‹ Légendes, curiosités et traditions de la Champagne et de la BrieChapitre 19 sur 20 · DEVANT LE PÂPE URBAIN IV · texte numérisé non relu

DEVANT LE PÂPE URBAIN IV

On s:iit que l'acte le plus important du pontificat d Urbain IV fut l'institution de la fêle du Saint- Sacrement. Ce grand pape vouhil que l'oirice de celle féte soleinii lie fût compost^ par les liomiiies plus savants et li s |>Uiô pieux, il mande dune \nh de lui les deux pius beaux génies du xiii* &iècie : l'angéUque Thomas et le séraphique Uooaventure.

(i) Brevlarimn ad vram eeclesi* Tr^centis, ojjteiimi êanetm Savina. — Vincenl de BcauTiis, tpmtlwn. Lib. X, cap. — Baroniu», Annalet ecrUsia»iki. — La snincteti ehrestiennê... eontê-

nont 1rs l'I?. mon et miracles... des $ainf» fin dlorhe dê tnnu» recueiiiie pir M. Desguerrois, io<-4«. Xrojrcs, l(iâ7.

i Frères, leur ditpil» je veux éMir, dans toate l'Eglise, la {Uns grande et la plus touchaote solennité ; je veux i^ébrer le Sacrement d*an)oar et de miséricorde. Allez et demandez à TEsprit-Saint qu'il daigne vous inspirer quelques pages sublimes afin que l'office de cette fête retrace dignement aux fidèles l'ineSable bonté du Sauveur, t .

Les deux docteurs résistent et veulent que le soin de ce ^raod ouvrage soit confié à un plus digne; mais il faut obéir: ie travail doit être soumb au Pape à une époque déterminée.

Au joui tixé par Urbain IV, Thomas et Bonaventure se rendent auprès de lui, confessaut hurnbleinont leur impuissance. Le souverain Pontife les accueille avec bonté el ordonne au frère Thomas de commencer la lecture.

Le saint religieux, lit d'abord les diiliennes des diverses paities de l'office, les leçons et les rcpons choisis dans les saintes Ecritures avec le tact le plus merveilleux. Urbain garde le îfiience, Bonaventure ne peut contenir un geste d'ap|)robation bientôt comprimé par le respect. Thomas passe à l'hymne du matin ; SacrU solemniis, et arrive à celte strophe admi> rabb:

Pani» «nji^cltrus fit panis hominum ; Dal patiis cœllcus ItKui is terminum : * O rei> mirabilii> ! luanducal Doiuiuum Pauper, servus et hamifis.

• Le |)ain des Anges devient la nourriture des hommes ; ce i)ain céleste est la réalisation des anciennes fipjures. 0 prodige admirable 1 le Maître suprême se fait l'aliment de sa pauvre et miséi able créature. >

Des larmes tombent des yeux de Bonaventure, qui laisse tomber sur le sot des fragments de papier.

Quelle majesté dans le début de l'hymne de Laudes!

YerbDm tiipernnm prodieos, Nec Pafris lloqueoi d«Ktenm,

Ad opu<! suum ctiens, Venit «d vil» vesperam.

• Le Verbe Eteroel descendu jusqu'à nous, sans quitter la

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droite de son Père, pour consommer son (Buvre, lUâiciie lui* même au terme de sa vie mortelle. • Quel sublime résumé des merveille^^ de i amour divin !

Se natcens dédit lociunif Convescens in eduliam, Se moriens iu pretium, Se régnant dat in pramiam.

• A !a cTt\he, il s'est fait noire frèrp; au festin pascal, notre liouiniurei sur la croix, oolre rançon i au ciel, il est notre récompense. »

Qoe de foi, que de suavité dans cette stiophe!

OuIntaritbOBlla!

Qu» eali pandit ostium ;

llella premun! bostilia; Ua robur, fer aouUtun.

t 0 vidiine salutaire t qui nous ouvrez le ciel, l'enaerni nous livre de rudes combats; fortifiez-nous cootre ses attaques, prttez-DOos votre secours. •

Le moine Bonaventure reste plongé dans un profond ravissement, de ses mains s'éshappeot des feuilles lacérées. Thomas aebève par ta lecture do Ptmge Imgua, Le soaverain Pontife invite bientôt le séraphique docteur à révâer le fruit de son tiavaiK Mais Bonaventure se jette aux pieds du Saint-Père. < Il me semblait, lui dit*i], entendre le Saint-Esprit parler par la bouche de frère Thomas. Mon oBuvre était si imparfoite que j'aurais cru commettre un sacrilège en la laissant subsinter. t

Le Pontife relève Bonaventure et admire te modestie de ce docteur autant que le génie de l'autre (1).

Près de six cents ans se sont écoulÀ depuis cette lecture, et Tceuvre admirable de saint Thomas est encore l'onumient des chants sacrés de TEglise.

Urbain IV n'eut pas le temps de vmr te Fdie-Dieu célébrée

(1) vu du pap$ rrtajn iK par M. BfagUler. Troyes, 18S4. Paf. 146.

daiif tonte la dirétieoté, car il maurat quelques leinaines aprto avoir donné la bulle de rinetitution de cette touchante solennité. Troyes montre encore la délicieuae^oollégiale qu'il fit élever sur remplacement de Téchoppe de ses parente, et vient de voter l'érection de sa stetue pour perpétuer le sou* venir de ses belles actions.

DRE ÉMEOIE A PtOTINS ES m.

Dans la petite, mais riche province de Brie, s'élève depuis plus de dix-huit siècles» une ville dont la renommée s'éteit, au moyen âge, propagée dans les contrées les plus éloignées. C'est Provins, Tantique cité des troubadours, des croisés et des notables négociante ; Provins, aujourd'hui désert et ne conservant plus qu'une bien faible trace de son ancienne grandeur. Parcourez cette ville que jadis les pèlerins saluaient du doux nom de Jérusalem, vous n'y verrez plus ses mille clochers, ses somptueux palais et ses riches hâpiteux, ses moines et ses juifs, ses templiers et ses essaims d'ouvriers qui lui avaient mérité le nom û*9puleate et popuhuie M. Provins, depuis longtemps, s'est replié sur lui-même; ses faubourgs ont disparu, sa population s'est dispersée, et ses ouvriers et ses febricante, dont les produite alimenteientles foires de Paris et de la Champagne, ont porté dans d'autres villes leur industrie et leurs richesses.

On sait que nos comtes résidaient quelquefois à Provins, que Thibaut IV y chante la Vierge et les croisades, et que cette florissante cité jouissait de grands privilèges sous ces souverains débonnaires. Le pauvre comte chansonnier, qui dissipait d'immenses revenus par son faste royal, voulut éta* blir dans cette ville la /tirée, ce droit exorbitent des sei-

gneurs sur tes fonds et sur les personnes. Henri ie Gros se montra plus libéral ; mais s'il supprima h jurée, i) se fit donner par le maire et les éclievins, devenus ses créatures, des droits d'impôts sur les draps, les pelleteries, les épices, et stnr beaueotip d'objpts de consommation.

Délivi-ée de la taille, la bourgeoisie manifesta vivement sa satisfaction; mais le peuple, sur lequel venait s'appesantir la nouvelle ordonnance, fit éclater son mécontentement. Les fabricants et les artisans se soulevèrent, et ne voulurent rentrer dans leurs ateliers que lorsque ie maire Eudes Corjous leur eCtt promis de supplier le comte de retirer son ordonnance.

Quelques nnm^es après, Eudes eut pour successeur le chevalier Guillaume Pentecôte. Henri le Gros était mort, laissant une fille unique sous la tutelle de Blanche, sa veuve. Cette comtesse avait permis au roi de France de lever de nouveaux impôts pour couvrir les dépenses occasionnées par It conservation de la Champagne et de la Brie. Epouse d*un anglais, Edmond le Bossu, fils de Henri Hl, elle fit en outre représenter la domination nouvelle par son mari, de sorte que la fermentation devint générale. Ancienne créature du comte, Guillaume Pentecôte ne pouvait être l'homme de la commune, et surtout calmer les esprits. Pour réprimer la révolte excitée par une taille exorbitante, il fiivorise les riches, et veut accabler les pauvres en prolongeant les heures du travail* Mais à cette nouvelle une sourde rumeur se répand dans les ateliers ; des propos féroces, mêlés de plaisanteries et entrecoupés de chants populaires, se font entendre comme les mugissements de la mer que va soulever la tempête. Des partisans de 6uil-> laume écoutent çà et là les sanglants appels de l'émeute.

Quel dialogue étrange et heurté!

— Il n'ose pas se montrer, le traître I Il nous a vendus à l'Anglais !

— Pourquoi n'arrête-t-il pas le soleil dans sa course ? Ce serait un excellent nioycn de pi'olouger notre journée.

— Il aime mieux nous écraser par une ordonnance.

— Le lâche I il craint les riches et nous opprime, nous qu'il appelait ses bons amis.

^ Silence! un peu de calme. Quelle heure?

— Quatre heures ont sonné.

— Guillaume doit trembler, ses agents rôdent de tous côtés.

— Guillaume trembler l Ob! le trattre se croit en sûreté dans son palais.

— : G*6st vraiment dommage que TAnglais ne soit pas dans la même niche.

— Silence donel la cloche va sonner. Gnillaume a peutêtre réfléchi...

— Le traître, vous dis-je, est vendu.

L'heure sonne, les ouviicrs comptent silencieusement les coups de la cloche et attendent le signal dti repos. Mais au silence succède l'aj^itation la plus tumultueuse ; les ateliers sont dëserts, ues milliers d'ouvriers se réunissent sur plusieurs points de la ville. Le tocsin fait bientôt entendre ses lugubres tintements, des cris féroces montent dans les airs et répandent partout l'effroi. Le palais des maires est environné d'une ibule de séditieux.

— Qu'il vienne donc, le lâche 1

^ Il se retranche derrière ses murailles!

A mort le traître!

— A moi» mes amis ! délivrons cette cité de ce misérable!

A ce cri sauvage, des centaines d'ouvriers se heurtent contre la porte du palais, et parviennent à la briser; Guillaume se présente courageusement à la vue de ces audacieux, veut les apaiser par ses paroles de modération ; mais une main robuste s'appesantit sur lut. A ce signal, Guillaume tombe percé de plusieurs coups, ses domestiques sont massacrés, et son palais dévasté. Des écbevios sont égorgés, leurs maisons 'sont pillées, et leurs cadavres foulés aux pieds.

Quelques anus liariS|}orlèicnt, à la faveur des ténèbres, le corps de Guillaume dans l'église de Sanit-Jacques, et lui rendit eul baiib pûuipe les deraiers devoii'fi. Sur ba tuiiil»e, plus

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tard, fut gravé son portrait, qui ne disparut qu à la destruction de IVglise qui avait reçu sa dépouille sanglante (1).

A la justice du peuple succéda celle du roi. Edmond de Laiicaslre parut à la tête d'une puissante armée devant la cité rebelle qui se hâta d'ouvrir ses portes. Mais les chefs de la révolte avaient déjà ftris la fuite. Le vainqueur, peu content de cette souuiiSMoii, inlerdil d'abord la maii'ie et l'échevinage, et dépouilla la ville de ses privilèges. Les habiiafits furent désarmés et les ntaisons remplies de ^^^m de e^nerre. Les satellites de l'Aii^ldia enlevèrent nieuie les cbaïues des rues et bris^re^t ta cloche qui avait sonné le tocsin. La mort, le bannisse i^Hit, rexcommimiatioQ, tout fut employé pour frapper les séditieux.

Jean de Brienne, grand boutillier de France, se chargea de mettre le comble à ces rigueurs, et ne tiraignit point d'inonder de flots de sang la malheureuse ville de Provins. Il viola même, disent les chroniques, les monastères où s'étaient réfugiés des coupables, et dressa partout fies potaaces pourjeter l'effîroidans les popuUtioas (2).

m mm a mm io iw siicu.

Le 80D de la trompe letenât dans les rues de la cité. C'est demain la fête de sainte Hélène, vierge honorée dans le diocèse de Troyes. Des marchands sont venus des contrées éloignées pour déballer leurs étoffes; de tous côtés circulent des bedeaux chargés dlnvîter les pauvres, car la récolte pour eux

(1) mifoApf dit Frovlm, par Félix Boarqoatoli im, T. I, (t) Recuetl de hbilaox d« Baitaian et Méoi» T. H, p. tlO.

doit être abondante, et il importe qu'Os fassent pleovoir les beaux deniers pai- leurs pieux cbants et par leurs bonnes prières.

Le soleil se lève radieux sur i horizon, les cloches sonnent à toute volée. Les portes de rHôlel-Die» s'ouvrent, et la procession se met en marche. A h tête paraissent les quatre bedeaux des pauvres, armés chacun d'une verge et précédant la grande croix de bois portée par un or]>h<^Iin. A la suite viennent de jeunes enfants accompagnés de icurs maîtres d'école. Ces orphelins marchent en bon ordre, et de leurs lèvres s'exhale ce pieux chant : Jesu fiJi Dei, miserere nohh. Plus loin suivent les jeunes orphelines dont la voix mélodieuse invoque la protection de Marie : Sancia Maria, orapro nohis. Derrière s'avancent silencieusement des hommes et des femmes en ^and nombre; ce sont les pauvres dé h cité qui récitent dévotement les le ures ou disent dfs p;itenôtres. A leur suite marchent monsieur le Maire de Troyes et ses échevins, les recteurs et les officiers des pauvres, et beaucoup de bourgeois.

La procession parcourt les principales rues de la cité ; les deniers tombent de toutes parts dans les troncs placés à la porte des églises, des hôtelleries et des boutiques* Uneniesse solennelle est cbantée dans THOtel-Dieu, et les pauvres, après une touchante prédication, s'agenouillent pour attirer les grâces du ciel sur leurs bienfîûteurs.

Je sais que bien des gens secourus à domicile ne voudraient point, au xiz* siècle, se mettre dans les rangs d'une telle procession. Mais il est bon de dire qu'au xyi** siècle les pauvret honteux n'échappaient pas à l'œil clairvoyant des recteurs des pauvres, et qu'ils recevaient secrètement de nombreuses aumônes. Chaque dimanche la charité tenait son assemblée ; les pauvres arrivaient à l'Hôtel-Dieu et y trouvaient les recteurs assistés de leurs bedeaux, du greflier, d'un médecin, d'un chirurgien et d'un apothicaire. Malheur à ceux qui feignaient quelque maladie ! L'aumône leur était refusée, et l'un des recteurs leur enjoignait • de travailler de Itur métier »

avec weoÊDe « de les employer m reiB|ierls ou aui autres œuvres de la ville. »

La meodicité était totalement interdite, et les délinquants étaient condamnés au fouet ou jetés dans une des tours de la ville. Nul n'était admis au nombre des pauvres avant que sa misère ait été constatée par deux notables de sa paroisse accompagnés des marguilllers. Chaque pauvre, pour prendre part aux distributions hebdomadaires, devait en outre présenter une marque de plomb différente pour chaque paroisse (1).

(1) Bibliothèque de Troyet. ManuiGril, 1S9I.

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