‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 45 sur 65 · HISTOIRE DE MON ONCLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MON ONCLE

Il y a déjà long-temps de cela ; c'était du temps des voyageurs, du temps que, tous les ans, il partait de nos villes et de nos campagnes un essaim de jeunes Canadiens pour les pays d'en haut (c'était le nom). Alors tous les jeunes gens qui avaient l'esprit et les goûts tant soit peu tournés du côté des aventures s’engageaient à la société du nord-ouest. Après quelques jours de fête pour s’étourdir sur les travaux et les privations qui les attendaient, ils disaient un dernier adieu à leurs parents et à leurs amis, et partaient. L’amour aussi, pour plu: sieurs , était la cause de ces longs et pénibles voyages sur nos fleuves et à travers nos épaisses forêts de l'Ouest. Celui-ci, maltraité par sa maîtresse, allait, le désespoir au cœur, se venger de son malheureux destin sur le castor, la martre et l'orignal, qui peuplaient alors les bords de nos lacs et de nos rivières. Celui-là, plus heureux dans ses amours, mais disgracié par la fortune, al- Jait passer quelques années dans le nord-ouest, et revenait avec des épargnes suffisantes pour réaliser ses plus douces espérances. |

L'ancien marché de Montréal, les auberges avoisinantes, étaient le rendez-vous de cette jeunesse vigoureuse. Après avoir entamé et quelquefois même épuisé les avances qu'ils recevaient, et après s'être munis d'un couteau de poche, d'un briquet et d'une ceinture fléchée (ce dernier article était indispensable), nos jeunes voyageurs partaient en chantant pour se rendre à Lachine, le cœur gros d'amour, de larmes et d’espérances, Là, on s’embarquait en canot, et, comme le chant donne de la force et du courage , rend plus heureux en-

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core ceux qui le sont déjà, et berce dans de douces réveries ceux qui n’ont pas le cœur à rire, on entonnait l vieille romance À /a claire fontaine. De ces tempslà datent toutes nos jolies chansons de voyageurs, ces romances, ces complaintes, qui, pour manquer quelquefois de rime et de mesure, n’en sont pas moins des plus poétiques. L'on n’était pas seulement poète alors, l’on était aussi musicien. Et quoi de plus gracieux, de plus naïf, que tous ces airs de nos chansons de voyageurs : À la claire fontaine , Derrière chez ma tante, En roulant, ma boule roulant! Nombre d'artistes européens s'en feraient honneur , à cause de leur simplicité et de leur naturel.

Nos voyageurs voguaient toute la journée, prenant l'aviron chacun son tour. Le soir arrivé, on abordait dans la première petite anse venue, l’on faisait du feu et l'on suspendait la marmite à un arbre. Après le repas, qui se composait de lard salé et d’un biscuit sans levain, chacun allumait sa pipe, et ceux d'entre les voyageurs qui avaient déjà fait la même route racontaient aux jeunes conscrits leurs aventures. L’un, exactement à la même place où l'on allait passer la nuit, avait vu, un an auparavant, un serpent plus ou moins gros, selon que son imagination le lui avait plus ou moins grossi. L'autre avait vu, à l’entrée de la forêt, un animal d’une forme extraordinaire, comme il ne s’en était jamais vu et comme il ne s'en verra probablement jamais. Un aure , et c'était pis encore, avait vu, au milieu de la nuit, par un beau clair de lune , etil ne dormait certainement pas, un homme d’une taille gigantesque traversant les airs avec la rapidité d'une flèche. Venaient ensuite des histoires de loups-garoux, de chasse-galeries, de revenants, que sais-je ? et mille autres histoires de ce genre; ce qui ne contribuait pas peu à disposer les plus jeunes voyageurs à en voir autant, et plus s’il eût été possible.

D'ailleurs , tout dans ces expéditions lointaines ten- ! dait à leur exagérer les choses et à les rendre superstitieux. La vue de ces immenses forêts vierges avec leurs ombres mystérieuses, l'aspect de nos grands lacs, qui ont toute la majesté de l'Océan, le calme et la sérénité de nos belles nuits du Nord, jetaient ces jeunes hommes, la plupart sans instruction , dans un étonnement, dans un vague indéfinissable, qui exaltaient leur imagination et leur faisaient tout voir du côté merveilleux.

Pourtant, quant à ce que je vais vous conter, vous lui donnerez le titre que vous voudrez ; vous le nommerez histoire, conte ou légende, peu importe, le nom n'y fait rien, mais ne doutez pas de la véracité du fait : mes auteurs étaient incapables de mentir. Voici ce que mon oncle, vieux voyageur, me racontait, il y a quelque dix ans, et ce qu'affirmait un de ses amis en ma présence, comme vous le verrez plus tard. C’est mon oncle qui parle : |

C'était par une belle soirée du mois de mai, l'hivernement était terminé. Nous venions de laisser l'Outaouais etnous entrions dans larivière des Prairies ; nous n’étions qu’à quelques milles de chez mon père, où je me proposais d'arrêter un moment, avec mes compagnons, avant d'aller à Québec, où nous descendions plusieurs canots chargés des plus riches pelleteries et d'ouvrages indiens que nous avions eus en échange contre de la pou dre, du plomb et de l'eau-de-vie. Comme il n’était pas tard, et que nous étions passablementfatiguês, nous résolûmes d'allumer la pipe à la première maison et de nous laisser aller au courant jusque chez mon père, À peine avions-nous laissé l’aviron , que nous apercevons sur côle une petite lumière qui brillait à travers trois ou quatre vitres, les seules qui n'avaient pas encore été rempla: cées par du papier. Comme habitant de l'endroit, l'on me dépuie vers cette petite maison pour aller chercher

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J'allais leur raconter ma silencieuse réception à la cabane, sans craindre de trop faire rire de moi, puisque le feu que j'en rapportais ne brüûlait pas, du moins le ta. bac, lorsque tout à coup la petite lumière de la cabane éclate comme un immense incendie, disparaît avec la rapidité d’un éclair et nous laisse dans la plus profonde obscurité. Au même instant, on entend des cris de chats épouvantables; deux énormes matous, aux yeux brillants comme des escarboucles, se jettent à la nage, grimpent sur le canot, et cela, toujours avec les miaulements les plus effrayants. Une idée lumineuse me traverse la tête : — Jette-leur le tison, criai-je à celui qui le tenait ; ce qu’il fait aussitôt. Les cris cessent, les deux chats sautent sur le tison et s’enfuient vers la cabane, où la petite lumière avait reparu.

Mon oncle avait vingt fois raconté ce fait devant sa famille et devant beaucoup d’autres personnes ; mais autant il l'avait raconté de fois, autant il avait trouvé d'incrédules.

Vingt ans après cetie aventure, j'étais en vacance chez mon oncle, à la rivière des Prairies : c'était dans le mois d'août; lui et moi nous fumions sur le perron de sa maison blanche, à contrevents verts. Un cajeu venait de s'arrêter à Ja côte. Un homme d'une cinquan- À taine d'années, à figure franche et joviale, venait de laisser le cajeu ; il s’en vient droit à nous, et demandeà mon oncle, en le tutoyant et en l’appelant par son nom de baptême, comment il se portait. —Bien, lui dit mon oncle ; mais je ne vous reconnais pas. — Comment, lui dit l'étranger, tu ne te rappelles pas Morin ?

À ce nom, comme s’il se fût réveillé en sursaut, mon oncle fait un pas en arrière, puis se jette au cou de Morin. Tout ce que peuvent faire deux amis de voyage qui ne se sont pas vus depuis vingt ans se fit. Îl va sans dire que Morin soupa et coucha à la maison. Durant la veillée,

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ALpx. Poitras (1).

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