LE LÉGENDES CANADIENNES
phane, qui était loin de trouver le temps long. Continuez, l’ami, nous allons nous entretenir de notre côté,
Et Stéphane et Emile commencèrent à demi-voix une conversation assez peu animée pour leur permettre d’entendre tout ce que Maurice et Mme La Troupe allaient se dire, mais en même temps assez bien feinte pour ôter toute espèce de méfiance dans leur esprit.
— Je viens ici, dit Maurice, de la part de maître Jacques, pour vous demander si vous permettriez à votre petite fille de venir demeurer chez moi avec Helmina et une autre p'tite jeunesse que vous avez ben connue ?
— Oui, qui est-elle ?
— Eh ! mon Dieu, la petite Julienne, la fille à Julien, qui, à c'que m'a dit maître Jacques, a travaillé long-temps pour défunt votre mari.
Mre La Troupe ne put s'empêcher de tressaillir ; ce nom lui rappelait des souvenirs pénibles , rendus plus terribles par l'horreur de sa situation actuelle.
— Oui, dit Mme La Troupe en maîtrisant aussi vite que possible son émotion, je l'ai bien connue en effet; mais, pour en revenir à votre demande, je vous assure qu'il m'en coûtera beaucoup de laisser aller ma petite fille ; d'ailleurs, voyez-vous, elle me sert beaucoup ici; je n'ai qu’elle ; au reste j'y penserai de nouveau et je donnerai ma réponse à maître Jacques lui-même.
— C'est bon, c’est bon.
— Et comment va-t-elle, la petite Helmina ?
— Pas trop ben, j'vous assure; c’est justement pour elle que je viens chercher des remèdes ; et puis, entre nous, je vous dirai qu’elle est bêtement amoureuss.
— Et de qui donc?
—— Dame, de qui donc ? il faut qu’ça soit d’un de ces deux muffles-là, car elle a dit à ma femme qu'elle avait rencontré son bijou ici, et vous venez de me dire qu ils
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— Voilà du farceur, dit Mme La Troupe.
— Vous sentez ben, Madame, qu'il est de mon devoir d’avertir son père.
— Vous feriez bien, certainement.
— Et cependant j ‘vous assure qu'ça m'coûte furieusement : c’est une si bonne enfant ,.et son père est si curieux. Croirez-vous qu'il ne veut pas entendre parler de mariage du tout pour sa fille ? et, entre nous, Me La Troupe, dit Maurice en s *approchant de l'oreille de l'hôtesse, j'vous avoue qu'il a d’bonnes raisons, allez { pour dissuader sa famille des épousailles… Mais voyez done comme j’m'amuse , moi qui devais être de retour chez moi avant minuit. ‘Ainsi donc, ajouta-t-il en sortant du salon, vous penserez à...
— Oui, oui, dit Mme La Troupe en le reconduisant,
— Bon! je r’viendrai goûter à votre gin ; j'ai d's’affaires à régler sur le marché demain à dix heures, j'entrerai en passant.
Mne La Troupe revint aussitôt trouver Stéphane et Emile.
— Voilà un drôle de personnage, lui dit Stéphane ; connaissez-vous son nom ?
— Pas le moins du monde, c’est la première fois que je le vois.
— ]l paraît être en grande connaissance avec maître Jacques et sa fille ?
— Vous l'avez dit ; mais à propos, dit Mme La Troupe avec malice, savez-vous qu’elle vous aime, Helmina ?
Stéphane ne fit pas semblant de comprendre et se mit à tousser pour déguiser son émotion, et pour éviter toutes autres paroles ::. un sujet qu’il voulait cacher.
— Connaissez-vous maître Jacques ? Madame ; que fait-il ?
— C’est plus que je ne peux vous dire, sur mon hon-
neur, dit Mme La Troupe en portant la main à son tTœur.
ii sourit.
— ]l paraît faire beaucoup d'argent, n'est-ce pas ! ? — Ïln'en manque jamais.
— Ses visites sont-elles fréquentes i ici !
— Passablement.
— Vient-il toujours avec sa fille ?
— Rarement ; il n’est encore venu qu'une seule fois avec elle.
— Ainsi donc, madame, vous n’avez pas la moindre idée, pas la moindre information sur les affaires de maitré Jacques ?
— Je n’en connais rien du tout ; mais quel intérét, s'il vous plaît, monsieur....?
— Aucun. aucun, dit Stéphane en montrant de l'indifférence, si ce n’est de la curiosité. Quelle heure estil à présent, Me La Troupe ! ?
: —Îlest près de minuit, je crois.
— Minuit ! je ne croyais pas qu’il était si tard. Prenez-vous quelque chose, Emile ? Emportez-nous du vin, Madame.
« Après avoir vidé une bouteille 4 ÉtépHade et Emile laissèrent Mme La Troupe ?
— Eh bien, Emile, que pensez-vous de tout cela? 4
— Rien de bon, mon cher ami.
— Et que pensez-vous de cette liaison entre maitre Jacques et Mme La Troupe ?
® — Ma foi, dit Emile en riant, c'est vraiment pire que le mystère de l’Incarnation.
“© — Cet homme revient demain, si j’ai bien entendu.
— Oui, demain à dix heures, sur le marché.
‘ — Ecoutez, Emile, j'aiun projet en tête : il faut que je sache où il sameure | de je le fais suivre par Magloire.
moitié faveur.
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— Etque ferez-vous ensuite ?
— Je vous le dirai dans l’occasion, mon cher ami.
Ici nos deux amis se séparèrent ; Emile descendit la côte de la Congrégation, et Stéphane suivit la rue Saint- Louis.
Aussitôt qu’il fut arrivé chez lui, il éveilla, sans faire de bruit, le gros Magloire, qui dormait dans une petite chambre voisine de la sienre , et lui fit signe de le suire. Comme il était alors de la prudence d'avoir toujours une arme de dé‘an a cas de surprise. Maglaire avait déjà saisi sous .n or ‘er son gros Couir. u pointu, croyant avoir affaire à quelque voleur.
— Point de bruit, Magloire , lui dit Stéphane, tu
| n'as rien à craindre ce soir, et Stéphane lui fit avaler la
moitié & un gobelet de érandy pour le préparer en sa fveur. Îl était bien persuadé que Magloire n'avait pas besoin de cela pour lui rendre service ; mais il aimait à Ji donner cette marque d'encouragement, persuadé que, plus un serviteur est bien traité, plus il est attaché à son maitre.
— Je te demande pardon, mon cher Magloire , si je 'éveille à une heure aussi avancée: c’est que j'aurais besoin de te parler ce soir d'une affaire qui m'intéresse beaucoup.
— Ah bien ! v'là qu'est drôle, par exemple, dit Magloire tout honteux d’une pareille excuse, v'là qu'est drôle comme si vous n'étiez pas le maître de mes actions ; vous savez ben que j’peux veiller toute la nuit pour vous.
— Je le sais, mon brave. Il s’agit encore de me rendre service ; Magloire, es-tu disposé ?
— Comme à l'ordinaire , ben entendu ; est-ce que j'ai coutume de vous refüser ça ?
Fq Non, mais c'est qu'il s’agit d’un Job un peu difficile, |
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— Quand elle le s’rait encore vingt fois plus, on fait son possible, et puis, si on ne réussit pas, eh ben dame! c'est pas d'notre faute ; pas vrai, M. Stéphane ?
— Bien vrai, mon cher Magloire, dit Stéphane, tou. È
ché de cette belle réponse ; eh bien ! demain il s'agira de courir les marchés ensemble.
— C'est bon, ça nous promènera, et puis ça nous |
fera voir des curiosités. C'est-il tout?
— Arrête, tu n'es qu'au commencement de l'affaire...
A dix heures il devra s'y trouver un homme que j'ai intérêt de connaître ; et, comme personne ne peut m'en donner information, il faudra en prendre par nous-mémes: il s'agira donc pour toi, Magloire, de le suivre, sans qu'il s'en aperçoive , partout où il ira.
— Pourvu qu'il n'aille pas trop vite, ça ira.
— Fort bien; tu comprends?
— J'suppose. Est-ce tout?
— C'est tout; mais remarque bien l'endroit et la mai. son où il s'arrêtera.
— Oui, oui.
— Et si toutefois il sortait aussitôt de chez lui (voilà ce qu’il me faudrait principalement), tu entreras après lui et tu demanderas si le maître de la maison est présent et à quelle heure on peut le trouver dans la journée. Remarque bien toutes les personnes que tu verras, afin de pouvoir m'en donner une idée.
Enfin, s’il y a une jeune fille bien jolie, et que tu sois assez favorisé par le hasard pour lui remettre une lettre que je te donnerai, sans que personne ne te remarque, iln’y arien que je ne te donnerai pour te récompenser, As-tu bien compris ?
— Ah! oui, comme il faut.
— Et tu consens ?
— C'te demande!
— C'est bien, je te remercie. Va te coucher mainte:
s'appu! avoir .T déchiré iemp boucle en fer-
plus, on fait h ben dame!
ane ?
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ain il S'agira
puis ça nous
de l'affaire...
mme que j'ai ne peut m'en par nous-méde le suivre,
ira.
roit et la mai.
hez lui (voilà ntreras après ison est prédans la jourque tu verras,
et que tu sois tre une lettre te remarque, écompenser,
cher mainte-
ant; surtout prends bien garde de dire un mot de tout ceci à qui que ce soit.
— Le diable ne me fera pas parler.
— Et tâche de faire cela sans être remarqué.
— Ïl n'y a pas de danger.
— C'est bon! bonne nuit, mon brave, à demain.
Et Stéphane fit encore prendre à Magloire un verre de brandy qui acheva de le gagner; il sortit en faisant mille gestes qui le divertirent un peu.
Aussitôt qu'il fut seul, Stéphane se mit en dev ir d'écrire la lettre qu'il devait envoyer à Helmina. s'appuya long-temps la tête sur son bureau, puis, après avoir .retaillé vingt fois la même plume et après avoir déchiré au moins dix feuilles de papier doré et fleuri, il en plia une bien soigneusement, y introduisit une boucle deses cheveux, et la plaça dans une petite caisse en fer-blane qui fermait à double clef. Un quart d'heure après, Stéphane, accablé par les diverses impressions qu'il avait reçues dans le cours de la journée, reposait dans les bras de Morphée.
NII.