CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES
On admet g'énéralement aujourd'hui que les îles Hawaii ont été peuplées par des émigrants polynésiens venant de rOcéan pacifique Sud : les ethnolog'ues ne diffèrent guère, en effet, que sur le lieu d*origine première des Polynésiens.
On sait que les partisans d'une origine asiatique ou malaisienne les supposent partis en dernier lieu de la Malaisie pour se rendre directement aux îles Fiji, Samoa et Tunga, et que c'est de là, après un temps assez long et à des époques diverses, quïls les font se porter vers toutes les autres îles du Pacifique, et même vers la Nouvelle-Zélande. De sorte que, même pour les partisans de cette théorie, les premiers habitants des Sandwich étaient venus du Sud, mais après être partis d'abord de l'archipel Indien ou de l'Ouest (1).
Pour nous, au contraire, ainsi que nous avons cherché à le démontrer dans notre livre : « Les Polynésiens, leur origine, etc. », les hommes qui portent aujourd'hui le nom de Polynésiens, ne sont que des émigrants du Sud-Ouest, autrement dit de la Nouvelle-Zélande, chassés de leur pays et commençant par envahir la partie Méridionale de la Polynésie, c'est-à-dire les îles Tunga, Hapaï, Samoa, et, après un séjour plus ou moins long dans ces îles, se répandant dans les autres archipels polynésiens, et en dernier lieu dans les îles Hawaii. De sorte que, loin, à notre avis, d'avoir été des premières peuplées par la Malaisie, comme le veulent quelques écrivains et entre autres l'auteur auquel nous allons emprunter les témoignages favorables à notre opinion, ces dernières îles n'auraient reçu leurs premiers habi-
(1) C'est particulièrement l'opinion du savant professeur du Muséum, M. de Quatrefages, qui, après avoir complètement adopté d'abord celle d'Horatio Haie, c'est-à-dire le départ de Bourou en deux colonnes, en ajoute un troisième dans son beau livre « Les Polynésiens », mais sans fournir la moindre preuve à l'appui. (^Revue des Deux Mondes, avril 1864 et « Les Polyne'siens >», 1866.)
taiits qu'après toutes les autres, et probablement même, plusieurs siècles après elles (1).
Nous avions été conduit à cette théorie par Fexamen critique de tous les faits océaniens venus à notre connaissance, et surtout par l'examen des traditions et des frag'ments de légendes recueillis dans les divers archipels de la Polynésie et même dans le groupe de la Nouvelle-Zélande, mais interprétés, il est vrai, tout autrement qu'on ne l'avait fait jusque-là.
Toutefois, nous comprenions que cette nouvelle théorie ne fut point acceptée sans conteste par les ethnologues, tant, malgré leur nouvelle interprétation, les témoignages sur lesquels elle s'appuyait étaient peu explicites et même, parfois, contradictoires. Mais il n'en peut; heureusement, plus être de même aujourd'hui, grâce au consciencieux travail publié il y a quelques années par un M. Abraham Fornander, longtemps résident dans les îles Hawaii (2).
(1) Cette dernière opinion est celle de M. de Quatrefages qui, s'en rapportant auxgénéalogies polynésiennes, admet que les îles Sandwich ont été peuplées vers le cinquième siècle de notre ère par des émigrants de Tahiti, lesquels, évidemment, devaient être plus anciens et posséder un plus grand nombre de généalogies que les Hawaiiens, bien qu'on en ait trouvé moins dans les îles de la Société.
(2) Gç travail est intitulé : « An account of the Polynesian race, ils origin and migrations, and theancient history of tlic liawaiian people to the timcs of Kamehameha 1" », by Abraham Fornander, circuit judgc of the island of Maui. London, 1878-1880.
lia été publié lorsque, depuis plusieurs années déjà (depuis 1877), notre manuscrit: « Les Polynésiens, etc.», était dans les mains de l'éditeur, ce qui fait qu'après avoir lu cet ouvrage nous n'atons pu en dire quelques mots que dans un avertissement placé en tète du troisième volume, qui était alors prêt à paraître.
A notre avis, il n'est pas de travail sur la Polynésie qui soit plus consciencieux et plus riche de faits, et nous pourrions ajouter plus érudit, que l'ouvrage de Fornander. Peut-être même ce travail est-il un peu trop érudit; mais il est certain qu'il offre aux savants toutes les garanties désirables et qu'il est difficile de rencontrer en un observateur tant de titres réunis à la confiance du public. En effet, M. Fornander, avant de publier son livre, avait séjourné pendant trentequatre ans — dont 11) comme fonctionnaire du gouvernement (Judge dedistrict) dans les îles Hawaii— il connaissait tout l'Archipel et parlait
Depuis que ce travail a paru, il n'est plus permis, croyonsnous, de conserver le moindre doute sur certains faits océaniens ; on a maintenant la preuve que les îles Hawaii ont, non seulement été peuplées par des colonies polynésiennes venant du Sud, c'est-à-dire des îles Marquises, de la Société, Samoa et peut-être Tung*a (1), mais que, en outre, elles ont eu, pendant des siècles, d'intimes et fréquents rapports avec les différents groupes cités et très probablement même avec la Nouvelle-Zélande : les nombreuses légendes recueillies par le studieux Anglais vont le démontrer.
Sans entrer ici dans des développements qui nous entraîneraient trop loin et qui ne seraient pas à leur place ; pressé d'ailteurs de faire connaître ces légendes, à notre avis si importantes, nous dirons seulement, en passant, que l'écrivain anglais croit devoir faire remarquer qu'un bon nombre des légendes qu'il a pu se procurer dans les îles Hawaii ne sont pas d'origine hawaiienne, et qu'elles ont été introduites dans ces îles par les chefs émigrants du Sud ou par leurs prêtres et leurs compagnons et adoptées plus tard, par vanité nationale, comme traditions et croyances hawaiiennes.
Certes, Fornander ne pouvait rien avancer qui fut plus favorable à la thèse que nous avons soutenue dans notre livre
couramment la langue hawaiienne ; il avait épousé une princesse du pa^s qui avait pu l'aider beaucoup dans ses recherches, et qui lui avait donne, au moins, une fille, nommée Catherine Kaonohiulao- Ka lani, à laquelle il a dédié son ouvrage en souvenir des ancêtres de sa mère et de l'affection de son père ; enfin, en outre de ses propres travaux, il avait, pendant plusieurs années, envoyé à ses frais quelques indigènes sortant des écoles, recueillir de la bouche des anciens de toutes les îles l'immense quantité de matériaux : légendes, chants prières, histoires, croyances, qui lui ont servi à composer son ouvrage .
Cela suffit bien pour en expliquer la valeur, surtout si l'on ajoute que M. Fornander était pénétré de Futilité de pareilles recherches.
(1) Fornander dit lui-même, t^ 2, p. 4:
« Il est probable — et c'est même un fait qu'on ne peut mettre en M doute — que les anciens Hawaiiens sont arrivés à leur groupe par <c la voie de Tahiti et des Marquises, bien que rien n'empêche de «f croire que des émigrants ont pu venir, aussi, directement des Sa- « moa. »
sur les Polynésiens, car il est bien certain, en effet, que les généalogies sont pleines de noms, qui ne sont que ceux d'anciens chefs des groupes du Sud, tels que Maui, Maui- Ka, UIu, Hema, etc., etc. C'est ainsi, par exemple, que fig-urent dans les légendes et les généalogies des îles Hawaii, des personnages nommés Hema, Kahaï, Wahieloa et Laka, qui ne sont que les héros : Hema ou Hemo, Tawhaki, Waliieroa et Raka des légendes de la Nouvelle-Zélande ou mieux de THawahiki. Et, comme dans les deux contrées les légendes les présentent dans le même ordre, le consciencieux écrivain a conclu que l'introduction de cesnoms dans les généalogies hawaiiennes n'a été qu'une simple adaptation locale, faite alors que le souvenir de la mère patrie était à peine distinct et qu'on ne connaissait plus de ces personnages que leur nom faisant partie de la liste des chefs hawaiiens de la ligne Ulu. Il a conclu de même que la légende de la mèredeMaui, celle de Mauika, celle d'Ulu,etc., etc., qui ont été trouvées dans tous les groupes avec de légères différences, n'étaient pas originaires de l'Hawaii du Pacifique Nord, mais étaient incontestablement plus vieilles que l'Exode des Polynésiens dans l'Océan Pacifique, et dataient, par conséquent, d'unepériode antérieure, ou pré-pacifique, comme il le dit avec raison.
n est inutile, sans doute, d'ajouter que nous sommes de ravis de Fornander à cet égard, et d'autant plus que nous n'avons cessé, depuis quelques années, de chercher à prouver que les Polynésiens ne sont autres que les descendants des Maori émigrant en Polynésie. Ce que nous devons dire seulement, c'est que, loin de croire avec lui, que ces diverses généalogies ont été interpolées, nous sommes au contraire convaincu qu'elles font intégralement partie des légendes hawaiiennes, par cela même qu'elles ont été portées,comme toutes les autres — ainsi qu'il le reconnaît d'ailleurs luimême — par les ancêtres hawaiiens, venant en dernier lieu des îles du Pacifique Sud. Et, à cette occasion, nous nous bornerons à répéter ici ce que nous avons soutenu ailleurs : que ces ancêtres n'étaient primitivement, que des émigrants de THawahiki, c'est-à-dire de l'He-du-Milieu de la Nouvelle-
Zélande, commençant par s'arrêter sur File-Nord de ce groupe avant d'atteindre la Polynésie.
Qu'avec le temps les Hawaiiens aient presque complètement perdu le souvenir de leur lieu d'origine, se rappelant seulement que celui-ci était situé dans l'ouest lointain, et qu'ils n'aient pas reconnu leur parenté avec les anciens chefs portant les noms cités par les légendes du Sud et surtout par celles de la Nouvelle-Zélande, cela, croyons-nous, est assez facile à comprendre après tant de siècles écoulés depuis le départ des ancêtres du lieu d'origine première, et après le séjour de ces ancêtres — pendant plusieurs autres siècles encore — dans la Polynésie du Sud, avant leur arrivée aux îles Hawaii. On le comprend d'autant mieux que ces ancêtres, V3nant du Sud, ne se rappelaient plus eux-mêmes qu'une chose : c'est qu'ils étaient venus de l'Hawahiki, sans pouvoir indiquer autrement la position de cet Hawahiki, qu'en la disant aussi être dans l'Ouest lointain. Enfin, on le comprend, surtout quand on se rappelle l'amour-propre et la vanité qui caractérisent la race polynésienne, vanité qui est telle, que plusieurs traditions montrent même que les habitants de plusieurs archipels, et notamment ceux des îles Hawaii, se regardaient comme autochthones (1).
Toutefois, ce que, personnellement, nous ne comprenons pas, c'est que le studieux écrivain, qui a si bien su reconnaître que beaucoup de légendes hawaiiennes étaient antérieures à rémigration dans le Pacifique, n'ait pas reconnu en même temps quels rapports intimes de filiation ou de parenté devaient exister entre tous les Polynésiens, et particulièrement entre les Hawaiiens et les Néo-Zélandais. Ce qui l'en a empêché sans doute, c'est, à notre avis, la fausse idée qu'il se faisait de la situation du lieu d'origine première des ancêtres hawraiiens. En adoptant la théorie d'Horatio Haie, il fallait, en effet, qu'il retrouvât ce lieu dans la Malaisie : Aussi n'a~t-il pas manqué de dire « que les Samoans
(1) Comme le dit Fornander, la vanité nationale, la spéculation des prêtres, sont les causes des changements qui ont été apportés aux traditions primordiales : Ils les ont altérées, modifiées, rejetées ou acceptées suivant les idt»es et les intérêts du temps.
« étaient venus deGilolo, et qu'avec eux étaient arrivés par « la même route (le nord delà Nouvelle-Guinée), lesHawai- « iens, et peut-être les habitants des îles de la Société, tanc dis que les Marquésans étaient arrivés par le détroit de « Torrès ; les premiers venant de Timor, les derniers de « Bourou (1). » Mais, il est peut-être inutile d'ajouter que Fornander n'appuie cette assertion d'aucun témoig-nage probant. Bien mieux même, avec sa conscience oi'dinaire, il ne peut s'empêcher de dire que, excepté les g-énéalog'ies hawai iennes et les traditions que nous allons faire connaître, aucune histoire -— malaisienne ou autre — ne fournit quelque lumière sur le départ, le passag*e ou l'arrivée des Polynésiens dans le Pacifique (2). C'est ce que nous avons nousmême soutenu dans notre livre les Polynésiens, et c'est, dirons-nous en terminant, ce à quoi il fallait nécessairement s'attendre, s'il est vrai, comme nous l'avons avancé, que les ancêtres Polynésiens n*étaient pas piirtis de l'archipel indien.
Sans nous arrêter plus long'temps à ces considérations, nous allons faire connaître les lég'endes des îles Hawaii sous les deux titres suivants pour qu'on en saisisse plus aisément la signification:
A. E migrants des groupes Sud de V Océan Pacifique allant se fixer dans les Iles Hawaii ;
B. Voyages des Hawaiiens eux-^mèmcs vers les groupes du Sud, appelés Kakiki.