UN NOTAIRE AU RABAIS
La douleur causée par le départ du jeune Charles se fit long-temps sentir dans la famille ; mais le temps, ce grand maître qui, à la longue, calme les plus grandes fictions , vint à bout de celle-ci comme de toutes les autres. Les occupations avaient repris leur routine habituelle , et rien en apparence ne faisait remarquer l’absence de Charles ; seulement, on savait que, chaque soir, après la prière en commun, la mère et sa fille prolongeaient la leur de quelques minutes. fl n’est pas besoin de dire pour qui étaient ces prières ferventes , souvent entrecoupées de longs soupirs. Le père paraissait le seul qui eût le plus généreusement fait son sacrifice. Il lui restait encore son fils aîné qui , depuis le départ de son jeune frère , avait redoublé de soins et d’attentions pour lui. Le père, de son côté, sentait sa tendresse s’accroître pour celui qu'il regardait maintenant comme son fils unique. Le plus grand malheur qu'il redoutait était de voir ce fils les abandonner à son tour. Aussi cherchait-il tous les moyens de se l’attacher plus étroitement. Il crut à la fin en avoir trouvé un bien efficace ; et, comme il ne prenait jamais de résolutions tant soit peu importantes sans consulter sa femme, il s'empressa de lui en faire part.
— Tu sais, ma chère femme, lui dit-il, que nous avons déjà perdu un de nos enfants ; j'ai bien peur que l'aîné nous quitte à son tour. J’épie ses démarches depuis quelques jours, et il me semble qu'il se passe quelque chose d’extraordinaire en lui ; je lui ai même entendu dire à un de nos voisins qu'après tout son frère n'avait pas si mal fait, qu’il reviendrait dans trois ans, avec de l’argent dévant lui, et qu'il pourrait alors s’établir ; au lieu que lui ne serait pas alors plus avancé.
Que deviendrions-nous, ma chère femme, s’il lui pre-f
nait envie de nous quitter ? Sais-tu que j'ai dans la tête
un projet qui doit nous l’attacher pour toujours? Jy|
pense depuis quelque temps, et je crois que tu seras de mon avis : ce serait de lui faire donation de tous nos biens moyennant une rente viagère qu'il nous paierait, Par ce moyen, il se trouvera maître de la térre, et ne pensera plus à partir. Qu’en dis-tu ?
— Cela mérite bien réflexion, répondit la femme. Je n’y avais pas encore pensé ; seulement, je te ferai observer que plusieurs se sont donnés comme cela à leurs enfants, et n'ont eu que du chagrin avec eux.
— Mais, ma chère femme, est-ce que tu craindrais quelque chose de semblable de notre fils ? IL s’est Loujours montré si bon pour nous! d'ailleurs, on fera\faire l'acte par un bon notaire. Nous commençons à être avancés en âge, et je pense que ce serait le meilleur moyen d’être heureux sur nos vieux jours.
— Eh bien! répondit la femme, prenons le temps d'y réfléchir, et nous en reparlerons plus tard.
La conversation s'était ainsi prolongée entre Chauvin etse femme jusque auprès de l’église, où ils se rendaient. C'était un dimanche. Dans toutes les directions etaussi loin que la vue pouvait s'étendre on voyait arriver les paroissiens : ceux qui demeuraient près de l'église, à pied ; les plus éloignés, en voiture ou à cheval; et, à mesure que ces‘derniers arrivaient , ils attachaient leurs montures aux poteaux rangés symétriquement sur h: place publique au devant de l'église. Puis les groupes se formèrent ; on parla temps, récoltes, chevaux, jusqu'à ce que le tintement de la cloche leur annonça que la messe allait commencer; tous alors entrèrent dans l'église, et suivirent l'office divin avecun religieux siles ce. La messe finie, on se hâta de sortir pour assister au <riécs.
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