‹ Légendes chrétiennes de la Basse-BretagneChapitre 6 sur 34 · LE MIRACLE DES TROIS GOUTTES DE SANG · texte numérisé non relu

LE MIRACLE DES TROIS GOUTTES DE SANG

COUTEZ, habitants de Quimper, un miracle fait dans votre église, au sujet d'un grand crime qui fut commis devant la croix.

Un bourgeois de la ville de Quimper, plein d'amour pour notre Sauveur, fit vœu d*aller visiter Jérusalem et le Golgotha, pour saluer les lieux saints, où souffrit Notre-Seigneur.

Donc, avant de partir, il dit à un sien compère : — « Compère, au nom de Dieu, veillez sur mes enfants, sur mes enfants et ma femme ; au nom de Dieu, ne les abandonnez pas.

« Gardez mon or et mon argent, pour les entretenir honnêtement ; soyez leur père, je vous en prie, et Dieu vous en récompensera. »

Ayant fait ces recommandations à son compère, il prit congé de ses enfants, et fit ses adieux à sa femme, qui se mit à pleurer, toute désolée-

Puis, se mettant à genoux devant monseigneur

saint Corentin, il lui demanda sa grâce et sa bénédiction.

Après s*être recommandé à son maître et bienheureux patron, il se mit gaîment en route, sous la protection de Dieu et de tous les saints.

Il fut longtemps absent; son voyage fut long et difficile, et durant tout ce temps, il n'eut aucune nouvelle de sa femme ni de ses enfants.

O folles espérances de ce monde ! 6 trahison cruelle ! Son compère abandonna ses enfants dans le besoin.

Tenté du démon, il garda l'argent que lui confia le pèlerin, avant de se mettre en route.

C'était pitié d'entendre les pauvres enfants qui criaient :

— « Mère, donnez-nous du pain 1 il y a ua jour entier que nous n'avons mangé !

— tt Hélas I mes pauvres edfants, leur répOEV* dait-elle, il n'y a pas un morceau de pain daas la maison ; le compère garde notre argent, conmie un voleur. »

La pauvre femme fut forcée de vendre tçm ce qu'elle avait, puis d'aller mendier avec ses en£ants.

DE LA BASSE-BRETAGNE 6l

EnfiQ, après l'avoir longtemps attendu, son mari revint à la maison, et il faillit mourir de compassion, quand il vit en quel état étaient ses pauvres enfants.

Il alla trouver son compère au cœur cruel, pour lui demander ce qu'il lui avait confié.

Mais le méchant lui répondit :

— « Tu ne m'as jamais rien donné ; retire-toi, eflfironté ; me prends-tu donc pour un voleur ? »

L'autre lui répliqua alors :

— « Je m'en rapporterai à ton serment ; viens à l'église jurer devant la croix, et prenons pour

-témoin le Dieu souverain. »

Ils se rendirent dans l'église de saint Corentin, et là, le méchant donna à l'autre une canne à tenir en sa main, avant de jurer.

Dans cette canne était caché l'argent qu'il avait volé; mais il ne pouvait rien cacher à Dieu.

Il s'avança alors devant Notre-Seigneur crucifié, pour jurer qu'il avait rendu à son compère ce que celui-ci lui avait confié.

Au moment où il faisait le serment maudit, sa méchanceté fut dévoilée : la canne s'entr'ouvrit et laissa tomber l'argent à terre.

Les pieds sacrés de Timage de Notre-Seigneur sur la croix se détachèrent alors et répandirent trois gouttes de sang, en témoignage du grand péché.

Habitants de Quimper, adorez ce crucifix, qui est encore dans votre église. Adorez, chaque jour, du fond du cœur, les trois gouttes de sang.

Je vous salue, trois gouttes de sang répandues par Jésus, mon père ; lavez, je vous prie, mon cœur, afin que je puisse trouver le véritable pardon.

O divin sang de Jésus, et le lait de sa mère miséricordieuse, vous serez tout mon espoir et ma confiance en tout danger (i).

(i) On voyait encore, au siècle dernier, dans le chœur de la cathédrale de Quimper, au fond du sanctuaire, un autel dit des Trois gouttes de sang, en souvenir du miracle dont il est ici question. On y conservait le crucifix qui était censé avoir répandu trois gouttes de sang, et les linges sur lesquels elles étaient tombées furent recueillis et sont encore conservés dans le trésor de l'église, avec la tète du christ qui les répandit. Pendant longtemps, on célébra, le mercredi avant les Cendres, la fête de Yfffusion des trois gouttes de sang, qui est mentionnée en ces termes dans le Martyrologe romain : Feria quarta ante Cinerts : Corisopiti in ecclaia cathedrnli, festum trlum guttarum sanguinis^ quas ttiirabiliter effudil imago lignea crucifixi, in execrationem perjurii coram ipsamet imagine perpeirati.

Voici, du reste, d'après le propre du diocèse de Comouaille,

la leçon qui a été smvie et mise en vers bretons par le père Maunoir :

« Un honorable habitant de Q.uimper, possesseur d'une grande fortune, avait, avant d'entreprendre un voyage en Terre Sainte, remis le soin de sa famille et l'administration de ses biens à un de ses amis, en qui il avait la plus grande confiance. Lorsqu'il revint, après une absence de plusieurs années, et qu'il réclama de son ami l'argent qu'il lui avait confié, celui-ci répondit qu'il n'avait rien reçu de lui. Il appela en conséquence devant le juge d'église le dépositaire infidèle, et, comme il n'avait pas de témoins pour prouver la justice de sa réclamation, il demanda que le litige fCit résolu par un serment solennel devant l'image du crucifix. Ils se rendirent donc tous deux dans la cathédrale, et au moment où le dépositaire infidèle confirmait son mensonge par un faux serment, les deux pieds de l'image du Christ, qui étaient placés l'un sur l'autre et atuchés à la croix par un seul clou, se disjoignirent, et trois gouttes de sang en tombèrent miraculeusement. » (JProprium sanctorum diousis Corisopitensis. Q.uimper, J. Perier, 1701, page 95.)

Voir Monographie de la cathédrale de Quimper^ par R. F. Le Men, 1877, page 12.

On voyait anciennement dans l'église de Callac (Côtes-du- Nord) une peinture représentant le même miracle, ou un autre semblable.

Quant à la tradition de la canne brisée et recelant des pièces d'or, on la trouve aussi dans Don Quichotte^ deuxième panie, chap. XLV.

Un vitrail moderne de la cathédrale, peint je crois par M. Hirsch, et qui se trouve dans la dernière chapelle du collatéral sud, au bas de l'église, représente le même sujet; mais le peintre ne semble pas avoir bien connu la légende, car le bâton qui doit receler les pièces d'or ne figure pas dans son tableau.

vm

SAINTE TOUINA.

|L y avait une fois un riche veuf qui s'était remarié à une veuve riche aussi. Ils avaient chacun une fille de leur premier mariage.

Celle du mari, nommée Touina, était jolie, aimable, soumise et laborieuse. Celle de la dame, au contraire, nommée Margot, était laide, disgrarcieuse, méchante et paresseuse. Pourtant, sa mère lui trouvait toutes les qualités, n'aimait qu'elle et était très-dure pour la pauvre Touina. Le père de celle-ci allait souvent en voyage, et, dès qu'il avait quitté le château, on envoyait sa fille garder les moutons sur la lande, avec un morceau de pain d'orge, comme on en donnait aux chiens, ou une galette de sarrasin pour toute nourriture. Un matin qu'elle se rendait à la lande avec son troupeau, tout en se faisant à elle-même ses plaintes, le long de la route, elle aperçut derrière un buisson un homme bien mis et armé d'un fusil, qui l'écoutait et qui lui dit :

— Vous êtes donc bien malheureuse, mon enfant ?

— Hélas ! monseigneur, j'ai une marâtre qui

ne m'aime pas et me rend la vie bien dure. Quand mon père est absent, elle m'envoie tous les jours garder les moutons sur la lande, et ne me donne pour toute nourriture qu'un morceau de pain noir, comme on en donne aux chiens; voyez (et elle lui montra un morceau de pain d'orge, noir et tout moisi) ; et pendant ce temps-là, sa fille Margot reste avec elle dans le château, à essayer tous les jours des robes neuves, à s'amuser, et à courir, et à manger de bons fruits, dans les jardins.

— Eh bien I mon enfant, venez avec moi, et je vous donnerai de plus belles robes et de plus belles parures que n'en a la fille de votre marâtre, et vous ne manquerez de rien de ce qui pourra vous faire plaisir.

Touina regarda l'inconnu avec étonnement et ne sut, d'abord, que lui répondre. Il était jeune et avait assez bonne mine, et elle se trouvait si malheureuse, qu'elle abandonna son troupeau et le suivit.

n la conduisit dans un vieux château en ruine, où il y avait beaucoup de gens de mauvaise mine, qui lui firent peur d'abord. C'étaient des brigands, et il en était le chef. Voilà donc la pauvre Touina dans une caverne de brigands ! Le chef ordonna à ses gens de la respecter et de lui obéir comme à leur maîtresse, et lui-môme eut pour elle toutes

sortes d'attentions. Il y avait là des chambres remplies d'or et d'argent, et de beaux habits, et des parures de toute sorte, et elle pouvait choisir et en changer tous les jours, à sa fantaisie. Elle resta quatre ans dans ce château, et, au bout de ce temps, elle eut un enfant, dont le chef des brigands était le père. Elle voulut le faire baptiser à l'église la plus voisine ; mais le père ne voulait pas qu'il fût baptisé. Touina en était fort désolée, et elle conçut le projet de profiter de la première occasion pour s'enfuir et retourner chez son père. Une nuit donc que tous les brigands étaient partis pour une expédition ipiportante, avec leur chef en tète, die mit son enfant, qui n'avait encore que trois ou quatre mois, dans un panier, et s'enfuit en l'emportant. Après beaucoup de mal, elle arriva heureusement au château de son père, et lui sauta au cou pour l'embrasser.

— Jésus ! mon enfant, dit le vieux seigneur eu pleurant de joie, que je suis donc heureux de te revoir ! A présent , tu resteras avec ton vieux père, qui t'aime tant, n'est-ce pas, mon enfant?

— Oui, mon père, à présent je resterai avec vous et ne vous quitterai plus jamais. Je vous ai causé bien du chagrin, n'est-ce pas? Mais je ne vous en causerai plus. Je cours jusqu'à l'église

pour me confesser ; je reviendrai sans tarder ; n'ayez point d'inquiétude.

Et elle embrassa encore son père et sortit aussitôt, laissant sur une table, où elle l'avait déposé en entrant, le panier dans lequel se trouvait son enfant. Elle prit la route de Rome pour aller se confesser à notre Saint-Père le Pape.

L'enfant ne tarda pas à crier. La marâtre ouvrit le panier et s'écria aussitôt, en s'adressant à son mari :

— Ne vous aVais-je pas dit que votre fille n'est rien qui vaille? Voyez un peu le beau cadeau qu'elle vous a apporté I...

L'enfant fiit mis en nourrice, dans une ferme voisine. Mais suivons Touina, qui marche sur le chemin de Rome.

Après beaucoup de mal, demandant l'aumône et l'hospitalité tout le long de la route, elle arriva enfin au terme de son voyage. Elle alla se prosterner aux pieds du Saint-Père, et se confessa à lui avec un sincère repentir. Le pape l'écouta avec intérêt, puis il lui dit d'aller trouver un saint ermite qui demeurait dans un bois, à quelque distance de la ville, et de se confesser à lui, après quoi le saint homme lui indiquerait la pénitence qu'elle aurait à faire pour obtenir l'absolution.

Touina se remit donc en route. Elle arriva à l'ermitage du saint anachorète et se jeta à ses

pieds, en le priant d'écouter sa confession. Mais le vieillard, étonné et troublé de voir une belle jeune femme dans sa pauvre hutte de terre et de feuillage, crut que c'était le démon qui venait le tenter sous cette forme, et il lui cria, en se couvrant la figure de ses deux mains :

— Retire-loi, démon; va loin de moi !...

Touina se retira, désespérée.

Cet ermite recevait tous les jours la visite de son bon ange. L*ange resta alors trois jours sans venir, et le vieillard en était désolé et ne savait à quoi attribuer ce changement. Qpand Fange revint, le quatrième jour, il lui demanda pourquoi il était resté trois jours sans venir, et quelle faute il pouvait avoir commise.

L'ange lui dit :

— Vous avez repoussé durement une pauvre jeune femme qui venait à vous, pleine de repentir, pour chercher conseil et consolation. Vous Tavez appelée « démon, » et elle s'est retirée, le désespoir dans l'âme. C'est là un grand péché, et, pour le racheter, voici ce qu'il vous faudra faire. Vous chercherez cette jeune fille, jusqu'à ce que vous l'ayez retrouvée, et vous la confesserez et lui donnerez l'absolution. Le Saint-Père lui-même lui donnera à communier, puis vous la suiviez partout où elle ira, et la surveillerez et la protégerez, comme si elle était votre propre fille,

jusqu'à ce qu'elle ait trouvé à se marier, car vous êtes, dès à présent, responsable d'elle, et si elle venait à se perdre, vous seriez perdu vous-même. Vous la placerez comme domestique dans quelque maison honnête, et vous mettrez comme première condition à son engagement que ses maîtres la laisseront assister à la messe tous les jours. Lorsqu'elle sera mariée, vous retournerez à votre ermitage, et Dieu disposera de vous comme il l'entendra.

Ayant ainsi parlé, l'ange disparut. Le pauvre ermite était tombé la face contre terre, et il pleura abondamment. Puis, prenant son bâton, il se mit en route pour accomplir les ordres du Seigneur.

Il retrouva Touina, qui n'avait pas encore quitté Rome, et passait tout son temps à prier et à pleurer dans les églises de la ville sainte. Il la confessa, lui donna l'absolution et la consola de son mieux. Puis, quand elle eut reçu à communier de la main du Saint-Père, il lui chercha une place dans une maison honnête, à la campagne. Tout le monde, en voyant cette belle jeune fille accompagnant ce vieillard à barbe blanche, pour lequel elle avait tant de soins et de prévenances, la prenait pour sa fille. L'ermite réussit à la placer chez une vieille dame veuve, riche et dévote, puis il alla établir son ermitage dans un bois voisin, afin de ne pas la perdre de vue. Touina,

grâce à la douceur de son caractère et à son cœur aimant, plut tout de suite à la vieille dame et s'attira ainsi la jalousie de deux autres servantes qui étaient dans la maison. Tous les jours elle accompagnait sa maîtresse à la messe, dans la chapelle du château. Bien plus, dès qu'elle avait un moment de loisir, elle y allait prier. Les deux autres servantes la plaisantaient sur cette dévotion excessive, et faisaient leur possible pour la retenir avec elles, aux heures de récréation, et lui faire prendre part à leurs jeux, à leurs danses et à leurs folles chansons. La pauvre Touina ne pouvait toujours résister à leurs instances ; mais, même au milieu des jeux les plus bruyants, elle était toute pensive et priait, en esprit et d'intention, dans la chapelle, devant l'image de la sainte Vierge. Bien plus, la Vierge, la prenant en pitié, la faisait disparaître du milieu des sociétés joyeuses et bruyantes où elle se trouvait si malheureuse, sans que personne sût comment elle disparaissait, ni où elle allait. Quatre anges invisibles la prenaient, un par chaque membre, la soulevaient en l'air et la transportaient dans la chapelle, puis ils la ramenaient de la même manière au milieu de ses compagnes, étonnées de la voir reparaître tout d'un coup, comme si elle sortait de terre ou descendait du ciel.

Voyant cela et n*y comprenant rien, les deux jalouses crièrent à la sorcière et allèrent la dénoncer comme telle à leur maîtresse. Celle-ci, intriguée et désireuse de voir par elle-même quel csLS elle devait faire de semblables rapports, se mit un jour à la fenêtre de sa chambre, afin d'observer les trois filles, au moment où elles sortiraient ensemble, à midi, pour aller se récréer pendant une heure dans le jardin. Et elle vit fort bien quatre anges à ailes blanches qui enlevèrent Touina du milieu de ses deux compagnes et la transportèrent dans la chapelle ; puis ils la rapportèrent encore auprès des deux autres filles, quand l'heure fut venue de rentrer au château. Elle comprit que c'était là un miracle de la part de Dieu ou de sa sainte mère, et que Touina devait être une sainte; et, à partir de ce jour, elle dit qu'elle n'irait plus travailler à la cuisine, ni nulle part ailleurs où seraient les deux autres filles, mais qu'elle resterait à filer dans sa chambre, et irait prier à la chapelle quand bon lui semblerait.

La dame n'avait qu'un enfant, un fils de dix-huit ou dix-neuf ans, qui était aux écoles. Qpand ses études furent terminées, il revint à la maison, et il y eut, à cette occasion, un grand repas, auquel on invita tous les parents et les autorités du pays. Les deux servantes jalouses

demandèrent à leur maîtresse de leur envoyer Touina à la cuisine pour les aider. La dame y consentit, et Touina descendit de sa chambre. Elle fut employée à poser les plats sur la table» dans la salle à manger. Le jeune seigneur, qui ne l'avait pas encore vue, fut frappé de sa bonne mine, de son air distingué, de son maintien modeste, et il demanda à sa mère qui elle était.

— Je ne sais pas bien, répondit-elle ; elle m*a été présentée par un vieillard à barbe blanche, que je crois être son père. Je l'ai prise par pitié» car ils paraissaient bien malheureux et ne vivaient que d'aumônes, et je suis loin de m'en repentir, car cette jeune fille a toutes les qualités possibles» et de plus je la crois une vraie sainte.

Le jeune seigneur fut vivement intrigué par ces paroles de sa mère. Pendant tout le repas, il ne quitta pas des yeux Touina, et il était déjà amoureux d'elle. Son amour ne fit que croître de jour en jour, si bien qu'il demanda à sa mère de lui permettre de l'épouser. La dame, bien qu'aimant et estimant beaucoup la jeune fille, ne trouvait pas que ce fût un parti convenable pour son fils, et elle lui représentait de son mieux qu'elle ne pouvait le laisser épouser une servante, une fille venue on ne savait d'où, dont le père mendiait son pain de porte en porte. Mais toutes ces représentations et ces sermons étaient en pure

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perte, et le jeane homme était tellement frappé au cœur, qu'il en tomba malade.

On consulta tous les médecins du pays et même les sorders; mais ce fut en vain, et le jeune seigneur ne faisait que dépérir, tous les jours, de plus en plus. Voyant cela, sa mère résolut de ne plus le contrarier, et elle lui annonça qu'elle consentait à le laisser épouser Touina. Cette bonne nouvelle le guérit sur le champ, comme par enchantement. On fit cherdier le vieux mendiant, qu'on regardait comme le père de Touina, et on l'amena au château. Mais il se tint à la porte et tendit la main pour demander l'aumône, selon son habitude. La dame vint et lui dit :

— Entrez, mon brave homme, et asseyez-vous au foyer.

Et il entra et s'assit au foyer, et la dame lui dît encore :

— Mon fils désire avoir votre fille pour femme ; êtes- vous content de la lui donner ?

— Ma fille est pauvre comme moi, et elle ne peut pas espérer de s'élever si haut ; pourtant, si c'est la volonté de Dieu, qu'elle s'accomplisse.

Les noces fiirent célébrées sans délai, et il y eut de grands festins, des jeux et des réjouissances de toute sorte, pendant plusieurs jours.

Quand tout fut terminé, Termite prit congé de Touina et lui dit :

— A présent, mon enfant, je retourne à mon ermitage, dans le bois où vous m'avez trouvé, pour faire pénitence et attendre la mort, quand il plaira à Dieu de me l'envoyer. Quant à vous, continuez d'aller tous les jours à la messe et d'être dévote à la sainte Vierge ; ne vous plaignez jamais des épreuves qu'il plaira à Dieu de vous envoyer, et ne vous mettez pas en colère, quoi qu'il puisse vous arriver. De plus, à présent que vous voilà riche, ne refusez jamais l'aumône au pauvre qui vous demandera, au nom de Dieu, et, quoi qu'il puisse vous demander, donnez-le-lui.

Touina promit de suivre minutieusement ces recommandations, et le vieillard partit.

Voilà Touina grande dame à présent. Mais, dans la prospérité, elle n'oublia pas qu'elle avait été malheureuse. Son cœur était plein de compassion pour tous les malheurs, pour toutes les misères, et personne ne s'adressait jamais à elle sans être secouru et consolé.

Au bout d'un an de mariage ou environ, elle donna le jour à un fils. L'enfant fut baptisé, puis mis en nourrice chez une fermière, où il devait rester trois ans. C'était un enfant superbe, et il venait à merveille.

Qpand les trois ans furent accomplis, la nourrice le ramena au château, où il devait rester désormais. Il y eut un grand repas à cette occasion, et on y invita beaucoup de monde.

Touina entendait tous les jours la messe dans la chapelle du château, selon la recommandation de Termite, et elle n'y avait jamais manqué une seule fois. Le jour du repas, elle y alla, comme à l'ordinaire. L*enfant avait été confié à une servante, qui n'avait rien autre chose à faire que le surveiller, en l'absence de sa mère. Elle alla avec lui à la cuisine, pour voir les préparatifs du festin. n avait une boule dorée qu'il s'amusait à faire rouler, pour courir après elle. Tout en courant et en sautant par la cuisine, il tomba dans une bassine pleine de lait bouillant, qu'on venait de retirer de dessus le feu. Y étant tombé la tête la première, il ne pouvait crier, de sorte qu'il y resta quelque temps, sa surveillante n'ayant pas les yeux sur lui, et quand on l'en retira, il était déjà mort, le pauvre petit ange ! Voilà grand émoi et grande douleur dans la maison, comme bien vous pensez I Sur ce, Touina revint de la chapelle, et, voulant savoir où en étaient les apprêts du dîner, elle entra dans la cuisine. Tout le monde y était en larmes. Elle prévit aussitôt quelque grand malheur et demanda ce qui était arrivé. Per-

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sonne ne lui répondit, mais les lannes et ks cris augmentèrent.

— Où est mon enÊmt ? demanda-t-èUe alors.

Et comme on ne lui répondait toujouis que

par des larmes et des cris, elle se mit à cfaerdier de tous les côtés et finit par le découvrir sur un lit où on l'avait déposé. Elle le prit dans ses bras et Tembrassa, en le baignant de ses larmes. Puis elle dit avec résignation :

— Dieu me l'avait donné, et Dieu me l'a 6té; que son saint nom soit béni I

Et elle le déposa dans une armwe, sur im coussin, et, s'adressant ensuite aux cuinniètei et aux autres domestiques qui étaient li, d*uii air résigné et calme elle leur dit :

— Essuyez vos larmes, et cessez vos cris; &itet comme moi ; que chacun soit à son travail, et que les invités qui vont venir ne sachent rien du malheur qui vient d'arriver. C'est la volonité. de Dieu, et il ne sert de rien de se désoler ov dé murmurer.

Et, donnant l'exemple, elle s'occupa d l e ^y èi u c de préparer la table et d'orner la saUe, oonuBe û son cœur de mère n'était pas navré.

Cependant, les invités arrivaient, et Tonte lai recevait gracieusement et le sourire ant. Jbi lèvres; et à ceux qui demandaient à enfant elle disait qu'il dormait pour le

qu'elle craignait de réveiller, parce qu'il était un peu indisposé, mais qu'à la fin du dîner elle le présenterait à tous les invités, dons la salle à manger.

Quand tous les invités furent arrivés, on se mit â table, et nul ne se serait douté, à voir Pair calme, serein et gracieux de la pauvre mère, qu'elle venait de perdre son fils, son unique enfant. Le père lui-même n'en savait rien encore.

Vers la fin du repas, un vieux mendiant à la barbe longue et blanche, et s' appuyant sur un bâton, se présenta à la porte de la cuisine et demanda quelque chose à manger, au nom de Dku. Personne ne le connaissait ; pourtant, il fut reçu comme tous les autres mendiants, qui se présentaient en grand nombre tous les jours, et on lui présenta un morceau de pain blanc avec un peu de viande.

— Ce n'est pas là ce que je veux, dit-il.

— Que voulez-vous donc? lui demanda la servante, étonnée.

— Allez dire à votre maîtresse de venir me servir, et je lui dirai ce que je veux.

On trouva cet homme fort exigeant. Cependant, comme Touina avait donné ordre de ne jamais refuser aucun mendiant et de l'appeler toutes les fois qu'il s'en trouverait qui voudraient lui parlfcr; ,

une servante alla lui faire part ^e ce qui se passait.

Aussitôt elle se leva de table et vint trouver le mendiant. Elle ne le reconnut pas, et elle lui demanda :

— Que désirez-vous, cher pauvre de Dieu ?

— J'ai faim, et je demande à manger.

Elle lui présenta du pain blanc, du lard et du roti.

— Ce n'est pas de cela qu'il me faut, dit le vieillard.

— De quoi donc, mon frère ? Dites hardiment ; je vous donnerai ce que vous désirerez ; entrez, et voyez ce qui vous plaira.

Le vieux mendiant entra dans la cuisine ; mais, au lieu de s'arrêter devant la table qui y était» couverte de toutes sortes de viandes et d'autres mets, il alla droit à l'armoire où Touina avait mis son fils mort, et dit :

— Je veux un morceau du mets qui est là, dans cette armoire.

— Il n'y a là rien à manger, cher pauvre de Dieu.

— Je veux un morceau de ce qui y est, vous dis-je. Ne m'avez -vous pas dit que vous ne me refuseriez rien de ce que je vous demanderais ? Ouvrez l'armoire.

Touina, étonnée, regarda le mendiant en face

et ne le reconnut pas encore; puis elle ouvrit rarmoire en tremblant. Mais, au premier regard qu'elle y jeta, elle poussa un cri de joie. Qu'avaitelle donc vu ? Son enfant, qu'elle y avait déposé mort il y avait quelques heures, y était toujours, mais plein de vie et souriant, et jouant avec des oranges qui se trouvaient là. Elle l'enleva dans ses bras, et le couvrit de baisers et de larmes de joie et de bonheur.

Puis elle voulut l'aller montrer à tous ses invités, dans la salle du festin. Mais le vieux mendiant l'arrêta et lui dit, en montrant l'enfant du doigt :

— Voilà le mets dont je veux manger ma part.

La pauvre mère poussa un cri, comme si on

lui eût plongé un poignard dans le cœur, et cacha son enfant dans son sein. Mais l'impitoyable mendiant reprit :

— Vous avez donc oublié déjà la promesse que vous fites au viel ermite de ne jamais rien refuser à aucun mendiant, quoi qu'il pût vous demander ?

— C'est vrai, hélas I répondit-elle avec résignation. Voilà mon enfant ; disposez-en comme vous l'entendrez, et que Dieu ait pitié de moi.

Et elle remit l'enfant au mendiant. Celui-ci prit alors un grand couteau sur la table de la cuisine et le leva, comme pour frapper l'innoê-

cente créature. Touina se contenta de tourner la tête en pleurant et sans faire aucun effort pour l'arrêter.

Alors le vieillard lui dit :

— Kassurez-vous, Touina, et ne craignez pas pour la vie de votre enfant : le voilà, plein de vie et de santé, et sans avoir éprouvé aucun mal.

Et il lui remit son enfant, puis il ajouta :

— O sainte Touina, — car vous êtes une vraie sainte, — votre épreuve et vos douleurs sont terminées dans ce monde, et les miennes aussi, grâce à vous. Vous avez été fidèle à la promesse que vous aviez faite de ne jamais rien re^ser à un mendiant, quoi qu'il pût vous demander, au nom de Dieu ; vous avez poussé le dévoûment jusqu'au sacrifice de votre enfant, et Dieu, touché de votre foi, vous accorde le pardon et à moi comme à vous. Je suis le vieil ermite de la forêt, vers qui vous aviez été envoyée par le Saint- Père, et qui vous repoussa si durement, en vous appelant « démon, » vous mettant ainsi le désespoir dans l'âme. Dieu, pour me punir, avait attaché mon sort au vôtre, et si vous aviez failli dans la terrible épreuve à laquelle vous avez été soumise, nous aurions été damnés tous les deux pour l'éternité. A présent, je vais mourir

. ici sur la place, et mon âme ira tout droit au ciel,

DE LA BASSE-BRETAGNE 8l

OÙ VOUS viendrez vous-même me rejoindre, quand vous aurez fait l'éducation de votre enfant.

Et le vieillard expira dès qu'il eut prononcé ces paroles. Touina lui fit faire de belles funérailles, auxquelles assistèrent tous ses parents et amis, et tous les invités du grand dîner, qui étaient encore à table pendant que tout ceci se passait dans la cuisine du château.

(Ce conte a été antté à Marguerite Philippe, de Pluxunet, par une pèlerine^ en se rendant en pèlerinage au Relec, arrondissement ae Morlaix.)

Twhu ou Touina n'est pas un personnage purement imaginaire, comme on serait tenté de le croire, parce qu'on ne trouve ni sa yie, ni ses actes, ni même son nom, dans les bagiographps ni ailleurs, que nous sachions du moins. On rencontre seulement dans le calendrier de saint Meen un saint Touinianus, qui éuit son père ou son frère peut-être, ou pour le moins un parent. Une petite -cbapelle de Plouha, dans les Côtes-du-Kord, qui était originalrement sous le patronage de sainte Touina, est aujourd'hui <onsacrée à sainte Eugénie, dont la légende, qui rappelle sans doute celle de l'ancienne patronne, y est retracée, dans une peinture du XVIII« siècle, signée Hamonnic, peintre bretou parfidtement ignoré. Nombre de saints personnages, jadis connus et vénérés du peuple, surtout en Bretagne, se sont vus déposséder ainsi, au profit de noms plus connus, des hommages et du culte ^ni leur revenaient de droit. Ces substitutions ou ces usurpations sont dues généralement à l'analogie plus ou moins grande des noms ou à la similitude des légendes des premiers titulaires avec celles des usurpateurs. C'est ainsi, pour citer ^eiqnes exemples, que de saint Guéganton on a fait saint Agathon; de saint Clévé, saint Clct; de saint Drien, saint

Adrien ; de saint Gily, saint Gilles ; de saint Alar, s«int £k» ^ de saint Dominoc*h, saint Dominique, etc.

Le dénoûment de cette légende rappelle cdui de Jmis tl JmiUs, qui fut très-populaire au moyen 2ge. Quelques critiques croient que le fond en est historique et qu'il se rapporte à deux frères d'armes de l'armée de Charlemagne» dans la guerre de Lombardie. La version la plus ancienne en a été rédigée en vers latins, de 1090 à iioo, par Raoul Tortaire, moine de l'abbaye deFleury. Mais la plus connue des oeuvres inspirées p«r ks aventures des deux amis est un poème français composé au Xlll* siècle.

Voici comment on peut analyser en peu de mots le poème en question.

Deux guerriers, tous les deux beaux, braves, et oflfhuit une ressemblance parfaite de l'un avec l'autre, sont unis par les liens d'une étroite amitié. Ils s'appellent Amis et Amiles. Amiles est accusé par le traître Hardré d'avoir abusé de la fille du roi, et sommé de se laver de cette g^ave accusation par le duel judiciaire. Son ami se bat à sa place et sort vainqueur de l'épreuve. Mais celui-ci, Amis, est à son tour en butte aux disgrâces du sort : il est atteint de la lèpre. Amiles apprend ald^8 que son ami ne peut être guéri qu'en arrosant ses plaies du sang innocent de jeunes enfants. Il n'hésite pas à sacrifier les siens. La guérison merveilleuse s'opère. Mais, lorsqu'on retourne dans la chambre des innocentes victimes, on les trouve jouant tranquillement sur leur lit avec des oranges.

Dans un conte des frères Gnmm, intitulé le Fidile Jtan, nous trouvons aussi un vieux serviteur qui sauve la vie à son maître et se voit, plus urd, changer eu statue de marbre, depuis les {»eds jusqu'aux épaules, pour lui avoir révélé le secret du service qu'il lui a rendu. Le maître apprend qu'il peut délivrer son fidèle serviteur en l'arrosant du sang encore chaud de son enfiint unique. Il sacrifie son enfant, arrose de son sang la statue de marbre, et son fidèle Jean est sauvé. Puis, quand le père et son ami retournent au berceau de l'enfant, ils l'y retrouvent plein de vie et qui leur tend les bras en souriant.

Un autre conte breton, que j'ai recueilli sous le titre de U Roi Daltnar, offire plus de ressemblance encore avec le conte des Irères Grimm que ne le fait la légende de Touina, qui ne s'en rapproche que par l'épisode de la fin : la résurrection de ^oifant. Mous voyons là également le fidèle serviteur changé en statue, pour avoir révélé un secret, et le maître qui, pour le sauver, sacrifie son enfant, lequel est ensuite retrouvé vivant dans son berceau. C'est une version bretonne, k peine légèrement modifiée, de la même £ible.

Enfin, ici encore, comme presque toujours, c'est en Orient qu'il £ant chercher le type primitif, et nous le trouvons, sous le titre de Viravaraf dans un conte traduit du sanscrit et que l'on peut analyser ainsi en quelques mots :

Viravara s'est mis au service d'un roi. Un jour, celui-ci, entendant les gémissements d'une femme, envoie Viravara pour savoir le sujet de son chagrin et le suit, sans se laisser voir. Viravara interroge la femme et apprend qu'elle est la Fortune du roi. Elle pleure parce qu'un grand malheur le menace ; mais ce malheur pourra être détourné, si Viravara immole son fils à la déesse Devi. Le fidèle serviteur, pour sauver son maître, ofiBre à la déesse le sacrifice qu'elle demande ; puis, dégoûté de la vie, il s'immole lui-même. A cette vue, le roi aussi veut se donner la mort ; mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et le père.

C'est là, probablement, la source commune de tous les récits où un père ou une mère sacrifie son enfant, soit pour sauver la vie à un ami ou à un maître, soit pour ne pas manquer à la parole donnée (i).

(i) Le sang des enfants joue un grand rôle dans les maléfices du moyen 2ge. Les sorciers lui attribuaient des propriétés surnaturelles, et l'on accusait les Juifs et les Templiers de s'en servir dans leurs cérémonies religieuses, et de \cler les enfants des chrétiens pour s'en procurer. Dans le roman de Merlin, de

SAINTE DEODIE (i).

|L y avait une fois un seigneur et une dame riches et qui n'avaient pas d'enfants, bien qu'ils fussent mariés depuis plusieurs années. Ils en étaient fort affligés, et ils eussent donné beai)coup d'argent pour avoir un enfant, garçon ou fille, si cela pouvait s'obtenir pour de l'argent. Ils avaient été en pèlerinage à nombre de places saintes; ils avaient bu de l'eau de mainte fontaine sacrée, mais toujours en vain.

Comme ils se rendaient tous les deux à Sainte- Anne d'Auray, pour implorer la mère de la Mère

Robert de Borron^ on voit que Vortigem, usurpateur de la couronne d'Angleterre, veut bâtir une tour assez forte pour le mettre à Tabri des poursuites des Saxons. Mais les murs s'écroulent toujours dès qu'ils ont atteint une certaine hauteur. Alors les clercs et les astronomes conseillent au roi d*arroser le monter des fondements avec le sang d*un enfant né sans père. Merlin, qui était l'enfant que l'on voulait sacrifier, sut se tirer de' danger, grâce à sa science divinatoire.

D'autres, comme le fameux Gilles de Retz, se servaient du sang des enfants dans la recherche de la pierre philosophale.

(i) Ce nom me paraît altéré, sans que je puisse dire qndUe doit en être la véritable orthographe. Je le reproduis tel quHÏ m*t été

donné par ma conteuse.

de Dieu, la dame tomba subitement malade.

Elle s'arrêta dans une maison, au bord de la route, chez des fermiers aisés. Cependant, son mari, voyant qu'elle n'était pas dangereusement malade, continua son chemin vers Sainte-Anne, y arriva sans encombre, fit ses dévotions et s'en retourna ensuite.

Grand fut son étonnement, à son retour auprès de sa femme, d'apprendre qu'elle venait d'accoucher d'une petite fille belle comme le jour. Il en remercia Dieu du fond du cœur, et l'enfant fut baptisée dans l'église la plus voisine et reçut le Hôm de Déodié, comme sa mère. On la mit en nourrice dans une ferme des environs.

Cependant, la mère était bien malade. Ce fut en vain qu'on appela des médecins de la ville ; son état allait s'aggravant chaque jour.

Se sentant près de sa fin, elle donna à son mari un petit livre scellé, en lui recommandatjt de le remettre à sa fille quand elle saurait lire, mais pas avant. .

Elle mourut, et son mari la fit enterrer dans le cimetière de la paroisse où elle était morte, et s'en retourna ensuite à son château, après avoir bien recommandé d'avoir soin de son enfant et laissé pour cela de l'argent à la nourrice. Il promit de ii^enir la voir souvent.

Et il vint assez fréquemment, en efiet, pendant

quelque temps, puis moins souvent. Comme l'enfant était bien chez sa nourrice, qui la soignait et Taimait comme si elle eût été sa propre fille, il l'y laissa et, vers Tâge de sept ou huit ans, die fut envoyée à T école. Elle apprit vite à lire, et on lui remit alors le petit livre de sa mère, dont le sceau n'avait pas été rompu. Personne ne sait bien ce qu'elle y lut ; mais, à partir de ce moment, elle devint triste et pensive.

Son père venait la voir assez rarement à présent. Une lettre arriva de lui, un jour, pour dire qu'il allait se remarier et pour prier la nourrice et son mari d'accompagner Déodié à la noce. Mais Déodié, au lieu de recevoir la nouvelle du mariage de son père avec joie et plaisir, comme l'eût fait tout autre enfant de son âge, en devint, au contraire, toute triste et, le jour fixé venu, die refusa même d'aller à la noce de son père. Les instances de sa nourrice et de son père nourricier pour la décider à les accompagner furent. inutiles, ce que voyant, ils partirent sans elle.

Pendant leur absence, Déodié quitta secrètement leur maison, n'emportant que le petit livre de sa mère, et résolue à se placer en condition dans quelque ferme du pays, afin de pouvoir vivre de son travail. Elle partit de bon matin, et, après avoir marché toute la journée, die arriva, tôt après le coucher du soleil, à une maîsoti

d'assez bonne apparence où elle demanda Thosintalité pour la nuit, ce qui lui fut facilement accordé, sur sa bonne mine. Le maître et la maîtresse de la maison Tinterrogèrent avec intérêt et lui demandèrent comment elle se trouvait ainsi seule par les chemins, jeune et jolie comme elle ^tait, et paraissant si bien élevée.

Elle répondit qu'elle n'avait plus ni père ni mère, •et qu'elle cherchait condition dans quelque honnête maison, afin de pouvoir vivre de son travail.

On lui proposa de rester dans cette maison, et elle s'empressa d'accepter, ne demandant pour tous gages qu'une chambre pour elle seule, et une chandelle et un fagot, tous les soirs, pour s'y rendre. De pareilles conditions parurent étranges et étonnèrent un peu, mais on les accepta néanmoins.

Déodié était douce de caractère, soumise, bonne travailleuse, adroite et intelligente, et ses maîtres et tous ceux de la maison l'estimaient et l'aimaient. Mais une chose les intriguait beaucoup : c'était de la voir, tous les soirs, quand l'heure était venue d'aller se coucher, prendre sa chandelle et son fagot, et se retirer dans sa chambre, qu'elle fermait toujours soigneusement à clé. « Que signifie cela, se demandait-on, et que peut-elle £ûre de ce fagot ? Si encore il faisait froid ; mais au mois d'août !... »

Quelque soir, malgré la défense des maîtres de Tépier ou de l'inquiéter à ce sujet, une servante plus curieuse que les autres, pendant que tout le monde dormait dans la maison, se rendit tout doucement, sur la pointe du pied, jusqu'à la porte de sa chambre, et, regardant par le trou de la serrure, elle fut bien étonnée de ce qu'elle vit. Le fagot brûlait dans le foyer, et Déodié était assise dessus, tout environnée de flammes, sans paraître en souffrir, et tenant à la main son petit livre où elle semblait lire, et elle disait à haute voix :

— Déodié, ma mère chérie, je voudrais vous revoir avant de mourir !

Et elle resta dans le feu, jusqu'à ce que le fagot fût entièrement consumé.

La curieuse, qui voyait et entendait tout cela par le trou de la serrure, n'en revenait pas de son étonnement; elle n'en dit pourtant rien à personne. Mais, la nuit suivante, elle alla encore regarder par le trou de la serrure de la chambr/^ de Déodié, puis une troisième fois, et, à chaque fois, elle vit et entendit la même chose, si biea qu'elle finit par dire à sa maîtresse :

— Vous avez une sainte dans votre maison.

— Une sainte.... et qui donc?

— C'est Déodié.

Et elle raconta ce qu'elle avait vu et entendu.

par trois fois. La maîtresse n'en crut rien. Pourtant, désirant s'en assurer par elle-même, elle alla aussi, la nuit suivante, regarder par le trou de la serrrure de la chambre de Déodié, et reconnut la vérité de ce que lui avait dit sa servante, car elle vit et entendit elle-même tout ce que celle-ci lui dit avoir vu et entendu.

Cependant, Déodié s*aperçut qu'on la surveillait, et die témoigna le désir de quitter cette maison ; mais les maîtres, convaincus qu'ils avaient une sainte chez eux, firent tant d'instances auprès d'elle, lui promettant qu'elle ne serait ni surveillée ni inquiétée en rien, qu'elle céda et consentit à rester.

Son père, à qui appartenait cette ferme, sans qu'elle le sût, vint la visiter, à quelque temps delà. Quand il avait appris la disparition de sa fille de chez sa nourrice, il l'avait fait rechercher, mais en vain, et il en fut très-peiné, et songea souvent à elle et à sa mère, car il n'était pas heureux avec sa seconde femme. Il remarqua Déodié pendant la visite à la ferme, et fut si frappé de sa beauté et de son bon air surtout, qu'il demanda qui elle était et d'où elle venait.

— Nous ignorons qui elle est et d'où elle vient, lui répondit-on. Tout ce que nous savons d'elle, c'est qu'elle s'appelle Déodié et qu'elle se dit orphelii^. Elle est arrivée ici, un soir, deman-

dant rhospitalité pour la nuit, comme les mendiants errants qui courent le pays, et nous avons été si touchés de sa situation, la voyant à jolie, si jeune et si douce, que nous l'avons gardée comme servante. Et certes, nous ne le regrettons pas, car jamais nous n'avons connu de fille aussi laborieuse, aussi affectueuse et surtout aussi pieuse : c'est une vraie sainte.

Puis on lui raconta le miracle qui se passait, chaque nuit, dans la chambre de Déodié, lorsqu'elle se mettait dans le feu, sans en éprouver aucun mal.

A ce récit, le seigneur fut ému et touché, et une voix lui disait au fond du cœur : a C'est ta fille! »

Il fit venir Déodié en sa présence, et reconnaissant en elle le véritable portrait de sa mère, il s'écria :

— C'est ma fille Déodié !

Et il la pressa sur son cœur en pleurant de joie et de bonheur. Puis il l'emmena avec lui à son château. La marâtre, qui avait aussi une fille d'un premier mariage, feignit d'être heureuse de son arrivée ; mais, au fond du cœur, elle la détestait. Nuit et jour elle cherchait le moyen de se débarrasser d'elle. Son mari s'étant trouvé dans la nécessité de s'absenter pour un voyage assez lointain, elle saisit cette occasion pour mettre à

esécution son exécrable projet. Elle alla trouver ane sorcière de ses amies, qui habitait dans un bois voisin, et la pria de lui rendre le service de lui indiquer un moyen de se débarrasser de la fille de son mari, qu'elle soupçonnait d'être sorcière eUe-même, puisqu'elle se mettait impunément dans le feu.

— Elle est sans doute protégée par quelque autre fille de Lucifer, dit la sorcière ; mais, soyez tranquille, j'en sais plus long qu'elles toutes, et je vous rendrai le service que vous désirez.

Et, remettant à la marâtre une chemise enduite de réâne, elle lui dit :

— Prenez cette chemise ; faites-la revêtir à la jeune fille, puis allumez un bûcher dans la cour du château, et jetez-la dans le feu, et vous verrez si elle en sortira sans mal.

La marâtre revint, toute joyeuse, emportant la chemise enduite de résine. Dès en arrivant au château, et sans perdre de temps, elle fit construire un bûcher dans la cour ; puis, quand il fut prêt et qu'on y eut mis le feu, elle fit revêtir â Déodié la chemise donnée par la sorcière et ordonna alors à ses valets de jeter la jeune fille dans le bûcher ardent. Ce qui fut fait. Mais la sainte fille ne s'en effraya pas, et on la voyait au milieu des flammes, tranquille et souriante, et lisant le petit livre rouge de sa mère ; et quand

k bûcher fut entièrement consunié, elle en sortit comme elle y était entrée. La chemise enduite de résine n'avait même pas été entamée par le feu.

Quand la marâtre vit cela, elle courut, furieuse, jusqu'à son amie la sorcière et lui raconta comment les choses s'étaient passées, et lui dit de trouver autre chose qui réussît mieux.

— C'est bien étrange, dit la sorcière; mais voici ce qu'il vous faut faire à présent, et nous verrons bien si elle se retirera de là. Faites-lui attacher les quatre membres à quatre chevaux, puis que quatre homme cinglent les chevaux à coups de fouet, et vous verrez ce qu'il adviendra alors de cette belle.

La marâtre revint à la maison et se mit en devoir de faire exécuter sur le champ It consdl de la sorcière. La pauvre Déodié fut attachée par les pieds et les mains à quatre chevaux vigoureux. Mais on eut beau cingler les chevaux à grands coups de fouet, ils restaient sur place et, à force de ruer, ils finirent même par tuer les hommes qui les frappaient.

La marâtre, furieuse, courut de nouveau vers son amie la sorcière. Celle-ci était fort étonnée et aussi fort embarrassée, et commençait à comprendre que Déodié était protégée par une puissance supérieure à toute sa science. Elle dit encore pourtant :

— Je ne vois plus qu'une chose à faire. Il y a, non loin d*ici, un vieux chêne dont le tronc creux est rempli de vipères et de reptiles venimeux de toute sorte : qu'on la mette dans le tronc de ce chêne, et qu'on l'y laisse sans nourriture.

Deux valets furent chargés par la marâtre de mettre Déodié dans le tronc du vieux chêne. Un petit chien, qui la suivait partout, l'accompagna dans cette horrible prison.

— Mon pauvre petit chien, lui disait Déodié, je te plains. Pour n'avoir pas voulu abandonner ta maîtresse, il te faudra aussi mourir de faim, comme elle 1 Et pourtant, tu n'as jamais fait de mal à personne, toi, et ton seul crime, aux yeux de cette femme sans entrailles, est de m'aimer !...

Le petit chien prit alors la parole et dit à sa maîtresse :

— Vous ne mourrez pas de faim ici, ma bonne maîtresse, et pendant qu'il y aura à manger dans la maison de votre père, vous en aurez votre part, malgré votre marâtre.

Le petit chien fit tant des pattes qu'il creusa sous les racines de l'arbre un chemin souterrain par où il put sortir et rentrer à volonté. Et il allait, tous les jours, au château et dérobait ce qu'il pouvait à la cuisine, tantôt du pain, tantôt de la viande, et l'apportait en toute hâte à sa maîtresse, et ils vécurent ainsi pendant plusieurs

mois. Quant aux serpents venimeux dont avait parlé la sorcière, ils avaient complètement disparu.

Le seigneur revint de voyage, et quand il demanda des nouvelles de Déodié, sa femme lui dit :

— Ah ! oui, quelque chose de bien que votre fille 1 Elle est partie, et personne ne s^t où elle est allée. Elle aura sans doute suivi quelque galant. D'ailleurs, je n'ai jamais eu bonne opinion de cette, fille-là.

Le pauvre père éprouva une grande douleur de cette nouvelle, et il en devint tout triste.

Cependant, le petit chien continuait de venir dérober des vivres au château. Les cuisiniers et les valets l'avaient remarqué plus d'une fois emportant dans sa bouche du pain ou de la viande, et se dirigeant en toute hâte vers le bois, et ils l'avaient bien reconnu pour être le chien de Déodié. Ils en informèrent le seigneur. Celui-ci en éprouva une grande joie et se dit :

— Ma fille ne doit pas être loin, puisque son petit chien, qui ne la quittait jamais, est dans le pays.

Il résolut donc de guetter le chien, et le lendemain, de bonne heure, il alla se cacher derrière un buisson, sur la lisière du bois, à l'endroit par où on le voyait passer ordinairement. Il ne tarda pas à le voir venir, se dirigeant vers le château; puis, au bout de quelque temps, il s'en retourna,

emportant dans sa bouche un poulet cuit. Il le suivit à distance et le vit entrer dans un trou qui pénétrait sous les racines d*un vieux chêne. Il s'approcha de l'arbre et entendit une voix de femme qui disait :

— Ah ! mon pauvre ami, que je t'ai de reconnaissance 1 Sans toi, je serais morte de faim depuis longtemps. Ah ! si mon père pouvait savoir dans quel état je suis ici ! Heureusement que j'ai encore le petit livre de ma mère, pour me consoler et me préserver des reptiles venimeux qui avaient établi ici leur séjour et que sa présence a suffi pour chasser.

Le seigneur, ayant entendu ces paroles, courut au château et en revint aussitôt, accompagné de valets armés de cognées. Il leur donna l'ordre d'ouvrir le tronc de l'arbre, avec toutes les précautions possibles, ce qu'ils firent, et le père retrouva sa fille chérie Déodié ; mais dans quel état, bon Dieu ! Elle n'avait pour tout vêtement que ses cheveux, qui étaient fort longs. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait vu la lumière du jour, qu'elle ne pouvait tenir les yeux ouverts, quand on la retira de sa prison.

Son père la ramena au château et la présenta dans cet éiat à sa marâtre, en lui demandant :

— Quel supplice demandez-vous pour votre marâtre et son amie la sorcière ?

— Je ne leur veux pas de mal, répondit-elle, et je leur pardonne, au nom de Dieu.

Mais son père ne fut pas de cet avis, et il les fit jeter toutes les deux dans une fournaise ardente.

Peu après, Déodié tomba gravement malade.

Pendant sa maladie, elle lisait souvent le petit livre de sa mère et s'écriait :

— O Déodié, ma mère chérie, je voudrais vous revoir, avant de mourir !

Un jour, sa mère lui apparut enfin, belle et resplendissante de lumière, comme le soleil, et lui parla de la sorte :

— Oui, ma fille-bien aimée, tu as assez souffert sur la terre, et le moment est venu où tu dois en être récompensée. Viens avec moi.

Et sa mère se pencha sur elle, la prit dans ses bras et l'emporta au ciel.

(Conté par Anna Levnn, servanU, de Praty Côtes-du'Nordy tSjj.)

Il y a ici évidemment mélange d'une ùhXt païenne avec vat légende chrétienne.

L'épisode de Déodié reléguée dans un bois et ^ue son petit chien, qui l'a suivie, empêche de mourir de faim, en lui apportant du pain et d'autres provisions, qu'il dérobe dans le château ^e sa marâtre, se retrouve dans plusieurs autres l^;endes, et particulièrement dans la Bonne Femme et la lUdtanU Fêmmê, que l'on lira plus loin.

l'ermite JEAN GUÉRIN (0.

HRÉTiENS dévots à la sainte Vierge, notre bonne patronne, venez écouter une histoire touchante et vraie.

Vous avez sans doute entendu parler de la montagne de Montserrat. C'est un lieu saint, fréquenté par des pèlerins venus de toutes les parties du monde.

C'est un lieu plein de sainteté, s'il en est aucun au monde, consacré à la sainte Vierge, reine dans le ciel et sur la terre.

Il y a quatre lieues bien comptées pour faire le tour de la montagne ; elle est faite d'une seule pierre et porte jusqu'aux nues son sommet.

Pour vous la faire bien connaître : elle est

(i) Cette pièce est traduite littéralement d*un ancien imprimé hmotif sur feuille volante, devenu rare. Il se compose dans Toriginal de quatre-vingt-dix couplets de quatre vers octosylla- I)tqtie8 chacun. — Lédan, imprimeur à Morlaix.

située à sept lieues de Barcelone, et je crois que sur toute la terre on ne trouverait pas sa pareille.

Remarquez que sur cette pierre croissent toutes les herbes imaginables : fleurs . de lis, roses^ toutes sortes de plantes fleurissant l'hiver comme l'été.

C'est là, nous dit l'Écriture, que vivait ja& na saint ermite; son nom était Jean Guérin, on homme vertueux et divin.

Là était son ermitage, ime caverne sauvage; sa nourriture se composait d'herbes et de rtdnes^ et il n'avait d'autre couche que la terre nue et froide.

Continuellement en prière, jeûnant et médîtaTit toujours, le saint homme ne conmiettait jamais aucun péché mortel.

Mais le diable cherche toujours à tenter et 4 perdre les chrétiens ; il usa de ruse et de fincae contre le saint ermite.

Il construisit une misérable hutte anprit ût Termitage de Jean Guérin, et prit le d'ermite, avec un air décent et austère.

Il alla lui faire visite et le

'*.Mi».:i)i I -11-

Taustérité de ses mœurs et la sainteté de sa vie.

— « Je vous salue, saint homme, mon frère en Dieu ; nous sommes proches voisins, et pourtant nous ne nous étions pas encore vus ;

«Mais maintenant, j'ensuis certain, nous trouverons grand plaisir à nous revoir souvent et à nous entretenir ensemble. »

Le seigneur comte de Barcelone avait une jeune fille d'une grande beauté, et qui, vers le même temps, était possédée du démon.

On fit pour elle le pèlerinage de Monserrat ; des hommes savants la visitèrent, et conjurèrent le démon de sortir de son corps et de la quitter.

Tout fiit inutile, et prières, oraisons, ofirandes, exordsmes ne seraient jamais venus à bout de délivrer la pauvre jeune fille.

Cependant Tesprit malin parla par la bouche de la jeune fille, publiquement, devant tout le monde, et dans les termes suivants :

— « L'ermite Jean Guérin, qui habite sur la montagne de Montserrat, est un saint homme aimé de Dieu, parce qu'il le sert fidèlement.

« Conduisez-lui votre fille ; laissez-la-lui pendant neuf jours, et, par ses prières et ses oraisons, il forcera le démon de la quitter et de la laisser en paix.

(( Mais, si elle n'achève la neuvaine auprès de lui, je vous le promets et le jure, je reprendrai possession d'elle et la tourmenterai de nouveau. »

Le comte, dès qu'il eut entendu ces paroles, partit incontinent pour conduire sa fille à Montserrat et la présenter au saint homme.

Après l'avoir salué, après lui avoir présenté sa fille, le comte le supplia humblement de commander au démon de la quitter.

Aussitôt frère Jean Guérin se jeta à genoux pour prier avec ferveur et implorer l'assistance de Dieu.

Et ayant commandé au démon de quitter le corps de la jeune fille, il le vit en sortir et s'en aller, plein de honte et de confusion.

Le comte et Jean Guérin en rendirent grâce à Dieu et à la Reine des anges.

Puis, le comte supplia avec instance l'ermite de

DE LA BASSE-BRETAGNE lOI

garder sa fille auprès de lui une neuvaine, afin d'en éloigner toute mauvaise influence.

Le saint homme s'excusa et répondit au comte que son habitation était trop étroite et trop pauvre pour loger si noble compagnie.

— « Non pas, répondit le comte ; elle seule restera avec vous ; moi, je descendrai au bas de la montagne, pour attendre que la neuvaine soit accomplie. »

L'ermite commença par instruire la jeune fille dans des pratiques de dévotion et de sainteté ; mais sa beauté et ses bonnes manières allumèrent dans son cœur un feu terrible.

Le feu de la concupiscence le consume et ne lui laisse aucun repos. Il veut fuir ; mais il rencontre le faux ermite.

Il lui conte sa peine et son tourment ; il lui dit comment il s'éloignait, dans la crainte de succomber à la tentation.

— « Non pas, lui dit le faux ermite, il ne faut pas fuir ainsi sans combattre ; retournez sur vos pas, mon frère; combattez, et vous triompherez des ruses de Satan.

« Saint Antoine, comme vous le savez, était un saint homme, un bon ennite ; or, il a été tenté souvent, et toujours il a résisté.

« Dans rÉcriture même il est dit que, si nous voulons être couronnés, il faut toujours combattre, quand Tesprit du mal vient nous tenter. »

Jean Guérin se laissa convaincre et retourna à son ermitage ; mais les regards de la jeune fille rallument en lui de nouveaux feux.

Une nuit, la tentation fut si forte qu'il ne put y résister ; il fut vaincu, et, malgré toute sa sainteté, il commit un grand péché.

Quand le péché fut consommé et sa passion assouvie, le repentir ne tarda pas à venir, et le remords tourmenta son cœur.

Il alla trouver le faux ermite et lui fit part de sa faiblesse et de sa chute, et des remords qui le tourmentaient. Il le pria de Faider de ses conseils.

— « Malheureux 1 lui dit le méchant ; si le comte apprend ceci, ta mort est certaine, et il te faudra quitter la terre.

« Écoute donc, et surtout obéis : tue bien vite

la jeune fille, et puis sauve-toi, après avoir caché son corps dans quelque endroit retiré où personne ne pourra jamais le découvrir. »

Il obéit aveuglement, le malheureux ! Il plonge son couteau dans le sein de la jeune fille, puis il cache son corps dans un endroit où il croyait qu'on ne le retrouverai jamds.

Aussitôt le faux moine s'empressa de divulguer le crime, puis il disparut, en se moquant de la crédulité de Jean Guérin.

Le pauvre homme fut amèrement désolé en voyant comme il avait été trompé, et en reconnaissant que le faux ermite n'était autre chose que Satan lui-même.

Le cœur navré de douleur, les yeux noyés de larmes, il prend aussitôt la route de Rome, pour confesser son crime au pape.

En arrivant dans la ville de Rome, il demande le pape. On le conduit près du Saint-Père, sans difficulté ni retard aucun.

Il se jette aux pieds du Siaint-Père et demande à se confesser à lui : il avoue son crime, et le pape l'absout.

I04 LÉGENDES CHRÉTIBNMIS

Mais il lui impose une pénitence -biea dure et bien pénible ; écoutez tons» je vcm» prie,- cor jamais vous n'avez rien entendu de semblable.

Le pape lui commande de retourner à l|i montagne de Montserrat, d'y retourner sur ses pied» et ses mains» comme un véritable animal.

n doit rester ainsi courbé vers la terre, pendant sept ans, sans jamais relever la tète pour regarder le del, jusqu'au jour où un en£uit viendra lui dire de se redresser sur ses pieds.

Jean Guérin accepta la pénitence avec joie et résignation ; sur ses deux pieds et sur ses deux mains, il reprit la route de Montserrat.

Je vous laisse à penser, chrétiens, que de £rtî* gués et de peines dut éprouver le pauvre homme en faisant de cette manière un si long voyaget

De retour à Montserrat, après des inouïes, il continua sa pénitence; nuds, hâasi ses habits s'usèrent avec le temps, et bienidt & se trouva tout nu.

Alors le corps du saint homme se couvrit de crins et de poils ; on aurait dit on ocm oa';^m. sanglier, et tous ceux qui le voyaient ea ètlMBt:

effrayés. •. :.,j.

' Le comte de Barcelone, comme par une inspiration de Dieu, voulut un jour faire une grande chasse sur la montagne de Montserrat.

Ses lévriers et ses chiens de courre arrivent à l'ermitage de Jean Guérin et se mettent à aboyer tous à la fois, sans oser avancer, en voyant un animal si étrange.

Les chasseurs accoururent à ce vacarme et furent saisis d'épouvante. Un d'eux, tout effaré, alla en instruire le comte.

Le comte répondit que, s'il y avait moyen de prendre l'animal, sans lui faire aucun mal, il fallait s'en rendre maître.

On le prit, sans qu'il opposât aucune résistance, et on le conduisit devant la noblesse, dans la maison du comte, à Barcelone, afin que les dames pussent le voir.

On le mit dans l'écurie du château; on l'y attacha avec une corde, et on lui jeta du pain noir, comme on l'aurait fait à un chien.

Un jour, un grand banquet fiit préparé chez le comte, et on y convia toute la noblesse du pays, afin de se réjouir.

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