SI
plus jeuM, qui s'appdait Jean-Baptiste eomme son père, nV vaitque quatre ans» quatre ans i peine.
Je D*aî encore rien dit de Babet, leur sœur, pins Igée de deux ans seulement que le petit Jean-Baptiste. Nous parlerons peu des deux atoés : le talent était Tenu à ces enfants en raison inverse de Tâge : les plus jeunes étaient les meilleurs musiciens, et, en même temps, les plus aimables et les plus gracieux. Ils s'aimaient tendrement, comme on se à<Âi aimer entre frère et seeur, avec un dévouement absolu, sacrifiant Vun à l'autre leurs goûls, leurs fantaisies, celui-là n'ayant pas d'autre volonté, d'autre plaisir, que la volonté et le plaisir de odle-ci.
Le père Raisin comprit bientôt que l'instrument de sa fortune, s'il devait (aire fortune, serait le petit Jean-Baptiste : je dis le petit, non-seulement parce qu'il n'avait que quatre ans, mais parce qu'il était tout miguon, tout fluet, et exoessivenent peiit pour son Sge.
L'organiste trojen imagina donc une épinette d'une structure toute nouvellé, différant surtout des autres en ce que sa capacité intérieure était un peu plus grande. Muni de son épinette, dont il se garda bien de faire connatlre la destination, l'aitiMe dit adieu à son orgue, à sa vieille cathédrale de Troyes, et s'en vint à Paris, cette vaste arène où se rend tout provincial pauvre, mais courageux, dans la vue d'y conquérir la foi lune. Il y avait alors à Paris, chaque année, deux foires cél(''bres, la foire Saint-Laurent et la fowe Saint-Germain. Le père Raisin arriva à l'époque où se tenait la dernière, loua une loge et y installa un petit tht àtresur lequel il parut, lui et sa famille. Il annoiiçaU que les personnes qui lui feraient l'honneur de se rendre à son spectacle y entendraient un clavecin merveilleux qui jouait seul les airs qu'il conviendrait à la sociclé de Gomniiinder. 11 prétendait n'avoir besoin que de prononcer à l'instrument certaines paroles.
Dans la première journée, une afflnence considérable se rendit à ce spectacle tout nouveau, et chose merveilleuse, ce que Raibiii avait promis se trouva vérifié de point en point. Trois clavecins étaieol iiisposés sur le théâtre ; 1 uu éiaii tenu
par Raisin le père, Tautre par Babet et son frère atné, et le troisième par pei'sonne. D'abord le père et les enfants jouaient un concerto, puis ils levaient les bras en l'air, et le troisième clavecin, auprès duquel on ne voyait pei*sonne, se mettait à répéter le concerto précédemment joué, mais avec des variations délicieuses. F^uis on priait une ou plusieurs personnes de la société de commander à son gré au clavecin ; celui-ci jouait, selon les ordres qu'il recevait, rapiiieineiit ou lentement, des ans gais ou tristes, des chants de victoire ou des lamentations, et ne s arrêtait qu'à la parole. Tous ceux qui venaient à ce spectacle s'en retournaient émerveillés, ne comprenant rien à un semblable instrument, qui possédait l'intelligence d'un être animé et le talent d'un musicien habile. Chaque jour, le petit théâtre du père Raisin était encombré par la foule et excitait si vivement l'adiniration du peuple, que le jeune roi Louis XIV voulut voir aussi cette merveille, et que la famille Raisin fut mandée au château ro^al deSainirGermain, où se tenait alors la cour.
Raisin avait, depuis un mois (pi'il était débarqué à Paris, gagné beaucoup d'ar£?ent, beaucoup de gloire; il allait mettre le comble à sa réputation. Le grand jour était arrivé; il se rendit donc aux ordres du roi. il y avait cdinédie ce soir-là au château; la cour tout entière, cette resplendissante cour de Louis XIV, était présente.
Le père Raisin, sa famille, son épinette merveilleuse, jouèrent selon la coutume, leurs rôles respectifs à la satisfaction générale, l'épinette surtout jetait tout le monde dans l'admiration ; chacun disait son mot pour expliquer cet inexplicable mécanisme. Quelqu'un parla de sorcellerie; il n'en fallut pas davantage pour effrayer la reine-mère Anne d'Autriche. C'était encore un peu le temps oti l'on croyait aux sorciers. La reine fait approcher le père Raisin, lui demande son secret; celui-ci hésite et balbutie. Ses refus excitent de p!n^ en plus la crainte curieuse de la reine qui tremble et pâlit. Le jeune roi Louis XIV s'approche alors et met fia à ce détiai en ordonnant l'ouverture de l'épinette. Raisin supplie, demande grâce, et dit n'avoir pas la def. Hais Louis XIV
était peu habitué à trouver de l'opposition à ses volontés; il onionne qu'on enfonce à l'instant la iiiachine. Le pauvre Rai» sin, poussé dans ses deiaiers retrancbemenU, tremblant» effrayé, se hâte de l ouvrir.
Ouel fut alors l'étonnement de la cour en voyant sortir de cet iostrument le pauvre petit Jean-Baptiste Raisin, tout éperdu» à moitié mort de peur et presque étouffé ! On s'empresse auprès de cette intéressante créature; la reine ellemême le prend sur ses genoux, lui fait respirer des sels, le rassure et le caresse. Parfaitement revenu à lui, le jeune ar* liste 86 met à un clavecin ordinaire et visible à tous, et recommence à jouer les airs charmants qu'il avait déjà exécutés du fond de sa prison harmonieuse; son succès fut complet, tous les courtisans lui firent leur cadeau, et il s'en re* tourna chargé d'or, comblé de caresses et de félicitations.
On conçoit aisément que si le pèi-e Raisin avait vu prospérer son établissement avant son admission à la cour, son succès dût être plus grand lorsqu'il put annoncer son triomphe obtenu devant le roi, à cette époque surtout où la France entière voyait, pour ainsi dire, par les yeux de Louis XIV. De retour à sa loge de la foire Saint-Germain, chaque jour il voyait sa salle comble et sa caisse pleine.
La foire finie, la famille Raisin était bien assez riche pour prendre du repos. Paris est une ville où le succès enrichit du jour au lendeni.iiu ; niyis il est rare de voir des heureux renoncer à la fortune quand elle leur a souri une fois. On a beaucoup obtenu, on veut obtenir davantage : ainsi tit le père Raisin pour son malheur et pour celui de son intéressante famille. Voyant avec quelle facilite ses enfants apprenaient tout ce qu'on leur enseignait, il conçut la folle idée de créer une troupe de petits comédiens ; les principaux rôles étaient remplis par ses jeunes enfants. Il fit donc composer une pi^ce, ou plutôt une farce, dans laquelle le petit Raisin jouait le principal rôle avec une gràie, un entrain, qui lui attiraient chaque jour de nouveaux applaudissements.
La pièce avait pour titre, ÏAndouUleUe de f rayes : Jean-
Baptiste était petit, mince, fluet; on le recouvrait tout entier d'un taffetas gris, on le ficelait comme une andouillette véritable, et on le servait au milieu d'une table bien garnie d'autres plats. D'abord les acteurs mangeaient des autres mets, ensuite ils attaquaient l'andouillette, en coupaient plusieurs tranches; puis un d'eux, plus gourmand que les autres, proposait de couper randouillelte en deux et d'en manger la moitié à lui seul. Le pari accepté, on procédait avec un grand coutelas à l'autopsie de cette immense pièce, maïs alors l'andouillette poussait un cri perçant, sauUit en l'air, se roulait sur la table, renversait plats et bouteilles, et dé. chirait enfin son enveloppe, comme le papillon au printemps. Mais au lieu d'un bel insecte déployani au soleil ses ailes dorées, on voyait apparaître un vilain petit cochon de lait, qui mangeait comme un goulu le dessert préparé pour les convives et qui les mordait ensuite aux jambes. Les acteurs de se sauver, de courir, de crier; mais un, plus courageux quêtes autres, se retournait, reprochaii à ses camarades leur poltronnei ie, et proposait de mettre à la broche l'animal révolté. Aussitôt dit, aussitôt fait : le vaillant convive prenait une broche, se mettait à la poursuite du petit cochon ; mais au moment de le percer d'outre en outre, une nouvelle métamorphose s'opérait : l'animal se transformait en petit diable noir, laid, hérissé, furieux, qui, saisissant la broche pointue, destinée à transpercer son prédécesseur, poursuivait les agresseurs, qui se sauvaient en poussant des cris, et finissaient par implorer leur pardon.
Un jour, l'acleur chargé de combattre le petit cochon de lait prit une broche dont la pointe était très-fine, et le piqua par mégarde en se défendant; Jean-Baptiste, dans sa peau de cochon, sHrrite et fond sur son adversaire; une lutte s'engage, mais une lutte inégale. La peur trouble sans doute la raison de Tagresseur, qui frappe de sa broche à tort et k travers. Le pauvre petit Raisin tombe percé de plusieurs coups et mortellement blessé par son adversaire. Les secours les plus prompts ne purent le sauver, il mourut quelques jours après cette fatale aventure. Le jeune Raisin n'avait alors que
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six ans ! Sa petite sœur Babel en ressentit une telle douleur qu'elle perdit la raison.
Raisin suivit quelque temps aprt^s son fils dans In tombe. Sa fomme v^riiiun plus de 20,000 écus à Paris avec la troupe de Monseigneur le Dauphin, titre pompeux que prirent ses enfants, auxquels s'étaient joints d'autres h:îmbins, parmi lesquels se trouvait le fameux Baron. De l^aris, la femme de Raisin se rendit à Rouen, où, loin de gagner, elle dépensa follement ce qu'elle possédait avec Olivif r, gentilhomme de M. le prince de Monaco, qu'elle aimait, et qui la suivait portent. Forcée par la misère de regagner la capitale, elle reparut avec le gentilhomme au commencement de 1665.
Le grand Molière lui prêta son théâtre pour quelques représentations; la fouie accourut avec tant d'empressement, que les recettes s'élevèrent à plus de mille écus. Mais soit mauvaise administration, soit que les acteurs s'engageassent dans d'autres troupes, la troupe du Dauphia se dispersa et De reparut plus (1).
li liisoi m imi
Il existe à Domremy, près de Vaucouleurs (2), en Lorraine, une maison de modeste a|)parence, qui n'attire les regards par aucun omement extérieur, et qui ne se distingue des habihtions voisines que par la couleur plus sombre qu'elle doit à son ancienneté. Cependant les jeunes iilies du village
(1) Journal de Troyes, i" mars 1786. Robinet, Lettres en vmts. — Loret« Jtfiu* Mtioiijuêf 11 man i66t» 9 avril 1861, 7 juin 1664. — GntMnÊlt^Vitdt MMièn^^AnihïfBt da FAnbe» Compte! de la bbrique de SaiDt-Pierre, 1659» I66O1.
{%) IMparCemeiit det Vetget, à lOkilooiétreide Neofebateaa.
h saluent en passant ; quand les jeunes garçons la contemplent, leurs yeux brillent d'enthousiasme; les vieillards la montrent à leurs enfants en versant des larmes d'attendrissement, et les voyageurs s'inclinent avec respect devant cet humble toit : c'est la maison de Jeanne Darc. Elle apparte» naît, il y a quelques années, à un paysan nooiiBé Girardîn, qtn la regardait avec raison comme son plus précieux hân* it^e, et qui en était aussi fier que du pli» riche domaine é» la couronne.
En 1817, un Anglais fort riche, voyageant en France, se détourna de plusieurs lieues pour visiter cette maison. Girardin, qui était toujours prêt à en faire les honneurs aux étrangers, se fit un plaisir de la lui montrer dans le plus grand détail : « Voilà, disait-il, d'après les traditions qu'il regardait comme certaines, voilà la chambre où couchait Jeanne Darc; voici celle de son père, celle do ses sœurs. C'est par cette porte qu'elle sortait avec son troupeau. » Puis, faisant quelques pas dans la cour : « Voyez-vous, disait-il, là-bas cette colline? C'est là que saint Michel lui apparut, et lui révéla sa destinée. Nous avons encore, dans le village, des poltrons qui croient qu'il y revient des esprits ; mais ces esprits-là ne me font pas peur, à moi ; ils ne peuvent que nous porter bonheur. »
L'Anglais, après avoir tout vu, conçut le désir de posséder ce petit domaine, non pour l'habiter et pour y rendre une esfx'i (le culte à l'héroïne française, mais par un simple raotit de vanité, et afin de pouvoir dire à ses amis en Angleterre : a Je suis propriétaire de la maison de Ji ^nnc Darc. • il ne doutait pa'; que le paysan ne s;iisît avec plaisir l'occasion de la vendio un bon pi ix, et, plein de cette conliance, il lui dit saii> [ik imb ;le ; « MûQ brave homme, combien voulez-vous de votre maison? »
Glrardin était si loin de s'attendre à cette question, qu'il crut d'abord avoir mai entendu; mais l'Anglais ayant répété sa phrase dans les mêmes tenues* il lui répondit qu'il n-'avait poiot i'inteotion de la vendre.
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< Pourquoi donc? dit l'Anglais.
— Pourquoi? C'est que je tm tiouve bien ici, cl que l'air de cette maison est nécessaire à ma santé. Croycz-voiis que pour être un paysan, on ait moins d'honneur et de paijio- Usme qu'un antre? Tout ignorant que je suis, je sais ce que valait Jeanne Darc, et ce qu'elle a fait pour son pays, et, dans ce village, où nous l ainioas tous comme si nous l'avions connue, oij les enfants savent son histoire avant d'apprendre à lire, je passerais pour un Kiche et pour un traître, si je vendais U mai&oD d'où elle est partie pour sauver It France. »
Malgré la chaleur avec laquelle Girardin prononça ces dernières paroles, l'Anglais crut que ce zèle ardent pour Jeanne Darc et pour la France n'était qu'une ruse adroite, destinée à faire payer la propriété un peu plus cher; il ne pouvait croire qu un villageois qui avait à peine de quoi vivre pré* férât des souvenirs historiques à une forte soomm d'argent comptant.
« Mais, reprit«il, si je vous en offrais trois œuts gui* nées?
— D'abord, je ne comprends rien à vos guiaées*
— Cela ferait trois cents louis et plus.
— £b bien { je vous dirais : Gardez vos trois oeots kuiis, et laissez-moi ma maison.
» Quatro cents louis?
— Non.
— Cinq cents louis, dit l'Anglais, eocbérissaot à chaque instant, avec cette obstination particulière à ses compatriotes, qui sacrifient souvent une partie de leur fortune à une biarre fantaisie.
~ Six cents kniis? sept cents louis?
— Non, non, mille fois non. Je ne la vendrais pas à on Français, à mon intime ami, qui m'en supplierait à genoux : ce n'est pas pour la donner à un étranger, et surtout à un Anglais.
Âb I je vois, vous nous leneE toujours rancune?
— Ge n'est pas de la rancune, c'est de l'indignation ; l'a*
-.savoir fait brûlpr vive, après l'avoir condamnée comme sorcière! Quand j y pense, je suis d une colère! C'est comme si cela s'était passé hier; et je ne sais ce qui m'çmpêchede la venger sur tous les Anglais que je rencontre.
A ces mots, l'intrépide acheteur ne put s'empêcher de reculer deux pas ; mais reprenant bientôt coar âge :
• Parduniiez-moi, brave homme, dit-il ^ Girardin, on voit bien que vous n'avez pas iu 1 histoire, car vous sauriez que si Jeanne Darc a été prise à Compiègne, le tribunal (lui l'a condamnée à Rouen était presque entièrement composé de Français, et si vous aviez consulté les chroniques...
— Laissez moi avec vos chroniques, je m'en soucie autant que de vos guinées, et quant à 1 iiisloire, je ne me pique point de la savoir; ce que je sais, c'est que je veux mourir ici malgré votre or, entendez-vous ? Vous êtes venu pour voir ma maison, vous l'avez vue; vous voulez me l'acheter, je ne veux pas vous la vendre; il ne me reste plus qu'à vous prier d'en Rortir.
L'Anglais vit alors qa*il fiillait lever le siège de la place, et partit en déguisant, sous ud sourire insignifiant, la mauvaise humeur qu'il éprouvait.
Quelque temps après cette conversation, Gîrardin était un soir assis sur un banc, devant sa maison, et, en causant avec quelques^vieux amis, il goûtait les charmes d'une belle soirée d'été. Le soleil, qu'on ne voyait plus, colorait encore quelques nuages, qui voltigeaient sur le sommet de la colline; les teintes de pourpre et dor ne 8*ai&iblissaieat que par degrés insensibles, et la lumière se retirait lentement, comme nn ami qui craint de nous affliger par un brusque départ. Le silence commençait à régner avec la nuit, et l'on n'entendait plus dans la campagne que le bruit lointain de quelques oharriots, lorsque l'attention do vieillard fut attirée par les pas d'un cheval qui s'avançait au galop.
Bientôt un cavalier se présente : c Au nom du roi, dit-il, je voudrais parler au sieur Girardin. • Aussitôt un grand nombre de paysans, autant par curiosité que par politesse, conduisent l'étranger vers le respectueux vieillard.
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I Girardin, dit le cavalier, après avoir mis pied à terre, le roi a su que vous zmz refusé de vendre votre maison à im Anglais ; il a voulu vous récompenser, mais ce n'est point de l'argent qu'il vous envoie : il sait que vous ne tenez pas plus à celui de France qu'à celui d'Angleterre : il m'a chargé de vous apporter la croix d'honneur. Ilece?eZ'U, Girardin, qu'elle brille à la boutonnière du vieillard de Domreroy. Les guerriers qui l'ont gagnée sur le champ de bataille ne l'ont pas mieux méritée, car il faut autant de courage pour mé< priser la fortune que pour braver la mort » (1).
MAIHILDK DE CHAMPAGNE, 00 LB UmUtl M U
BLARGUm
Le comte Etienne venait de rendre le dernier soupir à Ramla, où les chrétiens l'avaient appelé à leur secours, espérant que son épée défendrait le faible royaume de Jérusalem contre les ennemis de Dieu. La comtesse Adèle, retirée dans son palais, pleurait h mort de son époux et se livrait à toutes les austérités du cloître, en attendant que des temps plus favorables lui permissent de consacrer le reste de ses jours au Seigneur. De toute sa belle lignée, il ne lui restait plus qu'une fille, la vertueuse Mathilde (2). De tous les comtes et barons empressés à demander sa main, le jeune Richard, comte de Chester, fut le préféré. Richard, accueilli par la comtesse, plongé dans l'ivresse d'une union récente, oubliait facilement et sa patrie et ses domaines, quand on apprit que le roi d'Angleterre se tenait sur le rivage prêt à
(i) Narrations françaises, par Filon. Une école a été établie depuis cette époque dans la maison do Jeanne Darc.
(â) Appelée AlahauU par quelques chroniqueurs.
passer le détroit. Les deux époux quittèrent donc le paliîs d'Âdèle, et arrivèrent bientôt à Honfleur. On était alors en décembre de Tannée 1120. Un léger crépuscule annonçait le coucher du soleil, les étoiles commençaient à briller au ciel, un vent favorable soufBait k travers les voiles, et la surface des ondes était douce et paisible. Le roi Henri fit sonner l'heure du départ, les navires approchèrent du rivage, tandis que de nombreux comtes et barons s'apprêtaient à la traversée.
Voilà qu'un certain Thomas, fils d'Etienne, accourt sur la cote, et vient trouver le roi. • Etienne, fils d'Erard, mon père, lui dit"il, a servi toute sa vie le tien sur mer, et c'est lui qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour aller à la conquête. Seigneur roi, je te supplie de me bailler en fief le même offîce. J'ai un beau navire appelé la Biaiiehô'Nef, et appareillé comme il faut. •
Le roi, qui avait déjà choisi le vaisseau sur lequel il devait monter, répondit : c Tu es venu trop tard, fils d'Etienne, je ne puis octroyer ta requête ; mais je puis confier mon fils à ta Blanehe-Nef.
Le navire qui devait porter le roi mit alors à la voile par un vent du sud, au moment où le jour baissait, et glissa rapidement sur les ondes paisibles. Un peu plus tard, sur le soir, partit l'autre navire, la Blanehe-Nef^ portant le fils du roi, le comte de Ghester et quelques seigneurs normands.
Appuyée sur la poupe et les yeux attachés au rivage, Mathilde contemplait les côtes de la Normandie, pensant à la tendre mère qu'elle laissait au-delà de ces côtes, au palais où s'étaient écoulées ses premières années. Mais lorsque la terre disparut à ses regards, et que les ténèbres de la nuit s'étendirent sur les ondes, la pauvre comtesse trembla. Les seigneurs normands et le fils du roi folâtraient cependant autour d'une table splendide; les rameurs manrenvraient vigoureusement , secondés ce jour-lù par un vent favorable. De temps en temps la voix de Thomas se faisait entendre : « Courage, mes braves, appuyez fortement sur vos rames, vous avez pour pilote, Thomas, fils d'Etienne, > car Thomas voulait atteindre
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— aile navire du roi et soutenir la renommée de ses aïeux. Mais les passacr^rs, tro[) joyeux, prodiguèreiit le viti aux matelots. Trop occ!;| - s du dt'sir d'alU'iiidre le vaisseau royal, cpux-ci s'cngagtVt'-ii imprudemment parmi lej» rochers, ilms un lieu alors appeie Haz-de-Cotle, aujouni Imi Uaz-de-CniievUle. La Blanche-Nef donna contre un écucii, de toute la siles^e «ie sa course, et s'entrouvrit par le flanc gauche. Des cris lamentables alors retentirent, les passagers tu lultlants se recommandèrent à Dieu. Mais l'eau entrait en abondance, l'abîme semblait attendre se? victimes. uns se jettent à la mer, s'abandonnantà la merci des flots, sur une misérable planche; les autres, moins hardis, élèvent leurs mains suppliantes vers le ciel, et poussent des cris pour implorer le secours du vaisseau royal. Mais le roi Henri, ne soupçonnant point cette détresse, ordonnait au pilote de suivre sa course. Le désespoir s'empare donc des trois cents passagers qui se trouveot Bur la Blanche-Nef.
Ln p3uvre Mathilde, appuyée sur les bords du navire, voit les eaux monter : ses yeux, baignés de larmes, se lèvent vers le ciel, puis s'abaissent sur le noble comte de Chester, son époux. Mais c'en est fait, elle si jeune, si belle, il lui faut périr loin de sa mère, sans secours, sans autre sépulture que le sable de la mer! Pàle, tremblante, elle tombe dans les bras de Richard qui, glacé d'effroi, disparut bientôt dans les ondes avec sa noble épouse. La Blanche-Nef avait chancelé et DP n^ontrait plus que sa grande vei^ue 1
Des trois cents passagers, deux hommes respiraient en* core. L'un était un boucher de Rouen, et l'autre un jeune homme de naissance plus élevée, appelé Godefroi, fils de Gilbert, de l'Aigle. Thomas, le patron de la Blanche-Nef^ après avoir plongé, revint cependant à la surface de l'eau. Voyant les têtes des deux hommes qui tenaient la vergue, il s'écria : « Et le tils du roi, qu'est-il arrivé de lui? — Le fils du roi n'a point reparu, reprit une voix. — Malheur à moi! répondit le fils d'Etienne, et il replongea volontairement.
Cette nuit de décembre fut extrêmement froide. Le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces,
lâcha le bois qui le soutenait et descendit au fond de la mer en reconimandant suu âme à Dieu. Béraiilt, le plus |>auvta des naufragés, se soutint à la surlace de l'eau, d^insson justaucorps en peau de mouton, et fut le seul qui vit revenir le jour. Des pêcheurs le recueillirent dans leurs barques, et c'est de lui qu'on apprit les détails de l'événement.
Cependant, depuis longtemps débarqué sur le rivage d'Angleterre, le roi Henri attendait l'arrivée de la Blanche-Nef. Les heures s'écoulaient lentement lorsqu'un bruit sinistre se répandit parmi le peuple et parvint aux oreilles du comte Thibatit. Le roi d'Angleterre apprit le déplorable événement et tomba par terre, disent les chroniques, plongé dans la plus profonde douleur. Le fait est que le naufrage de la Blanche-Nef frapi)a le peuple de tristesse, car longtemps après on entendait une voix plaintive qui chantait sur les montagnes cette élégie :
c L*heure fatale est arrivée. Le déplorable vaisseau de Thomas, i^overné par une main égar^, 8*6$t brisé sur un rocher : événement fatal qui, dans une perte commune, plonge au fond des mers une noble jeunesse. Les fils des rois deviennent le jouet des flots, et pleurés par les premiers de l'Ëlat, ils servent de pâture aux monstres de la mer. »
Ainsi périt Richard, comte de Chester, avec sa jeune épouse. On dit que les habitants delà côte accoururent à l'aurore et plongèrent pour retrouver les cadavres. Celui de Richard fut poussé par les flots au rivage, où ses vêtements le firent reconnaître. Deux ans après ce naufrage» la couilcsse Adèle quittait son palais et s'en allait frapper à la porte du monastère de Marcij* ny (1).
(1) Chroniques d'Ordéric Vital, de Guill. de Malmesbarj, d'iluDtiagtou, de Floreot de Wigora et de Siméon de Darham.
18$ mmi u mtm.
La lèpre, ce mal si terrible, qui faisait pourchauer par les gens ceux qui en étaient atteints, prit» après les croisades, un caractère sacré aux yeux de l'Eglise et des fidèles. Le Christ n'avait-il pas été annoncé au inonde comme un Uj^eim frappé de Dieu? Il avait eu pour h6te un lépreux ; il les avait aimés, cela suffisait pour qu'un ordre de chevalerie sortît tout armé de la charité catholique pour soigner les lépreux de l'Orient. En Occident. l'Eglise se déclare l'amie et la protec* trice des pauvres malades; elle fonde partout des mala" dreries, en confie le soin aux évéques et leur ordonne de ne point priver les lépreux de la divine Eucharistie.
Avant d'être retranché du nombre des vivants, le patient doit être déclaré et reconnu, par un jugement solennel, atteint de la maladie fatale. Ce jtigement appartient à l'autorité ecclésiastique. Au plus léger indice» une visite est ordonnée ; l'officialilé, éclairée par le rapport des médecins et des chirurgiens, renonce à h poursuite, si le prévenu est trouvé pur, ou le met hors du siècle, s il est atteint de la lèpre, et fait publier le jugement au prône de son église paroissiale.
Rien de plus touchant que le cérémonial de la séparation des lépreux. Le prêtre, après avoir célébré la messe pour les infirmes, mettait un surplis et une étole, donnait de l'eau bénite au lépreux et le conduisait à la léproserie. Il l'exhortait en bonne patience et charité, en Texempie de Jésus* Christ et des saints :
« Mon fr&re, cher pauvre du bon Dieu, pour avoir souf- » fort moult tristesse, tribulation, maladie et autre adversité > du monde, on parvient au royaume du Paradis, oii il n'y » a nulle maladie, nulle adversité, mais où tous sont purs, » sans tache et plus resplendissants que le soleil. Vous irex • dans ce royaume, s'il platt à Dieu, si vous êtes bon chré- » tien, et si vous supportei patiemment cette adversité. Dieu
• vous en donne la grâce! Cf^tle séparation, mon frère, n'est » que corporelle; vous aurez toujours part aux prières de » l'Eglise notre sainte mère, comme si vous assistiez tous » les jours au service diviu avec les autres. Soyez sans in- » quiétude, les gens de bien pourvoiront à toutes vos petites » nécessités, et Dieu, qui veille sur les oiseaux, ne vous dé- ■ laissera pas. Seulement, prenez garde, et ayez patieBce, » Dieu demeure avec vous! »
Après celle allocution consolante, le prêtre remplissait la partie pénible de sao ministère ; il proDOûçait les terribles défenses légales :
1. Je te défends d'entrer jamais dans une église ou dans on monastère, d'aller à la foire, au mouiîn, et de te trouver en oompagnie de gens.
2. Je le défends de sortir hors de ta maison sans ton habit de ladre, afin qu*on te connaisse et qu'on puisse s'éloigner.
3. Je te d^ds de laver tes mains et autre chose de toi, et mémo de boire dans une fontaine ou dans un ruisseau; si tu veux bdre, puise de Teau dans Ion baril ou dans ton écoelle.
4. Je te di^fends de toucher aux choses que tu marchandes ou que tu achètes, avant qu'elles t'appartiennent.
5. Je te di leiids d'entrer dans une taverne. Si tu vends du vin, si tu en achètes ou si tu en reçois, fais-le entonner dans ton baril.
6. Je te défends d habiter avec une autre femme que la tienne.
7. Je te défends, si tu vas sur les chemins, et si tu ren« contres une personne qui te parle, de te mettre au-dessous du vent avant de répondre.
8» Je te défends d'aller dans des ruelles étroites, de peur que quelqu'un ne te rencontre et ne soit atteint de la lèpre*
9i Je te défends, partout où tu passeras, de toucher au puits ni ft la oorde, sans avoir mis tes gants.
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