‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 30 sur 65 · UNE PREMIÈRE ENTREVUE · texte numérisé non relu

UNE PREMIÈRE ENTREVUE

C'était à la fin d’une journée de septembre ; le soleil venait de disparaître derrière les montagnes et ne mélait plus à leur sombre verdure que les derniers reflets d'une teinte de sang. De gros nuages couleur d'encre roulaient rapidement dans l'atmosphère et commençaient à jeter sur la nature l'ombre d’une nuit d'orage et de terreur. On entendait au loin le sourd murmure des flots du Saint-Laurent , le bruit monotone de la chute

de Montmorency, le sifflement du vent qui s’engouf- |

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frait violemment dans les sentiers tortueux qui avoisinent la porte Saint-Louis, et se brisait avec fracas sur les vieux murs qui les bordent. Déjà l'écho des solitudes répétait par intervalle les roulements du tonnerre, et l'éclair sillonnait les ombres de la tempête.

Huit heures sonnaient aux horloges du quartier Saint- Louis ; les rues de Québec étaient désertes ; un silence effrayant régnait sur la ville. Tout annonçait une de ces nuits de vol et de meurtre que les citoyens ne voyaient arriver qu'avec crainte, et qu'ils passaient dans des transes horribles. Québec vivait alors dans une époque de sang, époque à jamais mémorable dans les annales du crime, à jamais ineffaçable sur les murs des prisons ; époque de dégradation, où on avait chaque jour à enregistrer un nouveau meurtre, à punir un nouveau crime!

Une seule lumière brillait encore dans une petite auberge du faubourg Saint-Louis , unique et mauvais refuge qu’avaient pu trouver trois jeunes gens surpris par l'orage, qui venait de commencer avec les symptômes les plus menaçants. C'était une chétive cabane, basse et'humide , autrefois peinturée , portant en grosses lettres jaunes cette inscription :

AUBERGE DU FAUBOURG SAINT-LOUIS : PAR Mme LA TROUPE,

Quatre petites fenêtres, dont les vitres avaient été presque toutes cassées et remplacées par des fonds de chapeau et de gros paquets de linge, éclairaient ce taudis. On y entrait par une porte enfoncée dans le sol, et, après avoir descendu dans l’intérieur trois ou quatre degrés, on se trouvait vis-à-vis d'un comptoir peint en bleu foncé où étaient réunis péle-méle des mesures sales ét rouillées, des verres estropiés, des bouteilles vides

et renversées. Les murs avaient été jaunis et tachés par la fumée d’une mauvaise lampe suspendue au xlafond et qui répandait dans l’appartement une lumière blafarde et une odeur forte et désagréable. Dans le fond de cette première chambre on apercevaitune autre porte vitrée, qui donnait dans une espèce de salonun peu plus relevé, destiné aux gentlemen.Cette chambre n’était éclairée que par deux vitraux , entourés de mauvais rideaux tout troués, mais assez propres. Une longue table carrée la traversait d’un bout à l’autre; vis-à-vis était un sofa de paille, fixé au mur, au dessus duquel était représenté, sur une toile peinte et d'une manière assez peu fidèle, le portrait de Napoléon.

Enfin trois chaises de bois et une autre petite table ronde complétaient tout l’ameublement de ce salon, où étaient réunis en ce moment nos trois gentilshommes, que nous nommerons Stéphane, Emile et Henri, auxquels l'hôtesse faisait les compliments et les demandes d'usage.

Me La Troupe était une femme d'environ trente ans, grande, robuste et assez bien faite. Elle conservait encore un reste de beauté peu commune ; maisses traits, autrefois réguliers, avaient été bouleversés par l'eau-devie, ses yeux rougis par des veilles continuelles, et son large front s'était couvert de rides précoces et de cicatrices. Malgré ces désavantages extérieurs, Mme La Troupe savait plaire par ses manières polies et engageantes, par son sourire gracieux et avenant, par le ton d'élévation qu'elle savait prendre aver des gens qu'elle croyait devoir respecter et qui lui paraissaient appartenir à une classe assez élevée.

Aussi, en présence de ses nouveaux hôtes, Mme La Troupe ne négligea-t-elle rien pour leur faire une réception dans les formes ; elle montra tant de grâce, tant de politesse exquise, que nos jeunes gens auraient'eru

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avoir affaire à une dame de première quilité, s'ils n’a- À vaient eu dans ce qui les entourait une preuve suffisante du contraire.

— Eh bien! Messieurs, leur dit-elle en donnant un de ses sourires les plus mignons, que prenez-vous ce soir? un verre de bière ? un verre de vin chaud ? Ce dernier, je crois, serait préférable, n'est-ce pas ? Au Lreste, choisissez, Messieurs; j'ai du vin supérieur en bouteille, de la bière fratche, du gin de Hollande, du brandy..…

— Emportez-nous du vin , Madame, dit Stéphane, qui, en remarquant l'air d'affectation que Mme La Troupe prenait, ne put s'empêcher de rire en levant les A tpaules.

D — C'est bien, Monsieur ; vous allez étre servis dans

& l'instant.

Et Mme La Troupe se retira en saluant avec courtoisie.

L — Quel air de dégradation ! dit Stéphane en s’a-

dressant à ses amis ; et pourtant n'est-il pas étonnant

de rencontrer dans une femme qui ne vit qu'avec le re-

Mbut de la société un tel raffinement de politesse ?

M —En effet, cela paraît drôle, dit Emile; mais n'allez

Bpas croire, Stéphane, que cette femme a toujours été ce

hau'elle est aujourd'hui.

— Comment savez-vous cela ? dit Henri.

M — C'est une simple supposition que je fais, Henri,

Met je la crois assez fondée : il n’est pas possible qu’une

femme puisse apprendre la politesse avec des gens qui

l'ignorent absolument ; la politesse ne s’acquiert qu'avec

une bonne éducation.

— Vous avez raison, Emile, dit Stéphane. ; cette Bfemme peut avoir et doit nécessairement avoir été bien élevée ; qui sait? elle appartient peut-être à une famille

respectable : il y a Lant d'exemples à présent qui nous

prouvent qu'une pareille dégradation est possible, et même facile |

L’hôtesse entra en ce moment avec une bouteille de vin cacheté et demanda à Stéphane la permission d'introduire avec eux un homme et une jeune fille qui venaient d'arriver.

— Une jeune fille dehors dans un pareil temps ! ! voilà du mystérieux. Et d'où viennent-ils, s’il vous platt? dit Stéphane en débouchant la bouteille et en faisant une grimace dédaigneuse à l’odeur et au goût aigre et amer du vin falsifié qu'elle contenait.

— Je l'ignore, Monsieur ; seulement ils paraissent

venir de loin : ils sont en voiture et tout couverts de

boue et d’eau.

— Faites-les entrer, Madame, quels qu'ils soient.

L'orage était alors à sa plus grande fureur ; le tonnerre venait de tomber à quelques pieds de l'auberge ; l'éclairsillonnait en tout sens l'atmosphère, qui paraissait comme un océan de feu ; la pluie tombait par torrents; le vent faisait craquer horriblement le toit et les pans de la maison.

— Ciel ! quel orage | ! dit Henri en allant fermer une

fenêtre qui venait de s'ouvrir avec violence sje n’aija- |

mais rien vu de si effrayant.

Mme La Troupe venait d'entrer avec les nouveaux

personnages qu'elle venait d'annoncer et avec qui elle À

paraissait être en parfaite connaissance ; elle les introduisit sous le nom de M. Jacques et demoiselle Jacques, M. Jacques salua froidement et s’ empara du vieux sof avec sa fille.

— Vous prenez quelque chose, maître Jacques ? dit Mu La Troupe.

— Oui, la mère, un verre de gén pour moi. Et toi, È

ma chère, que prends-tu, hein ? Emportez-lui un verre de cidre, s’il vous plaît.

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Et maître Jac .:s tira de sa poche une vieille bourse | de cuir et remit une pièce d’argent à l’hôtesse.

Stéphane et ses amis le considéraient avec attention; tous trois ne pouvaient se lasser d'admirer les charmes de sa fille, qui, de son côté, jetait de temps en temps les yeux-sur Stéphane, assis le plus près d'elle. Helmina n'avait pas encore seize ans ; elle était à cet âgé bouillant de la jeunesse où les passions commencent à naître dans le cœur et à se réfléter au dehors. Helmina était un de cestypes de beauté régulière, de candeur enfantine, que le peintre n’a pu encore retracer avec précision, que le poète n’a pu chanter dignement.

Son visage, faiblement ovale et d'une blancheur iblouissante mêlée à l’incarnat de la rose, était encadré dans des boucles de cheveux d'un noir d’ébène qui retombaient et flottaient sur un cou d’albâtre. Ses yeux noirs, légèrement soulevés , brillaient sur son beau front, poli comme le marbre. Elle portait un chapeau de paille jaune surmonté d’une plume blanche, qui ne. lui couvrait que le haut de la tête. Une robe de mérinos rouge foncé , presque collée sur elle par la pluie, dessinait merveilleusement sa taille bien proportionnée et donnait une faible idée du contour régulier de ses bras et de ses épaules. Ses mains blanches et potelées se croisaient comme d’elles-mêmes chaque fois que l'éclair brillait. Elle était assise près de son père , le regardait avec tendresse, et lui souriait avec grâce, en laissant apercevoir ses dents d'ivoire et ses lèvres de corail, |

Maître Jacques, son père, pouvait avoir quarante ans tout au plus; il était d’une taille moyenne, mais bien conditionnée, d'une physionomie grossière etrebutante, mais d’un caractère assez doux et accessible. Il portait ce soir un large manteau de drap bleu qui lui descen-

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par une chaîne de cuivre doré, un fichu desoie noire, qui È

contrastait avec une chemise très blanche ; tel était à peu près l’accoutrement demaître Jacques, accoutrement qui, ainsi que celui de sa fille, ne laissait pas d’être très propre et assez à la mode.

A en juger par l'air extérieur, maître Jacques devait être un homme respectable ; aussi Stéphane s’approcha. t-il avec confiance et commença à lier conversation avec lui , tandis que sa fille alla sécher ses vêtements près d’un bon feu que l’hôtesse venait d'allumer dans un autre appartement.

— Vous avez là, M. Jacques, une charmante enfant, dit Stéphane en suivant des yeux la jeune Helmina.

— Vous êtes la centième personne qui me faites ce compliment, et pourtant, dit Maître Jacques avec une modestie affectée, je ne vois pas qu'il soit mérité.

— Vous vous trompez , M. Jacques, votre fille est bien la plus belle personne que j'aie encore rencontrée, Mais, dites-moi, si toutefois il n’y a pas trop d'indiscrétion à vous le demander, il faut qu'une affaire pres- Sante vous ait engagé à braver un temps aussi ter: rible ?

— Nullement, Monsieur ; c’est une simple promen:de. Ce matin, vous le savez, le temps était superbe: j'a voulu satisfaire le goût de ma fille en lui faisant admirer tous les beaux sites que Québec nous offre. Cela lui ser vira pour aujourd'hui de leçon de dessin : vous convierdrez qu'elle ne peut avoir de plus beaux modèles que ceux de la nature.

— Votre demoiselle apprend le dessin, M. Jacques!

— Oui, Monsieur, et la musique aussi; je ne néglige rien, voyez-vous bien, pour donner à ma fille la meil-

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leure éducation possible, dit maître jacques avec orgueil et en toussant avec importance.

— Vous l'avez placée dans un couvent, je suppose ?

— Non pas, monsieur, je l'ai mise en pension chez une dame respectable, et là des maîtres se rendent tous les deux jours pour l’instruire dans toutes les sciences utiles et agréables.

— Voilà qui est bien, fort bien; si tous les parents se conduisaient comme vous envers les enfants, Québec, rempli d'excellents talents, ne le cèderait peutêtre en rien aux premières villes de l’Europe pour l'éducation.

Pendant cette conversationentre maître Jacques et Stépbane, Emile et Henri en tenaient une autre à voix basse.

— Savez-vous, Henri, dit Emile en montrant du doigt Stéphane, savez-vous que ce corps-là va devenir amoureux de la jeune fille ! sur mon âme, je parierais qu’il va en devenir fou ! Voyez-vous ces informations qu'il prend et avec quel plaisir il les reçoit ; et puis n’avez-vous pas remarqué, il n'y a qu'un instant, ces regards brülants qu'il lui lançait à la dérobée ? Et la belle de son côté ne paraissait pas tout à fait indifférente : ellerougissait, baissait les yeux.’souriait même. Tenez, Henri, il y a quelque chose là-dessous.

— Je suis assez de votre opinion, Emile ; pourtant comment Stéphane pourrait-il devenir amoureux d’une fille qu’il ne connaît nullement, qu'il n’a encore jamais vue avant aujourd'hui !

— Bah, Henri, on dirait que vous ne connaissez pas l'amour; que vous ignorez qu’il prend ordinairement tout à coup, qu'une seule étincelle suffit pour l’allumer dans un cœur aussi passionné que celui de Stéphane. Au reste, tenez, voilà la jeune fille qui revient ; faites-y attention.

Stéphane, en. voyant paraître Helmina, se leva, et,

allant au devant d'elle, il Jui prit la main et la conduisit jusqu’au sopha.

— J'ai craint, Mademoiselle, lui dit-il avec douceur et en lui souriant avec amour, que cet orage n'eût pour vous des suites funestes ; mais je vois avec satisfaction qu'il n'en sera rien.

— Vous êtes vraiment trop bon, Monsieur, lui dit Helmina en baissant la vue, et je vous remercie de l'inrêt que vous semblez me porter.

Maître Jacques fronça le sourcil ; Émile coudoya légèrement Henri, qui, de son côté, fit à Stéphane un signe d'encouragement accompagné d’un sourire qui le fit

-rougir, mais il ne fit pas semblant d'avoir compris.

— Eh bien! dit Emile à l'oreille d'Henri, ne vous l'ai-je pas dit?

— Ma foi oui, dit Henri, ça en a pas mal l’air.

Cependant l'orage avait entièrement cessé; la lune commençait à percer les nuages; on n’entendait plus que le pas lourd et trainant du watchman. Maître Jacques se leva tout d’une pièce et les poings sur les côtés, et, après avoir dédaigneusement jeté les yeux dans la chambre, il sortit avec sa fille en saluant du bout de ses doigts.

Un instant après on entenditle bruit d'une voiture qui se dirigeait dans le chemin qui conduit aux plaines d’Abraham. $

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