IO U ARBRE DE NOËL
continuait à ne manifester aucun étonnement des revirements successifs qu'avait subis, à son égard, l'esprit de la population.
On remarqua seulement qu'à rapproche de rhiver, il fit à Paris plusieurs voyages: on en comprit le motif lorsqu'on vit, quelques jours avant la fin de l'année 1794, rentrer à Auvrigny, un par un et très penauds, les suspects qui l'avaient quitté, si glorieux, quelques mois auparavant ; ils restaient très sobres de détails sur leur aventure à laquelle ils ne comprenaient pas grand'chose; mais ils ne tarissaient pas de louanges sur le comte qui s'était employé avec un zèle infatigable à les sortir de leur prison.
Aussi y eut-il foule au château, la veille de Noël. Le comte n'avait pas fait d'invitations, pourtant; et s'il avait dressé l'arbre traditionnel, plus chargé de surprises encore qu'à l'ordinaire, c'était semblait-il, pour sa satisfaction personnelle: tout le village se trouvait là, respectueux, plein de reconnaissance; et comme le maire Gérard se tenait modestement derrière ses administrés, le gentilhomme alla le prendre par la main et l'attira près de lui.
— Ah! monsieur le comte, fit le paysan, que ne vous ai- je écouté! Tout de même, vous nous avez donné une fière leçon! . . .
— Eh quoi ! Gérard, pas de rancune ?
DE MONSIEUR D'AUVRIGNY 211
— Pas Tombre, monsieur le comte! Car si j'avais su, au vrai, ce que c'était qu'un'suspect, c'était vous, vous seul, que j'aurais mis sur la liste: j'aurais fait cette sottise — quand j'y pense, j'en ai le cauchemar.
— Eh bien ?
— Eh bien! j'ai vu comment les choses se passaient, vous n'en seriez pas revenu; tandis que nous, des paysans, on nous a oubliés tout de suite, dans le nombre. Il n'y a que Birou. . .
— Birou ?
— Vous savez bien, l'esprit fort; il s'est démené tant et si bien, protestant qu'il avait droit à une récompense et qu'il exigeait une place, qu'on s'est décidé à lui en donner une: on l'a incorporé à la douzième demi-brigade; il est maintenant caporal au ci-devant régiment des chasseurs du Gévaudan.
Comme ils revenaient tous deux près de la crèche toute illuminée, Gérard, montrant au gentilhomme les visages extasiés des enfants qui se passaient de main en main les jouets décrochés des branches:
— Et peut-être bien, monsieur le comte, ajouta-t-il, qu'il donnerait tout de suite ses galons pour être ici ce soir avec nous.
Peu d'années avant la guerre de 1870, Paul de Kock avait convié quelques amis à passer la soirée chez lui, dans cet appartement du boulevard Saint-Martin, qu'il habita pendant soixante ans. On devait réveillonner, car c'était la nuit de Noël, et on se promettait d'être gai, ce qui ne manquait guère ordinairement chez l'auteur de la Laitière de Montfermeil, qui avait en haine les pédants et les prétentieux. ^
Il y avait là Henry Monnier, le sculpteur Mène, Charles Monselet, le musicien Hervé, Ravel, Alcide Toussez, Grassot, d'autres encore, tous bons vivants et aimant à rire. Paul de Kock était un de ces rares représentants du Parisien d'autrefois, né au crépuscule de l'ancien régime et qui avait gardé l'insouciance et la bonne humeur des Français du siècle dernier : enfant, il avait gamine au Palais-Royal, dans ce Palais-Royal que notre génération n'a pas connu, grouillant d'une foule où se mêlaient tous les mondes, émigrés ruinés, sabreurs du premier Empire, septembriseurs impénitents, joueurs, duellistes, escrocs, artistes. . . H y avait coudoyé les débris de la vieille France et vu surgir les protagonistes de la société nou-
2i6 UN RÉVEILLON
velle; Barras et Rossini, Chodruc-Duclos et la Montansier, Lafayette et Victor Hugo, Chateaubriand et Siraudin, et bien d'autres. Ceux qui avaient eu la chance d'assister comme lui, en simples spectateurs, à cette transformation du monde, pouvaient se vanter d'avoir vu la plus passionnante de toutes les comédies et Paul de Kock s'y était si bien passionné qu'il n'avait pas eu ridée de quitter la place. Je crois bien qu'il n'alla jamais plus loin que Romain ville, et le fait est qu'il mourut à quatre-vingts ans sans avoir jamais vu la mer, tant l'épouvantait, la pensée de quitter Paris, même pour un jour. Ces Parisiens-types, aujourd'hui si rares, étaient les gens les plus simples et les plus bourgeois qu'on pût rêver; et voilà pourquoi, ce soir-là, le souper de Paul de Kock se composait prosaïquement d'un plat de boudin, d'une oie aux marrons et d'un pâté de Strasbourg: quant aux réjouissances que promettait la soirée, elles étaient, tout autant que le menu, exemptes de prétention et d'apprêts: on causa, comme on savait causer alors, bruyamment, à bâtons rompus ; Henry Monnier imita le bruit de la diligence ; Grassot raconta une histoire émaillée de ses fameux gnouf, gnouf, qui faisaient, paraît-il, la joie de ses auditeurs; Ravel monologua quelques vieux Noëls qu'Hervé accompagnait en sourdine; l'amphitryon, assis dans son grand fauteuil, souriait
assez distraitement, sans paraître prendre une grande part à la joie de ses invités, et comme on lui demandait la cause de sa mélancolie:
— Je songe, dit-il; je songe à cette fête touchante que tous, riches ou pauvres, célèbrent en ce moment; pas une fois, depuis que j'ai rage de raison, je n'ai entendu le son des cloches de la nuit de Noël, pas une fois je n'ai pensé à la douce tradition de l'Enfant venu pour sauver le monde, sans me souvenir en même temps de l'histoire d'un autre enfant. . . .
— Une histoire ! Paul de Kock va nous dire une histoire, s'écrièrent les invités en se groupant autour de leur hôte. . . .
— Oh ! elle est bien simple, mais elle est vraie: elle date d'il y a longtemps, car l'action se passe en 1794, à l'époque où l'échafaud était en permanence au bas des Champs-Elysées. . .
Il y avait alors à Passy une jolie maison, aujourd'hui démolie, où vivait un jeune ménage,
M. et Mme de . Ils étaient riches, nobles,
heureux, trois titres bien lourds à porter en ce sinistre temps. Un enfant leur était né au milieu de l'année précédente; ils vivaient sans luxe, ne s' occupant point de politique et se souciant peu des partis qui se disputaient le pouvoir.
Cette indifférence ne devait point pourtant les mettre à l'abri du malheur: il se trouva quelque envieux que leur calme existence
2i8 UN REVEILLON
enrageait; M. de fut dénoncé comme
aristocrate, arrêté, traîné au tribunal et condamné à mort.
— Elle n'est pas gaie ton histoire, fit Grassot en se versant un verre de punch.
— J'aime mieux Gustave le mauvais Sujet, fit un autre.
— Tu n'es pas folâtre, ce soir, mon cher maître, remarqua un troisième.
— Dame! fit Paul de Kock, je vous ai dit que Tanecdote était authentique.
Mme de , restée seule dans la petite
maison de Passy, était dans la situation morale d'un être sur qui la foudre est tombée. En quarante-huit heures tout son bonheur s'était écroulé.
Pousée par je ne sais quel espoir fou, le jour où son mari devait être mis à mort, la pauvre femme était sortie de sa maison, à l'heure où elle savait que les condamnés quittaient ordinairement la Conciergerie pour être traînés à la place des exécutions. Portant son enfant dans ses bras, elle avait descendu l'avenue des Champs-Elysées et s'était assise sur un talus d'herbe au pied des arbres dépouillés: c'est à peine si de là elle pouvait apercevoir, dans le jour brumeux, l'instrument des supplices qu'entouraient quelques soldats.
Elle restait là, sans penser, sans voir, berçant d'un mouvement machinal le petit être qui
dormait sur son cœur, et tout à coup, comme un remous se produisait dans le groupe massé autour de Téchafaud elle poussa un rugissement d'épouvante, et, affolée, se mit à courir, remontant r avenue boueuse, serrant contre elle son enfant d'une étreinte convulsive et passionnée.
Les gens qui la croisaient sur la route s'arrêtaient un moment pour la suivre des yeux, et, comprenant, poursuivaient leur chemin, sans mot dire.
On la vit ainsi, errant, comme si quelque horrible spectre l'eût poursuivie, dans les rues de Chaillot, s'appuyant aux murs, les yeux hagards, secouée de gros sanglots: vers le soir, un blanchisseur de Passy, qui la connaissait, l'aperçut, en revenant de la rivière, tournant autour de TégUse abandonnée du couvent des Bonshommes, il la prit dans sa carriole et la conduisit jusque chez elle: elle se laissa faire, indifférente, l'air égaré. Pendant la nuit, des voisins l'entendirent chanter pour endormir son petit garçon: sa voix, par moments, se brisait et la chanson commencée se changeait en de rauques gémissements dont l'accent de détresse faisait frissonner.
Ces tragédies étaient communes à cette époque et on y était, en quelque sorte, accoutumé. Dans le silence de ces quartiers paisibles, quand on percevait, la nuit, des cris de désespoir, et que les gens du voisinage s'interro-
geaient à voix basse, ceux qui savaient répondaient: — «C'est la femme une telle ... les hommes du tribunal sont venus tantôt prendre son mari — ou son père. >> — Et la chose était devenue si banale qu'on ne songeait plus à s'en émouvoir.
On apprit depuis que celle dont je vous raconte l'histoire, se retrouvant dans la maison vide où les scellés avaient été apposés le matin, ne put rentrer dans sa chambre sur la porte de laquelle s'étalait la petite bande de toile blanche maintenue par les cachets rouges à l'effigie de la République. Elle passa la nuit dans un vestibule sans meubles, assise sur le carreau de briques ; l'enfant, qui avait froid, pleurait, et la mère, courbée sur lui, cherchait à le réchauffer, et trouvait la force de chanter pour l'endormir. . . . Une voisine charitable qui vint, à l'aube, lui offrir ses services, la trouva transie, sans larmes, n'osant faire un mouvement de crainte de réveiller le petit qui sommeillait sur ses genoux.
On était à la fin de l'hiver, et le soleil se montra ce jour-là, radieux et tiède, un de ces beaux soleils du printemps parisien qui font en quelques heures éclater les bourgeons et fleurir les lilas. La jeune mère, dans le jardinet qui s'étendait derrière la maison, s'était assise près d'un baquet d'eau pour procéder à la toilette du bambin que cette nouveauté réjouissait, quand de grands coups frappés à la porte
de la rue la firent tressaillir. La voisine, qui rangeait non loin de là des linges sur Therbe, courut ouvrir et reparut toute pâle.
— Oh ! madame ; les voilà qui reviennent .
-Qui?
— Quatre citoyens qui demandent à vous
parler: je les ai bien reconnus; trois d'entre eux sont les mêmes qui sont venus ici chercher monsieur.
Les hommes avaient pénétré dans le jardin: la brave femme ne se trompait pas: l'un était le commissaire de la Section, qu'accompagnaient deux porteurs d'ordre du Comité de Sûreté générale bien connus dans Passy qu'ils terrorisaient depuis six mois. Le quatrième était entièrement vêtu de noir, et portait un grand feutre orné d'un bouquet de plumes tricolores: c'était un homme d'âge mûr, au teint bilieux, aux traits accentués.
Mme de le reconnut aussitôt, bien
qu'elle ne l'eût vu qu'une fois ; blême de tendeur elle murmura, prête à défaillir :
— L'accusateur public . . Fouquier-Tinville !
Il faut remarquer que l'histoire est rapportée ici telle que Paul de Kock la contait: mais quelque confusion s'était faite, sans doute,
dans les souvenirs de Mme de de laquelle
il en tenait, comme on va le voir, le récit, car
Fouquier-Tin ville n'avait pas pour habitude de venir en personne recruter les clients de son tribunal et il laissait ordinairement cette besogne à des sous-ordres. Quoi qu'il en soit
le personnage que Mme de prit pour
Taccusateur public s'approcha d'elle:
— La citoyenne , demanda-t-il froidement.
— C'est moi.
— On a trouvé, citoyenne, dans les papiers de ton mari, trois lettres signées de ton nom: les voici: les reconnais-tu ? . . .
Elle jeta un regard aux papiers.
— Oh! vous allez me prendre? fit-elle.
— La surprise est désagréable, j'en conviens, ajouta Fouquier d'un ton de moquerie pédante; mais la loi est formelle; tu es convaincue de correspondance avec les ennemis de la nation. ...
— - Vous allez me prendre ? . . répéta la malheureuse terrifiée.
— Tu ne peux rester ici, d'ailleurs; les scellés ne seront levés qu'ultérieurement; il est impossible que tu séjournes dans cette maison qui est devenue la propriété de la République.
Et se tournant vers le commissaire :
— Tu conduiras, dit-il, la citoyenne à la Conciergerie; je l'interrogerai ce soir et tu donneras son nom au griffier Fabricius: elle
passera demain; il est inutile qu'elle languisse en prison.
— Je passerai. . . ? demain. . . ?
— Oui, au tribunal : tu peux d'ici là préparer tes moyens de défense. . . .
Il parlait d'une voix brève, continuait Paul de Kock, sans inflexion, sans nuance; on sentait en lui l'homme dont le cœur est de pierre, que rien ne peut attendrir, blasé sur tous les désespoirs, insensible à toutes les larmes; l'homme qui s'est fait un métier de la mort; le bon fonctionnaire qui tue parce qu'il a Tordre de tuer, aussi inflexible et aussi impitoyable que la hache, à laquelle il aimait
à se comparer. Mme de comprit qu'elle
était perdue: d'un mouvement involontaire elle serra sur son sein l'enfant qu'elle tenait dans ses bras et qui agitait, tout joyeux, ses petites jambes nues. — Elle jeta un regard sur ce coin de terre où elle avait été, jadis, si heureuse, comme si elle prenait à témoin les choses de la cruauté des hommes, comme si elle cherchait, — peut-être, — quel sauveur allait surgir pour l'arracher, elle, innocente, aux bourreaux. Mais quelle folie! Qui donc aurait eu assez de courage et d'audace pour entrer en lutte contre la force implacable que ces hommes représentaient? Quel héros qui n'eût reculé? Et pourtant le sauveur était là, tout près d'elle. . . .
— Qu'ai-je fait pour aller à la guillotine, soupira-t-elle ; quel crime ai- je commis ?
Fouquier-Tinville, toujours calme, allait répondre mais quelqu'un Ten empêcha. L'enfant, étonné plutôt qu'effrayé, à l'aspect de cette figure étrangère, tendit ses petits bras vers le terrible pourvoyeur de la guillotine et partit d'un de ces éclats de rire de nouveau-né, expression délicieuse d'une de ces joies mystérieuses dont Dieu seul connaît le secret.
La mère tremblait; la mère voulait le faire taire: elle avait peur que cette gaîté ne déplut à ces hommes sombres. Mais le bambin s'agitait tout joyeux, et toujours riant, montrant ses gencives roses, il allongeait ses mains vers les belles plumes tricolores qui s'agitaient sur le feutre noir de l'accusateur public.
Celui-ci eut un regard étrange: un flot de bile pâlit son visage impassible.
— C'est à toi cet enfant, citoyenne?
— Oui, citoyen.
— C'est le fils de. . . ?
La mère que les sanglots suffoquaient, fit, de la tête, un signe affirmatif.
— Son père est mort hier, ajouta- t-elle d'une voix tremblante.
Fouquier-Tinville resta un moment silencieux, puis il reprit:
— Quel âge a-t-il ?
— Dix mois.
— Il est fort pour son âge. — Où est sa nourrice ?
— C'est moi, citoyen, qui le nourris. . . .
— Ah! c'est toi qui. . . .
Il sembla faire un effort, et se mordit les lèvres. L'enfant continuait de rire, les larmes de la mère coulaient et Thomme de mort les regardait tous deux sans rien dire.
— Eh bien ! fit-il tout à coup en se tournant vers ses compagnons, je ne vois pas d'inconvénient à laisser la citoyenne quelques
jours ici. . . . Jusqu'à ce que ce petit soit sevré, par exemple.
— C'est que, fit le commissaire, tout a été saisi au nom de la loi, dans cette maison; on va tout vendre.
— Bah ! répliqua Fouquier- Tin ville, la citoyenne rachètera son lit et le berceau de
son enfant, voilà tout.
Il tourna le dos et entraîna les autres tandis
que Mme de tombait à genoux et remerciait
Dieu en embrassant de toutes ses forces l'enfant qui l'avait sauvée.
— Eh bien ! demanda Paul de Kock, en terminant son récit: connaissez-vous dans l'antiquité beaucoup de traits d'amour filial qui puissent être comparés à celui-là ? Je puis bien vous dire, maintenant le nom de cette femme: c'était me mère, et c'est moi qui, au
maillot encore, Tarrachai à la guillotine. . . . J^avais bon appétit et le lait était si cher qu'on dut renoncer à me sevrer avant Tété. ... Ce qu'un mouvement d'humanité dans un cœur de tigre avait commencé, les événements Tachevèrent: la révolution du 9 thermidor survint et avec elle le dernier jour de la Terreur; ma mère n'eut plus à craindre qu'on vînt lui ordonner de se préparer à mourir sous prétexte que j'avais Tâge où, sans elle, je pouvais vivre. • . »
Et l'aimable auteur de Monsieur Dupont, ajoutait en souriant:
— Ce fut là mon premier roman — et sans nul doute, mon meilleur.
Dans la bourgade du Nord où je me trouvais il y a quelque dix ans, la vie se passe en quelque sorte à T estaminet qui, pour les gens paisibles, remplace le cercle absent, le théâtre toujours en relâche, et le café achalandé par les militaires en permission, les voyageurs de commerce et les étrangers, quand il en vient. L'estaminet est d'ailleurs un lieu très reposant, où Ton cause à mi-voix, dans la fumée des pipes, l'imagination assoupie et la pensée bercée par le ronronnement du poêle et le monotone tic-tac du pouls de l'horloge qui bat dans sa haute boîte de vieux chêne.
Comme on attendait l'heure d'aller à la messe de minuit, le thème ordinaire des conversations s'était épuisé, la causerie se faisait somnolente: il y avait là des fonctionnaires en retraite, le percepteur des contributions, le receveur des douanes, trois ou quatre bourgeois confortables et un ancien officier de gendarmerie que toute la ville, en raison de son grand âge, désignait filialement sous le nom de père Kerlero, bien qu'il fût toujours resté un farouche célibataire. Tous, et le gendarme surtout, semblaient appartenir à cette classe de gens placides auxquels il n'est
rien arrivé et qui sont revenus du pays des illusions sans y être jamais allés.
Et pourtant le charme des nuits de Noël soufflait là sa poésie; une sorte de rêverie attendrie courbait les fronts, chacun se laissait aller à ces pensées vagues qui ne sont ni la tristesse ni la joie, mais qui s'emplissent de la mélancolie mystérieuse du passé. Au dehors, dans la rue déserte, une boutique foraine, fastueusement éclairée de quatre lampes à pétrole, étalait, sous un auvent de toile, des pains d*épice en forme d'Enfant Jésus, des piles de gaufrettes beurrées, des choses superbes en papier d'or et des jouets mirifiques, poupées, soldats de bois peint, ânes poilus comme des angoras, arches de Noé et bergeries dont on voyait les bêtes de bois et les arbres en copeaux frisés, bien alignés dans la mousse, sous la vitre de leur couvercle enrubanné.
Le père Kerlero qui, depuis plus d'un quart d'heure, était resté silencieux, semblait absorbé par la contemplation de ces merveilles aperçues à travers le rideau de l'estaminet; il avait rallumé plusieurs fois sa pipe, d'un air rageur, bien qu'elle ne fût pas éteinte, et sa moustache, ordinairement très sage, révélait, par des moues insolites, une vive perturbation. Tout à coup, le vieux gendarme parut prendre une résolution décisive: il écarta les soucoupes, les verres, le réchaud plein de braises, posa ses deux coudes
sur la table et, nous fixant tous d'un regard furieux, il cria, du ton d'un homme qui soulage enfin sa conscience d'un secret trop lourd et trop longtemps gardé :
— Eh bien! moi . . . moi, j'ai vu une fée! Il y eut un silence: le père Kerlero restait
menaçant, sur la défensive d'un démenti possible. Comme personne ne broncha, il reprit, plus conciliant:
— Oui, j'ai vu une fée! Dam! ça n'est pas d'hier ... je vous parle de choses. ... J'ai plus de quatre-vingts ans maintenant, étant né en 1820, dans un village de Vendée, du côté de Montaigu, là-bas, au diable. . . . C'est là que j'ai vu une fée: j'avais douze ans.
On l'écoutait, sans mot dire; il vida sa pipe, la bourra nerveusement et, quand il l'alluma, nous remarquâmes que ses mains ridées tremblaient d'émotion; ce qu'il ajouta paraissait n'avoir, d'ailleurs, aucun rapport avec le commencement de son récit:
— Dans ce temps-là, la politique ne ressemblait pas aux saloperies d'à présent. On n'avait pas de journaux, ce qui était un grand bien; mais on enrageait tout de même parce que les gens étaient restés partisans de la royauté légitime et que, depuis la Révolution de 1830, on se montait la tête, chaque jour, à la veillée, en écoutant les histoires des vieux qui avaient fait jadis les grandes guerres de la
chouannerie. Chacun tenait son fusil prêt pour le jour où le branlebas recommencerait; le soir, on disait en commun la prière pour notre petit roi, notre Henri, qui était exilé en Ecosse et qu'on voyait en portrait dans toutes les maisons, avec sa toque à plume de perdreau, son tartan à la taille, son plaid à F épaule et ses genoux nus. On racontait que sa mère, qui était la duchesse de Berry, était venue en Bretagne, sous un déguisement, pour opérer un soulèvement en faveur de son fils; je me rappelle même que j'ajoutais tous les jours, à mon Pater un Domine salvam pour la Bonne Dame et une oraison mentale pour prier Dieu d'envoyer au diable Louis-Philippe qui avait pris le trône de notre Henri. C'était là tout ce qu'on savait; et je vous affirme que cette façon de politiquer avait quelque chose de poétique, de légendaire, de charmant qui tenait les cœurs chauds et les têtes ardentes. . . .
Le vieux Breton s'exaltait; il s'en aperçut, eut honte et ajouta pour s'excuser:
— Je n'ai jamais été pour le romanesque, non! mais, tout de même aujourd'hui, ce qui se passe . . . voyons. . . .
Comme c'était là le sujet des discussions habituelles, nul ne releva le propos, soit que l'assentiment fût unanime, soit plutôt qu'on attendît la Fée qui tardait à paraître.
— Je vous disais donc, continua le vieux
LA FËE 233
gendarme, qu'en 1832, tout au commencement de l'hiver, par ime pluie battante, on vit s'installer, dans la grande rue de notre village, un forain qui dressa sa tente juste en face de notre maison de paysans; ce n'était pas la fête du pays, qui tombait le 27 mai, jour de saint Ildevert, et tout le monde s'étonnait un peu de ce déballage inusité de jouets, de confiserie et de gâteaux. Mon père même ne dissimulait guère son indignation contre le forain qu'il traitait tout bas d'espion et de mouchard: le fait est que cet homme, que personne n'avait jamais vu dans le pays, avait la figure sournoise et l'air patelin; il observait tout ce qui se passait dans la grande rue et questionnait singulièrement les enfants groupés autour de sa boutique. J'avais, dès le matin, reçu la défense expresse d'aller rôder autour de ce malandrin et je me contentais d'admirer, de la fenêtre de notre cuisine, l'entassement superbe de polichinelles, de soldats, de bêtes et de pains d'épice, derrière lequel se promenait rhomme, qui me causait, à distance, une épouvante invincible. Toute la journée mon père l'observa en grommelant: « — Que fait-il là? Ne va-t-il pas s'en aller? Comment laisse-t-on errer de pareils vagabonds? » Réflexions qui n'allaient pas sans quelque apostrophe désobligeante à l'adresse de Louis-Philippe qui tolérait de semblables abus ;
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car on était chez nous bons royalistes et on n'y manquait jamais une occasion de jeter la pierre à l'usurpateur.
Toute la journée mes parents furent inquiets et affairés; sans oser questionner, je pressentais un événement: vers le soir, comme le forain ne fermait pas boutique, mon père prit un marteau et alla déclouer une porte que j'avais toujours vue condamnée et qui donnait accès à rétable où Ton entrait par le derrière de la maison. J'ouvrais de grands yeux et, comme il s'aperçut de mon étonnement, il me dit, d'un ton brusque, que tant que ce misérable colporteur séjournerait en face de chez nous, personne ne passerait plus par la porte d'entrée; ce qui me parut marquer tout de même une aversion excessive à l'égard* d'un homme qui vendait de si belles choses. Quand la porte fut déclouée, mon père, à la nuit, m'envoya, par les champs, porter un panier de pommes à monsieur le curé, en me recommandant bien de ne pas m' arrêter en route et de ne pas me montrer dans la grande rue. Le curé, en apercevant les pommes qui n'avaient pourtant rien d'extraordinaire, manifesta un émoi très vif; il semblait aussi étonné qu'heureux et, plusieurs fois, il joignit les mains en murmurant : (( Que le bon Dieu la protège ! » Ce qui me parut un propos absolument incompréhensible.
Quand je rentrai chez nous, une heure plus
tard, je restai tout saisi en apercevant, devant le grand feu de la cheminée, une femme que je n'avais jamais vue: elle était assise sur un escabeau bas, le coude sur les genoux et le menton dans la main : elle regardait silencieusement la flamme; son costume ressemblait à celui des paysannes bretonnes, mais il y avait, dans son attitude, quelque chose de si (( différent, » qu'instinctivement je fus pris d'un sentiment étrange qui tenait à la fois de la peur, du respect, de l'affection, du besoin de me dévouer; il était impossible, me semblait-il, qu'une telle dame pût être « une femme comme les autres; )) non point qu'elle fût jolie, mais parce qu'on pressentait un mystère, rien qu'à l'arrangement de son petit bonnet, à la finesse de ses doigts, aux plis de sa jupe de futaine. Près de la cheminée se tenait debout un grand monsieur maigre, à long nez, l'air très digne et très occupé; il était vêtu d'une veste de courrier comme en portaient alors les postillons des messageries, d'une culotte de peau et de courtes bottes; il ne disait rien, immobile, son chapeau sous le bras, les mains gantées. Mes parents, retirés au fond de la chambre, demeuraient là, eux aussi, sans parler, les mains jointes, très émus. Si le bon Dieu avait élu domicile dans notre maison, on n'aurait pu y avoir l'air plus respectueux et plus ébahi.
Je comprenais bien qu'il se passait quelque chose d'anormal; j'allai sur la pointe des pieds vers mon père qui me dit à voix basse :
— Couche-toi.
— Sans bruit, ajouta ma mère en mettant un doigt sur sa bouche.
Mon lit était dans un angle de la cuisine, sous une sorte d'alcôve que ne fermait aucun rideau; en un tour de main, je fus déshabillé, je m'enfonçai sous mes couvertures et, bien que je fusse fermement résolu à ne pas quitter des yeux la belle dame, la scène était trop muette et trop monotone pour m'intéresser longtemps. Je fis des efforts pour me tenir éveillé; puis je m'obstinai à contempler longtemps l'éblouissante boutique du forain qui étincelait, de l'autre côté de la rue, dans la nuit noire; puis mes idées se brouillèrent et je dormis bientôt à poings fermés. Une impression de grand jour ensoleillé et des éclats de voix claire me tirèrent en sursaut du sommeil; j'entr'ouvris les yeux: la dame était debout devant mon lit, une lampe à la main.
— Qu*est-ce que c'est que ce pierrot-là? C'est à vous ma brave femme, ce grand garçon ? En voilà un qui dort, par exemple! . . . Tenez-moi, ça, Ménars. . . .
Elle passa la lampe au grand monsieur maigre, qui la prit d'un air déférent, puis elle
se pencha sur mon lit et me saisit à bras-lecorps.
— Mais réveille-toi donc. . . . A-t-on jamais vu? Regardez-le, il ne peut pas ouvrir les yeux ... le pauvre gros ... et blond avec ça! Quel âge as-tu? Comment t'appellestu? Mais réponds donc, grand bêta!
Comme elle me secouait beaucoup et qu'elle me passait sur le front sa main fine et parfumée pour relever mes cheveux embroussaillés, j'avais très grand'peur; la lumière de la lampe, que le monsieur maigre s'obstinait à braquer vers moi, m'aveuglait d'ailleurs.
... La dame poussa un cri d'indignation.
— Ça c'est trop fort! Veux-tu bien te montrer; j'en ai un comme toi, de garçon, moi, vois-tu; de ton âge, à peu près; quel âge as-tu ?
— Douze ans, fit ma mère.
— Douze ans! c'est ça, reprit la dame, attendrie, en perdant tout à coup son ton boudeur; — j'ai un garçon de douze ans; il est fort aussi, et beau et blond . . . mais je ne le vois pas souvent moi! Il habite très loin, et peut-être qu'on ne lui parle pas tous les jours de sa maman. . . .
Elle se cacha le visage sur ma poitrine, m'embrassant follement et, secouée de gros sanglots . . ., jamais je n'avais respiré une odeur aussi suave que celle des torsades de
ses cheveux blonds échappés de son bonnet, et qui me balayaient la figure. La consternation du monsieur maigre semblait augmenter.
— C'est comme ça, fit-il à voix discrète, chaque fois qu'elle rencontre un gamin de cet âge. . . .
Tenant toujours la lampe, il s'inclina d'un air cérémonieux.
— Madame . . . hasarda-t-il.
Ce simple mot déchaîna une tempête.
— Ah! vous allez me laisser la paix, vous, hein? Je ne peux pas dire un mot ni faire un geste, sans que vous me rappeliez aux convenances. ... Non! ce que j'en ai assez de l'étiquette! Qu'est-ce que je fais de mal? Je n'embrasse jamais mon enfant, moi; on me l'a pris; et je me rattrape sur ceux des autres. . . . C'est pour lui que je suis ici, après tout; oh! je sais bien ... si je ne réussis pas, on lui fera comprendre que sa mère est une aventurière, une folle, qu'elle s'est lancée dans une expédition insensée. . . . Que lui dit-on de moi, mon Dieu, à mon petit Henri! Jamais, jamais, on ne m'a laissé lui parler librement; j'en arrive à ne plus oser, oui, c'est vrai, maintenant j'ai peur de lui. . . . Ah! que j'aimerais, pourtant, que j'aimerais le serrer comme ça sur mon cœur !
Ce fut un nouveau déluge, puis des embrassements frénétiques; il me fallut sortir du lit.
LA FEÉ 239
m'habiller, la dame me prit sur ses genoux, elle me fit réciter mon catéchisme, me raconta des histoires, me berça comme on berce un marmot de six semaines; elle semblait avoir oublié le reste du monde et jouait maternellement avec moi comme une fillette joue avec une poupée adorée. Elle s'ingéniait à me faire répondre à ses questions, parlant pour un autre, qui n'était pas là, mais qu'on sentait présent au fond de toutes ses pensées.
— Vois-tu, je reviendrai avec mon Henri; je lui montrerai tous les endroits où je suis passée, nous referons le voyage ensemble. Tu joueras avec lui, c'est un diable! Il faudra bien l'aimer, par exemple. . . . N'est-ce pas que tu l'aimeras? Voilà qu'il se rendort! Qu'est-ce qu'il faut donc pour l'amuser, ce Chinois-là? As-tu des jouets, as-tu des soldats?
Tout somnolent, je regardais encore, les yeux mi-clos, comme en rêve, les lumières du marchand forain, et son étalage rutilant; la dame s'en aperçut:
— Tiens, un bazar, dit-elle; en voilà une chance !
Et, tout de suite, elle renfonça ses cheveux, noua son bonnet, se préparant à sortir. Il y eut une vive discussion: son compagnon la conjurait de n'en rien faire ; mon père, joignant les mains, lui représentait qu'une imprudence (( pourrait la perdre; » mais, elle, toute souriante
maintenant et toute brave, continuait d'arranger son chignon et de lisser ses bandeaux.
— Bah ! disait-elle, si on vous écoutait, on ne ferait rien; quand il fallut débarquer à Marseille, ils étaient tous à mes genoux pour me supplier de reprendre le large. . . • Chaque jour, si j'avais suivi les conseils de mes amis, j'aurais rebroussé chemin ... je me serais clapie dans des caves ... je serais morte cent fois d'ennui et de terreur . . .
— Avez-vous un petit miroir, ma bonne dame ?
— Là, merci ! — Comme je suis faite !
Tout en parlant, avec une extrême mobilité d'impressions, elle allait et venait par la chambre, s'amusant de sa robe de paysanne, de son tablier à carreaux et du bruit que faisaient sur l'aire ses petits sabots tout neufs. Il ne fallait vraiment pas être bien expert pour deviner, à sa tournure, que ce rustique accoutrement ne lui était pas familier. Et elle avait le visage si blanc, les yeux si vifs, la voix si claire, que je me sentais prêt à l'adorer.
— Vous rappelez- vous, continua-t-elle gaîment, vous rappelez-vous, Ménars, le gendarme. . . . Un bon homme de gendarme — figurezvous — qui nous a suivis Tautre semaine, toute une nuit. Nous étions en cabriolet, et il trottinait derrière la voiture, sans mot dire. Ménars était convaincu qu'il attendait un village pour crier main-forte et nous
arrêter. Mais les villages passaient et le brave soldat ne bronchait pas. ... Au jour seulement, il nous quitta. C'était un gendarme . qui avait peur et qui n'aimait pas voyager tout seul sur les routes! — Non, retenez ça, ce sont les trembleurs qui se font prendre. Y a-t-il d'ailleurs un Français assez lâche pour livrer une femme? Et puis, quoi? Je serais prise? Est-ce que les braves Vendéens ne viendraient pas me délivrer? Du moment que je cours les aventures, il faut bien risquer quelque chose. . . . Voyez-vous, rien ne m'empêchera d'aller acheter des jouets à ce pataud-là. ... Ça me portera bonheur, j'en suis sûre: il me semble que le plaisir que je lui ferai va rejaillir sur mon Henri . . . mon cher petit garçon! Comme il aimait venir avec moi dans les magasins; en voilà un qui en raffole des jouets. . . . Passez-moi de l'argent, Ménars. . . .
Elle babillait, babillait, tantôt riant à pleines dents, tantôt soucieuse au point qu'elle semblait prête à pleurer. Celui qu'elle appelait Ménars semblait si convaincu de l'inutilité de ses objurgations, qu'il se taisait maintenant, se contentant de protester par une mine respectueuse et résignée; mais mon père ne cessait de représenter à la dame qu'elle s'exposait à un grand danger en se montrant dans la rue; le village n'était habité que par des braves gens, mais il y passait si peu d'étrangers !
. . . et puis, ce forain lui semblait louche; ça pouvait bien être un espion de Louis- Philippe; ces gens-là emploient toutes les ruses. . . .
La dame n'écoutait même pas; toute au plaisir qu'elle se promettait, elle conclut par un venez tous ! décisif et, me prenant par la main, elle ouvrit la porte et m'entraîna dans la rue. Ménars suivait en homme qui en a vu bien d'autres; mon père et ma mère venaient ensuite, manifestement très inquiets. On arriva à la boutique devant laquelle stationnaient tous les gamins du pays; il me sembla bien que le marchand, de ses yeux troubles, dévisageait singulièrement l'étrangère; elle ne s'en aperçut pas; moi-même j'étais trop affairé pour m'en inquiéter beaucoup.
— Allons, choisis, dit-elle. ...
Le forain s'empressait, ouvrant les boîtes, dénouant les paquets, ne quittant pas des yeux sa cliente, quoiqu'il s'efforçât visiblement d'affecter un air indifférent. Elle bavardait, ravie, touchant à tout, s' amusant à retrousser les poupées, à tirer la ficelle des pantins, à souffler dans les trompettes.
— Tiens, prends ce polichinelle et puis cette charrette avec un cheval. . . . Qu'est-ce que tu veux encore? Parle donc, grand dadais. Ah! bien! si le mien était là, il en ferait une vie! Vous n'avez pas de soldats, mon brave
homme? Des soldats en boîtes? Non, pas ceux-là, ce sont des bleus ; je n'en veux pas . . . je n'en veux pas. . . . Passez-moi plutôt cette toupie là-bas. . . .
Mon père la tirait par le cordon de son tablier, répétant à voix basse :
— C'est imprudent, madame. . . . Oh!
que c'est imprudent !
Ménars levait les yeux au ciel pour le prendre à témoin de sa désapprobation, mais sa compagne ne le consultait même pas: elle était en train d'acheter tout l'étalage; j'avais déjà dans les bras deux ballons, un jeu de quilles, un cheval de bois et trois ménages : elle empila dans le tablier de ma mère une arche de Noé, une brouette, un ramponeau, des raquettes; chargea mon père d'un diable, d'un singe en astrakan, d'une boîte de jonchets et d'un albrun d'images, par la raison « qu'il faut bien que les enfants aient quelque chose pour se distraire à la maison quand ils ne peuvent pas sortir. . . » Enfin elle accrocha aux longues mains de Ménars un cerf-volant, un bilboquet et un cerceau à sonnettes. . . . C'est en triomphe que nous rentrâmes à la maison, suivis par tous les enfants, muets de vénération et d'envie. Moi, j'étais médusé, ébahi, fou, et pas joyeux pourtant, car je sentais bien que la dame avait donné toutes ces choses à quelqu'un qui n'était pas là, et qu'elle cherchait à
illusionner son cœur . . . elle était redevenue très triste; elle m'embrassa vingt fois de suite, frénétiquement, les larmes aux yeux et reprit sa place devant le feu. Tant que je restai éveillé, je la voyais, du fond de mon lit, immobile et silencieuse, les joues dorées par le reflet de la flamme, les yeux fixes, l'esprit bien loin. . . .
Le lendemain, au réveil, la maison avait repris son aspect habituel et j'aurais cru avoir rêvé si la chambre n'eût pas été transformée en un magasin de jouets; ils étaient tous là, je les touchais, je ne pouvais douter de leur réalité; mon père était absent; ma mère rangeait; le forain avait plié boutique et était parti dans la nuit, et je ne sais pourquoi, j'éprouvais cette vague mélancolie qui vous prend à la suite des jours de fête ou à la fin des vacances. ... Il me semblait que, dans ma vie, avait passé quelque chose qui ne reviendrait plus.
— Et la dame? demandai- je, tout désorienté.
Ma mère m'attira contre elle:
— Ecoute, me dit-elle, la dame qui est venue hier est une fée; quand tu me parleras d'elle tu diras la fée . . . plus tard, tu sauras son nom ; mais il ne faut en souffler mot à personne hors de la maison; si tu avais le malheur d'y faire allusion, non seulement elle reviendrait, la nuit, te reprendre tout ce qu'elle t'a donné.
mais encore il arriverait, à ton père et à moi les plus grands malheurs. . . . C'est comme cela, les fées; il faut aimer celle-là et prier pour elle; mais ne jamais dire qu'elle est entrée chez nous.
C'est le premier secret qu'on m'a confié, continua le père Kerlero, et je vous assure qu'il était lourd et qu'il m'a pesé longtemps: j'étais d'âge pourtg.nt à comprendre ... et quand, quelques semaines plus tard je \âs mon père rentrer un soir, désespéré, quand il raconta à ma mère, tout bas, des choses qui la firent pleurer, je devinai qu'il était arrivé un malheur à la dame et j'osai interroger mes parents.
— La fée est prise, mon enfant, dit mon père. ... Le méchant forain l'avait reconnue; il l'a fait suivre et on l'a arrêtée, avanthier, à Nantes. . . .
— Arrêtée? pourquoi? parce qu'elle est fée?
— Oui, parce qu'elle est une bonne fée ; les méchantes sont toujours bien plus fortes et ne se laissent jamais prendre . . . c'est le contraire dans les contes; mais dans la vie il en est ainsi. . . .
— Et comment s'appelait-elle, la fée ?
Mon père interrogea ma mère du regard ; elle baissa les yeux et répondit à cette question muette :
— Dis-le lui — il faut qu'il sache — je réponds de sa discrétion. . . .
— Mon enfant, fit mon père, gravement, elle s'appelle Madame la duchesse de Berry; garde bien ce nom dans ton cœur et souvienstoi toujours que les baisers qu'elle t'a donnés s'adressaient au roi de France — au vrai — à celui pour qui elle souffre et qui est bien loin, en exil. . . .
Le père Kerlero se tut tout à coup: il nous semblait que sa grosse voix devenait rauque et qu'il avait presque envie de pleurer; peutêtre s'en aperçut-il aussi; il toussa trois fois, très fort, pour reprendre son aplomb, et, rallumant sa pipe vide, il grommela:
— Qu'on est bête . . . c'est si vieux tout ça. . . ! Qui est-ce qui croirait qu'un homme vivant a pu voir des aventures pareilles? Le monde a changé, hein? croyez -vous?