‹ Légendes de NoëlChapitre 8 sur 27 · L'ARBRE DE NOËL · texte numérisé non relu

L'ARBRE DE NOËL

instruit de la commune. )) Il avait, en effet, reçu r avant- veille, par l'entremise du commissaire du pouvoir exécutif de Laon, une lettre émanant du comité de Salut public et l'invitant à dresser le plus tôt possible la liste des suspects de la commune d'Auvrigny.

— Or, continua- t-il, j'ai eu beau me creuser la tête, j'ignore ce que c'est qu'un suspect. . . . Birou n'en sait pas davantage; j'ai consulté Havard, Dequesne, Jendelle, Rendon, toutes les fortes cervelles de l'endroit; aucun d'eux n'a jamais ouï parler d'un suspect, c'est un mot que nous ne connaissons pas, et je viens tout droit vous demander si vous savez ce que c'est.

Le comte dévisagea rapidement ses deux interlocuteurs; voyant qu'il n'y avait pas chez eux ombre de malice et que leur embarras était réel:

— Oui, reprit-il sérieusement, suspect est une * expression nouvelle que je n'avais, pour ma part, jamais entendu employer avant ces derniers temps. ... Et quel usage doit-on taire de cette liste que vous avez à dresser?

— Je dois, dès qu'elle sera écrite, l'expédier directement au comité de Salut public qui — voyez la lettre — prendra aussitôt des mesures en conséquence.

— Eh, eh ! la chose est urgente, en effet ; eh bien! mon brave Gérard, voici ce que le

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comité demande: il veut tout simplement connaître les noms de ceux de vos administrés qui se sont le plus signalés, depuis le commencement de la Révolution, par leur patriotisme et leur haine de Tancien régime.

Et comme Birou dressait l'oreille, le comte ajouta négligemment:

— Il est probable que la Convention est sur le point de distribuer des emplois et des dotations: les suspects, en langage officiel, désignent ceux qui sont susceptibles d'obtenir une récompense nationale.

— Je Tavais pensé, remarqua Birou.

— Ça ne m'étonne pas, Birou; comme vous me l'avez dit récemment: (La République a terrassé l'hydre du fanatisme et triomphé de tous ses ennemis; » elle n'a plus maintenant qu'à songer à ses amis et vous voyez qu'elle ne les oublie pas. ... Je n'ai qu'im regret, c'est de ne pouvoir figurer sur cette Uste d'honneur.

— Bah! insinua bonnement Gérard, si ca vous faisait bien plaisir. . . .

— Non pas! diable! Mon nom d'aristocrate vous desservirait sûrement auprès du comité . . . d'ailleurs, je n'ai rien fait pour mériter de le voir à côté des vôtres, à. vous qui avez lutté pour la liberté.

Le maire paraissait prodigieusement embarrassé.

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— Alors, quoi ? fit-il, sur cette liste de suspects, — drôle de mot, — je vas y mettre Birou.

— Excellente idée; mettez-le en tête. . . . Allons, allons, ajouta le comte en se tournant vers Birou qui minaudait, ne faites pas le modeste; ça vous revient de droit. Tenez, Gérard, placez-vous <à ma table, et écrivez surle-champ: Liste des suspects de la commune d'Auvrigny. . . .

Le paysan, de ses gros doigts, traçait en caractères énormes les mots qu'il épelait à demi- voix: il s'appliquait si bien que la sueur perlait à son front et que sa langue pendait entre ses dents; enfin, il en sortit à son honneur.

— Là! voilà le titre; maintenant, les noms: Birou, d'abord; puis, qui encore? Je ne peux pas n'en donner qu'un, ce serait mesquin.

— Evidemment, approuva le comte, vous auriez l'air de lésiner; mais, voyons, vous me citiez tout à l'heure Havard, qui crie à la lanterne! quand je traverse le village; c'est un bon, celui-là; et Rendon, qui braconne tous mes faisans sous le prétexte que le droit de chasse n'existe plus; encore un qui est un chaud partisan du nouveau régime; et Jendelle, qui a abattu la croix du cimetière; et Dequesne qui nous tutoie tous et n'ôte plus sa casquette par la raison que la politesse est

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Tennemie de l'égalité. ... En voilà qui ont donné des gages au nouveau régime. . . .

Gérard écrivait chacun des noms qu'avait cités le comte; quand il eut terminé, il leva la tête d'un air satisfait:

— vSi j'y mettais également mon nom? fit-il.

— Je ne vous le conseille pas, Gérard, répondit le comte; en qualité de procureur de la commune vous allez signer cette liste, il est plus convenable de ne pas vous désigner vousmême.

Le cœur un peu gros de n'y point figurer, le maire d'Auvrigny expédia, le soir même, sa liste de suspects au comité de Salut public. Dans le village, le bruit de l'incident s'était répandu: Birou n'avait pu se tenir de parler; il s'était vanté qu'avant peu ces messieurs du comité l'appelleraient à Paris pour lui décerner une récompense; — de l'argent peut-être, ou une bonne place, accompagnée d'une couronne civique. iVussi fit-il bien des envieux lorsqu'un beau matin on vit sa maison envahie par la gendarmerie du Nouvion, sous la conduite d'un agent du Comité de la Sûreté générale, lequel fit monter Birou dans une belle berline sur les panneaux de laquelle on distinguait encore, malgré les grattages, l'écusson fleurdelisé des princes d'Orléans. Jendelle et les autres furent enlevés de même et le soir, en mangeant la

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soupe, Gérard ne put s'empêcher de soupirer en disant à sa femme:

— Si le comte m'avait laissé faire, je roulerais à cette heure, avec eux, sur la route de Paris.

Ce à quoi la femme répondit aigrement:

— Ça t'apprendra à écouter les conseils d'un ci-devant !

Et, de fait, Gérard ne remit plus les pieds au château; il boudait; le comte, de son côté, ne venait guère au village; pourtant, comme il était allé, un jour, chez le charron, il fut frappé du silence et de l'aspect désert du bourg; il s'informa près d'un vieil homme qui venait de le saluer, à l'ancienne mode.

— Ah ! monsieur le comte, répondit celui-ci, il n'y a plus de gars valides dans le village; vous savez bien que le gouvernement a demandé les noms de ceux qu'on devait récompenser et le maire en avait désigné cinq qui ont été aussitôt appelés à Paris; mais, voyant cela, les autres n'ont pas laissé de repos qu'on ne les propose à leur tour, et M. Gérard s'est vu forcé de rédiger une seconde liste des suspects de la commune d' Ativrigny où il a mis, comme qui dirait, tout le monde; il n'a même pu résister au plaisir de s'y nommer aussi; de sorte qu'on a vu arriver un jour toute la brigade de gendarmerie de Vervins, avec un grand chariot, où ils ont entassé nos hommes;

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il y a six semaines qu'ils sont partis, tout joyeux et chantants; mais il faut croire que la place qu'on leur a donnée est bien absorbante, car il y en a pas un qui ait encore trouvé le moyen de donner de ses nouvelles.

Et voilà comment le comte d'Auvrigny, aristocrate avéré, se débarrassa de voisins inquiétants et vécut bien tranquille, dans son château, tout le temps que dura la Terreur, tandis que ses paysans figuraient, avec dix mille autres, tout aussi peu dangereux et aussi peu coupables, dans les prisons de Paris.

Quand vint Thermidor, le gentilhomme s'entremit autant qu'il le put pour obtenir leur liberté: mais il y avait alors tant d'injustices à réparer que des mois se passèrent sans qu'il réussît.

Il était devenu le père nourricier du village c^ui ne contenait plus que des vieillards, des femmes et des enfants : il tenait table et bourse ouvertes pour ces pauvres gens qui ne faisaient rien sans prendre ses avis et qui le considéraient comme leur providence ; Auvrigny était revenu au vieux temps d'avant 89, alors que le village et le château fraternisaient; les paysans qui n'avaient plus d'autres ressources que la générosité de leur seigneur, l'appelaient Monsietir le Comte et respectaient ses faisans; lui.

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