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un piètre fusil, dira-t-il, ou bien il fait long feu, ou fausse amorce ; ses raquettes sont trop grandes, trop petites, ou peut-être trop lourdes. Il aura mille autre raisons à vous donner.
— Ah çà ! dis-je à mon compagnon, je crois que c’est assez pour aujourd’hui. Nous allons les couvrir soigneusement (car messieurs les renards en feraient un agréable festin), et nous allons nous en retourner.
— Mais chumnum ! notre bourgès , il est encore trop de bonne heure ; j’parie que j'vous abatte trais j’autres cherfs avant la fin de la journè.
— Eh bien ! tu n’as qu'à rester ; moi je vais aller cher. cher le comitick (1) et les chiens, pour emmener cette Charge à la maison. Pour marcher avec plus d’aisance je vais te laisser mon fusil. J'ai le temps de me rendre avant la nuit, et je reviendrai au clair de la lune avec un autre de mes hommes.
Je coupai les langues des trois daims pour les emporter avec moi, comme trophées. C’est ce qu’un chasseur ne manque jamais de faire.
— En cas que tu V'éloignes, n'oublie pas d’enterrer nos défunts , criai-je à mon compagnon en m'éloignant.
Il faisait beau, mais beau à ravir. Outre que je me | sentais léger comme une plume, débarrassé que j'étais | du poids de mon fusil , je foulais une petite neige mobile | comme du sable , et qui ne génait nullement la raquette. |
C'était un charme de voir comme j'allais ; je volais qua: si. Je dois ajouter que ce qui me stimulait encore plus que toutcela, c’étaient les troislangues dontj'étais le pos: sesseur. Trois langues ! pensais-je ; et cette idée me ren:
Li Lt au Labrador.
dait tout rayonnant de joie. Avec quel plaisir j'allais mon- D
(1) Espèce de traîneau, traîné par des chiens, dont on fait
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trer ces trois diamants de ma couronne ! car j'étais aussi heureux qu’un roi. De quelle satisfaction n'allais-je pas jouir en les étalant, avec une indifférence feinte, sous les yeux de mes gens ébahis !
Et je ne me sentais pas marcher, et je ne faisais pas attention à un brouillard épais qui se formait insensiblement derrière moi. Je ne m'en aperçus que lorsque de gros flocons de neige commençaient à se glisser dans l'air , et que le soleil ne paraissait déjà plus. Je me hâtai davantage , car je redoutais cette apparence atmosphérique au Labrador. Je connaissais les dangers qui la suivent d'ordinaire. D'ailleurs j'avais encore beaucoup de chemin devant moi. Cependant, aprèsavoir examiné les pointes de l'horizon : Ah bah ! me dis-je, ce ne sera rien, j'en suis sûr. Je me trompais. Bientôt le vent s'élève et siffle avec force ; la neige tombée se déchaîne contre celle qui tombe, et il s’en forme un amalgame affreux. Je respirais à peine , et j'allais en avant , lorsque tout à coup la neige s'échappe de dessous mes pieds : il me semble voler, je suis navré, suffoqué, j'étouffe, et, après plusieurs petites saccades , je sens de nouveau la neige sous moi. J'étais tombé , je n’en doutais pas , du haut de quelque morne; mais de quel côté étais-je parti ? vers quel point allais-je diriger mes pas ? j'aurais à peine pu me discerner la main en me la tenant à la hauteur des yeux. Il faisait déjà nuit. Qu'allais-je devenir ? Périr ? Non, me dis-je, il ne faut pas encore perdre espoir. Ce qui m’encourageait un peu, c'est que le froid n'était pas grand. J'arrache mes raquettes de mes pieds et je m'en sers pour me creuser dans la neige une espèce de fasse dans laquelle je me tapis, m’étant préalablement enveloppé la figure dans un grand shall quime servait de ceinture, afin de n'être pas étouffé par la neige. Je me couvre de mes raquettes et de neige, et, me confiant à la Providence,
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j'attends ainsi le retour du beau temps , ou au moins celui du matin.
J'étaisfatigué. Mes paupièresse fermaientmalgré moi; mais je ne voulais pas dormir, car, si le froid me prenait, je m'exposais à périr, Contraint donc à veiller, je me pris à penser à l’heureuse chasse que je venais de faire, aux éloges qu'on allait me prodiguer, à l’effronterie de mon Jersais, qui prétendait avoir à lui seul toute la chasse, enfin à bâtir des châteaux en Espagne. Il y avait deux ou trois heures que j'étais là. [l me sembla tout à coup ne plus entendre le vent. Je me découvris le visage, et levai la tête. Jugez de ma surprise lorsque je vis que tout était calme autour de moi, que le ciel était brillant d'étoiles, et que la lune venait ajouter à tout cela l'éclat de sa lumière bienfaisante. En un instant j'étais debout, j'avais mes raquettes aux pieds, et mon shall me ceignait les reins. Je n’eus pas fait trente pas que je me reconnus. Je fis involontairement une gambade de joie lorsque je me trouvai face à face avec un homme, et qui? mon brave Jersais.
— Mais, diable , lui dis-je, d’où viens-tu ?
— Chumnum! de la cabane.
— Mais, dis-moi donc, étais-tu en chemin pendant le gros temps ?
— Mafè, vène.
— Oui? Vraiment tu es un preux, et tu mériterais la croix d'honneur, s’il y en avait une à donner.
— Oh! che n’est pas tout, notre bourgès, j'ai encore tiré chinq fois depuis que je vous ai laiché.
— Possible! et quel succès?
— Chinq.
— Encore cinq, mais tu veux badiner ?
— Vous les verrez demain.
— Montre-moi les langues.
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Et il me les montra. Horrible : me dis-je, il a cinq langues et je n'en ai que trois! oh ! que ne suis-je. resté plus long-temps!
— Appelais-mè crapaud, maintenant.
— Oh! mais, mon ami, est-ce que tu te souviens encore de cela?
— Si je m'en souviens!
Et mon compagnon me regarda d'un air qui me surprit; — et bientôt je l'entendis tenir le soliloque suivant : — Vais-je le faire ? je le puis: il est sans armes; j'ai un bon fusil... Crapaud ! hein?
Je ne savais que penser, et je commençais à avoir peur, car je le connaissais d’une disposition vindicative à l'extrême , et enclin à s’offenser de la moindre chose ; et il ne considérait pas comme une petite injure l’épithète que je lui avais adressée dans un moment de colère. Cependant, un moment après je l’entendis continuer :
— Non, je vais en agir autrement ;.... mais s'il refuse..…. je l’étends à mes pieds, chumnum!
Et puis se tournant vers moi :
— Arrétais-là, bourgès, dit-il.
Je m'arrête.
— Vous m'avez inchulté, tantôt; vous n’auriez pas dû le faire, et, si vous ne me faites apologie à l’ins' acts, je vous brûle la cervelle.
Et il me couchait en joue.
—Jean, lui dis-je, sûrement tu n'aurais pas à cœur d'ôter la vie à ton maître.
— Hâtez-vous, ou je tire.
— Moi? lui dis-je, moi? faire apologie à mon serviteur ! Crois-tu m'intimider en...
Je n'eus pas le temps de finir... Zing..…. une balle me siffla aux oreilles. Je fais un saut pour saisir le fusil, mais Jean disparaît comme un éclair. J’emploie tou-
tes mes jambes pour le rattraper... impossible; je le’ perdis au détour d'une petite hauteur.
C'est un démon, me dis-je ; quelle audace! je n’aurais jamais pensé qu'il en fût capable. Mais il n’en est pas quitte ; on ne s'échappe pas ici comme dedans une ville.
Je marchais toujours, regardant, à chaque pas, au-
tour de moi, car mon homme aurait bien pu se mettre en embuscade derrière quelque éminence, et me tirer comme on tire un cerf. Bientôt il me sembla distinguer à la clarté incertaine de la lune quelque chose de blanc qui se glissait vers moi. Je crus me tromper, et je me frottai les yeux à diverses reprises. Je regardai : le fantôme coulait sur la neige. Je pouvais le distinguer plus clairement à mesure qu’il approchait , et je ne pus m'empêcher de le comparer à l'Esprit, dans Hamlet de Shakspeare. J'étais pourtant loin d’être superstitieux et de croire aux esprits, et cependait la peur me gagnait malgré moi. J’arrête ; le fantôme vient se placer devant moi, et me regarde en face. Je crois découvrir des traits connus; je veux le toucher, ma main se perd dans l’espace. C'est alors que mes cheveux se dressent sur ma tête, que ma langue devient sèche, que je commence à trembler, et mes jambes plient sous moi. J'essaie de m'éloigner, etle fantôme marche avec moi. Je veux parler, ma langue demeure muette.......; je me frotte les yeux de nouveau, il est toujours là. Je mourais de peur et me sentais défaillir, lorsque soudain...
— Qu'arriva-t-il? demanda notre orateur en s’adressant à moi.
— Je ne sais, lui répondis-je ; le fantôme disparut ?
ou peut-être vous parla ?
. — Rien de cela.
. — Eh bien!....... mais vous croyez donc aux esprits maintenant ?
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x esprits
— Mon ami, vous pourrez juger dans l'instant si j'ai droit d'y croire ou non?
Et notre orateur se leva, et, ayant rechargé et rallumé sa pipe, se rassit, se croisa les jambes et les bras, et gardait le silence.
— Eh bien? fis-je, en montrant de l'impatience de ce qu'il ne continuait pas, « je me sentais défaillir, lorsque soudain... .?
— Je m'éveillai, dit-il. Et la salle retentit d'un éclat de rire. Îl continua :
Ma rencontre avec Jean et mon fantôme n'étaient que la production d’un songe, et je me retrouvais dans ma fosse de neige, avec la cold reality devant moi. Il faisait un froid horrible ; la neige était durcie sur moi. J'étais engourdi, je me sentais le cœur malade. Je me levai. Le temps était clair, il ne ventait plus. Le jour commençait à poindre. Comme je l’avais pensé, je me trouvais entre deux montagnes. Je marchai avec quelque difficulté, pendant une heure, autour de ma fosse pour me réchauffer. J’eus beaucoup de peine à y réussir. Enfin je voulus monter sur une des montagnes, afin de me reconnaître, car je ne savais pas encore bien où j'étais. J'essayai en vain degrimper ; je faisais une enjambée, et je retombais en bas. Je m'étonnais de ce que j’eusse les jambes si faibles, moi qui, maintes fois, avais gravi contre des rochers beaucoup plus escarpés et plus hauts que celui-là. Tous mes efforts furent impuissants, et je me vis enfin forcé de faire un long détour pour arriver au point désiré. Je connus alors que je n'étais qu'à trois milles de ma demeure, mais je ne pouvais plus marcher, je sentais dans mes jambes un engourdissement que je n'avais jamais éprouvé auparavant... [l faisait un froid... oh ! un froid excessif; et je ne pouvais plus faire un pas. Je m’étends sur la croûte, résolu d’attendre la mort, car j'allais périr, j'en étais sûr. I} y avait
peut-être une demi-heure que j'étais là... ; je n'avais plus froid, j'éprouvais même des sensations agréables, je jouissais d'une espèce d'existence que l'on pourrait appeler extase ou enchantement, d'une sorte de bienaise que l’on ressent rarement, lorsque j'aperçus deux chasseurs pas bien loin de moi. Je leur fis signe, ils vinrent à moi, je leur expliquai ma situation, ils me prirent par dessous le bras, et me traînèrent chez moi... J'avais les pieds gelés, Messieurs; je n'ai plus un seul doigt aux pieds. Jugez de mon malheur! Je ne peux plus chasser, moi qui avais la réputation d’être le meilleur chasseur de la côte.
Il avait fini. Nous le remerciâmes ; et la danse et les jeux continuèrent.
PIERRE PETITCLAIR.