UN VOYAGEUR
. Nous allons laisser le père Danis achever paisible ment la veillée près de la mère Chauvin, et lui prodiguer des consolalions, et, avec la permission de nos lecteurs, nous leur ferons faire un agréable petit voyage à. la Pointe-aux-Anglais , à quelques milles au dessus du. village du lac des Deux-Montagnes , et nous les ramènerons dans les deux canots qui viennent de paraître, à. l'horizon. Partis du poste du Grand-Portage, sur le lac
A 0, hr on,
Supérieur, depuis près d'un mois, ils avaient traversé une longue suite de lacs, de forêts et de rivières, sans presque rencontrer d'autres traces de civ::isation que quelques croix de bois plantées sur la côte vis-à-vis des rapides , et qui y avaient été placées par d'anciens voyageurs, pour légucr à leurs futurs compagnons de voyage l'histoire affligeante de quelques naufrages arrivés en ces endroits; — ils touchaient enfin au terme de leur course, pendant laquelle ils n'avaient éprouvé que des vents contraires. C'était par une belle matinée du mois de juiilet. La nuit avait été calme et sereine, et les eaux du lac conservaient encore le matin leur immobilité de la nuit. Les voyageurs avaient campé en bas du Long- Saut, et s'étaient remis en route à la pointe du jour. Harassés par de longues fatigues, leurs corps se ployaient ävec peine aux mouvements de l’aviron ; les deux canots, à grandes pinces recourbées, et fraîchement peints de couleurs brillantes , glissaient lentement sur la surface des eaux ; sous le large prélat qui recouvrait les paquets de fourrures dont les canots étaient chargés, deux commis des comptoirs de la compagnie achevaient paisiblement leur sommeil, souvent interrompu, de la nuit. Tout à coup un cri de joie se fait entendre; cri semblable à celui que poussent les marins en mer quand , après une traversée longue et périlleuse, la vigie a crié : Terre! terre! Ils venaient d'apercevoir le clocher de l'église de la mission du Lac, qui resplendissait alors des feux du soleil levant. Cette vue rappelait en eux de bien doux souvenirs; chacun croyait voir lé clocher de son village. Encore un pas, et ils allaient revoir le lieu de leur enfance, embrasser leur vieux père, sauter au cou de leur vieille mère, qui ne les attendent pas. — Ce cri, poussé d’abord par un des guides, avait été répété en chœur par tout l'équipage.
— Hardi, mes enfants, cria le vieux; au gouver-
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nail ! nous voilà arrivés. Et, pour exciter le courage et donner de l'activité aux avirons, il chanta d'un air aniiné :
Voici la saison, Il est temps d'arriver, etc., etc.
Les refrains, chantés en chœur, étaient répétés au loin
par l’écho du rivage. En peu de temps, les canots tou-
chaient la terre vis-à-vis l'église du village, au milieu d'une grande foule accourue au devant d'eux.
Aprés quelques instants de relâche en cet endroit, on se remit en route. Le vent s'était élevé ; ceux à la garde desquels les canots étaient confiés, craignant que les pelleteries ne fussent endommagées par l'eau, au lieu de couper en plein lac, dirigèrent les embarcations par le petit détroit, et bientôt on arriva aux rapides Sainte-Anne. Là, suivant l'antique et pieux usage, tous Jes voyageurs se rendirent à la petite chapelle blanche élevée sur les bords du rapide, sous l'invocation de sainte Anne. Ils venaient remercier leur patronne de les avoir préservés des dangers inséparables d'un si long voyage. En partant, ces mêmes hommes étaient venus s'y mettre sous sa protection : il était juste qu'ils vinssent s’y agenouiller au retour (4).
Enfin, quelques heures après, les canots touchaient au port désiré depuis long-temps. Ils étaient à Lachine, rendez-vous général de toutes les embarcations qui partent pour les pays hauts ou qui en reviennent. Tous nos voyageurs, joyeux de se retrouver sains et saufs au même endroit qu'ils avaient quitté depuis long-temps,
(1) Le rapide Sainte-Anne, autrefois si pittoresque, chanté par le puète anglais Moore, a perdu son ancienne beauté. L’écluse et la longue chaussée que le bureau des travaux publics y a fait dernièrement construire l'ont arrêté dans sa course. L'art a défiguré l'ouvrage de la nature.
se félicitèrent mutuellement, et s'empressérent d'accepter l'offre que leur fit l’agent de la compagnie de se re-
poser de leurs fatigues avant de se rendre au sçin.de.
leurs familles. Un seul d'entre eux ne se rendit point à cette invitation ; et, chargeant son paquet de hardes sur ses épaules , il se mit aussitôt en route après avoir dit adieu à ses compagnons de voyage. C'était un homme dans la fleur de l’âge, à la taille élancée, et de bonne mine. Son teint était brûlé par les ardeurs du soleil. Ses cheveux longs et crépus, qui n'avaient pas connu les ciseaux depuis long-temps, flotiaient sur ses épaules. Il portait des pantalons de grosse toile du pays, que retenait une large ceinture de laine diversemeni coloriée, et dont les franges touffues retombaient sur ses genoux. Ses pieds étaient chaussés de souliers de peau d’élan artistement brodés en poil de porc-épic de diverses couleurs, et ornés de petits cylindres de métal d'où s’échappaient des touffes de poils de chevreuil tcints en rouge. Sa chemise de coton blanc, à raies bleues, était entr'ouverte, et laissait voir sa poitrine,
tatouée de dessins fantastiques. Un cordon, dont on ne reconnaissait plus la couleur primitive , pendait à son
cou , et laissait deviner une médaille.
Cet homme marchait à grands pas, interrogeant du regard toutes les routes , comme pour s'assurer dela plus courte qu'il avait à suivre pour se rendre au Gros- Saut , où demeurait sa famille. Enfin il est en vue de la maison paternelle ; son cœur bat violemment. Il se
met à courir, et, en quelques instants, il a franchi le:
seuil de la porte, qu’il ouvre brusquement, et se précipite dans la maison ; mais il est déconcerté en se trouvant face à face avec un étranger qu'il ne connaît pas. — Celui-ci, surpris de cette brusque apparition, toise son visiteur de la tête aux pieds, et lui dit:
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— Oh ! Monsieur, pardon, je ne parle pas bien l’anglais ; mais, dites-moi … non, je ne me trompe pas, c'esthien ici... où est mon père, où est ma mère ?
« What do you say ? moi pas connaître ce que vous dire.»
— Comment , vous ne connaissez pas mon père ! Chauvin! Cette terre lui appartient. Où est-il ?
€ No, no, moi non connaïtre votre pére , moi ha-
voir achété le farm de la sheriff. »
— Non, ce n'est pas possible; c’est mon père qui:
vous l’a vendue. Où demeure-t-il? :
« No, no, goddam, vous pas d'affaire ici, moi havoir une bonne deed de la sheriff »
Chauvin , plus déconcerté que jamais, sort précipitamment de la maison, etcourtchez le plus proche voisin. GC'étaient des gens nouvellement arrivés dans l’endroit : ils ne connaissaient pas sa famille. Il n'eut pas plus de succès aux portes voisines. En moins de quinze ans, le temps avail promené:sa faulx dans cet endroit. Le souvenir de l’ancien curé lui revint à l'esprit; cet ancien
ami de la famille avait aussi disparu. Le nouveau curé:
qui l'avait remplacé dit à Chauvin qu'il ne connaissait pas sa famille, mais qu'il avait entendu dire à ses anciens paroissiens qu’une personne de ce nom avait autrefois habité la paroisse ;. mais les mauvaises: affaires
l'avaient forcée de se réfugier avec sa famille à la ville, où il croyait qu’elle habitait encore. Ce peu de paroles. dévoilèrent l’affreuse vérité à Charles ; il comprit tout : son père s'était ruiné, sa terre était vendue . et l'étran-.
ger insolemment assis au foyer paternel ! n’en entendit pas davantage ; il tourne immédiatement ses pas du côté de la ville , où.il arrive la. nuit déjà close. Il erre
quelque temps, sans savoir de quel eôté diriger ses pas; tout à coup, il se rappelle de l'auberge où, plusieurs an-