‹ Légendes canadiennes [microforme]Chapitre 49 sur 65 · ET · texte numérisé non relu

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je reviens avec un prêtre et j’épouse votre fille chez vous.

» Le pauvre villageois n'avait pas même eu le temps d'ouvrir ses grands yeux ; je le laisse comme au milieu d’un songe, et rejoins ma voiture après une demi-heure d'absence. Sage conduite, n'est-ce pas, après l'exemple de mon frère ? J'eus néanmoins la prudence de ne pas prendre mon père pour confident.

» Quinze jours plus tard , tout se passait comme je l'avais voulu ; avec assez de difficulté néanmoins de h part de mon beau-père, qui ne trouva pas fort à sa mode la liturgie qui régla les cérémonies du mariage. Mais le plus difficile n'était pas fait. Il fallait encore laisser ignorer mes relations journalières avec ma femme, Avec un amalgame compliqué des plus brillants prétextes, je réussis à cacher tout. Îl me resterait à vous dire le bonheur de la paternité, et les jouissances ineffables de ces relations secrètes. Mais un souvenir trop amer ferme mon cœur à la joie, et m'interdit l'évocation d’un passé si regrettable.

» Pour combler la mesure de mes félicités, mon ami avait enfin cédé aux sollicitations de son père, et contracté une union agréable à tous les partis. En joignant son habitation à la mienne, il avait affranchi mes reltions conjugales de toutembarras. Les deux jeunes épouses coulaient ensemble leurs jours sereins, et rien ne troublait la tranquillité de leur esprit qu'une légère anti: cipation de la part des nouveaux conjoints de voir leur condition égale à la nôtre par la paternité. Pauvres fleurs à peine ouvertes ! C'était la rosée bienfaisante du maln qu'elles demandaient au ciel , et une pluie de feu devai les consumer avant leur épanouissement! Pour préklr der au malheur qui devait les frapper, leurs familles respectives échangérent leur bonne intelligence pour k

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haine la plus invétérée. Leurs persécutions s'étendirent jusqu'aux enfants qu'ils avaient eux-mêmes unis. Forcès de rompre avec leurs familles, nos amis brisèrent aussi toute relation extérieure.

» Enfin arriva le moment tant désiré pour chacun d'eux. Mais hélas ! qu'ils auraient dû plutôt l’éloigner de toute la force de leur pressentiment! La maternité et la mort se tenaient par la main, l’une laissait son fruit, l'autre emportait sa victime. L'enfant qui reçut le jour n'eut malheureusement pas l'empire de faire oublier la perte de son auteur. Les haines qui s'étaient de plu: en plus envenimées entre les vieux parents, reléguant l'infortuné jeune homme dans un isolement corapiet, achevèrent l'œuvre commencée par la douleur ci le deuil, Un mal sccret le mina sourdement, et peu à peu il sentit la vie s’affaiblir en lui. Comme notre maison était éloignée de la ville et avait toujours été fermée à tout le monde, il put continuer d’habiter avec nous se: nous compromettre. Quelques mois seuler:‘ent après ia mort de son épouse, une maladie contagieuse se déclara chez lui. Comme nos plaisirs avaient toujours été les mêmes, il fallut que nos infortunes fussent communes. Avant que la nature de son mal fût connue, il l'avait déjà communiqué à ma femme, qui lui prodiguait ses soins. J'étais à la ville quand j'appris cette terrible nouvelle. Cette révélation tomba sur moi comme la foudre. Je courus tout égaré pour arracher ma femme au danger qui la menaçait. Je n'avais pas encore franchi le seuil de la porte, que toi-même, Carolle , tu s:uurais à moi avec l'expression la plus éplorée que pouvait prendre ta figure de trois ans. Maman! maman ! Et tu me traînais dans la chambre, où je la trouvai gisant sur le parquet et.en proie aux mêmes tourments sous lesquels je vis bientôt mourir mon ami.

» Vous me pardonnerez, mes enfants, si ce souvenir mouille involontairement mes yeux... Je passe rapide- ‘ment sur les détails de mon malheur... Le mal avait été beaucoup plus rapide chez elle. Une demi-heure après le premier accès, il avait atteint son dernier paroxisme, Ce fut en vain que , la couvrant de baisers et de larmes, et la serrant dans mes bras, je tentais de sucer sur ses Jèvres en feu les principes de son mal. Le sort m'épargna, et me conserva à mes enfants. Elle luttait contre ma sensibilité, et cherchait à m’éloigner d'elle de toutes les forces que lui laissait le supplice atroce qu’elle endurait. Enfin , après un effort encore vain , elle me prit la main et soupira en expirant : «: Adieu, mon ami, » adieu !... Nous nous retrouverons dans le ciel. »|

L'époux infortuné laissait ses larmes couler complaisamment. Les deux enfants pleuraient aussi et s’oubliaient eux-mêmes pour confondre leurs regrets avec la douleur de leur père.

« Essuyons maintenant nos larmes, reprit ce dernier, car j'ai encore quelques mots à dire. Je ne sais s'ils provoqueront de nouveau vos pleurs ; mais leur importance excitera infailliblement votre attention.

» Mon ami avait survécu de deux jours à ma femme. L'idée des malheurs qu'il avait causés vainquait, pour ainsi dire, les tortures du corps pour leur substituer celles bien plus atroces de l’esprit. Que n'’aurait-il pas ‘donné pour pouvoir au moins se jeter à mes genoux et me demander pardon de sa faute involontaire! Mais la crainte d’entrainer de nouvelles infortunes était encore plus impérieuse que ses désirs de justification. On l'a- .Vait transporté chez son père, où il refusa absolument de “me voir ; et, quandil fut certain de l’iautilité des remè- ‘des, il ferma sa porte à tout le monde. D'ailleurs la douleur et l'amitié n'avaient pas éteint chez moi la tendresse

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et l'anxieuse sollicitude du père. Je sentais que ma vie

était encore nécessaire, et c'eût été folie de l’exposer inutilement.

» Comme la nuit tombait, j'entendis les premiers coups d'un glas funèbre, et on m’apporta à l'instant un billet à peine intelligible et conçu en ces termes :

» Toujours confiant en toi, j'ai osé te nommer mon exécuteur testamentaire. Dans un instant j'aurai rejosnt nos deux amies... C’est en leur nom que je termine mes dernières volontés.

» Je remets entre les mains de l'honneur et de l’amitié tout ce qui me reste de cher sur la terre... mon enfant..… Eliza... Adieu... »

Frappés de cette révélation inattendue, les deux enfants fléchirent mutuellement la tête sur les genoux de leur père, dans un sympathique évanouissement. Quand la surprise disparut pour mettre l'amour en ses droits, ils s’enlaçaient amoureusement, et leïrs lèvres délicieusement unies exprimèrent tout ce que leur long silence avait fomenté d'amour et de doux sentiments.

— Oh! rends-moi la vie de l'amant, disait Carolle, car celle du frère était trop malheureuse !. EX

Un éclair de joie sillonna tout à coup les traits encore jeunes de leur père. |

— Ïls s’aimaient! s'écria-t-il. Merci, mon Dieu, merci! Je vous bénis, mes enfants, et vous unis au nom de Dieu et de votre mère.

Tous deux se jetèrent dans ses bras, le couvrirent

de larmes en s'écriant joyeusement : « Oh! quel re-

mède contre la maladie des voyages et toutes les peines! »

— ]l est doux de retrouver un frère, disait la belle jeune fille, mais que parfois il est bien plus doux de le Éd Moi qui ne comprenais pas ce qu'il avait et. ce

Légendes canadiennes. 7e 47

que j'avais moi-même... Oh! comme on apprend vite à tes leçons, bon père! Maintenant bonheur, joies, plaisirs pour la vie avec toi, toujours avec toi!

Quelques minutes après, une joyeuse cavalcade franchissait les dernières limites du bois, et, à plusieurs années consécutives, le couple heureux revit l'ermitage à la même époque, et associait à ses joies toutes les jeunes personnes des environs, qui, pendant toute l’année, parlaient du jour consacré au frère et à la sœur, avec l'attente empressée des Juifs pour le Messie.

J. DouTRE (1).

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