‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 36 sur 65 · UNE RENCONTRE INATTENDUE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE INATTENDUE

On n’a pas oublié que Stéphane et Emile étaient convenus d'aller ensemble chez Mme La Troupe, l’hôtesse dé l’auberge du faubourg Saint-Louis. Huit jours s'etaient écoulés depuis, et Stéphane, malgré son impatiencé, n'avait pu encore mettre son projet à exécution.

Stéphane avait changé de moitié; ses parents concevaient pour lui les plus tristes inquiétudes. Ce n'était plus en effet ce jeune homme droit et éclairé, plein de gaîté et d'énergie, ce jeune homme aimable, aux yeux vifs et brillants, au teint de rose, aux cheveux bouclés, aux manières élégantes, au sourire joyeux, que nous avons rencontré à l'auberge de Mme La Troupe. Stéphane marchait aujourd’hui les yeux baissés, courbé sous le poids de sa douleur ; ses yeux s'étaient remplis d’une noire mélancolie, ses joues étaient pâles et creuses; on ne voyait plus dans son maintien, dans ses habits, cette recherche minutieuse qui l'avait toujours caractérisé, mais un désordre complet, marque de l'in. souciance ou du malheur. Telles avaient été les suites d'un amour brûlant et sans frein.

Il était huit heures du soir ; cette fois Stéphane résolut à tout prix de satisfaire sa curiosité ; il court chez Emile , lui rappelle sa promesse. Ils partent tous deux pour se rendre chez Mme La Troupe.

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En passant sous la porte Saint-Louis , ils ne purent résister à une frayeur involontaire en traversant un endroit qui avait été si souvent marqué par le sang des victimes du brigand. Craignant d’être surpris, ils tenaient continuellement la détente de leurs pistolets, prêts à la lâcher sur le premier agresseur, lorsqu'ils aperçurent tout à coup la faible lueur d’une lanterne sourde, et entendirent en même temps les pas d'un homme qui marchait pesamment devant eux et faisait jaillir de tout côté la boue qu'il foulait à ses pieds.

Probablement que l'inconnu les entendit de son côté, car il s'arrêta tout court comme pour les attendre.

— Avançons , Stéphane , dit Emile; du diable! nous sommes deux et bien armés, avançons.»

Etilse mit à siffler et à augmenter le pas, sans doute pour faire voir qu'ils ne craignaient nullement.

— Que voulez-vous, mon brave? dit Stéphane en approchant.

— Rien; je vous attendais seulement pour avoir d'la compagnie : car le diable m'étouffe si je suis hardi par ici! De plus, j'aimerais à savoir de vous où est l’auberge du faubourg Saint-Louis.

Encouragés par le ton de bonhomie qu'il avait pris; Stéphane et Emile ne se défièrent plus de lui.

— Nous y allons justement, dit Emile ; si vous voulez faire route avec nous, vous êtes le bien-venu.

— Merci ben, j'vous paierai un coup en arrivant, dit l'homme au fanal. |

Neuf heures sonnaient à la pendule de l'auberge lorsqu'ils y arrivèrent.

Me La Troupe était à demi-couchée sur une espèce de bergère bourrée en paille, placée en dedans du comptoir, lorsqu'elle entendit ouvrir la porte, et aperçut en même temps Stéphane et Emile, suivis d'un troisième personnage qu'elle n'avait encore jamais vu.

— Tiens, tiens, dit-elle avec assez de familiarité et en allant au devant d'eux, voyez donc, je commençais à m’assoupir. Bonjour, messieurs; comment vous portez-vous, messieurs ?

Puis elle salua l'étranger ‘Te revers de sa main et ouvrit la porte du salon.

Stéphane et Emile n'avaient pas encore eu le temps d'examiner quelle connaissance ils venaient de faire; ils furent frappés de l’air d'hypocrisie et d'audace peint sur sa figure : c'était Maurice, l'époux de Madelon.

.. Maurice était un homme entre les deux âges, grand, robuste et bien fait, affublé d'une paire de favoris qui Jui couvraient la moitié de la figure ; il portait une vieille redingote d’ancienne mode, beaucoup trop. longue et trop large pour lui,.et par dessous un petit gilet de mé- ‘rinos bleu, un chapeau de paille recouvert d’une toile cirée jaune dont les larges bords lui descendaient jusque sur Îles épaules, un pantalon de bouracan gris, une £hemise de laine rouge fermée avec des boutons jaunes, et de longues bottes sauvages toutes couvertes de boue.

— Allons, mes amis, dit Maurice en s’approchant de la table et avec autant de familiarité que s'il se fût adressé à des gens de son espèce, je vous ai promis un ‘p'tit coup, que prenez-vous ? Vite, dépêchez-vous, je

suis pressé.

— Merci, nous ne prenons rien à présent, dit Stéphane, qui ne voulait pas faire honneur à une offre aussi obligeante.

— C'est comme vous voudrez , dit Maurice ; pas d'gêne, sans cérémonie; t’nez, faut qu’ça aille rondement, sans étiquette, vrai comme v'’là une chandelle. Holà! mère La Troupe, un verre de gin pour moi seulement, puisque ces messieurs ne veulent rien prendre; du gin chaud, ça me r'mettra un peu.

..— Vous paraissez fatigué, mon ami, dit Emile.

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— Fatigré comme le diable quand il a fait sa ronde ; voyez-vous, quand on travaille comme moi en bon ch'val toute la journée, on n'est-pas ben aise d'aller plaquotter lk vase, le soir, pour aller chercher des remèdes.

— On n’en a que plus de mérite, dit Stéphane.

. — Oui dà! beau mérite! j'm’en passerais tout aussi ben, j'vous assure. Allons, à votre santé, dit Maurice en avalant son verre avec une facilité et.une habileté qui prouvaient assez qu’il en avait l'habitude. Voilà du bon gin, sur mon âme! ajouta-t-il en pressant l’une contre l’autre ses grosses lèvres violettes; vous aurez ma a , la bonne femme, et puis , une fameuse , allez !

Mne La Troupe sourit dédaigneusement, comme si ellé eût voulu faire voir qu elle n'était pas accoutumée à hanter de pareilles genS.

— (r ! a propos, la mère, j'aurais une petite propo-

sition « : faire, dit Maurice; vous connaissez maître Jacque: ©? RP à ou Stéphane prèta l'oreille avec précaution. ‘

— Jele connais, oui, comme une de: mes pratiques, dit Mme La Troupe d’un air embarrassé.

— Et vous connaissez aussi sa fille ?

— Pour l'avoir vue une fois ici ; ces messieurs étaient justement présents.

Stéphane rougit visiblement.

— Oui-dà, dit Maurice en les examinant effrontément , voilà qui s'explique sans que je m'y attendais. Mais il ne s ’agit pas d'ça : vous avez une petite files Mme La Troupe ?

— Oui ; mais à quoi voulez-vous en venir, s'il vous plait? Voilà des méssieurs qui ont peut-être affaire à moi, et qui s’ennuient probablement d’une conversation qui les intéresse peu.

__— Que cela ne vous arrête pas, Madame, dit Sté-

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