OU LE LINCEUL DES MORTS
|L y avait jadis, au bourg de Pluzunet, une jeune couturière, nommée Fantic Loho, qui était d'humeur gaie et joyeuse, et qui riait et chantait plus qu'elle ne priait, hélas! Cétait, d'ailleurs, une excellente fille, aimée de tous ceux qui la connaissaient, et le cœur sur la main, conmie on dit. Tous les jours, elle allait travailler à la journée, dans les métairies de la paroisse, et, le plus souvent, elle s'en revenait toute seule, à la nuit tombante, riche et heureuse des six sous qu'elle rapportait, pour prix de son travail. Elle chantait, de sa voix fraîche et claire, des sâniou et des refrains de danse, en traversant les champs et les landes, pour se tenir compagnie, comme elle disait, et pour mettre en fuite les Kornandoned (nains), qui dansent, en chantant éternellement le même refrain, au clair de la lune, dans les carrefours et sur les landes, autour des grandes pierres, et invitent les passants à prendre part à leurs ébats. Maintes fois, durant les veillées d'hiver, elle avait entendu
parler de ces danseurs noàumes et de Irârs malices, et elle en avait peur un peu. ' . T
Un soir du mois de novembre, Fantic s*en' i^ venait du village de PoiU-an-c^l^an^ seule, comms. presque toujours. Elle se trouvait un çeu attardée^ et, quand elle fut dans le bourg, elle voulut txa-t verser le cimetière, afin d'arriver plus vite à samaison. La lune, sortant de derrière un miage^: projetait en ce moment une lumière terne et blft»> farde sur le clocher de granit et sur la viciDe église. A peine Fantic eut-elle gravi les maidusde Tescalier de pierre et £ût quelques pas parmi les croix de bois plantées sur les tombes, qu'elle se trouva près de la tombe de sa mère, marte depuis plus d'un an déjà. EUe fut bien étonnée d'y.voir un drap blanc étendu sur la dalle fiméram..
— Tiens 1 se dit-«lle, comment ce drap de fit: se trouve-t-il là ? Je vais l'emporter, et & péi^ sonne ne le réclame, je le garderai : j'en ai besoin.
Et elle prit le drap blanc, souillé pourtant de^ quelques taches de sang, le plia proprement, 1»^ mit sous son bras et l'emporta. - v>
— Elle eût bien mieux fait de £re un DêfnH fundis pour Tâme de sa défunte mère, dit ^mA^' qu'un de l'auditoire. . ::
— Oui, en vérité 1 répondirent tous kt a«jt?v tants en chœur. . -r. ,
. En arrivant dans sa maison, reprit la conteuse, Fantic serra le linceul dans son armoire, puis elle dit une petite prière, bien courte, bien courte, et 5e coucha tranquillement. Mais, dans la nuit, elle CDt un rêve. Il lui sembla voir sa mère, toute nue, décharnée, horrible à voir, et qui lui dit par trois fois d'une voix lamentable : Rends-moi mon linceul I Rends-moi mon linceul II Rends-moi mon linceul l II
' Fantic se réveilla, tout effrayée, et n'apercevant plus le fantôme, elle s'en trouva soulagée, et dît :
— Ah ! c'est un songe, heureusement !
Et elle se rendormit.
Le lendemain matin, elle alla à son ouvrage, comme à l'ordinaire, sans songer à remettre le linceul sur la tombe de sa mère, et elle ne dit rien à personne de tout ceci.
Mais, la nuit suivante, comme elle était coudiée, le fantôme lui apparut de nouveau et lui dit encore, par trois fois, et d'une voix plus désolée et plus terrible que la veille : Rends-moi mon linceul ! Rends-moi mon linceul II Rends-moi mon linceul III
Fantic eut bien peur, cette fois, car il lui semblait qu'elle ne dormait pas au moment de l'apparition. Elle fit pourtant tout son possible pour se persuader que c'était un rêve, et elle garda encore le linceul et n'en dit rien à personne.
l6o LÉGENDES CHRÉTIENNES
— Je vois les morts au fond de leurs ouvertes I... J*ai grand peur I j'ai grand p<
— Encore quelques pas, mon enfant ; à votre pauvre mère, qui est si malheurei votre faute.
Et elle fit un nouvel effort ; puis elle encore, folle d'épouvante.
— Que voyez -vous, mon enfant?...
manda encore le prêtre.
— Je vois ma mère, toute nue, debout pierre tombale, menaçante, horrible à voii
— Du courage 1 du courage !.. . Allez elle, et rendez-lui son linceul.
— Je n'ose pas 1 je ne puis faire un s de plus !... Ah ! Jésus mon Dieu I!...
Et elle poussa un cri épouvantable.
De son bras de squelette, sa mère l'aval et entraînée avec elle au fond de sa ton aussitôt la pierre tombale, qui s'était soule\ tomba sur la mère et la fille, avec un grand b
Puis on n'entendit plus rien. Mais Fanti avait disparu, et personne au monde ne 1 depuis cette nuit.
(Conté par Marguerite Philippe^ de Côtes-du'Nord, lé
Dans la première édition de ses Derniers Bretons, de 1836, M. Emile Souvestre a donné, tome I, page 72
dans Téglise, à genoux au pied de Tautel et priant pour vous; et, pour vous donner des forces, je vous adresserai la parole de temps en temps.
Fantic promit.
Au premier coup de minuit, elle entrait dans le dmetière, tout émue, tremblante et tenant à la main le linceul. Le prêtre était à genoux au pied de l'autel depuis longtemps déjà, priant pour la jeune fille. Fantic fit quelques pas vers la tombe de sa mère, puis elle s'arrêta.
— Allez jusqu'à la tombe de votre mère, et déposez-y le linceul ; courage, mon enfant ! lui cria le prêtre de l'église.
— Je n'ose pas ; mes jambes fléchissent ; je vais tomber !
— Que voyez- vous, mon enfant ?
— Toutes les pierres tombales sont recouvertes de linceuls blancs ; seule, celle de ma mère n'en a pas.
— Du courage, mon enfant ; avancez encore ; allez jusqu'à la tombe de votre mère, et déposez-y le linceul.
Et Fantic fit deux ou trois pas en avant, puis elle s'arrêta encore et s'écria :
— Hélas ! hélas ! je n'en puis plus ; je meurs de frayeur !
— Que voyez-vous, mon enfant 1
l6o LÉGENDES CHKÉTIEMNEB
— Je vois les morts au fond de km CDobcs-' ouvertes 1... J'ai grand peur I j'ai grand peur IL;.
— Encore quelques pas, mon en£mt ; songez à votre pauvre mère, qui est si malheureuse par'votre faute.
Et elle fit un nouvel eSort ; puis die s'arrêta encore, folle d'épouvante. - ^
— Que voyez-vous, mon enÊmt?... liû dcr .
manda encore le prêtre.
— Je vois ma mère, toute nue, debout sur sa ' pierre tombale, menaçante, horrible à voir I...
— Du courage 1 du courage !.. . Allez jusqu'à elle, et rendez-lui son lincetd.
-— Je n'ose pas 1 je ne puis Mtt un seul pas ' de plus 1... Ah I Jésus mon Dieu 11...
Et elle poussa un cri épouvantable. . .
De son bras de squelette, sa mère l'avait saisie f et entraînée avec die au fond de sa txnnbe. Et ' aussitôt la pierre tombale, qui s'était soulevée» retomba sur la mère et la fille, avec un grand bruit !•••
Puis on n'entendit plus rien. Mais Fantic Loho ■ avait disparu, et personne au monde ne U lèvit = depuis cette nuit. ""
(OmU par MargumU Phi^pi, éi Mm^^ ml f^
Dans la première édition de ses Jkmkn Bnltm^ '^ 9Êt. àe 1836, M. Emile Souyestre a donné, tomt I, pÊ^è 9a^-•Mi li
DE LA BASSE-BRETAGNE l6l
<âre de : Le Drap tnortuairey une version de cette légende, qui ne diffère de la nôtre que par la forme, laquelle est tout à fait dans le top. romantique de l'époque. Ce morceau, comme quelques autres^ qui ne sont pas sans intérêt, a complètement disparu des nombreuses éditions qui ont été faites depuis de l'ouvrage le plus populaire de M. Souvestre.
Dans les Légendes^ contes et chansons populaires du Morbihan^ de M. le docteur Fouquet (Vannes, A. Caudéran, i8$7)» on trouve aussi sous -le titre de : Alice de Quinipily^ une légende de suaire dérobé, dont voici le résumé :
Deux jeunes fiancés, valet et servante de ferme, voulaient, avant de se marier, économiser sur leurs gages de quoi acheter un petit mobilier et prendre une petite ferme à leur compte. Mais, s'impatientant d'attendre, ils conçurent un projet sacrilège àànt l'exécution devait les mener promptement à leur but. La fille du seigneur d'un château voisin, nouvellement mariée, était morte, peu après son mariage, et avait été enterrée dans le cimetière de la paroisse avec ses bijoux et sa toilette de nouvelle mariée. Une nuit, les deux amoureux profanèrent la tombe de la jetme châtelaine et lui enlevèrent ses bijoux et jusqu'à la belle robe de soie blanche et de dentelle qui lui tenait lieu de suaire. Mais, â partir de ce moment, tourmentés par le remords et la firayeur que leur causait l'apparition de la morte, qui, chaque nuit, venait leur réclamer son suaire, ils perdirent le sommeil, devinrent malheureux et se décidèrent enfin â aller tout avouer k leur confesseur. Celui-ci leur dit : « Il faudra aller tous les deux ensemble, à minuit, déposer le suaire là où vous l'avez pris. »
Ils y allèrent ensemble ; mais on ne les revit plus jamais, et près de la tombe profanée, on retrouva seulement le chapelet de la servante et le chapeau du valet de ferme.
Dans un petit livre fort intéressant publié par M'»' de Cemy, sous le titre de : Saint-Suliac et ses traditions (Dinan, Huart, 1861) nous trouvons aussi deux traditions relatives au drap mortuaire.
Dans la première, intitulée : Les trois mo.les (pages 33-3$),
n II
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il est dit que des jeunes gens, qui passaient à minuit par le cimetière de leur village, aperçurent trois femmes en priéte devant le reliquaire. Ils s'en approchèrent et leur parlèrent ; maiselles n'eurent pas même l'air de s'apercevoir de leur présence. « Ce sont des mortes ! » dit un de trois. Un autre enleva sa coiffe à une des trois femmes, en disant à ses camarades qu'il ne la lui rendrait, si elle venait la réclamer, qu'après l'avoir embrassée. II rentra chez lui, mit la coiffe dans son armoire et trouva à sa place, le lendemain matin, une tête de mort. 11 en fut effrayé^ alla à confesse, et le curé lui dit qu'il fallait, le soir même, porter le crâne au cimetière, où il redeviendrait coifte, qu'il replacerait sur la tête de la morte. Il lui recommanda aussi de prendre avec lui un enfant à la mamelle. Il se rendit au cimetière, revit les trois mortes et restitua la coiffe. Les trois femmes disparurent en lui disant que, sans l'enfant, elles l'auraient enlevé de dessus la terre.
Dans la seconde tradition recueillie par M"» de Cemy, à Saint- Suliac, c'est-à-dire près de Saint-Malo, et qui porte le titre de : La Jeune fille du cimetière^ trois jeunes filles, revenant seules d'une veillée d'hiver, passaient par le cimetière de leur paroisse, pour éviter une mare qui rendait la route difficile. C'était pendant les Avents, époque, dit le récit, où les coqs affolent et chantent sans souci do l'heure. Elles aperçurent une fille inconnue, agenouillée et priant sur une tombe. Le lendemain, elles la revirent encore à la même place et dans la même posture. Elles adressent la parole à l'inconnue, qui ne répond pas. La troisième ntiit^ une des trois jeunes filles va pour enlever sa coiffe à l'apparition» malgré les elloris que font pour la retenir ses compagnes, qui avaient cru apercevoir une tête de mort sous la coiffe. Elle emporte chez elle la coiffe de l'inconnue, la jette dans un coin, se . couche et dort tranquille.
Le lendemain, à minuit, elle entend crier i son oreille: « Rends-moi ma coiffe ! rends-moi ma coiffe ! » et cela jusqu'à l'aurore.
La nuit suivante, elle prie une de ses amies de venir coucher
avec elle, et, toute la nuit, l'amie entend aussi crier : « Rendsmoi ma coiffe ! rends-moi ma coiffe !... »
La troisième nuit, la jeune fille couche hors de sa maison, chez, une amie, et là encore, la même voix plaintive se fait entendre. Alors, elle va à confesse, et son confesseur lui ordonne d'aller reporter la coiffe à celle à qui elle a été enlevée, dans le dmetiére.
Elle y va ; mais, le lendemain, on la trouva morte, dans le cùnetière.
Comparez encore Lt drap mortuaire y p. 303 du recueil de M. Sébtllot, Contes populaires de la Haute-Bretagne.
Comme on le voit, la tradition du drap mortuaire ou du suaire, qui a aussi fourni à Goethe le sujet d'une de ses ballades les plus fantastiques, est très-répandue en Bretagne.
QUELQUE COMPAGNIE QUE L ON SUIVE , l'on en a TOUJOURS SA PART.
iL y avait une fois, dans une petite ville de Basse-Bretagne, une jeune demoiselle de famille noble, riche et jolie, et qui menait une vie peu exemplaire. Elle s'appelait Julie. Non loin de sa maison habitait une jeune couturière, sage et jolie, et qui n'avait que le travail de son aiguille pour vivre. Son nom était Yvonne. Contente de sa condition, Yvonne était
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toujours gaie et joyeuse, et chantait tout le long des jours, tout en travaillant. Aussi, était-elle aimée de tout le monde. La demoiselle, au contraire, n'était aimée de personne, à cause de son caractère fier et hautain. Un jour, elle demanda à sa mèr e:
— Q.u'est-ce qui est cause, ma mère, que personne ne m'aime par ici, bien que je sois riche et bien parée, au lieu qu'Yvonne la couturière, une fille de rien, qui a à peine deux robes, est aimée de tout le monde ? Toujours il y a quelqu'un, vieux ou jeune, à causer avec elle et à l'écouter chanter ses vieilles chansons bretonnes.
— C'est que, ma fille, vous, vous êtes noble, demoiselle de haute lignée, et vous ne devez pas fréquenter ces sortes de gens, ni même faire attention à eux.
— Je voudrais pourtant en faire mon amie.
— Que dites-vous là, ma fille ? Faire votre amie d'une couturière ! Une demoiselle de qualité comme vous ne peut pas fréquenter ces sortes de gens, je vous l'ai déjà dit.
— Cela m'est égal, et je ferai comme il me plaît.
— Eh bien ! ma fille, puisque vous le désirez si ardemment, faites à votre tête, répondit alors la vieille dame, parce qu'elle faisait tout ce que voulait sa fille.
La demoiselle alla donc voir la couturière, et
cfie la pria de venir travailler au château, et, à partir de ce moment, elle passait tout son temps avec elle. Elle voulut même lui faire renoncer à son métier de couturière, pour venir demeurer au château, comme sa meilleure amie.
Yvonne résista quelque temps ; pourtant, elle quitta peu après sa petite maison, pour aller au château, et alors elle ne travaillait plus. Elle tenait continuellement société à la demoiselle, se promenait avec elle, habillée comme elle, au point qu'on les aurait prises pour les deux sœurs. Toutes les deux étaient jolies, et beaucoup de jeunes seigneurs leur faisaient la cour. Pourtant, Yvonne, bien qu'elle aimât à rire et à s'amuser, restait toujours sage et, chaque matin et chaque soir, elle disait ses prières. Elle allait aussi â confesse, une fois par mois, comme devant. Julie voulut faire tout comme elle. Yvonne était toujours joyeuse et contente, quand elle sortait du confessionnal ; Julie, au contraire, était toujours triste et soucieuse, parce qu'elle n'avouait pas ses plus grands péchés. Elles avaient le même confesseur. C'était un homme fort instruit. Un jour, il dit aux deux jeunes filles qp^elles devraient aller à une retraite qui avait lieu dans la ville voisine.
— Qu'est-ce qu'une retraite ? demanda Julie à Yvonne.
l66 LÉGENDES CHRÉTIENNES
— C'est une belle chose, repondit celle-ci, nous ferions bien d'y aller.
Quand Julie arriva à la maison, elle dit à mère :
— Notre confesseur nous a dit d'aller à la traite à la ville, ma mère.
— C'est bien, répondit la vieille dame ; allez si cela vous fait plaisir.
Julie, impatiente de partir, parce qu'elle cro} qu'il y aurait là des festins, des danses et jeux de toute sorte, devança Yvonne de deux trois jours.
Quand Yvonne arriva à son tour, elle lui di
— Je n'ai encore rien vu de beau jusqu'ici.
— Vous verrez bientôt, lui répondit son am vous êtes venue trop tôt.
Comme elles étaient à l'église, à écouter sermon :
— Voyez donc le beau prêtre ! dit Juli< Yvonne, en lui désignant un jeune prêtre; ces là mon confesseur.
Yvonne choisit un autre confesseur, un vi( prêtre très-instruit. Celui-ci lui dit :
— Vous avez une amie qui est bien jolie !
— C'est vrai, répondit Yvonne.
— Mais, hélas ! elle n'aime que la parure el plaisir. Prenez garde, ma pauvre enfant, car, qu( que soit la société que l'on fréquente, l'on en
DE LA BASSE-BRETAGNE l6j
toujours sa part, tôt ou tard. Et si votre amie est damnée?...
— Jésus, que dites-vous, mon père ? Je ne vois pas qu'elle fasse rien de pis que les autres. (Elle faisait ses tours en cachette.)
— Prenez bien garde, vous dis-je, ma pauvre enfant ! Soyez joyeuse et gaie en sortant du confessionnal, et dites à votre amie que je suis un •confesseur plaisant et indulgent, et qu'elle devrait ^enir à moi.
Yvonne sort du confessionnal en souriant.
— Pourquoi souriez-vous ainsi ? Vous êtes donc bien contente ? lui demanda Julie.
— C'est mon confesseur qui en est la cause ; quel homme plaisant, et comme il est drôle !
— Vraiment? Je veux aussi le prendre pour confesseur, alors, car celui à qui je me suis adressée, s'il est joli garçon, n'est pas amusant du tout.
Le lendemain, Julie entra donc dans le confessionnal du vieux prêtre. Celui-ci s'écria aussitôt :
— O sale bête ! charogne ! va-t-en vite !
Et Julie, toute troublée, se leva pour sortir.
— Restez, mon enfant, lui dit le prêtre avec douceur ; ce n'est pas à vous que s'adressent ces paroles. Confessez- vous, et ne faites pas attention, si vous m'entendez encore parler de la sorte.
l68 LÉGENDES CHRÉTIENNES
Julie commença par avouer quelques petits péchés, puis elle s'arrêta...
— Après, mon enfant ? lui demanda le prêtre»
Elle ne répondit rien. Le prêtre reprit :
— Et quand vous auriez eu un ensuit, et que vous l'ayez tué, qu'est-ce que cela pour la bonté de Dieu ?
— Oui. . . répondit Julie, tout bas et en baissant la tête.
— Retire-toi ; va-t-en d'ici, vilaine bête ! s'écria encore le prêtre.
Et la jeune fille se leva encore pour sortir. Mais, le confesseur lui dit avec douceur :
— Restez, mon enfant ; ce n'est pas à vous que je parle de cette façon. Prenez courage, et continuez.
Mais elle garda le silence. Le confesseur reprit :
— Et quand vous auriez eu deux enfants, et que vous les ayez tués, qu'est cela pour la bonté de Dieu?
— Oui... répondit-elle, à voix basse.
— Et après, mon enfant? prenez courage...
Julie garda encore le silence, et les larmes coulaient le long de ses joues. Le prêtre reprit :
— Et quand vous auriez eu trois enfants, et que vous les ayez tués, qu'est cela pour la bonté de Dieu?
— Ouil... répondit-elle encore, mais si bas, si bas, que le confesseur l'entendit à peine.
— Va-t-en 1 va-t-en d'ici, monstre horrible \ cria encore le vieux prêtre.
Et Julie, pleurant et sanglotant, se leva encore pour sortir.
— Restez, mon enfant, et achevez votre confession, car ce n'est pas à vous que s'adressent ces paroles. Et après? Du courage, allez jusqu'au bout.
Julie sanglotait et ne disait rien. Le prêtre reprit :
— Et quand vous auriez eu quatre enfants, et que vous les ayez tués, qu'est cela pour la bonté de Dieu?
— Non, mon père, répondit alors la pénitente. La sueur découlait à grosses gouttes du front
du vieillard. Lorsque Julie eut achevé sa confession, il lui dit :
— Voici, à présent, votre pénitence, mon enfant. En sortant du confessionnal, vous irez vous mettre à genoux devant l'autel du Rosaire, et vous resterez là jusqu'à ce que je vienne vous prendre.
Triste, pleurant et profondément affligée, la jeune fille alla s'agenouiller devant l'autel du Rosaire, et elle y pria du fond du cœur. La nuit survint ; tout le monde avait quitté l'église, et
lyO LÉGENDES CHRÉTIENNES
son confesseur ne venait pas... Enfin, quand l'heure fut venue, le vieux prêtre alla trouver sa pénitente et lui dit :
— Suivez-moi, mon enfant.
Et, la prenant par la main, il la fit sortir de l'église, la mena à la croix de pierre du cimetière et lui parla de la sorte :
— Agenouillez-vous là, sur les marches de la croix, et restez-y à prier et à pleurer, toute la nuit ; demain matin, je viendrai vous prendre.
Puis il se rendit auprès d'Yvonne et lui dit :
— Si votre amie est damnée, vous et moi nous serons également damnés !
— Dieu, que dites-vous là?... s'écria la jeune fille, effrayée.
Et, toute la nuit, elle pria pour son amie avec son confesseur.
Au point du jour, le vieux prêtre se rendit au cimetière. Julie était toujours à genoux sur les marches de la croix. Mais, hélas 1 elle n'avait plus qu'un bras ; l'autre lui avait été arraché par l'esprit malin, en essayant de l'entraîner. La pauvre fille faisait pitié à voir. Elle était toute couverte de sang. Le prêtre lui dit :
— Levez-vous, mon enfant, et suivez-moi.
— Hélas ! je ne puis pas, répondit-elle.
— Je vous aiderai, prenez courage I
Et elle se leva, et s' appuyant sur le prêtre du
bras qui lui restait, celui-ci la conduisit dans l'église, devant l'autel du Rosaire, et lui dit :
— Agenouillez-vous là, sur les marches de Tautel, et, quand la nuit sera venue, je viendrai encore vous prendre, comme hier, et vous dire ce que vous aurez à faire.
Puis il s*en alla.
Il se rendit, comme la veille, auprès d'Yvonne et lui dit :
— Nous passerons encore toute la nuit à prier pour votre amie, car si eJle est damnée, nous le serons aussi, vous et moi.
Et ils passèrent encore toute la nuit en prière, à genoux sur les dalles de pierre de l'église.
Au point du jour, le vieux prêtre se rendit de nouveau auprès de Julie. Il la retrouva évanouie sur les marches de la croix, et dans un état horrible à voir. Elle n'avait plus de bras ! L'esprit malin lui avait arraché celui qui lui restait, en essayant de l'entraîner. Il la ramena dans l'église, avec beaucoup de peine, la reconduisit devant l'autel du Rosaire, lui recommanda d'y passer encore toute la journée en prière, et promit de la venir chercher, quand la nuit serait venue.
En effet, quand le moment fut arrivé, il la conduisit, pour la troisième fois, au pied de la croix du cimetière et lui parla de la sorte :
— Voici la troisième nuit, ma pauvre enfant,
la dernière, mais aussi la plus redoutable. Ayez bon courage, et si vous pouvez encore résister et vaincre, cette fois-ci, alors vos épreuves seront terminées : vous serez sauvée, et votre amie et moi nous serons pareillement sauvés avec vous. Mais, hélas ! si vous faiblissez, si Vautre est le plus fort et triomphe, nous serons damnés tous les trois ! Courage donc, mon enfant, et que Dieu vous vienne en aide !
Et il la laissa encore, seule, à genoux sur les marches de la croix, et revint vers Yvonne et lui dit :
— Voici la dernière épreuve ! Si votre amie a assez de courage et de force pour résister et vaincre encore cette nuit, si, demain matin, je retrouve le moindre morceau d'elle au pied de la croix, elle sera sauvée, et nous le serons tous les deux comme elle. Mais, hélas ! si elle succombe, nous serons damnés tous les trois pour Tétemité ! Passons encore cetttè nuit à prier pour elle.
Et ils passèrent encore cette troisième nuit à prier pour la pauvre Julie.
Au point du jour, le prêtre, dan$ une anxiété mortelle, se rendit à la croix du cimetière. Julie n'y était plus ! Mais il trouva, sur les marches de pierre, son cœur tout sanglant. C'était assez : ils étaient sauvés tous les trois ! Alors il leva ses mains et ses yeux vers le ciel, et s'écria :
. — Que le Seigneur tout miséricordieux soit ioué!
N'oublions jamais que, « quelle que soit la société que nous fréquenterons, nous en aurons notre part ! »
(Conté par Marguerite Philippe.)
TEUZ AR POULIET.
[UTREFOis, il y a de cela cinquante ans, le Pouliet (i) n'était pas ce qu'il est aujourd'hui. La grande route de Brest à Paris ne passait pas encore par là, et, à la place où on la voit gravir la côte de Trévidy, il n'y avait que des rochers abrupts recouverts de ronces, d'orties, de buissons d'aubépine et d'herbes folles de toute
(i) Le Pouliet, dont la racine est /ou//, raare, était autrefois une mare, au bas de la place Traonlen (vallée de l'Étang), à rentrée de la petite rivière le Jarlot, dans la ville de Morlaix.
M. Emile Souvestre, dans ses Derniers Bretons^ a aussi un conte de Teu^, ar Pouliet, qui, quoique portant le même titre, est tout dififerent du nôtre.
sorte. Au lieu du beau pont qu'on y voit à présent, il n'y avait pour passer l'eau qu'une passerelle étroite, consistant en une simple planche posée sur deux pierres. Point de belles maisons, comme aujourd'hui, mais, pour toute habitation, une pauvre petite chaumière au bord de l'eau, et dont le toit de genêt touchait presque le sol.
Dans cette chaumière habitait un pauvre savetier, avec sa femme. Son nom était Kaour Kerspern. C'était un petit homme d'humeur joyeuse, qui, tout le long des jours, chantait de vieux iveri(Jou et des sôniou nouveaux, tout en battant ses semelles et en tirant son ligneul. C'était plaisir de l'entendre, et les lavandières, au bord du Jarlot, laissaient parfois leurs battoirs au repos et prêtaient l'oreille à ses chansons. Kaour était bon chrétien; il assistait tous les dimanches à la grand 'messe et aux vêpres, dans l'église de Saint- Mathieu, et si, le soir, il rentrait un peu gris, il n'y avait pas lieu de lui en faire un grand crime: il avait si bien travaillé toute la semaine, et le cidre était si bon et à si bon marché chez Marguerite Kcravel, où se réunissait, tous les dimanches soir, une bande de joyeux compagnons I La femme de Kaour était lavandière et passait toutes ses journées au lavoir du Pouliet, et son fils, qui courait sur ses douze ans, était petit pâtre au manoir voisin de Lanidy. Kaour était presque
toujours seul à la maison, durant le jour. Depuis quelque temps cependant — depuis qu'il commençait de négliger l'église et de fréquenter davantage le cabaret de Marguerite Keravel — il lui était venu un singulier compagnon. C'était Teu^ ar Pouliet, bien connu dans le quartier, qui venait lui tenir société, dans sa chaumière, pendant que sa femme était au lavoir. Bien souvent, il avait entendu parler du Teuz et de ses malins tours, dans le Val- Pinart et au gué du Pouliet ; mais comme il se targuait d'être dépouillé àts sottes superstitions qui avaient généralement cours autour de lui, il haussait les épaules à ces récits et les traitait de contes de vieilles femmes. Quand le Teuz arrivait, il s'asseyait sur un galet rond, au coin du foyer, et regardait fixement le savetier, qui battait son cuir et poissait son ligneul, tout en chantant. Il avait la forme d'un barbet noir, au poil long et frisé. D'abord Kaour crut que c'était eu effet un chien égaré, sans maître peut-être, et il lui donnait quelque nourriture, et lui savait gré de venir lui tenir société dans sa solitude. Pourtant, l'animal le regardait si fixement, et son regard semblait si bien pénétrer jusqu'au fond de sa conscience, qu'il en vint à le soupçonner de n'être pas un chien ordinaire, mais bien Teuz ar Pouliet, dont il avait si sou veut entendu parler, et peut-être le diable lui-même, car, comme on le sait, le diable
176 LÉGBNDB9 CHKÉTIBNMBS
prend souvent la fisrme d'un barbet, noir*. pour tromper les hommes* Il voulnt le dussèr on jour ; mais Tanimal loi motitra les dents» .et ses yeux brillèrent dans leurs orbites comme deux charbons ardents, si bien qu'il eut peur, se trooUa et alla boire chez Marguerite Keravel.
Le lendemain et les jours suivants» le Tenz vint encore; mais Kaour ûe ponvsdt pins supporter son r^;ard, et, dès qu'il arrivait, il jetait tout à terre, sa forme, son alêne et son ligneul, et allait boire au cabaret. Sa gatté naturelle disparut, et il devint triste et sombre. Les -dimanches, on ne le voyait plus que rarement à l'église: de, S«j^ Mathieu, et Û passait presque tout "sdiàttSBqiv^iîi cabaret. Tout le monde était étonné d'un .dhangement si subit et si complet, et personne. ii*y comprenait rien. Q^iand on l'intenogeait à œ sujet, il se taisait. Enfin, pendant son sommfilj sa femme l'entendait souvent crier : — Le voili encore I Voyez-vous ses yeux?. . . Coqxme fl toe v^ garde I . . . Va-t-en, va-t-en loin d'id, jnlaÎQebèieL.»
Mais elle n'y comprenait tien, et c'était vainement qu'elle l'interrogeait le matin. Le pivmB Kâour était bien malheureux. •
Un jour, il crut avoir trouvé un boa mogpctt dç se délivrer de son cauchemar. Il roog^ an fal k galet sur lequel il s'asseyait, puis il le remit à 1^, place, comme si de rien n'était. Qjiand le TfV»
-vint, il s*assit sur le galet, comme d'habitude. Mais aussitôt il poussa un cri terrible et s'enfuit. En passant près du savetier, il lui lança un regard qui lui fît l'effet d'un glaive qui l'aurait transpercé de part en part.
— Enfin! me voilà délivré de cette maudite bête, se dit Kaour, qui se félicitait déjà du bon tour qu'il avait joué au Teuz.
Et pourtant, il ne se sentait pas rassuré.
Pour se donner un peu de courage, il alla boire au cabaret de Marguerite Keravel. Il y resta jusqu'à la cloche du couvre-feu, et but plus que d'ordinaire, et chanta et rit, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Qiaand il voulut rentrer chez lui, vers les dix heures et demie, au moment où il mettait le pied sur la passerelle du Pouliet, il vit le Teuz sur la planche, les yeux flamboyants et grinçant des dents. — Encore lui ! s'écria Kaour. Et il recula de quelques pas. Puis, revenant : — Mais je n'ai pas peur, et je passerai quand même. Retire- toi, vilaine bête, animal du diable, où je vais te jeter à l'eau ! Et il s'engagea résolument sur la passerelle. Mais le Teuz se jeta «ntre ses jambes et le mordit, et le fit tomber dans la rivière, d'où on le retira sans vie, le lendemain. A la morsure qu'il avait à la jambe droite, on vit bien que c'était le Teuz ar Pouliet qui était cause de sa mort.
Quelques-uns disent que c'était le diable qui le visitait sous cette forme, et qui finit par le faire mourir et emporter son âme en enfer, parce qu'il en était venu à négliger complètement ses devoirs religieux et à préférer le cabaret à Téglise. Je ne sais si cela est vrai ; mais, ce qui est incontestable, c'est qu'on a trouvé noyées au même endroit, avant l'établissement du beau pont qu'on y voit actuellement, plusieurs personnes que l'on disait avoir été jetées à l'eau par le Teuz, et que toutes étaient gens peu religieux et fréquentant les cabarets.
(Conté par Vincent Coat, ouvrier de la tnanufaciure de tabacs de Morlaix, 18^4..)
Comparez Teu\ ar Pouliet du Foyer Breton de M. Emile Souvestre, deuxième foyer, pays de Léon.