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K U OHMmtONE ET DE LA MNI.
L'OIGUE DE CLilRYlDI ET U lOlSI ml
Dom Gassot de Defens, 47*^ ibbé de Clairvaux, fit exécuter dans l'ëî^lise de son muiiastère de grands travaux qui lui valurent les éloges de ses contemporains. Ce révérend abb^ voulut encore que l'orgue ié[)ondît par sa grandeur aux embeliis&ements dus à sa libéralité. Le 20 juillet 1731, dom François Fauvre, prieur de Nolre-Dame-des- Rosiers, et procureur de l'abbaye de Clairvaux, conclut donc avec Jacques Cocha , facteur d'oi-gues , demeurant à Cliàlons-sur-Marne, un marché par lequel ce dernier s'en^aj^e à exécuter, moyennant 1,550 livres, « un positif de 8 pieds en montre et de 16 jeux. » Tous les matériaux doivi ut être fournis au facteur, qui- doit de plus recevoir la nourriture des re1i«;ieux, sauf la collatioi! qui sera remplacée par le souper. Le 20 juillet de l'année suivante, Jacques Cochu conclut un nouveau marché avec le procureur dom Fauvre; il [iromet de rendre dans quatre ans et quelipies mois le grand orgue, moyennant une somme de G, 000 livres. Maître Jean Gillot de Langres est chargé de faire la balustrade (le la tribune et reçoit 300 livres. Le grand orgue est terminé en 1736; dom Nicolas Sioiiliart, religieux profès de Signy» et iienigae Bal-
bastre, organiste de la cathédrale de Dijon, passent quatre jours à examiner le travail de Cochu. Le 7 avril, quittance
finale est donnée par l'habile facteur.
Cinquéiitf -six ans après, des affiches, apposées dans le district de Bai-siir-Anbe cl dans les villes importantes des départements voisins, annoncent que l'orgue de Clairvaux est à vendre, et que l'adjudication sera faite k Barsur-Aube, le 10 septembre 1792. Les marguilliers de la cathédrale de Troyes présentent, au Directoire du département, une requête, signée par l'évôque constitutionnel, Augustin Sibille, pour obtenir cet orgue, « dont la vente ne doit produire à la nation qu'une somme médiocre, mais qui doit répondre à la beauté du vaisseau de leur église. »
Malgré cette pétition, l'orgue est vendu, moyennant la somme de 12,500 livies, au sieur Bernard Lecuyer, entrepreneur de bâtiments, dpmeurant à Bar-sur- Aube, sous cautionnement du sieur Joaclim Girardon. Mais le ministre de l'inlérieur, ayant déclaré qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que l'orgue de Clairvaux fiit accoidé à la commune de Troyes, la vente fui résiliée. René Cochu, fils du célèbre facteur, fut choisi pour amener l'orgue à Troyes. Longtemps oublie sous la tour Saint-Paul, oi^i la poussièie et l'humidité lui ])(H tèrent de efraves atteintes, il ne fut rétabli, dans sa beauté première, qu en Tannée 1808 (1).
« Aujourd'hui, lorsqu'on assiste à une cérémonie de grande fête, dans l'antique et majestueuse cathédrale de Troyes, il esi bien difficile de ne pas sentir son âme s'émouvoir à la ravissante musique de l'orgue. Mais si l'on disait qu'un grand artiste, un génie peut-ôtre aussi grand que Meyer-Beer, est venu ensevelir et consumer dans son sein une vie pleine de jeunesse, d'avenir et d'espérance, si sa main ne fiiisait qu'abandonner les touches, si la dernière symphonie au milieu de laquelle s'est exhalée son âme, pouvait vibrer encore, quelle sensa-
<1} pièces inéditef relatives k Vmsloindtl'Àtba^êêChk^ INNW, Mbiiofbite dtt l'Aube, xi-éivraifOB.
im n'exciterait pas en nous la vue du monument dont il fat la gloire ignorée? Pourquoi n';vt-il i ieii kussé Je lui, le moineai liste de Clairvâijx? Pourquoi ses chants se sont-ils élevés pour mourir daiis la solitude, sans pai seuir au Uioude? Mais s'il fut inconnu, c est justice de révéler son ejdstence et de publier ce que nous avons appris de son histoire.
• En 1745, un jeune homme pâle et les vêleinenls eu désordre, vint se présenter aux portes de rnlbaye de Clairvaux. Ce ne fut pas un njoiiidre étonnement pour les religieux qui le reçurent, quand il leur apprit qu'il venait se faire moiûe. Le so n ire qui parut sur leurs lèvres resserra bien cruellement le cœur du jeune homme. 1! n'avait p.is songé que, pour (Mre admis dans l'ordre, il fallait un nom et des richesses ; que lui n'avait jamais eu de richesses et n'avait pas encoie de nom : un le lui apprit. Cependant, comme il était languissant et accablé de fatigue, on le conduisit à la salle d'asile ; là, il s'assit tout rêveur dans l'embrasure d'une fenêtre en face de la grande flèche de Saint-Bernard qu'il contempla tristement; puis ses yeux, en se portant autour de lui« rencontrèrent ceux d'un vieillard qui le considérait avec un vif intérêt : c'était le prieur du monastère. Le premier mouvement du jeune homme fut de se jeter à ses pieds, en s'écriant : « Vous du moins, ne me repoussez p^s, mon père! » 11 y avait dans son élan quelque chose de si entraînant, sa voix était si persuasive, ses grands yeux humides de larmes exprimaient tant de souffrance, que le bon moine, tout ému, le releva pour le serrer dans ses bras. Puis regardant avec attendrissemeat jsa héik figure où se révélait use ^ pure et candide .-
^ « Que deiwdeï^vous, mwï en&vt? » ditril avec bonté.
Le jeune homme lui déclara d'une voix tremblante ce^ui l'amenait à l'abbaye*
Le vieillard exprima ia -plus grande surprise.
^ « Oh ! ne lae regardée pas ^tinsi, se hita d'ajouter le SQppliaot;» je mourrai, mon père, si vous me chasses d'kL h^m pawyra» mai» bann0teî Je,aujs musicien» laisa^^moi
toodier las orgues du moDastère... par Dieu ne ma rofùsezpast •
Les regards de Tartiste avaient pris une expressMin si élevée, sa main s*était portée avec tant de noblesse sur son cœur qui battait avec violence, que le prieur fîit subjugué par un ascendant indicible. Il rêva quelques instants, t Je reviendrai ce soir, • dit-il à voix basse, et il s'éloigna.
Le lendemain ^it un dimanche. Les moines étaient rangés ^en longue file dans l'élise. Le prStre allait monter à l'autel. Une surprise s'empara de tous les religieux, quand une ouverture, telle qu'on n'en avait point entendu jusqu'alors, s'élança de l'orgue en brillants accords, puis retomba molle- - . ment sur un mode doux et plaintif de la plus pure expression. Tous les yeux s'étaient portés vers la voûte pour découvrir le génie nouveau qui venait d'animer de tant de vie Tinstrament dont les concerts passaient auparavant inaperçus. Cette magnifique exécution n'était pas l'ouvrage du vieux maître de chapelle : lui se tenait debout, triste et pensif, à l'angle de Torgue; tandis qu'un jeune homme, brillant d'en* thousiasme et de génie, quittait le clavier et venait s'agenouiller contre la rampe de la galerie, en face du chœur. Ce jeune homme, c'était le suppliant de la veille. Dès lors, ce fut le moine André.
Quels motife avaient déterminé le musicien à s'enfermer dans un clottret on ne le sut jamais. « Gomme il était arrivé, dit le sous-prieur, Hérard de Hai^erie, il s'en fut dedans la grâce de notre sire. Durant dix années céans, il ne s'ouvrit à aucun, touchant les peines de son esprit. » Pendant ces dix ann^, il se tint constamment seul, fivré à d'ardentes méditations. Tous les soirs, au moment où le soleil s'enfonçait derrière la forôt de Glairvaux, une ombre se glissait le long des cloîtres et disparaissait sous les portes de l'église : c'était le moine André qui se rendait aux orgues, son asile de prédilection et de déhces. Il parcourait lentement les galeries, la tête penchée sur sa poitrine, les joues pAles ét creuses. Sa santé succombait aux transports d'une imagination brûlante. Mais quand le soleil sur son dédin frappait les vitraux co-
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loriés et les tayaax brillants de l'orgae, et femptinsit la voûte de lamîère, au milieu de ce jour fantastique, la iéte d'Aodré apparaissait respleudissante comme d'une auréole de gloire. En ce moment, son âme ardente était dans toute la force de TinspiratioD, ses yeux lançaient des éclairs de génie, et sous sa main s'éveiilait comme un soufile l^r et mélancolique qui traversait le silence des voûtes. Où il était beau à voir, c'était surtout à Theure de minuit, quand les docbes prenaient joyeusement leur volée par les airs, quand l'églisejse remplissait de lumières, et que dans l'enfoncement s'avançaient les longs rangs des moines en blancs surplis. Penché en avant sur les touches, le cœur palpitant d'impatience, le regard tout en feu, André attendait le signal, et ûû<sait jaillir tout ce qui bouillonnait d'harmonie dans son âme. L'orgue s'éveillait grand et terrible, semblable aux trompettes du jugement qui seraient venues rompre le calme du vaste édifice. Puis c'étaient des accents douloureux qui venaient à tous les cœurs, des soupirs qui répondaient à d'autres soupirs, ou bien une voix pure, ailée, qui semblait arriver du ciel pcAir attirer des iltnes qui n'appartenaient déjà plus au monde. Cette vie mystérieuse s'usa prornplemeut sous les atteintes du génie. Andtc lut six mois languissant sur un lit de douleur ; on n'attendait plus que sa lin, !;i iiuit de Noël arriva. Depuis six mois l'orgue elail lauet ; quand les moines entrèrent dans l'église, les derniers rayons de la lune se reflétaient sur ses longs tuyaux. Chacun y porta les yeux, puis les rabaissa tristement. Les matines s oiaieat clianlées sans la belle musique qui chaque année répandait une céleste joie sur la solennité, qui maintenant, sans elle, ressemblait à une cérémonie funéraire. Le prôtre s'avança vers l'autel, tons les yeux se levèrent vers les orgues, ô surprise! on y aperçoit une lumière, et aussitôt les cent voix du géant font retentir la nef. Jamais tant de richesse et d'harmonie n'avaient été déployées. C'était un concert à la fois plu-^ imposant que les voix des tempêtes, plus doux que les cliLuars aériens des vierges : c'était comme un des chants éternels que les séraphins venaient apporter à la terre. Le sacrifice divin avait été suspen-
du, tôfit 1d monastère était muet d'admiration. Tout-à-coup U magique symphonie s'arrête, une note plaintive retentit encore..., et puis on n'entendit plus rien. Un moine courut aux orgues. La place du clavier était vide ; mais sur le par^ quet gisait un homme mort : c'était André qui était venu commencer le dernier cantique ineffable qu'il devait achever au cièl. i (I)
US MoiMiis M u ttnttuu Bt sm
La sonnerie de l'église cathédrale de Sens a, depuis bien des siècles, acquis une célébrité justement méritée par sa merveilleuse harmonie. Qui n'a pas entendu parler de la cloche 3/arie, qui, dans uue journée pleine d'alarmes, sonna d'elle-même pour jeter l'effroi parmi les ennemis et pour les éloigner de h vieille métropole, si l'on en croit une tradition du pays sénonais? Mais l'histoire plus grave, rapporte que Tévôque Loup, de bienheureuse mémoire, poursuivi par Clotaire II, et redoutant les bandes farouches du roi de Soissons, se rendit à l'église principale de Sens, et fil sonner la cloche Marie pour appeler le peuple et pour l'exhorter à la puère. Saisis de terreur à ce bruit étrange, les ennemis s'enfuirent, i comme si le Dieu des armées combattait pour les lidt les et pour le pasteur. » Peu de temps après, Clotaire s'empara de la ville de Sens et fit enlever la cloche qui lui avait causé tant d'effroi. Mais traris[)oi tée dans l'enceinte de Paris, l'harmonieuse Marie « resta muette et ne voulut rendre aucun son. • Frappé de ce prodige, Clotaire la rendit au saint prélat dont les vertus lui avaient été si long-temps inconnues. Marie re-
(1) Le PropagaUlÊf iê VÉnèi, ISM.
coa?ra k voix dès le bourg de Pont^ur-Yottne, et k oonaarva plus ou moins grave, plus ou moins mélodieuse jusqu'en 1792. Conduite I Paris avec les sept cloches de k Tour^Plmb, elle disparut dans cette graade fournaise d'où sortirent les canons qui proclamèrent partout la gloire du nom français.
Vers le milieu du xvi" siècle, longtemps après le ddpart du célèbre Martin Gambige, de Beauvais, qui poussa les travaux de la cathédrale de Sens avec une activiic vraiment prodigieuse, les chanoines résolurent de IVji!n fondre des cloches d'une giosseur considérable. Dès rariiice lo57, ils obtinrent la peiiflission « de couper 50 arpents de bois dans la forOt de Rageuse. » Cette vente produisit 10,500 livres tournois destinées à la fonte des bourdons. Le marché fut passé devant M« Cellier, notaire à Sens, le 22 avril 1560, avec Mongyn- Vyard, fondeur, demeurant à Auxerre. Mongyn devait recevoir 450 livres tournois pour la fonte des deux grosses cloches de la* tour neuve, et refondre cinq cloches de la grosse tour, f qui n*étoient pofnt d'accord. »
Les deux bourdons furent donc fondus en 1560. Savinienne fut bapusée le 17 octobre, par M. de Chal!emai<;on, doyen de la cathédrale. Les parrains furent MM. Chrii>tophe d'illiers, grand-vicaire ; Jean Richer, président du présidial; Robert Hémard, lieutenant criminel, et le savant Claude Gousté, prévôt de Sens. Les marraines furent M""" Lhuillier, veuve d Ambroise Lhuillier, lieutenant criminel, et M"* Hodoard, veuve de Jacques Hodoard, avocat du roi. L'inscription sui vaille lut giavéc sur Savinienne :
Anno milleiio quingento tcrque Ticeno, Facta 6onans Senonis Saviniaoa fui.
Obscur» nubis toiiitru vciUosqae repello, Ploro defbnctost ad laera quosque toco.
Ar^epkenfatuM Roïïub teneniê Pio quarto, regnanê» Frantim ieeunio,
Goipard Mongin^Vîard ma fiikie.
Les quatce vers latins forent compeiës par l'arcbidiaere de
MeluD, Crofllaume Paa^élet, ettnduits pir on poêla eootemponin de cette maDÏère :
Je fus fondue à Sen-' Tmi nul ( inij cpiil ^oitante; Par mon son et le uoin du premier »au)l primai, La tempête et les reota t^offeBsenl ce climet. Je tenioiide (1) i Toflioe, et les morts je lamente.
Potentienne, fondue le 18 novembre 1560, ne fut baptisée que le 3 janvier, par M. de Challemaison. Les parrains furent MM. Ro^er (Je Lure, bailli de Sens; Christophe Ferrand, lieutenanl particulier, et Pierre Gnillauiiie, receveur du domaine. Les marraines furent M'°* Cartault et Mesdemoiselles de Beaumoulin et Lbuillier. L'ioscriptioa suivante fut gravée sur cette cloche :
Pataitiana ego proxifM Sammanm cornes, fiita même novembrii anno Christi 1560, Più quarto romono ponttfiee, régnante Frandseo teeuado, Joanne ifertranâo, romanœeeclestm eardntalit aréh* Senan.
-'• Gaspard Mongin - Viard ma faicte.
Quelques auteurs rapportent que des vers furent aussi Ljravf's sur la cloche Potenlienne, et que le chapiti e, qui avait seul fait les frais des deux bourdons, les lit elVacer parce qu'ils avaient été mis sans sa permission. Les deux cloches furent montées dans la tour de pierre et placées sur le beffroi construit sous la direction du tabi icier. L'appareil en fut établi avec tant d'art, que le minime Féri ne lit retoucher cette charpente qu'en 1760.
Suivant M.Tarbé, Savinienne pèserait 29 milliers, et Potentieniic 27. Mais M. Quantiu, (pii a parcouru les registres de la fahriijue de la cathédrale de Sens, prétend que Savinïenne ne pèse que 25,074 livres, déduction faite du déchet pour la foote. La ferrure de cette cloche était de 2,150 livres,
(1) SMWiufar* Gonveqaer.
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et le battant de 473 livres, ^i) Pûtenùehne, moins grosse, ne pèse que 21,527 livres; le poids de sa ferrure et de son batp tant ne s'élevaiuiit qii 1,900 livres. Quoiqu'il en soit, Savinienne n'en est pas moins la cloche la plus parfaite qui ait jamais été fondue, pour l'exactitude des dimensions, la forme élégante et le sou liaraïunieux. Kehappés au pillage révolutionnaire, les deux bourdons de la cathédrale de Sens excitent encore l'admiration des voyageurs, et ont obtenu plus d'une fois les honneurs il une citation. Sans aller à FV*kui, à Moscou et à Nanivin, oiî, dit-on, sonnent de merveilleuses cloches, il est permis à Sens de constater toute l'harmoiiie qui devait s'échapper des clochers et di s luurs au moyen-âge, temps heureux où la maison de liieu était le vrai domicile du peuple! (2)
HISTOIRE BD FREIUKR CIP Dl U filUirifil».
C'était vers Tan 1250. La Champagne, qui était alors une des plas considérables provinces de la France, avait pour maître le comte Thibaut, non moins célèbre par ses poétiques écrits que par ses vaillants exploits. Il s'était lié d*amitié avec la reine Alice, souveraine de Ttle de Chypre, où il disait de fréquents voyages.
Durant un de ses séjours dans cette Ile, il traversait un soir la première cour du palais au moment où l'on allait Infliger la
(I) Rechargé de 9S3 livres en 1766, le ballant a été refoit en «810.
[i) Àlmanach du départemmu de l'Yonne, 1804-I80S, — IfùUe$ kiti9iiqu$ twr ta eonstrueUon, dê la Cathédrale de Sem, par U. Qoanlin, 484S.
peine du ibiiel II un fwivre efldave dent leiirinie élait é*vnk pénétré la nuit jusque dane les appartementa de la reîne pour y voir une de ses femmes, avec laquelle s'étaient écoulées les belles années de son enfance.
Le comte eut pitié de ce beau jeune homme; il demanda d*abord qu'on suspendit Texécaliony et obtint sans peine la grâce du condamné.
Grande fut la reconnaissance du tendre Cypriote; il l'exprima de son mieux au comte, et fut assez heureux pour pouvoir lui en donner des preuves peu de jours aprte. Voici dans quelles circonstances :
Thibaut s'endormait dans les délices de Ttle de Chypre; depuis long-temps le vaisseau qui devait le ramener en France était à la voile; depuis long-temps ses braves compagnons Tatt^daient avec impatience; il ne pouvait se décider à quitter ces bords enchantés. L'heure sonna pourtant où il fallut partir, et la reine voulut asaster à son embarquement.
Il montait seul une barque l^j^ère richement ornée, et sa suite le précédait dans un autre bateau. Âu moment où il s'éloignait de la rive, un choc imprévu fit chavirer la faible balt[ue et précipita le comte dans les flots, sous les yeox de la reine!
Le danger était grand, car Thibaut ne savait pas nager, et de tous ses pages, écuyers, hommes d'armes, qui poussaient des cris et s'agitaient éperdus, pas un ne se présentait pour le sauver, lorsque le jeune esclave s'élança, aussi prompt que l'éclair, plongea et ramena sain et sauf à son navire le comte, au moment où il allait infailliblement périr.
Touché de cette preuve de dévoûment et désireux de ré* compenser dignement celui qui venait de la lui donner, Thibaut voulut emmener avec lui, ce qui lui fut sur4e-champ accordé, le jeune Cypriote, et déjà le vaisseau voguait à pleines voiles vers la côte d'Europe, que le pauvre enfant n'était pas sorti de sa stupeur et n'avait pu foire entendre une prière ou une parole de regret.
11 s'éloigna donc les yeux attachés sur l'île aimée ; la nuit et l'espace avaient jeté entre elle et lui un voile impénétrable
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qu'il reisardait eooore* fitiienlH» les rives embaumées et fleuries, lee coteaux couverts de bois de rosiers et de jasmins» ou bien la eompaguo chérie de ses jeuaes auoées qu'il essayait de revoir?
Eu France, sous le pAle soleil de nos climats, loin de sa mer d'asur, de son dèl sans nuit, le pauvre Cypriote ne pouvait que souffrir; malgré les soins affoctueu^flu comte, il mourait d'une mort lente, trop lente au gré de ses désirs.
Un jour que Thibaut se promenait silencieux et rOveur dans les jardins du château de sa ville de Provins, son séjour de prédilection, il trouva son jeune esdave étendu sur le sable de l'avenue et baigné de larmes.
— Qu*as-tu, Salob, et pourquoi pleure64u? lui dit-j] avec bonté.
— Oublie ton esclave, mettre, oublie-le.
Ne sais-tu pas que je t'aime, que je veux te voir heureux.
— Le bonheur n*est plus pour Saleb.
— De quoi as-tu à te plaindre ici? parie, je te l'ordonne! ^ Pardonne, maître, Saleb n'est pas ingrat; U est comblé
de tes bienfaits, il te bénit; mais le bonheur le fuit.
Âh ! je comprends, tu penses à ton fie si belle, à son soleil si radieux?
— Lesoleil que je pleure n'est pas celui qui donneaux fleurs et aux fruits de Chypre leur éclat et leurs parfums, c'est celui qui rayonne dans deux yeux noirs, celui qui éclaire mon âme, qui brûle le sang dans mes veines et iliit battre mon cmur.
— C'est vrai, tu aimes, Saleb?
Oui, mattre.
Et tu es aimé?
— Obi ooil
* Ne te plains pas, alors, car tu es flivorisé de Dieu, qui aocorde souvent à l'esdavo ce qu'il refuse quelquefois au matfre.
Mais sans Léa, Saleb mourra.
— Om, tu as raison, Saleb doit mourir, ear il est aimé.
la -
— Pardonne donc au pauvre Saleb, seigneur, et laisse-le niuurir.
— Mais si je permets à Saleb do retourner dans sa patrie, d'aller revoir sa compagne Léa, qui pleure peut-éUe aussi là-bas et veut luuiirir aussi?
— Revoir Léa, la ramener sous ton soleil, pour vivre tous deux près *de toi ! mais c'est plus de bonheur que n'en promet à ses enfants le grand Dieu que tu m'as fait connaître. Cela se peut-il? cela se peut-il ï Ne te joues-tu pas de ton pauvre esclave?
Ët, ce (lisant, il se jetait aux pieds du comte et embrassait ses genoux.
Le comte Thibaut aimait le jeune Cypriote; et en outre qu'il avait ganl*' un ii It le souvenir de son dévuù ut ut, il sympathisait aux douleurs du pauvre esclave. Dès le lendemain donc il rendait la liberté à Saleb, qui partait ivre d'espoir et de bonheur, jurant à son maître de revenir avec Léa pour lui consacrer le reste de leurs jours.
De lonp^î mois s'écoulèrent, deux années et plus se passèrent, et Saleb ne revenait point. Le comte s'était résigné à cet abandon; il excusait mi)mc. dans son cœur Saleb d'avoir mis en oubli ses soi-ments et de l'avoir sacrifié h Léa, lorsqu'un malin on- vint lui annoncer l'arrivée de son esclave et de sa compagne. Ce fut avec un empressement joyeux qu'il donna l'ordre de les introduire près de lui.
Lorsque le jeune et beau couple eut, dans ce langage ardeot et tîguré de l'Orient, exprimé au comte sa gratitude :
— Maître bien-aimé, dit Saleb, après des jours aussi nombreux que les étoiles du ciel, les enfants des hommes parleront encore de ta vaillance et rediront les doux chants qoe le grand Dieu t'inspire et qui coulent de tes lèvres comme un ruisseau de perles; et pourtant, Léa et Saleb, afin de reconnaître tes bienfaits, t'apportent des présents à l'aide desquels tu deviendras plus célèbre encore que par tes cbants si beaux, plus immortel que par tes exploits si glorieux.
— Mon doux seigneur, dit Léa en s'agenouiUant, ton humble esclave t'apiK>rte la rose, la fleur aux parfums sans pa-
reils; transportdo des bois de notre île chérie dans tes jardins, elle te fera bénir do toutes celles qui viendront lui demander l'éclat de la santé et des attraits nouveaux.
— Moi, bon et noble maître, dit Saleb, je t'offre un pied de l'arbre sans prix, qui donne cette liqueur merveilleuse qui réjouit le cœur. Avec ce seul pied tu pourras féconder les montagnes de ta patrie, qui acquerront une si grande renom* mée, que tous les peuples du monde s'en disputeront un jour les délicieux produits. *
Et le comte accueillit les présents de ses deux esclaves; et la rose de Chypre embauma bientôt les jardins de son palais de Provins, d'où elle se répandit dans toute la contrée, dont elle fut plus tard et est aujourd'hui eneore la richesse (i).
Quant au cep de vigne, par une vertu particulière au sol dans lequel 11 fut planté, il prospéra et sa multiplia prodigieusement, grâce à une culture habile et à d'augustes encouragements»
Un siède plus tard, les coteaux incultes et infertiles jusquelà de la Champagne se convertissaient en riches cépages, à qui nous devons ce vin que l'industrie moderne a si merveilteusement perfectionné pour les délices de nos tables et la joie de nos banquets (2).
Et tandis que Ttle de Chypre, soumise aux lois du G<^ ran, qui défend Tusage du vin, négligeait cette précieuse culture, la Champagne, qui pratiquait la vénérable maxime : Vinim hmum keiipeai eor hmsiinu, devenait une des gloires œnologiques de la France, et finissait par rendre tous les peuples ses heureux tributaires (3).
(I) Les roses de Provins, si recherchées an moycn-àge à cause de leurs vertus médicinales et de leur parfum, se vendirent long* temps aux foires de Troycs et de Provins.
(i.) Le vin de f]!iainpa{:[fie n'acrjuit une éclatante c<'lf'brif(« qu au XIV* siècle. Vcnceslas, roi lie liohème et empereur d Alicmagne, en but tut el si Iden, qu'il eonsentit à tout ce qu'on loi demanda le 16 mars 13t8l
(3) Vider Herbin, JimmiU éê Btng «« d» VSmnfdi, 1BS6.
US tons u nom a u toi» bcs aois n mat.
L'ittteiir des Ménuntei iê VAtaàètm des Séknm, Bd^ Im^Mru et Beaux^Àrttt établie dai» la vialle capital» 4e k Champagne, cite un passage des BéerMumê hittm^m» de M. Dreax du Radier, qui prouve^qae Troyee avak l'hoiineur de pourvoir de bonne heure la cour de Fraoee de ces fous qui, portant marotte, n'en donnaient pas moins des le^ çons de sagesse aux rois et à leurs courtisans. Suivant M. DnBux« Troyes aurait encore çutéàé dais ses archives, au XVIII* siècle, une lettre de Charies V, par laquelle ce monarque annonçait gravement à sa bonne dlé b mort de son fou, et priait les notables t de lui en envoyer un autre, suivant la coutume* » Grosley, « qui s'enfonça dans la poussière des archives de rH6tel«de-Vîlle pour découvrir Ja lettre de GhsN les V« mjt d'abord cette lettre et le récit de It. Ojneux • au rang de ces anecdotes inconsidérées que de mauvais plaisants font courir sur le compte des honnêtes diampenois. » Mais lorsqu'il vit cette maudite lettre insérée dans le Joumâl Eneifelopéiiqmt le beahomme, écrasé par rnuhmié de ses rédacteurs, n'en dormit pas. Gourant tous les cabinets des savants, frappant à h porte de tous les aatiqttaires, il desunde i'exhiÙtîon de la lettre, et finît par eo souhaiter J'«ufr> tenoe, • parce qu'elle déposerait singidièremott en faveur de l'ingénuité, de la candeur et de la franchise de ses pênes, t Prouvant ensuite que ces fous jouaient exactement le idle du sage Esope à la cour dé Grésus, du divin Platon à celle de Denis, il en trouve un dans la personne de Pierre dè Villiers, simple dominicain, qui devint succesuvement confesseur du roi Charles et évêque de Troyes.
Je n'ai point dér o' vri i la lettre du monarque, mais pré» tendre que Pierre de Villiers jouait le rôle de fou, n'est-ce pas là une de ces mille témérités historiques qui nous accusent dans •Grosley cette fnneste démangeaison de toiit^Kploiler.
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S'il avait visité 1 église de S*-Gprraain-1 Auxerroi8(t), il aurait vu la tombe du fou dont le roi Charles V déplora le trépas, et pour les obsèques duquel il donnn bien géni^reusement douze livres de cire, doni la quitldiioe se trouve (hm les comptes de la maison dp ce prinrp. Cet officier burlesque, inhumé sous un maguitique mausolée, s'appelait Grand- Jehan, de Troyps.
CourLalon-Delaistre, contemporain de Grosley, mais plus poli, répondit à M. Dreux du Radier saos nier l'ejusteuce de la lettre ;
Do Radier, ne sois pliii étonné qa'aatrefoit,
La prpmiérc cité tVune irrande pro\ inrp Ait envoyé des tous pour réjouir un prince; Nous nous iaisoos liouneur d'être fout de uos rois.
M. Dreux du Radier répondit :
Esprit cbarmautf aimable chaïuj'eiiols, Pour rhoDiieor de toCiw province* ▼oos étaiidei trop loin voa droits.
flenU yous poavies Jedii donner det font aux toit;
Ce privilège nV'^t pa-? mince; Hais adorer son maiiro, rire fou de son priuce» C'est le droit de toul cœur Irançois.
Le journal i'Aube a publié U lettre de Gharles-ie-Sage» qui préoccupa si longk^ps ies érudits de Troyes ; nous la re^ produisons lextuéUement, parce qu'il est probable que Charles V dût écrire à sa bonne ville la mort de son fou et lui en demander de cette famille, attendu que les dépenses considérables faites aux obsèques de ce pauvre Grand^éhan^ prouvent qu'il remplissait dignement sa fonction :
« Charles, par la grâce de Dieu, roy de France» à leurs seigneuries tes maire et écbevins de -nostre bonne cité de Troyes, sahit et dilection.
i Savoir fiiisons à leurs dessus dictes seigneuries, que Thevenin, nostre fol de cour, vient de trespasser de cellny
(4) «Wtoire âi S& è M'G êm i i ii n'VÀMœtmii, par Troche.
mmiâe dedans Taultre. Le Seigneur Diea veuille avoir en ^ Tâme de luy qui oncques ne faillU en sa charge et fiino» tioD emprès nostre royale seigneurie, et mesmement ne vook sit trespasser sans faire quelque joyeuseté et gentille farce de son métier. Pourquoi nous avons ordonné que luy seroit dressé marbre funéraire représentant le dict sire avec une épitaphe condigne.
» Ores, comme par le trespassement d'icelluy, la charge de fol en nostre maison est de faict vacquante, avons ordonné et ordonnons aux bourgeois et villains de nostre bonne ville de Troyes, qu'ils veuillent pour droict à nous acquis déjà depuis longues années, nous bailler un fol de leur cité pour récréer nostre majesté et les seigneurs de nostre palais.
» Ce faisant feront droict à nos royaulx privilèges, et pour récompenses seront les dicts bourgeois et villains à tout jamais nos féaux et amés subjecls. Ce tont, sans délais ni siircis aulcuns; car voulons que la dicte charge ne reste un plus longtemps vacquante.
B En nostre palais de Paris, le xiv janvier de Tan de l'Incarnation MCCCLXXIl. »
Le bibliophile Jacob» dont les savantes recherches nous ont révélé les vieux usages du royaume de France, prétend que les fous à la répartie vive, mordante et spirituelle, étaient appelés morosophes ou fous-sages. Ces hommes, vraiment singuliers, étaient choisis surtout parmi les nains, les bossus, les nègres et les plus grotesques variations de l'espèce humaine. L'histoire, qui a daigné s'occuper des cartes de Charles VI, n'a pas écrit les fastes des fous. On connaît seulement les noms de Thevenin et de Grand-Jean, sous Charles V; de Caillette et de Triboulet, sous Louis XII et François I"; de Polite et de Brusquet, sous Henri 11, François II et Charles IX ; de Sibilot, sous Henri lll ; de maître Guillaume et de Gbicot, sous Henri IV ; d'Angoulevent et de l'Ângely, sous Louis XIll et Louis XIV.
Nul ne les aima plus que Charles-le-Sage, qui en avait fait m plut frivéi, et qui se réjouissait de paroletjùymiê et hon-
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nettes. Theveoîn fut eoterrë dans l'ëglise de Saint-Maurice, I Seoiis, dans un magnifique tombeau, avee cette inscription :
• Cig^ Thevemn ds Saint^LegUr fol du roi MSlre me, gm IresposM le onzième jour de juUlett Van de grâce MGGCLXxnr.
Priez JHen pour Vâme,dê ly, » (1)
Lps fous en litn^ d'office étaient alors au nombre des officiers de toute maison princière. Jean, duc de Berry, frère du roi, qui mourut en M 16, fut accompagné à ses obsèques par ses fous vêtus de deuil.
LE mil (MUE, Dii CliARLtVlUE, £1 LME&EIlt
ilEUHtU.
Le corpe d'armée prussien devait être passé en revue par les empereurs de Russie. d'Autriche et le roi de Prusse. Les habitants de Sedan, de Gharleville et de Mésières accouraient de tous cdtés : c était surtout Aleundre que chacun voulait
voir.
Un enfant de Gharleville, âgé de onze ans, d*une charmante physionomie, avait déjà fait deuK lieues en courant sur la route de Mézières à Rethel, pour voir les équipages. Exténué de Ëitigue, et n'apercevant sur la route que quelques voyageurs sans distinction, il résolut de retourner chcK ses parents. Il monte derrière la première voiture qu'il rencontre et qui se dirigeait vers Mézières. C'était un coupé découvert, dans lequel étaient deux individus de trës^imple apiiarenoe.
(1) Mutiê dêi FamiUêi, toiii. 1. page 19i.
11 éuit tranquillement assis, lorsqu'un des voya^urs lui adressa subitement la parole :
— Que fais-tu là?
— Rien, monsieur ; vous le voyez, je retourne à Charleville.
— Qui donc t'a permis de monter là?
— Personne, monsieur, et pour peu que cela vous gêne, vous n'avez qu'à le dire, je vais descendre ; je suis monté derrière votre voiture, parce que je suis fatigué. J ai beaucoup couru pour Aire un des premiers à voir l'empereur Alexandre; mais, puisqu'il ne vient pas, je retourne à la maison.
— Tu serais donc bien content de voir l'empereur de Russie?
— Je crois bien : on dit que c'est un si bel homme !
— Tu n'as qu'à monter sur le siège de la voiture, et tu verras l'empereur beaucoup plus à ton aise, lorsqu'il arrivera.
— Je vous remercie bien, monsieur.
— Qui es-tu? lui dit L'uo des ioconnus, lorsque l'enfant SB fut établi dans son nouveau poste.
^ Je m'appelle Joseph Charrié, mon père est mattie mafon et demeure à Cbarleville.
» £t tu fais ainsi deux ou trois lieues pour voir 1 empeleor Alexandre?
— J'en aurais bien fait davantage; mais je n'en pouvais plus, parce que» voulant être un des premiers à le voir, j'ai beaucoup ooum.
voyageur riait.
— Est-ce que par hasard vous seriez Aleumdie? dit tout* à-coup le bonhomme.
^ Et quand co serait moi, que t'importe?
— Bah ! jamais mes camarades ne voudront croire que j'ai parlé à un empereur,
— Pour leur prouver que tu lui as parlé, tu n'as qu'à rester sur ce si^; lorsque nous arriverons à Mérières, tu verras qui je suis.
Je vous remercie bien, monsieur Âleiandre.
— Veux-tu venir avec moi à Sedan?
— Je ne demande pas mieux, monsieur Alexandre; mais je ne veux pas y aller sans la pennission de mon père, il serait trop inquiet.
C'était effeclivement l'empereur de Russie qui voyageait ainsi dans un simple coupé, ayant à son côté son frère Constantin. Arrivé à Mézières, oh les deux princes ne s'arrêtèrent point, l'empereur lit écrire, parle prince Woronzoff, ce peu de mots :
€ Je prie le maçon Charrié de ne point être inquiet sur te sort de son fils : je l'emmène avec moi ^ Sedan ; je le lut ramènerai après la revue. J*en aurai soin.
• ÂLEZANMIB. > ■
L'enfant ne descendit point du siège où il se tenait comme un trioirj[iliateii[ , et, en parcourant la dislance de quatre lieues de Mézières à iSedan, l'empereur ne cessa de causer avec lui sur l'état de son père et sur les lieux où il prenait les matériaux pour baiir. Le petit bonhomme lui rt'[)oii(J;iit lonjaurs avec brièveté et autant que ses faibles moyens pouvaient le permettre.
— Quelle heure est-ii? lui dit l'empereur en descendant de voiture à Sedan.
— Je n'en sais rien, monsieur.
— Tu n'as donc pas de montre?
— Non, monsieur.
— Voilà six pièces d'or, vas acheter une ninnlre, et tu m'attendras dans celle maison où y Ici^e. Demain, tu te trouveras tout prêt pour que je puisse te ramener à ton père.
L'empereur donna ses ordres et s'occupa d autres choses.
Le jeune Charrié se bAta de satisfaire les désirs du donateur, et acheta une grosse montre d'argent avec une longue chaîne. Fier d'une si élégante parure, il faisait floller jusque sur ses genoux ses charmanles breloques, en se promenant dans les rues de bedan.
Au bout de deux jours, l'empereur quitta Sedan pour s en retourner dans ses eials, en passant par Mézières et Paris. Le petit Cliarrié se plaça sur le siège de la voiture, pour retourner à son tour dans sa famille. La conversation s'établit de nouveau entre le grand auluci aie et le fils du maçuû de Giiarlevilie.
— Veux-tu venir avec moi en Russie? dit l'empereur au - petit bonhomme.
^ Je ne demande pas mieux, M. Alexandre; mais je ne voudrais pas partir sans la permission de mon père.
^ Hé bien I en passant par Mézières, je vais la lui de» mapiler, et si tu veux, tu ne me quitteras pas.
— J1rai où vous voudrez, M. Alexandre.
Pendant deux lieues et demie, la conversation ne tarit pas. A une demi-lieue de Mézières, i*enfiuit aperçoit son père an milieu d'un groupe d'artisans.
— Tenez, M. Alexandre, voilà mon père là-bas : c'est celui qui a une longue lévite bleue ; si vous voulez lui parler, il faudrait faire arrêter la voiture.
L'empereur suit le conseil qui lui était donné par un ai grand personnage, et ^t avancer le maçon Charrié.
— Votre fils me plaît beaucoup, M, Charrié, voulez-vous me le eonfierf II vieiidn eo Russie avec mm, j'aurai soin de son éducation.
— Mon prince, lui dit le maçon, je n'ai queoetenfimt.
— Je vous le renverrai dans quelques années, vous pouvez Tabandonner h mes soins paternels.
— Je ne puis y consentir ; cet enfiint est la consolation de sa mère, et je ne puis me séparer de lui.
— *Je suis un honnête homme, monsieur Charrié, et Je ne promets rien en vain.
— Je conviens de tout cela, mais*. .
«-^oosavei tort, monsieur Charrié, dit le prince Constantin, qui était i oêté de son frère, Tempereur ne veut que le bonheur de votre fils.
— Je suis peiné d'être forcé de vous refuser, mais je ne puis me déterminer à me séparer de mon fils unique.
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— J f n suis fâché pour votre fils, dit l'empereur. Aussitôt l'eofant descend de sou poste élevé et se met à
pleurer.
— Adieu 1 monsieur Alexandre, portez-vous bien, je.... je suis bien fiiché de ne pas aller en Russie avec vous.
Les deux princes lui donnèrent une vingtaine de. pièces d'or et conlinuèrent leur roule.
Arrivé chez lui, l'enfant raconta tout cr qui s'était passé, en présence d'une vinsrtai'if^ dp rommères du quartier. A la fin du récit, toutes les réprunautlcs tombèrent sur le pauvre maçon et sur la sottise qu'il avait faite de se refuser au bonheur de cet enfant. Voilà le bon maçon tout honteux de sa gaucherie et qui, pour la réparer, prend la poste avec son fils. L'empereur le reçoit fort bien à Soissons, mnis le prpfnier élan de la générosité avait été froissé par un relus trop sec de la part du maçon.
— Je ne fais que traverser Paris, lui dit le prince, je ne m'arrt'terai nulle pari vivant d'arnvei diiiis mes états; allez m'ati t mire à Aix-la-Cliapeile, où je serai après demain, et là je vei rai m que je déciderai.
M. le maçon Charrié ne jugea point \ propos de faire le voyage d'Aix-la-Chapelle, il retourna tranquillement chez lui, et son ûls apprit k bâtir des maisons (1).
U m% HE SilNTE-UDEEUIE DK IBOÏKS.
La plupart des églises de Troyes étaient autrefois décorées de tribunes ou jvibés, coostniits ) différentes époques, et presque tous remarquables par la riebesse des onienienls ou i'élé^neede leur structure. plus ancien de ees jubés était
(1) Anucdalu de l'Empin, fiiniie Maroo de Saiut-iiiiaire.
celui de It cathédralet Gommeiieé par Tordra de F^vêqne Pierre d'Anqfes, eo 1385, et achevé quiote aos apiès, eotis la oenduile de Èem Nardan, maçon, demearant à Paris. Lee révolations et surtout le bm goût ont détruit ces admirables tribunes, ou plutôt ont déi^iiié le voile mystérieux qui dérobait le sanctuaire aux regards des fidèles. De tant de jubés détruits, un seul, le plus riche de tous, est resté debout : celui de l'église Sainte-Madeleine. Menacé plusieurs fois d'une ruine complète, il a traversé trois siècles et porte en* core les Itères blessures que lui a faites la main des hommes.
Chacune de ses deux faces se compose de trois arcs ou arohi* voltes ornées de moulures et de festons à jour, dont les courbes sont réunies par des pommes de pin. La retombée des arcs se termine par des doubles culs-de-lampe dont les plus saii* lants portaient jadis des statues, parmi lesquelles on voyait saint Longin, tenant la lance, et des anges tenant les antres instruments de la passion. Les clochetons ornés de fleurons et découpés è jour, dans l'intervalle des arobivoltes, abritaient ces statues.
Entre les clochetons, sur chaque are, se détache un cadre à plusieurs pans, rempli par de petites figures de saints en bas-relief; le champ, autour des cadres, est occupé par diverses fleurs et feuilles d'ornement. AunSessus règne la galerie entièrement découpée à jour, dont la forme élégante suffit pour faire connaître Tâge du monument* Des quatre statues qui accompagnaient autrefois le Christ placé sur la galerie, deux seulement sont restées» celle de la Vierge et celle de saint Jean l'évangâlste.
Des notes conservées aux archives de TAobe, et recueillies par un maiguiUierde Sainte-Madeleine, nous apprennent que la construction de ce jubé ne fut commencée qu'en 1508. Le maltre-maçon qui présidait aux travaux s'appelait Jean Gailde. Son salaire quotidien ne s'élève pu a««dell de 6 sous 3 deniere; 18 deniers lui sont retranché « pendant les petits jeun, à cause de lui fournir des chandelles pour ouvrer et le charbon pour le chaufiér. • Sous ses ordres travaillent FnnçoîsMatrej, Martin de Vaux, Jacques Erisset» Nicolas Mail-
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voisin et Jean Courtin. Les soudures sont de plomb; lâ poix blanche, l'encens et la cire vierge entrent rians la composition du nijstic. Jean Gailde choisit liii-nK^nip les oiivnei-s, dirÏL^e l œijvie et vérifie les comptes de re[)i ler, des charretiers et (Je ses serviteurs. La pierre de Teiinei re, vendue par Antoiiie Roy et par FJienn son frère, coùie 16 deniers le pied ; le forelaige d un bloc de 21 sous coûte la même somme. Pour animer au travail, la fabrique donne des collations composées de pain, de vin eX de gâteaux de flan. lje$ prêtres, les maç4)ns, les manouvriers et quelques paroissiens y prennent part; tous aident à monter ou à décharger les pierreS. L'an 1512, les marguilliers parcourent les rues de la paroisse et font une quête pour subvenir .iu\: dépenses du jubé. Le» tonneliers a piomnttent des vessieaux. » De nouveaux ouvriers sont appelés, les travaux sont poussés avec une si prodigieuse activité, que Louis Lamy chante, la veille de Noël, sur le jubé « nouvellement lié, 1 Evangile appelé la grande leçon, » et donne la somme de 10 sous. Trois années sont employées à construire les escaliers élégants qui servent de piliers butants à cette partie de la voûte. Jean Gailde tailJe lui-même tous les ornements, en retouche les vifs et les époui' sete. Simon Mauroy failles écussons et les armoiries du jubé, tandis que Nicolas Halevin sculpte les ymotjii», L'Inauguration de cet admirable chef-d'œuvre est faite le jour de Noël de l'an 1517. Deux ans après, Jean Gailde est enseveli sous le jubé, attendant tranquillement, dit son épitaphe, le jour de la consommation des siècles, sans crainte d'être écrasé (I).
La tombe de cet artiste, que les voyageurs pouvaient encore voir au xvm* siècle, a complètement disparu. Mais son ttovre est restée comme un pieux legs fait à la postérité par les paroissiens de l'église Sainte-Madeleine, et comme un des pins beaux morceaux de rarchitecture religieuse.
( I ) Comptes de la fabrique de Véglisê Sainte-BfaddeinB de Troyat. Trcyes, 1854. — Voyage archéologique et pitioresquê dans U dé" pariement de l'Aube, par Arnaud. Troyest 1837.
U OUI PUNI N CUIMMT.
Jean de Montmirel, évôque de Vaison et référendairr du pape Sixte IV, fit h'i^ev pai- son crédit l'église de Chauinoiit en collégiale. Le souverain pontife, par une bulle datée du 17 janvier 1475, réunit au nouveau Chafiitrc plusieurs cures et plusieurs chapelles, et ne tarda pas à concéder, par une autre bulle, l'indulgence du pardon général. L'évêque de Langres, qui venait de perdre par cette érection une partie de sa jundiciion, réclama contre les bulles et fit môme arrêter quelques Chaumontais. Jean de Mûiitiijiiel protégea ses concitoyens et Et maintenir leurs privilèges; mais sa mort laissa la victoire facile à l'évêque Guy Bernard qui, satisfait de la soumission du Chapitre, agiv;i les bulles et rendit ses bonnes grâces au doyen et à ses con libres.
Le peuple accourut de toutes pai ts au purdon général de Gliaumont. Toutes les provinces de France, quelques-unes même des pays voisins, y envoyèrent des pèlerins. A la vue de ce concours si nombreux de fidèles, les Chaumontais résolurent de recommander leur solennité par l'éclat des fêtes. L'art dramatique commençait alors à naître; Troyes et I.angres, àqut'hjue distance, jouaient des mystères à personnages. Les Chaumontais voulurent représenter la vie de leur saint palion et s'adressèrent au bailli pour en obtenir rautorisalion. Le bailli, qui désiiait étendre les privilèges ci la renoriniite de la bonne \ iile, fit droit ù la gracieuse supplique. Dès-lors la vie di ^aint Jean fut jouée sur neuf théâlres destinés à In [T[)rrs( iitciiion des mystères suivants : Zacharie, VAnnoncuitujn, la Vinitation, la Nativité^ Saint Jean au désert^ le Baptême de Jésus, V Emprisonnement, la Décollation eu divin précurseur, et \ Enfer.
Ces mystères, dans la représentation desquels figuraie.it beaucoup de personnages, d'abord laies et prêtres, attirèreit encore uu plus grand uombre de fidèles. Les chanoines de la
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collégiale firent publier le pardon dans toutes les églises importantes ; des affiches furent répandues et des prédicateura
payés pour convier les peuples. Les voyageurs qui passaient à Chaumont en furent instruits par des annonces peintes sur de grandes planches qu'on élevait, trois mois à l'avance, à la hauteur du premier étage, en travers des rues qui débouchaient sur la place de l'HOtel-de-Ville. Les campagnes voisines virent les diabips et les diablesses du théâtre de l'Enfer sortir de la ville et rançonnei- leurs prisonniers. L'appât du gain faisait rechercher ce rôle odieux de démon ; plus d'une bonne femme de Chaumont répétait cette phrase proverbiale : « Si plaît ai Dieu, ai l'ai Saint-Jean, not' homme serai diable, et j'paierons nos dettes. » Cette troupe, qui parcourait les villages depuis le dimanche des Rameaux, était suivie d'une seconde troupe i*l!is e^racieuse, celle des Sarrasins qui, ne se livrant pas au (it snidre, se voyait partout accueillie.
Ces fêtes célébrées avec ce pompeux appareil et cette troupe de personnages, coûtèrent quelquefois prés de 2,000 livres. Le Chapitre, qui ne recevait que de deux ^ ti ois cents livres, se plaignit des abus et doujanda la suppression des cérémonies qui n t'taientpas iinliiiuiles sur la bulle. Les Chaumontais, craignant de voir s'amoindrir le nombre des fidèles, voulurent faire représenter la vie de leur saint patron. Les chanoines furent condamnés à payer sans aucun délai M i s, après l'année 10<35, retle brillante représentation ftit négl'gée, dil-on, « non-seulement à cause de la guerre, mais encore de la peyne qui se trouvoit dans cette entreprise, étant difficile d'accommodei' ces ceit^uuinn's an t('[jip.s. •
Quoiqu'il en soit, c'était eucore au milien du xvi* siècle une tète solennelle que relie du pardon. Le premier jour de carême, le tn.iii-e de C!î;i[i;:iant recevait le message du Chapitre et Gonvo(jn:)it itiinié lialeineut son Conseil pour arrêter le programme de la tète et pour nommer les personnes qui devaient ètiè chargées de la direction des théâtres. L'évêque de Langres voyait arriver dans son palais une députalion qui vtuiait lui demander lautorisalion de [tublier les indulguiiocs du pardon. Le prélat, satislait comme nous l'avons dit, de la
soumission des chanoines, octroyait la requête et recevait toujours quelques beaux écus et certains gra>^ chapons. Alors, toute la France était conviée aux fêtes du Pardon. Les crieurs affichaient dans les églises des écussons historiés, aux armes de Rome et de Chaumont. Chaque dimanche, un chanoine de Chaumont parcourait les quartiers, précédé de deux joueurs de flûte, faisait ample distribution d'articles aux fidèles, et criait à chaque sLUion : C'est le grand pardon général de peine et de coulpe! Dieu non^ fasse la grâce de mériter les effets d'une si grande indulgence! Le dimantlic des Rameaux, la diablerie commençnil ; les diables assistaient à la procession et commençaient d( > ce jour à rançonner les habitants des campagnes voisines et à It ver sur le marché une sorte de dîme qu'on n'osait leur disputer. Le jour de Quasimodo, l'arrivée des Sarrasins augmentait celte hideuse co- ' horte de diables, de diiiblesses et de diablotins.
Enfin, les préparatifs terminés, un prédicntcur montait en chaire pour annoncer solennellement l'ouverture du Jubilé. Toutes les'clochefe de la ville faisaient entendre un joyeux carillon, des cris de joie retentissaient dans les rues de la cité. Aux portes de l'église, aux abords de la ville, stationnaient les imagiers, les vendeurs de véroniques, et surtout les mariibands qui vendaient les chandelles qui devaient être offertes au saint patron.
Le jour du Pardon, dès l'aurore, le tintement d'une cloche appelle les fidèles è la prière; le desservant de Saint-Michel câèbre sur le cimetière de eette chapelle la seule messe du jour. Une foule immense y assiste : c'est un spectacle imposant que les saints mystères célébrés sur un tombeau avec une simplicité rappelant les catacombes. La messe dite, on continue les préparaii£» de la iête. Bientôt la porte de la vialle église est ouverte, et la procession sort. Les rues qu'elle doit traverser sont jonchées de fleurs ; la troupe qui doit jouer les mffttèrm ouvre la marche, précédée par des joueurs de hautbois et de trompettes* A k suite viennent les mattiîses, ayant chacune son bitonnier en tdte ; les ordres religieux, les pénitents vêtus de serge blanche, messieurs
du Chapitre vêtus de s^r^f tod^p, tous ran^rf^s sur deux files et protégés par la milice cootre l'impétuosité de la foule.
Dans le centre, viennent les bannières, en tête, celle de Saint- Jean, les porte-croix» les thuriféraires, les reliques, le précieux chef de saint Joan posé sur un brancard de damas rouge à franges d'or. Plus loin des reliques apportées de Rome par Jean de Montmirel, .que ses descendants escortent un cierge à la main ; un sac de camelot, rouge, renfermant la chemise de Notre-Dame de la Châtre, portée aux femmes enceintes pour les aider dans leur délivrance; les bustes des saints, le eél^nt, un grand nombre de paissants seigneurs, le corps de la ville, le bailliage, les juridictions précédées de leurs huissiers.
La procession parcourt plusieurs rues de la ville et fait dix* sept stations. Devant chaque reposoir ou plutôt devant chaque théâtre, on 8*arréte pour y voir uu mystère joué parles artistes qui marchent en tête de la procession. Au premier théfttre, les assistants entendent le dialogue entre la ville et les vertus théologales, d'un cOlé et de Tautre les quatre vertus cardinales. Les H^tes sont remplis par les jeunes filles des premières familles de ta ville. Au second, sur la place Saint- Jean, l'ange annonce à Zacharie la naissance du précurseur du Messie. Puis successivement, sur trois théâtres, sont représentés l'Annonciation de la vierge Marie, la Visitation et les Prophètes qui ont annoncé les grands événements. Au sixième, saint Jean-Baptiste reçoit le jour, la servante contemple l'enfant et récite ces deux vers :
Pélerios qui passez, bénissez, je tous prie, L'enfaDt d'Elisabeth et du bon Zacharie.
Plus loin, sur cinq théft!i«s, saint Jean prêche la pâ)itence dans le désert, au milieu des sauvages, des tortues et des serpents, et proclame la venue du Messie qu*il haptise. Jeté dans une prison par les ordres du roi Hérode, qua sé* duit Hérodiade, il est décapité par le bourreau, qui ne peut se résoudre à cet acte tiigique, et qui prie le saint « de hm
retomber le péché sur le prince H^^rode. • Au douzième théâtre, les démons, les diables et les diablotins se disputent rftme de l'iduméen, représentée pnr une poupée. A cette soène succèdent sur les autres théâtres de plus Hauts tableaux. La vierge Marie monte au ciel, conduite par les anges; les huit sybilles qui ont prédit la venue du Messie paraissent sous la figure de vieilles femmes. Les limbes s'ouvrent, les vénérables patriarches et les saints prophètes se réveillent de leur long sommeil, saint Jean-Baptiste leur annonce leur prochaine délivrance.
Telle était cette féte si connue sous le nom de grand Pardon. Aujourd'hui les théâtres sont remplacés par des reposoirs d'un effet grandiose, sur lesquels sont bannis les diables et les diablotins du bon vieux temps (i).
u PAIR nm » RI1I8.
Le rôle des impositions fait pour Paris, en 1292, ne parle pas encore des pain-d'épiciers , mais on y voit figurer les uihaiiidé$ar$t les fouaàen, les gadeliers, les oMnfforB et les patUers, Cent quatre boutiques étaient ouvertes â cette époque pour satisfaire la gourmandise des habitants de Lutèce. Il est probable que les gasteliers faisaient des gâteaux en généra], et en particulier le pain d'épice; les galettes ou fouaces appartenaient aux fouaciers, les pâtés aux pâtaters, les plaisirs aux heureux oublayers. Long-temps après vinrent les pâtisseries au miel et les gâteaux en sucre. Les gasteliers relevèrent le goût des pams au miel avec des citrons, de ta
(\) La DiaMerie de Chaumont, par E. Jolibois. — Histoire et tableau de l'égiùê dê Samt'Jean'BttptiHê d§ Chaumont, par l'abbé Godard.
fleur d*orange, des amandes, en (in mot avec des épices. Dès lors la France eut des pâtissiers de pain d'épice, et un peu ' plus tard des pain-d'épiciers. Reims acquit de bonne heure, par cette délicieuse composition de farine et de miel, cette immense renommée que plusieurs villes nujourd'hui veulent lui disputer. Elle prie le roi Louis XV, le lendemain de son sacre, d'en accepter qiielques élégantes corbeilles. Quelque temps après, Marie Leckzinska, noble fille d'un roi proscrit, traverse la Champagne pour aller monter sur le trOne de France. Des notables se mettmt en route et lui offrent douze eofii^ d'oiier contenant du pain d'épioe de douie à la livre et des croquants pliés.
Une fabrication aussi considérable que celle du pain d'épice devait avoir ses droite et ses privil^ies. Le 2 août 1571, les pain-d'épiciers eurent la joie d'dtre admis aux honneurs du monopole. Pour tenu* boutique ouverte dans ce bon vieux temps, il lallait faire un chef*d*œuvre, sous peine de soixante sols parisis d'amende, applicable moitié au révérendissime archevêque, et l'autre moitié audit métier. Les apprentis « pour parvenir è maîtrise» devaient faire un pain d'épice de six livres en présence des maîtres jurés. .Tenus de servir trois ans, tes susdits payaient, le jour de leur entrée, une livre dedre qui devait être employée à la torche de la corporation portée protetmmiAnmaA le jour du Saint^crement de lautel. Mais, en revanche, les maîtres ne pouvaient exiger, lors de leur réception, aucun salaire; quiconque même allait s'asseoir à on banquet ce jouHè, devait payer quatre livres parisis au révérendîsstme archevêque.
Le pain d'épice, si mol et si maniable par sa nature, se prête sans pâne à prendre toutes les formes qu'il platt d'inventer. Du rond et du cœur, il s'est métamorphosé en bonhomme, en girafe, en mouton, quelquefois même en édifice. 11 obtient toujours la première place dans nos foires de Champagne, et les heureux marchands qui le débitent ne sont pas ceux dont les recettes sont les plus minimes. Hais, il faut le dire, la loi de 1791 a porté le dernier coup à la respectable corporation des pain-d'épiciers de Beims, déjà frappée par
l'édit de 1776. Des réputations rivales ont surgi, les Iraditions classiques ont été fonl^^es aux pied?, toutes les villes ont fabriqué le pain d'épiée de /ieims, de sorte qu'il ne mujs est plus [jermis déjuger de cotte saveur exquise qui lui valait jadis les hoooeurs de la table des rois (1).
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Jean-Baptiste Raisio (2) tenait les orgues à la cathédrale de Troyes en Cbamptgne. U était bon musicien, actif, intelligteot; mais ia province offre si peu de ressources aux artistes, que, malgré son talent et ses travaux, le pauvre homme avait grand'peine à élever sa nombreuse famille. Tout pauvre qu*ll était, il rêvait cepend int, il espérait la fortune, et il s'ingé*- Diait mille moyens de fixer auprès de loi cette inconstante. N'ayant pas dans, la ville de Troyes un assez grand nombre d'élèves qui voulussent le payer convenablement des leçons de musique qu'il aurait pu leur donner, il se mit, faute de mieux, disait-il, à enseigner son art à quatre de ses enfants, auxquels il avait reconnu des dispositions heureuses. Les pauvres enfants savaient i peine remuer leurs petits doigts, que déjà il leur montrait à parcourir les touches du clavecin, ai bel et si bien, qu'en assea peu de temps le père Raisio eut une petite compagnie de quatre musiciens d*une force qui eût été remarquable chez les hommes, ma» qui était étonnante et merveilleuse chez des enfants. Et quel âge avaient-ils, s'il vous plati? L*atné huit ans au plus, le cadet sefit, et le
(1) Histoire ét irèi-noMe, trèÊ-ëesuamt «t triê-verUttum jmAi é^éfkê d* Mm» pw P. Tarbc, iSiS.
(S) Raiaitt w nomBait réellamont iSAnf.