‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 48 sur 65 · UN REMÈDE SECRET · texte numérisé non relu

UN REMÈDE SECRET

Le jour s'était levé avec toute la pompe qui illustre ordinairement les douces et bienfaisantes matinées de juin. L'horizon se diaprait d'un large manteau d'azur, sur lequel une aurore éblouissante déployait coquettement ses coupoles d'or, qui se détachaient comme une frange de rubis et d'émeraudes. Une brise légère courant complaisamment sur les bruyères forçait mille ct mille fleurs sauvages à dérloyer leurs corolles embaumées. Le joyeux rossignol, courtisan assidu de l'aurore, s'évertuait vainement à embellir de ses chants cette scène sublime, car le ressac continu des cascades étouffait ses mélodies sous son mugissement saccadé.

L'ermitage, au sein de toutes ces merveilles, ne laisse pas de relever admirablement l’art des hommes, mis en contemplation avec les créations de la main éternelle qui l’entourent. Plus vaste que l’ajoupa des Indiens, il en dessine parfaitement l'extérieur feuillu et sauvage. Le lierre, grimpant jusqu'au sommet de sa toiture, laisse pendre ses brindilles vertes, enchevétrées les unes dans les autres et formant une enveloppe artistement combinée , où le rossignol va promener sçs

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chants et courir ses amours. Quelques fenêtres percées en ogive se perdent sous ce tissu verdoyant. L'aurore, épandant ses nappes de lumière, à demi interceptées par la verdure, éclaire splendidement le riche intérieur de l'ermitage. D'un coup d'œil on devine la sollicitude et l'amour paternels qui ont présidé au luxe et à l'aisance qui y règne. Le pallier, recouvert en entier de damas bleu-ciel, permet néanmoins à deux larges glaces de reproduire les beautès de cette habitation solitaire. Le parquet, enfoui sous la plus riche mousse de Turquie, éteint le moindre bruit des pas. Une table d'ébène, incrustée en mosaïque , tient le milieu de la salle, et porte pêle-mêle mille objets de luxe futile, dont une partie se perd sous un encombrement d'instruments de musique. Un sofa dont les bras s'ouvrent voluptueusement aux fatigues et à l'indolence occupe la pénombre d’une alcôve faiblement déclive.

Eliza y est assise et promène une main agitée sur les dernières touches du clavecin dont l'extrémité atteint presque le sofa. Carolle est devant elle, debout, le coude appuyé sur Ja console de la cheminée, et regardant les oiseaux se becqueter sur la fenêtre. Tous deux se taisent; le son discordant que produisent les coups de doigts nerveux de la jeune fille sur le clavecin troublent seuls ce silence ennuyeux. Enfin elle retire son bras, et, s'adressant à son frère :

— Quelle heure est-il? Carolle.

—Six heures à peine. Je ne sais ce qui a pu nous tirer si tôt du lit. Ce n’est pourtant pas la joie précoce de voir arriver papa: car, quoique ma résolution soit bien prise, il m'en coûte de partir.

— Oui, partir, .: rit sa sœur, partir... Et moi qui n'ai de joies que les tiennes, de peines que les tiennes, lu ne me juges pas digne d’être consuliée sur une af-

faire dont les suites me seront aussi personnelles qu'à toi.

vw — Pardon, ma sœur, pour te consulter là-dessus, il n'aurait pas même fallu songer à partir, car ton avis m'était connu d'avance.

—Mais enfin pourquoi nous laisser, et pour combien de temps vas-tu nous laisser pleurer... ?

Et une larme tomba sur sa joue pâle et fiévreuse, Carolle tourna la tête vers la fenêtre sans répondre, et, plein d'émotion, il vint s'asseoir au côté de sa sœur.

— Allons ! courage, lui dit-il. Je ne puis te dire ni mes motifs de départ, ni le temps que je passerai loin de mon père et de toi... Ecoute... Quand j'étais au collége, j'avais fait bien des rêves de bonheur, où, toi, ma sœur, tu étais toujours présente. J'avais fait de l’avenir un riant portrait, où encore toi, Eliza, tu tenais la première place. Mais pardon, pardon, si mes paroles te font mal... Je ne sais quel pinceau sombre a passé sur ce fabuleux tableau. Je ne puis soulever la toile funeste qui te le cache ; mais console-toi en songeant que tu fus toujours digne de réaliser mes rêves, et que moi seul, malheureux, jy ai apporté un obstacle infranchissable. N’exige pas d’aveux plus explicites, ils sont impossibles.. Pour le dernier jour que nous allons passer ensemble, allons visiter nos vieux domaines, pour leur dire adieu, peut-être éternellement.

Sa voix s'éteignit sous un torrent de larmes. Îl prit le bras de sa sœur, qui ne pleurait pas, et quine paraissait plus vivre de l’âme. Ils sortirent d’un pas lent etse perdirent bientôt dans les sinuosités du Buisson.

Carolle, sombre de ses sinistres projets, les oubliait, pour ne penser qu’au deuil qu’il allait laisser. Attrister sa sœur, elle si bonne, si douce , si belle !.. Cet ange que les poètes n'ont jamais pu dire; ce regard devant lequel Michel-Ange eût jeté de dépit son pinceau

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| plications. Je vais d’abord vous conter mon histoire, qui

inhabile, et dans lequel l'amour avait gravé son nom; ces lèvres si fraiches que, naguère encore , un sourire angélique agitait sans cesse; ces couleurs que le lis était trop pâle et la rose trop sombre pour reproduire ; elle enfin que la nature, après un long travail et des efforts sans exemple, avait offerte à l’admiration des hommes... il la voyait déjà se flétrir sous la douleur, et l'entendait lui demander compte de la vie qu'il lui arrachait.

Ces tristes pensées tombaient sur son âme comme les gouttes de r’ m : gi sur la chair d : .: npliciés.

La promenade d'au. ax dura trois heures. Ils revinrent à l’ermitage pour y attendre leur père, qui devait arriver à chaque instant. En effet, dix heures sonnaient à peine qu'ils entendirent le galop de plusieurs chevaux qui arrivaient sur la pointe du Buisson. C'était leur père, suivi de deux laquais qui conduisaient chacun deux chevaux. Ceux qu'ils tenaient en laisse étaient destinés aux hôtes de l’ermitage, qui ne paraissaient pas fort disposés à en faire usage. Ils arrivèrent tous deux comme leur père descendait de cheval. Loin d'offrir, comme à l'ordinaire, leurs fronts purs et sereins à ses baisers, ils venaient devant lui comme des condamnés devant leurs juges.

— Allons, allons! leur cria-t-il en souriant, je vois que le départ vous prend mal au cœur. Embrassez-moi toujours, et allons, sans me reposer, nous conter nos petites affaires.

Ils partirent tous trois, et, tournant à la bifurcation d'une allée de jeunes noyers, ils s'assirent sur une verte pelouse, le père au milieu, et les deux enfants assez près de lui pour laisser leurs mains dans les siennes.

— Je vois bien, commença le père en les regardant tour à tour, que nous avons mutuellement besoin d’ex-

sera la vôtre, et après cela vous me direz ce que vous voudrez de vos secrets.

«€ J'avais ton âge, Eliza, dix-huit ans. Mon père, à cette époque, commençait à se relever de longs échecs, Aujourd’hui que la noblesse consiste en Canada à avoir de nombreux écus, il avait compris qu'il lui fallait nécessairement troquer ses vieux titres pour cette noblesse scabreuse qui brille ou s'éclipse suivant que les spéculations sont bien ou mal dirigées. Il vit bientôt qu'il fallait autant de noblesse d'âme pour courir et supporter les diverses chances du commerce que pour affronter le sort des armes. Après des désastres incalculables, il était parvenu à faire choir le malheur de dessus sa tête, sans faillir à ses vieux principes d'honneur. Ce succès Jui inspira une singulière idée. Fier de lui-même, ét ne sachant gré à personne du bien-être qu'il s’étail acquis, il prétendit en dominer l’usage par sa volonté toutepuissante. Ïl pensait bien que ses fils hériteraient un jour du prix de ses sueurs, mais il voulait qu'ils le gagnassent par une servitude aveugle à tous ses caprices.

» Prenez garde, mes enfants, de me calomnier en votre pensée. Ce que je dis d’un petit travers de mon père ne m'empêche pas de respecter et chérir sa mémoire ; mais l'explication en est nécessaire pour ce que j'ai encore à vous dire.

» J'avais un frère plus âgé que moi, qui s'’avisa de se marier contre son gré. Pendant qu'il stipulait les condi: tions de son mariage, mon père dressait son acte de déshéritation. Il est mort malheureux, loin de nous, sans secours , sans consolations.

» J'avais cet exemple sous les yeux quand j'atteignis ma vingtième année. Employé dans le commerce de mon père, je m'étais étroitement lié avec le fils de son associé. L’analogie de notre âge et de notre condition avail

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LÉGENDES CANADIENNES. 251 cimenté cette amitié, et nous vivions dans une intimité toute fraternelle.

» Un jour que nous étions tous deux en promenade à la campagne , un violent orage nous surprit au milieu de la route. Nous courons à la première habitation demander un abri. Une jeune fille de seize ans était seule à la maison. Elle nous ouvre en rougissant , et, plaçant deux sièges près de la cheminée , elle nous invite à y prendre place. Je ne vous ferai pas le portrait de cette jeune fille. Cette peinture réveillerait chez moi de trop cruels souvenirs, et, dans mon enthousiasme, je craindrais de me rendre ridicule aux yeux même de mes enfants.

» Son père entra bientôt, suivi d’un nombreux cortège des employés de la ferme. C'était un respectable vieillard, dont la figure toujours réjouie respirait l’aisance et l'honnêteté villageoise. Après l'explication de notre présence chez lui, mille civilités nous accablèrent à la fois. La salle où nous étions se trouvant presque remplie par ces nouveaux venus, notre hôte nous introduisit dens un salon dont la richesse et le bon ton ne laissaient rien à désirer aux splendeurs de la ville. Ce qui surtout poussa notre étonnement à bout fut l’ensemble de tout ce qui compose ordinairement l'entourage d’une femme bien élevée. [ci c'était des peintures encore sous palette, là des broderies en fil d'or et d'argent. Des feuilles de musique étaient éparses sur toutes les tables, et les instruments étaient là pour prouver qu’elles n'étaient pas exposées par vaine ostentation. Nous étions nousmêmes confus de ne pouvoir dissimuler notre ébahissement. Nous passions néanmoins tous ces objets en revue, Du tableau ou de la broderie, nos regards tombaient involontairement surla jeune fille, comme pour chercher dans sa figure l’étincelle du génie qui brillait

} dans ses œuvres. Le vieillard, apercevant la confusion

dans laquelle cette investigation jetait son enfant, et comprenant l'embarras où nous étions nous-mêmes sur la manière de faire faire explosion à notre admiration comprimée, vint directement à nous, en nous disant :

— Eh bien! Messieurs, voilà, n'est-ce pas, bien des choses qui ne ressemblent pas à des instruments de labourage ? Que voulez-vous? Les goûts changent quand on devient vieux. Autrefois c'était moi qui faisais vivre ma fille, aujourd'hui c’est elle qui me donne la vie. Sans le bonheur dont elle m'entoure, je vous assure que je n'aurais pas à cette heure le plaisir de vous recevoir chez moi, et mes cheveux n'auraient certainement pas pris le temps et la peine de blanchir.

— De quelle heureuse vieillesse vous devez en effet jouir ! repris-je vivement. Combien vous paraissez tous deux dignes du bonheur dont l'aperçu nous a d'abord étonnés! Nous avons mille excuses à demander à made. moiselle et à vous de la légèreté et de l’étourderie avee laquelle nous avons répondu à vos bontés.

— Oh ! tout est bien, s’empressa de dire notre hôte pour couper court à tout compliment. Maintenant que vous avez moins besoin de vous occuper à sécher vos habits, il ne vous sera peut-être pas désagréable d'humecter votre intérieur ; après quoi je prendrai encore sur moi de placer cette guitare entre les mains de cette petite coquine de fille. Allons ! à la collation !

— Oh! pardonnez, pardonnez, m'écriai-je avec mon ami ; la guitare d’abord, la guitare ! La pluie est moins forte, dans quelques minutes nous pourrons pariir.

— À moins, Messieurs, que vos occupations ne vous pressent, ou que vous ne dédaigniez mon vin et mes fruits, suivez-moi.

» Force nous fut donc de recevoir sans mot dire toutes les politesses de notre hôte.

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dre sur cette heureuse époque de ma vie. La disposition de vos esprits ne vous permet peut-être pas de prendre beaucoup d'intérèt à ce récit ; ainsi je l'abrégerai autant que possible.

» J'étais entré dans cette maison poussé par l'orage, j'en sortis le cœur agité de mille pensées indéfinies qui se pressaient encore plus impétueusement que la tempête causée par les éléments en furie. Ce fut là l'époque de mes premiers amours, comme bientôt vous rencontrerez la vôtre. Je ne vous dirai rien des folies d’un amant, vous les saurez à votre tour. À quelques jours de là, j'allai de nouveau chercher une tempête près de la demeure de cette jeune fille. J'eus beau conjurer le ciel, ilne m’envoya qu'un soleil torréfiant. Enfin mon parti était pris ; je m'adresse au père, et lui dis sans détour :

— Ïl m'a suffi de voir une fois votre enfant pour l'aimer. Je viens directement vous demander sa main. Voici mon nom, ma résidence, mes moyens, mes conditions. La principale est celle-ci : Je veux tenir mon mariage secret, pour la raison que je connais la ferme volonté de mon père et les projets d'alliance qu'il a sur moi. Je serai riche si je ne lui désobéis pas ouvertement ; sinon je me confesse incapable de faire vivre honorablement etheureusement une épouse. Vous avez peu de chose à hisser à votre enfant. Je me contenterais de peu, il est vrai; mais vous savez vous-même que le bonheur habite désagréablement avec la misère. Ainsi c'est pour ma femme plus que pour moi que je pose cette condition. D'ailleurs, mon père me donne actuellement de larges moyens de vivre, et je n'aurai nullement à désirer le moment de me voir affranchir de sa puissance. Pesez bien ces raisons, consultez votre enfant, et prenez sur moi tous les renseignements qu’il vous plaira. Je de-

| mande votre réponse sous huit jours, et à quinze d'ici

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