empire de Nepture fuyait le hameçon et allait prendre ses ébats plus loin sur la surface de la plaine liquide. Une conduite aussi indigne à notre égard nous révolta. Nous ramassons

armes et bagages, et nous nous dirigeons vers ia rive.

Comme nous sommes aussi bon chasseur qu'habile pêcheur, nous mettons notre fusil en bandoulière et nous nous enfonçons dans la forêt qui borde la célèbre villa. Nous n'avons pas fait vingt pas, que nous rencontrons un de ces vieillards qui, par leur air vénérable et patriarcal, inspirent le respect et la confiance. " Tiens, me dis-je, voilà mon homme ; je vais apprendre de lui la solution du grand problème que je cherche vainement à résoudre depuis que je fréquente ces lieux." Sans cérémonie aucune, nous abordons le patriarche, et, après avoir causé de choses indifférentes, nous faisons tomber la conversation sur la villa, que nous voyons distinctement de l'endroit où nous sommes. Ce respectable vieillard s'empresse de satisfaire notre curiosité et nous raconte l'histoire suivante :

" En commençant, je dois vous dire que je n'ai pas revu le propriétaire de cette maison depuis qu'elle a été construite. Je devrais dire plutôt les propriétaires, car ils étaient deux d'abord, un Américain et un Mandais. Mais la villa n'était pas encore tout à fait

terminée, et. l'Irlandais avait disparu. On a eu beau prendre des informations sur son compte, on n'a jamais pu savoir où il était allé. La rumeur a circulé clans le temps que l'Américain avait tué son associé pour devenir seul maître de cette belle propriété et que le cadavre de la victime avait été enterré dans la cave. Un fait étonnant, vraiment prodigieux, et qui s'est renouvelé plusieurs fois, semble confirmer cette sinistre rumeur. Pendant certaines nuits, il se fait dans cette maison un tapage infernal, qu'on peut entendre à six arpents à la ronde. Pas une âme qui vive n'a pu habiter cette coquette villa, pas même son propriétaire, qui a levé le pied légèrement et n'a jamais été revu en ces lieux. Il est parti, dit-on, un beau matin pour aller loin, bien loin, dévoré par les remords de son crime. Il n'a jamais été possible à un mortel de passer une nuit dans ce séjour délicieux. Toutes les personnes qui ont eu l'audace d'y entrer, ont été rossées de coups parles esprits et jetées à la porte d'une manière qui voulait dire : n'y revenez plus. Je puis vous raconter à ce sujet une anecdote qui vous intéressera, j'en suis sûr, et qui vous convaincra de la véracité de mon récit.

Un soir, j'étais à faire la partie de cartes chez mon voisin Mathurin, riche cultivateur,

Le revenant et les deux Canadiens.

qui demeure à trois quarts de lieue de la Baie* du-Diable, c'est ainsi qu'on la nomme dans le

pays. 11 y avait là deux Canadiens, qui arrivaient des chantiers de la Gratineau ; c'étaient deux hommes doués d'une force herculéenne, deux vrais Canadiens du temps passé, qui n'avaient jamais eu peur et qui ne craignaient rien ; ils s'étaient battus avec les raftmen les plus forts de tous les chantiers, et jamais ils n'avaient rencontré leur maître. Plusieurs fois même ils en étaient venus aux prises avec des feux follets, des revenants et le bonhomme Charlo lui-même, — nom que les habitants de la campagne donnent généralement au diable ; et jamais ils n'avaient reçu une seule égratignure.

Pendant la veillée, mon ami Mathurin se mit à parler des événements extraordinaires qui avaient lieu à la Baie-du-Diable. L'un des hommes de chantiers éclata alors de rire : " Comment, s'écria-t-il, vous croyez tous ces contes-là ! Bandes de poules mouillées ! Qu'on nous donne, à mon associé et à moi, la somme de cinquante piastres et une bouteille de rhum, et nous irons passer la nuit dans votre terrible villa. Je voudrais bien que quelqu'un s'avisât de nous déranger, par exemple !. . . Un formidable juron termina la phrase.

Mathurin, offensé des paroles orgueilleuses et du blasphème qu'il venait d'entendre, répliqua aussitôt : " Ce n'est pas cinquante, mais cent piastres que je vous accorde, si vous passez toute la nuit dans la villa. Quant à la boisson, vous en aurez tant que vous voudrez."

Les deux Hercules s'approchent de mon ami et lui disent en tendant la main droite : " Tapez là. Nous acceptons votre pari, et nous nous mettons en route sur-le-champ."

Le marché est conclu devant témoins, et les courageux Canadiens s'acheminent vers la villa, suivis à une courte distance par une dizaine de mes amis et moi-même qui voulions nous assurer s'ils rempliraient les conditions de leur contrat. Nos deux braves entrent hardiment dans la maison, placent une bougie sur une table près de la cheminée, et, s'asseient de chaque côté de cette table, après s'être ingurgité chacun un bon coup et avoir allumé leur brûle-gueule. Les témoins s'installent sous le feuillage d'un gros orme à quelques pas de la maison. Du poste que nous occupons, nous pouvons observer facilement toutes les allées et venues de nos gars.

Trois longues heures s'écoulent, et rien ne

vient troubler l'attitude ferme des deux sentinelles vigilantes, qui trinquent très souvent à notie santé en poussant de bruyants éclats de rire. Sur le coup de minuit, les Canadiens lèvent simultanément la vue vers le plafond ; ils ont entendu un bruit de chaînes assourdissant au-dessus de leur tête. Au bruit de chaînes succèdent des pas lents et cadencés. On dirait un prisonnier se promenant nonchalamment dans son étroite cellule. Les pas se dirigent vers l'escalier qui conduit au premier, faisant entendre un son semblable à celui que produiraient des ferrailles traînées sur un chemin rocailleux, et l'écho se répercute au loin dans la forêt. " Les gardiens de la citadelle," comme dit la chanson, perdent de leur sang-froid et de leur fanfaronnade ; l'effet de l'alcool qu'ils ont avalé à pleines rasades, a disparu ; la peur a chassé l'ivresse ; ils sont plus pâles que la mort. Mais, tout de même, ils ne bougent pas. C'est si beau que de gagner cent piastres, dans l'espace de sept à huit heures, à ne rien faire ! Le revenant — car c'en était certainement un — descend l'escalier et s'approche lentement de l'endroit où se tiennent les deux Canadiens. Ceux-ci regardent dans la direction d'où part

le bruit, mais ils ne voient rien ; leur peur augmente ; nous les voyons trembler comme

Les boiiim îs de chantiers sont lancés dehors...

des feuilles sèches au moindre souffle du vent. Tout à coup, celui qui se trouve à droite de la

table se sent saisir aux épaules par deux mains invisibles, soulever de son siège et transporter prestement à la porte, mais sans attraper aucun mal; la porte s'ouvre d'elle-même, et notre homme est déposé précieusement sur la galerie qui entoure la villa Inutile d'ajouter qu'il prend ses jambes à son cou et nous rejoint au pas gymnastique.

Notre curiosité est alors vivement excitée ; nous avons hâte de connaître le sort réservé à son compagnon, qui, nous l'avouons à sa louange, n'avait pas quitté son poste ; il se conduisit en véritable brave. Notre attente n'est pas de longue durée. Le revenant met le second Canadien à la porte avec la même politesse dont il avait fait preuve à l'égard du premier. Quelques secondes plus tard, il est au milieu de notre petite troupe d'observateurs. Nous retournons à la résidence de l'ami Mathurin, qui rit à gorge déployée de l'aventure arrivée aux deux Canadiens.

Les hommes de chantiers dévorent en silence leur honte et leur déconfiture. Mais, ne voulant pas passer pour des lâches et des femmelettes, ils offrent à Mathurin de retourner la

nuit prochaine à la villa, aux mêmes conditions. Le marché est accepté de part et d'autre.

Le lendemain soir, les deux Canadiens reprennent leur ancienne position dans la villa. Le plus profond silence règne encore jusqu'à minuit. Mais, à cette heure, le même bruit de chaînes et les mêmes pas cadencés de la nuit précédente se font entendre.

Le revenant descend l'escalier ; la porte d'entrée s'ouvre avec un fracas épouvantable ; et les hommes de chantiers sont lancés dehors avec une violence telle qu'ils vont rouler à plusieurs pas de la galerie et piquent une tête €ontre des cailloux qu'on avait placés pour l'ornementation de l'avenue principale. Nous volons à leur secours ; ils sont sanglants et défigurés ; nous les transportons chez mon ami plus morts que vifs. Cette fois, il s'avouent vaincus ; ils ne sont nullement disposés à recommencer la lutte. Mathurin avait gagné son pari.

Depuis cette époque, personne n'a osé pénétrer dans cette maison, et soyez convaincu que jamais elle ne sera habitée."

Le vieillard, ayant terminé son récit, continua sa marche vers le fleuve. En nous quittant, il

nous dit d'un accent prophétique et en nous désignant de sa grande main blanche et décharnée la lugubre habitation dont nous connaissons l'histoire : " Jeune homme, fuyez cette maison maudite. Oui, iuyez, si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur." Et il s'éloigna en faisant le signe de la croix.

Sa narration nous avait fortement impressionné. Aussi, nous ne nous fîmes pas prier pour quitter des parages où se passaient des événements si étranges et si effrayants.

Trois mois plus tard, nous recevions une lettre d'un ami qui demeurait non loin de la Baie-du-Diable. Cet ami nous apprenait que la villa n'existait plus. Les habitants de la paroisse, effrayés des bruits qu'ils entendaient presque toutes les nuits, [avaient mis le feu à cette maison, qui fut détruite de fond en comble. En nivelant le terrain, ils firent des fouilles dans la cave et trouvèrent un cadavre. C'était l'Irlandais, il n'y a pas à en douter, qui s'était associé à l'Américain pour ériger cette superbe villa. L'apparition du revenant se trouve expliquée.

La demeure du héros de cette légende est située à l'arrière-plan de cette gravure.

UN BON RICHE

Avant mon départ pour Rome, mon grand'père matern 1 m'avait raconté une histoire tout à fait semblable à celle que je publie aujourd'hui. C'est pour cette raison que ce récit a trouvé place dans mes Légendes Canadvinnes.

Au commencement du mois de mai 1868, nous nous trouvions à Rouen. Nous étions l'hôte du très regretté M. l'abbé Boullard, aumônier de l'Hôtel-Dieu de cette ville.

Dans nos Souvenirs de voyage (Y un soldat de Pie IX, nous avons parlé de la gracieuse hospi talité dont nous avons été l'objet de la part de

UN BON RICHE

ce digne prêtre. Banquets, promenades, musique, rien ne fut épargné pour recevoir deux Canadiens, deux amis de la France catholique. Aussi nos adieux furent-ils des plus touchants; et ce n'est qu'en versant d'abondantes larmes que nous nous éloignâmes cle cet homme éminent, qui aimait tant les Canadiens-français. La veille de notre départ, M. l'abbé Boullard avait réuni dans son salon une société d'élite, afin de nous procurer une agréable soirée et adoucir, par les joies du moment, les amertumes que notre prochaine séparation allait faire naître en nos cœurs.

Cette soirée, nous ne l'oublierons jamais. Il y avait à cette réunion de véritables savants, qui n'qnt cessé d'exciter notre admiration. Le philosophe réfutait les sophismes les plus habilement conçus; le poète récitait par cœur des centaines de vers de sa composition, sans hésitation aucune; le musicien nous parlait des grands maîtres comme s'il avait vécu ayec eux. Tous se distinguaient par des connaissances approfondies. C'est alors que nous nous sommes convaincu plus que jamais qu'au sortir du collège- nous venions de terminer nos études

UN BON RICHE 69

classiques— nous ne savons encore rien, même après un cours des plus brillants.

A la fin de la soirée, un des invités, qui possédait le vrai talent de la narration, nous raconta une histoire qui avait eu un certain retentissement en France, il n'y avait que quelques aimées. Ce récit nous avait fortement impressionné, et nous croyons intéresser nos lecteurs en rapportant ici les principaux traits d'une vie cruellement éprouvée.

Dans la paroisse de B... vivait une famille pauvre, mais honorable. Cette famille, qui s'occupait d'agriculture, se composait du père, de la mère et d'un fils unique. Le fils était parvenu à la dixième année de son âge et montrait de très grandes dispositions > pour l'étude. Ses parents auraient désiré le faire instruire, mais leurs moyens ne le leur permettaient pas. Bien des pleurs furent versés sur cet enfant chéri, qui paraissait destiné à jouer plus tard un rôle marquant dans la société.

Le curé de la paroisse, qui s'intéressait beaucoup au sort de cette malheureuse famille, finit par trouver une personne charitable qui voulût bien se charger des frais cle pension du jeune Edmond — c'était le nom de l'enfant — au collège»

Le curé et le jeune rdmond.

UN BON RICHE

de M... Cette nouvelle procura une grande joie au père et à la mère, qui aimaient leur fils du plus tendre amour ; ils n'hésitaient pas à s'imposer des sacrifices pour leur ènfant chéri, et ce dernier, doué d'un excellent cœur, ne se montrait jamais insensible ni ingrat.

Les préparatifs du départ furent bientôt terminés, et Edmond, après avoir reçu la bénédiction de son père et les embrassements de sa mère, partit pour le collège que M. le curé lui avait désigné. Son absence fut vivement regrettée, car ce jeune enfant était estimé de tous ses petits compagnons de jeux, qui le considéraient comme leur chef.

Au collège, Edmond fit la consolation de ses maîtres. Ses progrès furent prodigieux, et, à la fin de chaque année scolaire, il retournait à la maison paternelle tout couvert de lauriers. Il se sentait heureux du bonheur qu'il procurait à ses parents. Mais la joie de ce monde est toujours de courte durée. Un jour que le jeune Edmond était à se récréer avec ses camarades, il reçut une lettre de son père, qui l'informait que sa mère venait de quitter cette terre pour s'envoler ru ciel, après une maladie de quelques

UN BON RICHE

heures seulement, et que sa dernière parole avait été pour son fils bien-aimé. Cette triste nouvelle produisit une terrible impression sur Edmond; mais, comme il était parfait chrétien, il sut maîtriser sa douleur et ses sanglots en ayant recours à la prière, ce baume si salutaire dans les grandes souffrances.

Deux mois plus tard, le Supérieur du collège lui apprenait avec tous les ménagements possibles qu'il était devenu orphelin. Son père était mort victime d'un accident de chemin de fer. Impossible de décrire les tortures morales du jeune étudiant, et ce ne fut qu'avec les plus grands efforts qu'on parvint à le retirer de l'état de désespoir dans lequel il était plongé. La religion triompha, et Edmond finit ses études avec le même succès qu'il les avait commencées.

Son cours d'études terminé, l'orphelin retourne dans sa paroisse. Mais, ô cruelle déception ! M. le curé, son généreux bienfaiteur, avait été transféré dans une autre desserte, et le jeune prêtre qui le remplaçait, ne le connaissait pas du tout. Fondant en larmes, il se dirige vers sa pauvre chaumière ; il arrive à la porte, il frappe en tremblant. Une vieille

UN BON RICHE

femme, à la mine repoussante, vient lui répondre.

— Que me voulez-vous, lui dit-elle ?

— Je viens revoir et habiter pour quelques jours la maison où je vis la lumière pour la première fois:

— Comment cela ?

— Cette chaumière appartenait à mon père, qui a été tué dernièrement lors d'un accident de chemin de fer, et comme je suis fils unique, je viens prendre possession de mon bien.

— Ah ! mon beau jeune homme, reprend la vieille d'un ton narquois, vous n'êtes pas sans savoir que votre père est mort criblé de dettes, que ses nombreux créanciers ont vendu votre prétendu héritage pour se payer et que c'est mon homme qui a fait l'acquisition de la cabane et du champ de votre seigneurie.

La maîtresse tourne ensuite sur les talons et ferme la porte au nez du jeune homme, qui reste anéanti par ce dernier coup de foudre.

Orphelin et n'ayant pas encore vingt ans ! Pas un être qui vous sourit et vous tend la main, personne pour vous guider sur la mer orageuse de ce monde. Toutes ces pénibles

UN BON RICHE

pensées traversent le cerceau d'Edmond, qui chancelle alors comme un homme ivre. Il ne sait où diriger ses pas. Pourtant il lui faut prendre une décision et prouver qu'il est un homme.

Après avoir prié quelques instants dans le temple divin, l'orphelin se sent plus fort et plus courageux. Son parti est pris et rien ne peut l'arrêter : il se rend à Paris. Là, son imagination le fait arriver au sommet des grandeurs. Pauvre jeune homme ! il ignorait ce qui l'attendait dans cette grande ville, théâtre de tous les vices comme de toutes les vertus. N'ayant pas un sou vaillant à son arrivée, il passe les premiers jours à vivre du pain de l'aumône et à chercher une situation quelconque. Mais tous ses efforts sont infructueux. Il se fait alors soldat. Le malheur le poursuit dans sa nouvelle carrière. Des calomniateurs le font détester de ses chefs, et pourtant Edmond tenait une conduite irréprochable ; c'est cette noble conduite qui le fait haïr de ses camarades débauché?.

Edmond quitte l'état militaire et entre à la rédaction d'un petit journal parisien. Ses premiers écrits sont assez bien accueillis, mais

UN BON RICHE

ce n'est qu'une gloire éphémère. Des envieux le prennent à partie et font si bel et bien quo

Un avocat entre dans le taudis du jeune homme...

l'orphelin est congédié de l'établissement et jeté de nouveau sur le pavé.

UN BON RICHE

Quelle triste destinée ! Etre doué d'une santé robuste et posséder le plus grand désir de gagner honorablement sa vie ! Et puis ne rencontrer que déboires et adversités ! Malgré sa foi profonde, le malheureux jeune homme retombe dans le désespoir. Parfois il pense au suicide, mais ce n'est qu'une idée passagère. Portant ses regards vers le ciel, où il doit habiter un jour, il chasse aussitôt ces criminelles pensées et en demande pardon à la divine Providence.

Edmond ne traîne plus alors qu'une existence des plus misérables ; il se couche bien souvent sans avoir pris aucune nourriture de la journée ; il fait quelquefois des chutes déplorables, dues au découragement qui s'empare de son âme ; mais il se relève aussitôt, et sa pensée se porte vers la céleste patrie, objet de tous nos désirs. Ses anciens amis le fuient ou daignent à peine lui lancer un regard à la dérobée à cause de ses haillons. Cette horreur qu'il inspire à tout le monde lui fait plus de mal que toutes les autres souffrances qu'il endure. Etre méprisé de ses semblables, que c'est pénible pour un cœur bien né !

Trois ou quatre ans s'écoulent de la sorte :

UN BON RICHE

Edmond était considéré comme un rebut de la société. Un bon matin, un élégant, c'était un avocat, entre dans le taudis du jeune homme et lui pose la question suivante :

— N'êtes-vous pas monsieur Edmond T ,

natif de la paroisse de B * * * ?

Pierre répond avec amertume :

— Malheureusement je suis la personne que vous désignez et que vous cherchez.

— Eh bien, monsieur Edmond, voulez-vous me signer un reçu de $100,000 ? Cette somme vous est léguée par un oncle qui a émigré aux Etats-Unis, il y a une quinzaine d'années. 11 est mort dernièrement, il vous a fait son seul héritier et m'a chargé de l'exécution de son testament.

L'orphelin croit rêver. Cependant l'avocat lui montre les billets de banque et les documents se rapportant à la succession.

Edmond réfléchit encore quelques instants et se souvient enfin de cet oncle émigré aux Etats-Unis. Il signe le reçu demandé et touche la somme de $100,000.

L'avocat, avant de prendre congé de son client, lui annonce que, d'après le testament de son oncle, il est devenu aussi propriétaire

UN BON RICHE 79

d'une grande ferme située dans l'état de l'Ohio, cette ferme étant évaluée à près d'un million. Si Edmond veut bien se rendre à son bureau,

" C'est ici que je viens chercher la véritable richesse."

SO . UN BON RICHE

il le mettra en possession immédiate de cette magnifique propriété ; il n'aura qu'à payer les frais que son avocat a été obligé de faire pour régler cette importante succession. L'avocat se retire.

Une grande joie peut avoir des conséquences aussi funestes qu'une grande douleur ; c'est ce qui arriva pour notre orphelin. Après le départ de l'homme de loi, Edmond reste plongé dans un état de torpeur indéfinissable en présence de ce monceau de billets de banque ; il les voit et il ne peut en croire ses yeux. " C'est donc cet argent, se dit-il enfin, qui doit rendre un homme heureux ! Mensonge et vanité !" Il était riche, et il n'était pas heureux. Le reste de l'histoire nous fera connaître le mot de l'énigme.

Dans l'après-midi, l'héritier se rend chez son avocat et met toutes ses affaires en parfait ordre ; il était devenu réellement millionnaire.

Cette heureuse et grande nouvelle fit bientôt le tour de la presse. L'orphelin abandonné et bafoué fut porté aux nues. Il reçut des félicitations de toutes parts. Ses anciens amis lui firent visite et lui adressèrent des invitations pour soirées et pour bals. Les femmes, parmi

UN BON RICHE

lesquelles on remarquait des comtesses et des marquises, lui témoignèrent beaucoup d'intérêt et quelques-unes d'entre elles ne purent cacher la flamme qui dévorait leur cœur ; elles firent même les premiers pas, comme l'on dit ordinairement. Mais Edmond resta sourd à toutes ces marques tardives d'estime et de dévouement ; il savait comment apprécier ces adulations et ces flatteries, il en était écœuré ni plus ni moins ; car il avait appris à connaître le monde au milieu de ses adversités.

" Quoi, s'écriait-il, lorsqu'il était seul dans sa chambre, hier encore j'étais un être vil et méprisable ! On me fuyait comme une bête féroce, parce que je languissais dans la plus misérable indigence. Et aujourd'hui on me recherche, on me flatte, on me porte pour ainsi dire en triomphe, on me prend pour un grand homme, pour un véritable héros ! D'où vient ce changement subit ? A ce métal méprisable qu'on appelle l'argent. Comme la société est bouleversée ! Comment, pour être considéré dans le monde, il faut être riche ! Oh ! alors, ma fortune me fait horreur et j'ai honte d'être devenu un homme suivant les doctrines perverses de notre siècle. Ce n'est pas avec de

UN BON RICHE

l'argent que Ton acquiert de l'honneur et de la vertu. Moi, je préfère la pauvreté à la fortune."

Ces réflexions faites, Edmond court chez un notaire, lègue tous ses biens aux pauvres et aux institutions de charité et se fait moine. En entrant dans le monastère, il dit au Supérieur : " C'est ici que je viens chercher la véritable richesse."

Voilà ce qu'on peut appeler un bon riche.

Pierrot a peur de son ombre.

DERNIERE INVAIN FENIENNE

C'était pendant la dernière invasion fénienne. Tout le monde se rappelle les poignantes inquiétudes et les vives alarmes que le simple mot de guerre avait fait naître parmi la population, surtout dans nos campagnes. On croyait

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que tout allait disparaître de la surface de notre beau pays. On voyait déjà l'armée envahissante incendier nos coquettes habitations, ravager nos champs et nos troupeaux et massacrer, en un mot, tous les habitants qu'elle rencontrait sur son passage. Dans certaines paroisses, l'agitation était à son comble.

La guerre ! elle retentissait à l'oreille des pusillanimes comme un glas funèbre. Aussi quels gémissements douloureux se firent entendre alors ! Le père pleurait le départ de son fils ; la mère, folle de terreur, courait ça et là et demandait à grands cris qu'on lui laissât l'objet de ses plus tendres affections; la jeune fille, les yeux remplis de larmes, pressait la main de son fiancé en le conjurant de ne jamais l'oublier, même sur le champ de bataille.

La guerre ! à ce mot terrible plusieurs jeunes gens, voyant la mort s'avancer à pas de géant, allèrent s'enfoncer clans l'épaisse forêt ou se réfugier dans des grottes à eux seuls connues. D'aucuns parcoururent des dizaines de lieues à travers les montagnes pour trouver un gîte sûr, une cachette où les autorités militaires ne pussent les découvrir. On ne redoutait ni les fatigues, ni la faim, ni la soif, ni la chaleur, ni

DERNIÈRE INVASION FÉNIENNE

le froid ; pourvu qu'on se protégeât contre le triste fléau qu'on appelle la guerre, on était content.

Que de scènes, parfois comiques, se passèrent à cette époque de terreur générale ! Nous nous contenterons de relater un seul épisode, afin de démontrer que, bien souvent, on s'alarme à tort et que l'on prend des vessies pour des lanternes.

Les faits sont authentiques et ont eu lieu dans une paroisse située sur le bord du fleuve Saint-Laurent, dans le comté de Témiscouata. Ce sont de braves cultivateurs qui sont les héros de l'histoire.

Le bruit courait depuis quelques jours que les fénieus s'étaient emparés cle Montréal, de Québec, de Lévis, et qu'ils descendaient le long de notre majestueux fleuve en mettant tout à feu et à sang. Les habitants dp. la paroisse de X... étaient plongés dans la plus profonde consternation ; ils étaient comme l'oiseau sur la branche, toujours prêts à fuir au moindre danger. Par mesure de sûreté, les jeunes gens, les plus courageux, armés de fusils sans plaque, comme en 37, s'étaient cachés en embuscade dans un petit bois s'élevant près du chemin du

DERNIÈRE INVASION FÉNIENNE

roi dans le haut de la paroisse, afin de surveiller l'approche de l'ennemi et donner l'alarme en temps voulu. Plusieurs jours et plusieurs

" Vite, s'écrie le bonhomme, voilà les feignants "...

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