DIX ANS APRÈS
L'hiver venait de se déclarer avec une grande rigueur. La neige couvrait la terre. Le froid était vif et piquant. Le ciel était chargé de nuages gris que le vent chassait avec peine et lenteur devant lui. Le fleuve, après avoir
|promené pendant plusieurs jours ses eaux sombres et
fumantes, s'était peu à peu ralenti dans son cours, €l enfin était devenu immobile et glacé, présentant une partie de sa surface unie, et l'autre toute hérissée de gl çons verdâtres. Déjà l’on travailluit activement à tracer les routes qui s’établissent d'ordinaire , chaque année, de la ville à Longueil, à Saint-Lambert et à Laprairie; partie de ces chemins était déjà garnie de balises plantées régulièrement de chaque côté, comme des jalons, pour guider le voyageur dans sa route, et présentaitk, agréablement à l'œil une longue avenue de verdure. Deux hommes, dont l'un paraissait de beaucoup plus âgé que l’autre, conduisaient un tratneau chargé d’une tonne d’eau, qu'ils venaient de puiser au fleuve, et qu'ils allaient revendre de porte en porte dans les parties les plus reculées des faubourgs. Tous deux étaient vêtus de la même manière : un gilet et pantalon d’étoffe du pays sales et usés , des chaussures de peau de bœuf dont les
hausses enveloppant le bas des pantalons étaient serrés
par une corde autour des jambes, pour les garantir dul froid et de la neige ; leur tête était couverte d’un bonne de laine bleu du pays. Les vapeurs qui s’exhalaient par leur respiration s'étaient congelées sur leurs barbes, leurs favoris et leurs cheveux, qui étaient couverts de frimas et de petits glaçons. La voiture était tirée par un cheval dont les flancs amaigris attestaient à la fois etla cherté du fourrage et l'indigence du propriétaire. La tonne, au-devant de laquelle pendaient deux seaux de bois cerclés en fer, était, ainsi que leurs vêtements, enduite d’‘-* épaisse couche de glace.
Ces: hommes finissaient le travail de/la journée; exténuës de fatigues et transis de froid , ils reprenaient le chemin de leur demeure située dans un quartier pauvre et isolé du faubourg Saint-Laurent. Arrivés devan une maison basse et de chétive apparence, le plus vieux se hâta d’y entrer. laissant au plus jeune le soin du che-
al du traîneau. Tout dans ce réduit annonçait la plus srofonde misère. Dans un angle, une paillasse avec une suverture toute rapiécée ; plus loin, un grossier grabat, quelques chaises dépaillées, une petite table boieuse , un vieux coffre, quelques ustensiles de fer-blane uspendus aux trumeaux, formaient tout l’ameuble- ‘ ment. La porte et les fenêtres mal jointes permettaient u vent et à la neige de s’y engouffrer ; un petit poêle de ile dans lequel achevaient de brûler quelques tisons échauffait à peine la seule pièce dont se composait cette abitation qui n'avait pas même le luxe d'une chemite ; le tuyau du poële perçait le plancher et le toit en sisait les fonctions.
Près du poële une femme était agenouillée. La mire et les chagrins l’avaient plus vieillie encore que les nées. Deux sillons profondément gravés sur ses joues monçaient qu'elle avait fait un long apprentissage des armes. Près d’elle, une autre femme, queses traits, quoique pâles et souffrants, faisaient aisément reconnaître jour sa fille, s’occupait à préparer quelques misérables estes pour son père et son frère, qui venaient d'arriver.
Nos lecteurs nous auront sans doute déjà devancé, tleur cœur se sera serré de douleur en reconnaissant , ans cette pauvre famille, la familleauirefois si heureuse e Chauvin !... Chauvin, après s'être vu complétement uiné, et ne sachant plus que faire , avait enfin pris le arti de venir se réfugier à la ville. Il avait en cela imité exemple d’autres cultivateurs qui, chassés de leurs erres par les mauvaises récoltes et attirés à la ville par espoir de gagner leur vie en s’employant aux nomreux travaux qui s’y font depuis quelques années, soni enus s’y abattre en grand nombre, et ont presque doulé la population de nos faubourgs. Chauvin, comme on sait, n’avait point de métier qu'il pût exercer aveg vantage à la ville, n'étant que simple cultivateur.
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Aussi, ne trouvant pas d'emploi, ilse vit réduit à la con dition de charroyeur d’eau, un des métiers les pl
humbles que l’homme puisse exercer sans rougir. (. emploi, quoique très peu lucratif, et qu'il exerçait dé ‘puis près de dix ans, avait cependant empêché cette f: mille d'éprouver les horreurs de la faim. Au milieu d cette misère la mère et la fille avaient trouvé le moyen par une rigide économie et quelques ouvrages à Pai guille, de faire quelques petites épargnes ; mais un no veau malheur était venu les forcer à s’en dépouiller : cheval de Chauvin se rompit une jambe. Il fallut: toute nécessité en acheter un autre, qui ne valait gut mieux que le premier, et avec lequel Chauvin contin
son travail. Mais ce malheur imprévu avait porté le di couragement dans cette famille. Quelques petits obje que la mère et Marguerite avaient toujours conservé religieusement comme souvenirs de famille et d’enfan furent vendus pour subvenir aux plus pressants besoin L'hiver sévissait avec rigueur ; le bois, la nourri
- étaient chers; alors des voisins compatissants, du l'impossibilité de les secourir plus long-temps, leur co seillèrent d'aller se faire inscrire au Bureau des pu vres, pour en obtenir quelque secours. Il en coûtai
l'amour-propre etau cœur de la mère d'aller faire lave public de son indigence, Mais la faim était là, impi rieuse ! Refoulant donc dans son cœur la honte que |
causait cette démarche, elle emprunte quelques harde à sa fille, et se dirige vers le bureau. Elle y entre € tremblant ; elle y reçut quelque modique secours. Mai sur les observations qu'on lui fit, que le bureau avait tl établi principalement pour les pauvres de la ville, €
qu'étant de la campagne , elle aurait dû y rester etn pas: venir en augmenter le nombre, la pauvre femn fut tellement déconcertée du ton dont ces observatio!
lui furent faites, qu’elle sortit, oubliant d’emporter