‹ Légendes des croisadesChapitre 7 sur 41 · V. — LE HÉRAUT DE LA CROISADE · texte numérisé non relu

V. — LE HÉRAUT DE LA CROISADE

Il était, aux yeux des hommes, de peu d’apparence ; mais Dieu le rendit suffisant.

Gesta Del per Francos.

Plus heureux que Godefroid, retenu en Europe avec ses embarras et ses inquiétudes, Pierre avait donc pris en \ 085 le bâton de pèlerin , et , remplissant son vœu , il était parti pour la terre sainte. Ses compagnons ne le connaissaient que sous le nom de Pierre l’Ermite, qui lui est resté. Il débarqua dans la Palestine, où les enfants du Koran profanaient tous les lieux sanctifiés par les mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ. Il vit le Croissant remplaçant la Croix et dominant les tours désolées de la ville sainte. Mais il ne se contenta pas de s’être humilié avec les autres pèlerins devant le tombeau de son Dieu; malgré le peu de cas qu’il faisait de luimême, il crut se sentir appelé à une haute mission. Pendant que ceux des pèlerins qui avaient pu adorer

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aux saints lieux regagnaient consolés leur patrie, il demeura dix ans dans la terre sainte, subissant avec joie les ignominies, les injures et les mauvais traitements. Il visita tous les lieux consacrés par les merveilles divines; il put mesurer les douleurs des fidèles et les profanations des barbares. Il conçut enfin le ferme projet de parcourir l’Europe, en appelant tous les chrétiens aux armes. Il exposa son dessein au vénérable Siméon, patriarche de Jérusalem , qui tout d’un coup vit en lui l’instrument destiné par Dieu même à la délivrance. Il l’embrassa en pleurant, le bénit avec effusion, et le chargea, comme messager de Dieu , d’aller appeler à la guerre sainte les enfants de l’Europe.

Avant de quitter Jérusalem pour prêcher la guerre de la Croix, Pierre passa toute une nuit en prières dans l’église du Saint-Sépulcre. Là une heureuse vision l’encouragea à poursuivre sa résolution généreuse. Notre-Seigneur lui-même lui apparut et lui dit : Levez-vous, partez promptement et faites sans peur ce qui vous est inspiré, car je serai avec vous (I).

Le lendemain matin , il demanda la bénédiction du patriarche, qui lui donna des lettres pour le souverain pontife; et il s’embarqua sur-le-champ. On lit dans son épitaphe, que Molanus a conservée, qu’il était prêtre en même temps qu’ermite (2) ; et on pré-

(1) Surge, propera, et quæ tibi sunt injuncta intrepidus perage ; ego enim tecum ero. Molanus , Vie du B. Pierre V Ermite.

(2) Venerabilis sacerdos et eremïta. Molanus , que nous venons de citer, établit aussi que Pierre l’Ermite et Godefroid de Bouillon étaient tous deux nés en France , mais qu’ils habitaient la Belgique. Sa notice

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sunie qu’il avait reçu les ordres sacrés à Jérusalem.

Il débarqua en Italie, plein d’ardeur et de foi, au printemps de l’année 1 095 , et se dirigea vers Rome, où il alla se jeter aussitôt aux genoux du pape. C’était son ancien prisonnier, l’évêque d’Ostie, maintenant Urbain II.

Dès que le pape eut entendu le héraut de la croisade , il confirma les paroles de Siméon, et, répétant comme par inspiration celles de Notre-Seigneur, il le chargea à l’instant d’aller prêcher la, guerre sainte.

Le messager de Dieu, animé du zèle et de la flamme des prophètes, traverse l’Italie, franchit les Alpes, parcourt l’Allemagne, les Pays-Bas et la France : il cheminait sans faste, monté sur un âne, vêtu de sa robe d’ermite, rude et grossière, le corps ceint d’une corde , la tête découverte , les pieds nus, ne se comptant pour rien, mais ne doutant pas de Celui dont il appuyait sa parole. Dans les cités, dans les hameaux, sur les places publiques et à la porte des églises, dans les nobles manoirs et sous les toits de chaume, il annonçait aux chrétiens que le moment était venu de délivrer le tombeau de Jésus- Christ.

Sa parole remuait les cœurs. Il racontait, avec une poitrine bouleversée de sanglots, les douleurs de la terre sainte, et peignait sous des couleurs énergiques le deuil de Jérusalem. Les guerriers qui l’entendaient croyaient , gémissaient et pleuraient avec lui,

est empruntée de Guillaume de Tyr , l’historieii contemporain des croisades. V ter que origine Francus, sed habitatione Belga.

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l’interrompaient au milieu de ses récits déchirants, secouaient leurs armes et murmuraient de frémissantes paroles qui étaient déjà le serment de combattre.

Partout on regarda Pierre comme l’envoyé» du Ciel. On touchait avec respect son vêtement flétri. On s’estimait heureux de posséder quelques poils de sa pauvre monture. Une fermentation inouïe gagnait toutes les têtes. Tout ce qui portait un cœur vaillant avec une âme chrétienne demandait à marcher sous la bannière de la Croix et à mourir ou vaincre pour la cause de Jésus-Christ.

Le pape Urbain II, ému de cet élan universel, convoqua sur-le-champ un concile pour y décider la guerre de Jérusalem. Il se réunit à Plaisance. Quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques s’y rendirent, et l’assemblée se forma dans une plaine.

Mais l’Italie, troublée comme l’Allemagne par Henri IV, était froide et insensible. Ce concile ne put rien produire. Urbain en convoqua donc un autre dans des régions plus zélées, sur le sol des Francs. Le rendez-vous fut donné à Clermont, en Auvergne. L’affluence y fut plus grande qu’à Plaisance; et, quoique au mois de novembre, toutes les plaines qui environnent Clermont devinrent un camp immense où se pressaient cent mille guerriers.

Voici la guerre qui va expier tous les crimes.

Discours d'Urhain II.

Le concile préluda par des mesures de police générale; la paix de Dieu y qui interdisait les guerres particulières, fut proclamée comme loi pour tous. Des anathèmes furent lancés contre tout homme qui oserait la violer. On déclara sacrés , et spécialement sous la tutelle de Dieu , les orphelins et les veuves, les marchands et les laboureurs. Toutes les. églises, toutes les chapelles, toutes les croix placées aux carrefours, furent décrétées solennellement asiles con- ' tre la violence (1).

La dixième séance du concile, attendue de tous, se tint sur la grande place de Clermont, au milieu d’une foule innombrable. Le pape, entouré de ses

(1) Sur la paix de Dieu et la trêve du Seigneur : « D’horribles désordres régnaient en ce temps-là, 11 y avait si peu de respect pour les lois , que chaque particulier prétendait qu’il lui était permis de se faire justice à lui-même par les armes. Pour apporter quelque remède à ces excès , les évêques et les barons avaient fait en certains lieux des règlements qui mettaient absolument à couvert des violences les églises , les clercs, les religieux, les femmes, les laboureurs et les moulins. C’est ce qu’on appelait la paix de Dieu. Ensuite, il était défendu d’agir par les voies de la violence contre les personnes et les choses non protégées par cette paix , depuis le mercredi au soir jusqu’au lundi matin. Ce respect rendu aux jours consacrés par les derniers mystères de la vie de Jésus-Christ s’appelait la trêve du Seigneiir. Le concile de Clermont confirma et sanctionna ces dispositions. Il déclara excommuniés les violateurs de la paix de Dieu ou de la trêve du Seigneur. Ils devaient en conséquence être bannis ou punis de mort, selon la mesure de leurs méfaits. Les trois conciles qui suivirent .celui de Clermont donnèrent leur sanction à ces mesures. » (Maimboukg.)

cardinaux, s’avança sur l’estrade. Dès qu’on vit à sa droite l’ermite Pierre , sous son pauvre vêtement, le silence le plus profond domina les masses compactes.

Le souverain pontife parla le premier. Son discours nous a été conservé parmi les actes du concile. C’est le style du temps, hérissé de citations, d’expressions figurées, de locutions de l’époque. Nous en citerons pourtant quelques beaux passages.

(( Les fils de l’Égypte esclave occupent par la violence le berceau de notre salut et la patrie de notre Dieu, dit gravement le chef de l’Église. Ce tombeau, où la mort n’a pu garder sa victime, est souillé par ceux qui ne doivent ressusciter un jour que poùr servir d’aliment au feu éternel. Ainsi, le peuple que le Christ a béni gémit et succombe. Et si les gardiens du Calvaire, si. les chrétiens de Jérusalem, concitoyens de l’Homme-Dieu, restent encore au milieu de tant de misères , c’est qu’ils craignent de laisser sans prêtres et sans autels une terre couverte du sang de Jésus-Christ.

» Malheur sur nous, guerriers! poursuivit-il, si nous demeurons calmes quand la ville du Seigneur va périr. Que la guerre sainte s’allume donc ! Que ce soit désormais la charité et l’amour de nos frères qui nous entraînent aux combats ! Que cet amour soit plus fort que la mort même , contre les ennemis de Jésus-Christ! Souvenez-vous des victoires de Charles- Martel et de Charlemagne. Vos pères ont sauvé l’Occident du joug des Sarasins. Des exploits plus grands encore vous appellent aujourd’hui. Vous qui aimez à combattre, réjouissez-vous; voici une guerre que

Dieu même ordonne. Voici le moment de montrer si vous êtes vaillants et courageux. Vous qui vendiez votre bras pour un vil salaire, allez maintenant, armés du glaive des Machabées, défendre la maison d’Israël. Ce ne sont plus les injures des hommes, c’est l’injure de Dieu lui-même que vous allez venger. Voici la guerre qui va expier tous les crimes et ouvrir aux braves les portes du ciel. Si vous triomphez , les royaumes de l’Asie seront votre partage ; si vous succombez , vous mourrez dans les lieux augustes où Jésus-Christ est mort , et Dieu n’oubliera pas ceux qu’il aura vus sous sa bannière. »

Un frémissement universel agitait l’assemblée. Pierre l’Ermite parla à son tour, d’une voix ardente et attendrie. Il retraça de nouveau la vive peinture des outrages faits par une race infidèle au tombeau de Jésus-Christ, les angoisses des. chrétiens, les sacrilèges des musulmans. Il représenta les autels du Christ envahis par les barbares et les vases sacrés profanés durant les saints offices , les prêtres foulés aux pieds et battus de verges au milieu de leurs fonctions les plus augustes, les fidèles meurtris et abreuvés de sanglantes avanies, aux jours surtout où expira le Sauveur, où il demeura dans le cercueil, où il se releva d’entre les morts....

Lorsque aux récits de ces horreurs , qui n’étaient que l’expression nue de la vérité, Pierre vit l’assem- • blée tout en pleurs, il s’écria : — Eh bien, vous tous qui m’écoutez, que répondrez-vous à Dieu, le jour du jugement, lorsqu’il vous demandera ce que vous avez fait de vos armes ?

Une sourde clameur mêlée de sanglots roulait comme les approches d’un ouragan sur toutes les têtes de la foule immense. On ne pouvait distinguer que ces mots : — La guerre I la guerre ! — qui éclataient en accents étoulfés. Urbain II fit aussitôt un second discours :

(( Vous venez d’entendre avec nous, mes frères, reprit-il , et nous ne pouvons en parler sans une profonde douleur, par combien de calamités, par combien de souffrances, par combien de cruelles misères, nos frères les chrétiens, membres de Jésus- Christ comme nous, à Jérusalem, à Antioche et dans * le reste des villes de l’Orient, sont flagellés, sont opprimés , sont injuriés. Ce sont des frères, sortis du même sein , destinés au même héritage. Ils sont fils comme vous du même Christ et du même Dieu. Eh bien, dans leurs propres demeures héréditaires, ils sont faits esclaves par des maîtres étrangers. Les uns sont chassés de leurs maisons et de leurs pays , et viennent mendier chez vous. Les autres, plus malheureux encore, sont déchirés de coups et vendus sur leur propre patrimoine. Ce sang qui se verse est du sang chrétien, il a été racheté par le sang de Jésus-Christ. Cette chair qui est livrée aux opprobres et aux tourments est de la chair chrétienne, de la même nature que la chair elle-même de Jésus- Christ... »

Un torrent de voix interrompit le souverain pontife. — La guerre! Dieu le veut! Dieu le veut! — criaient cent mille assistants.

— Oui, Dieu le veut! reprit encore Urbain. Dieu

!e veut ! Que ce soit donc votre cri de guerre. Dieu le veut! Allez, soldats de Dieu. C’est Dieu qui vous ouvre la carrière !

Tous les .assistants, debout, emportés, entraînés, jurèrent, dans un enthousiasme unanime, de marcher pour la délivrance du tombeau de Jésus- Christ.

Au milieu de ce grand mouvement, Adhémar, évêque du Puy en Velay, s’avança sur l’estrade , et s’approchant du pape , le visage rayonnant , il se mit à genoux, demandant, avec la bénédiction du Saint- Père, son congé pour aller en terre sainte. Nonseulement Urbain lui accorda cette demande , mais il le nomma aussitôt vicaire apostolique de l’expédition.

Alors un des cardinaux lut à haute voix une formule de confession générale, comme il s’est fait quelquefois pour les armées au moment d’une bataille. Tout le monde tomba à genoux en se frappant la poitrine , et le souverain pontife , élevant les mains qui délient , au nom du Seigneur Jésus, donna à tous ceux qui venaient de jurer la guerre sainte et qui se repentaient de leurs fautes l’absolution générale.

Les guerriers, pour se reconnaître désormais, s’attachèrent au même instant sur l’épaule une petite croix de drap rouge; ce qui leur fit donner le nom de croisés, et à la guerre qu’ils avaient jurée le nom de croisade.

Parmi les hommes vaillants qui ce jour-là décidèrent par acclamation la guerre sainte, on remarquait en majorité immense les enfants de cette vieille

DÉPART DES CROISÉS

Gaule à qui Clovis avait conquis le titre de* fille aînée de l’Église. Ils devaient y briller au premier rang. Tous firent bénir par le Saint-Père leurs croix, leurs épées, leurs étendards; et quand la voix du vicaire de Jésus-Christ eut appelé le regard de Dieu sur ces armes et sur ceux qui allaient s’en servir pour la défense de la Croix, les chevaliers reprirent à la hâte le chemin de leur pays, et s’en vinrent assembler leurs hommes d’armes.

» Ainsi donc, dit Joseph de Maistre (1) en parlant de Pierre l’Ermite, c’est un simple particulier qui n’a légué à la postérité que son nom de baptême , orné du modeste surnom de l’Ermite, qui, aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, va soulever l’Europe, épouvanter l’Asie, briser la féodalité, ennoblir les serfs , transporter le flambeau des sciences et changer l’Europe. «

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