CONCLUSIONS
On a vu déjà, dans Tavant-propos du 3* volume : « les Polynésiens » , que les légendes hawaiiennes donnent à la contrée qui a produit les deux premiers êtres humains, divers noms ayant des sig'nifications différentes, et que le plus ancien comme le plus souvent employé de ces noms est celui de Kalana-i-hau-Ola, ou Loa, qu'il faut traduire, dans le premier cas, par « la terre à la rosée donnant la vie » ; et dans le second par a la contrée ou terre aux grands vents ».
On a vu aussi que les autres noms sont : a Pali-uli », « la montagne bleue »; « aïna ika kaupo a Kane »,«la terre dans le ou du cœur de Kane »; « aïna-waï-akua-a-Kane », « la terre de l'eau divine de Kane» ou, le plus ordinairement,* waï-olaa-Kane », « l'eau du salut ou de vie de Kane » ; ou encore « hawaii i kuu uli, kai oo » < Hawaii aux vertes montagnes (dos vert) et à la mer aux oiseaux palmipèdes (ou à la mer adorée.) >
C'est à une autre grande terre voisine que les légendes appliquent les noms de « Kahiki-ku », terre étrangère ; « Kahiki honua kele », Kahiki ou contrée à la terre de boue argileuse ; « Kapakapawa-a-Kane » (1), la contrée de Kane, qui fait battre le cœur, on seulement : le pays fabuleux de Kane.
Et non seulement les légendes placent le lieu d'origine des ancêtres hawaiiens dans le Far West (l'Ouest lointain), mais elles disent que ce lieu se trouvait dans de « grandes terres» dont elles donnent exactement la position respective.
Ainsi, d'après elles, la grande terre qu'elles|appelleat € Kalana-i-hau-ola » était située au Sud de celle qu'elles
(1) Kapa, appeler, nommer.
Kapakapa, appeler par un nom fabuleux qa*on attribue par tiction. Kapawa, bordure de vêtement (natte) .
Wa, pays.
nomment plus particulièrement « Kahiki-Ku », et cette dernière se trouvait dans TEst de « Kalana-i-hau-ola ».
C'était, disent-elles encore, dans l'Ouest de Kahiki-Ku qu'existait une autre grande terre, qu'elles appellent Kaliiki-Moe, la Kahiki de TOiiest, dit Fornander.
Quant au nom d3 Kapakapawa (1), elles montrent qu'il n'était que celui d'une grande partie de la côte orientale de Kahiki-Ku.
Or, qu'on le remarque : toutes les terres précédemment dénommées par les légendes sont relativement placées, absolument comme le sont entre elles les deux grandes îles de la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Hollande.
En effet, Tune des îles de la Nouvelle-Zélande se trouve au sud, et, pour parler plus exactement, au S.-O. de l'autre : c'est celle que d'Urville a désignée sous le nom d'île du Sud, et que les Ang-lais appellent Middle-Island ; l'autre, au contraire, gît à l'est (ou mieux au nord-est) de l'île du Sud, et est généralement connue aujourd'hui sous le nom d'île Nord de la Nouvelle-Zélande. C'est enfin à l'ouest de cette dernière que vse trouvent les grandes terres ou continents, autrefois appelés Nouvelle-Hollande et Van Diemen's land, et aujourd'hui Australie et Tahmanie.
D'où nous croyons pouvoir inférer :
P Que Kalana-i-hau-ola, regardé par les légendes hawaiiennes comme le lieu d'origine des deux premiers êtres hawaiiens créés, n'était, presque certainement, que l'Ile-du- Milieu ou l'Hawahiki des légendes Maori — que nous avons soutenu, dans notre livre : tes Polynésiens^ etc., faire, tout au moins, partie de cette île, si l'île entière n'était pas l'Hawahiki ;
2° Que Kahiki-Ku, par suite, n'était que llle-Nord de la Nouvelle-Zélande ;
Et 3^ Que la Kahiki-Moe des légendes n'était que la grande terre australienne.
(1) C'est à tort, croyons-nous, que Fornander écrit Kapakapaua ; ua n'est que la marque du temps passé.
Comme on va voir, bien des raisons militent en faveur de cette conclusion.
Ainsi, tout d'abord, nous ferons remarquer le surnom de a Wai-Ola a-Kane > que les légendes donnent à Kalana-ihau-Ola. Ces mots ne sont autres que les mots Waï-Ora-a- Tane des légendes Maori, nom donné dans llle-du-Milieu, comme nous l'avons déjà dit, à un lac dont les eaux, d'après les croyances, avaient la propriété de faire revivre les morts. Ce lac existe encore à la presqu'île de Banks et il est indiqué sur les cartes anglaises sous le nom de lac Elismère.
Après cela, nous signalerons ce que disent les légendes des habitants de cette terre du Sud : « qu'ils étaient très sauvages et guerriers renommés ».
C'est la réputation qu'ont eue les Néo-Zélandais jusqu'à nos temps.
De même nous signalerons l'existence d'une boue jaune, argileuse indiquée dans Kabiki-Ku par les légendes. On sait que la plus grande partie des terrains d'Ika-na-Maui ou lie Nord de la Nouvelle-Zélande, ne sont guère que cela.
Nous ferons remarquer aussi l'existence des brouillards sur la terre Kalana-i-hau-Ola, qu'indique la légende de Kualii.
Tous les navigateurs savent que les brouillards sont aussi fréquents que les coups de vent à la Nouvelle-Zélande, tandis qu'ils sont plus rares en Polynésie.
Enfin, nous ferons remarquer encore, si véritablement, comme certains passages orthographiés des légendes semblent l'indiquer, le nom de Kalana-i-hau-loa a été donné aussi à la grande terre du Sud, que le qualificatif Loa viendrait lui-même corroborer notre interprétation . Ces mots ne signifient, en effet, que « contrée aux grands vents ». Or, il n'est pas un marin qui ne sache que les coups de vent sont aussi fréquents que violents à la Nouvelle-Zélande. A notre avis, ce qualificatif, à lui seul, serait suffisant pour indiquer que la légende a voulu parler de la Nouvelle-Zélande.
Il nous semble, en somme, qu'en admettant notre interprétation, on comprend de suite les légendes hawaiiennes quand elles disent que « c'est de Kalana-i-hau-ola » que
partirent les premiers expulsés ou émigrauts (1) et qu'ils s'arrêtèrent à Kapakapawa, où ils vécurent pendant plusieurs générations après le déluge ». En effet, on a vu qu'avant de connaître les légendes hawaiiennes, nous avons cherché à démontrer que les premiers émigrants vers la Polynésie partirent deFHawahiki, placé dans File du Milieu de la Nouvelle-Zélande, et se dirigèrent pour la plupart vers le côté Oriental de Tîle Nord d'abord, où ils s'arrêtèrent ; c'est-à-dire, si l'île Nord est bien, comme nous le croyons, la Kaliiki-Ku des légendes, justement dans la contrée que les légendes hawaiiennes appellent Kapakapawa ; ce qui serait une coïncidence au moins bien surprenante si ce n'était pas la démonstration de notre interprétation.
Kapakapawa, en effet, d'après les légendes, était situé sur la côte Est de Kahiki-Ku (2), et ce nom s'appliquait surtout aux terres avoisinant la baie d'Abondance (Plainty-bay), de Cook, aussi bien dans le Sud que dans le Nord ; mais elles disent que le pays, dans Kapakapawa, où demeuraient les émigrants, s'appelait « Ka-aïna-Kai-Melemele-a-Kane », la terre de Kane à la mer jaune (ou réjouissante). D'après cela Kapakapawa ne semblerait donc être que le littoral de la Côte Orientale.
C'est,d'ailleurs, à Kapakapawa, commeon a vu, que Hema, revenant de son long voyage en Polynésie, où il était allé à la recherche du maro rouge, était venu mourir avant d'atteindre son pays natal, l'Hawahiki.
D'après d'autres légendes hawaiiennes, c'est à Kapakapawa encore, que le fameux Hawaii-loa qui, d'après elles, aurait découvert le premier les îles Hawaii auxquelles il aurait donné son nom, « était né, avait vécu, et où ses ancêtres avaient demeuré avant lui, dans ce qu*elles appellent a Ka-aïna-Kaï~Melemele-a-Kane ». Ces mêmes légendes disent que ce fut de la côte de Kapakapawa que Hawaii-loa
(1) Marche pareille à celle des cmigrants de l'Hawahiki.
(2) Ile appelée d'abord par les Maori Tauwhenua, terre étrangère, et plus tard ika-Na-Mauî,
fit voile en se dirigeant (qu'on le remarque) vers FEst..., Absolument comme nous avons cherché à démontrer que l'ont fait les Maori allant peupler la Polynésie. Si nous sommes dans le vrai en interprétant les légendes comme nous le faisons, il en résulterait, de plus, que Hawaii-Loa, qu'elles réclament comme leur premier découvreur, ne serait lui-même qu'un Maori.
Mais il est surtout une légende, celle de Kualii, qui nous semble plus que toute autre venir à Tappui de notre interprétation. Ainsi, quand elle dit que Kualii n'arriva qu'après une longue navigation et manquant presque complètement de vivres « à une terre ou résidaient des haole (étrangers) à manières hautaines, ressemblant à des dieux et différant des Hawaiiens par l'apparence et le langage » ; quand elle dit « que cette terre était souvent couverte de brouillards qui empêchaient de la voir ainsi que le soleil, lorsqu'on en approchait », on peut certainement reconnaître dans cette description la Nouvelle-Zélande et les Néo-Zélandais.
C'est, croyons-nous, ce que tous les navigateurs ont pu remarquer, et Ton ne peut nier, d'autre part, qu'en quelques mots, Kualii aurait su donner une idée exacte de la manière d^être des Maori.
Il est, enfin, une autre légende, celle de Paumakua, qui nous paraît tout aussi explicite, et doit porter à croire que c'est aux seuls habitants de la Nouvelle-Zélande que s'appliquent les termes de la légende quand elle dit que les « haole » amenés par Paumakua au retour de l'un de ses voyages, étaient « Ka haole nui, maka alohilohi, ke a holehole, maka aa, ka puaa keo keo nui, maka ula ula », c'est-à-dire des étrangers de haute taille, aux yeux étincelants, aux joues (ou pommettes) pelées, aux regards insolents, de grands cochons blancs avec des faces rougeâtres.
Il nous semble donc, en résumé, que tout ce qui précède vient appuyer notre interprétation ; aussi n'hésitons-nous pas à reconnaître dans la terre regardée par les légendes hawaiiennes comme le pays d'origine des Hawaiiens, c'està-dire» Kalana i hau 01a », la même contrée que nous avons regardée comme le lieu de provenance des Polynésiens en
général, c'est-à-dire l'Ile- du-Milieu de la Nouvelle-Zélande ou Kawaï.
Nous nous contenterons d'ajouter, en terminant, qu'il ne pouvait en être autrement, puisque, d'après tous les ethnologues et d'après Fornander lui-même, les îles Hawaii ont été peuplées par des Polynésiens venant du Sud, et que ces Polynésiens venant du Sud, ainsi que nous croyons Tavoir démontré dans notre ouvrage, n'étaient primitivement que des émigrants, d'abord de l'Hawahiki ou Ile-du-Milieu, puis d'Aotearoa ou Ile Nord du groupe de la Nouvelle-Zélande.
Cela dit sur les légendes des îles Hawaii qui démontrent ai bien la possibilité et même la facilité des voyages des Polynésiens, et combien est fondée la doctrine des migrations polynésiennes, je ne crois pas devoirterminer ces pages sans rappeler aussi brièvement que possible l'opinion sur Torigine des Polynésiens que, le premier, j*ai émise et soutenue dans mon ouvrage : » les Polynésiens. »
Et, pour que les ethnologues puissent mieux apprécier cette opinion, je la ferai suivre d'un résumé de celle du savant professeur d'anthropologie du muséum sur le même sujet. De sorte qu'ils pourront d'un seul coup d'œil saisir les différences de manière de voir qui nous séparent et qui sont si grandes que nous différons à peu près du tout au tout^ comme il le disait lui-même Tannée dernière dans une lettre qui a été insérée dans les bulletins de la Société de Géographie de Rochefort et à laquelle j'ai répondu dans le premier numéro de cette année des mêmes bulletins.
J'arrive de suite à ma théorie.
En m'appuyant sur l'anthropologie, sur la linguistique, les traditions polynésiennes et maories, si longtemps mal interprétées, et sur l'observation directe et attentive, voici, en somme, ce que j'ai cherché à démontrer dans mon ouvrage € les Polynésiens » :
P Que les Polynésiens forment une race distincte, typique, ne provenant ni d'un continent à demi-submergé, ni de l'Asie et de la Malaisie, ni de l'Amérique ;
2» Que, par conséquent, ils ne sont point, comme on Ta cru, les descendants des Javano-Malais ou des Malaisiens (Dayaks, Battaks, Alfourous) et sont plutôt les ancêtres directs des derniers et indirects des premiers;
3° Que les Polj^nésiens sont originaires d'un lieu appelé Hawahiki, gisant dans le S.-O. delà Polynésie et dont parlent les traditions de toutes les îles Polynésiennes ;
4° Que c'est de cet HawaMki que sont parties successivement, à diverses époques — quelques-unes fort reculées — et en s'arrêtant d'abord à Aotearoa (Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande), les diverses colonnes d*émigfrants qui sont allées peupler les îles de la Polynésie ;
5*» Que, par conséquent, la Polynésie a été peuplée par voie de migration ;
6® Que les émîg-rants de THawahiki, à leur arrivée dans les îles Polynésiennes, les ont trouvées pour la plupart désertes, tandis qu'Aotearoa était déjà habitée ;
7' Que, malgré le temps écoulé depuis leur arrivée jusqu'à ce jour, et malgré le voisinage de quelques populations noires, ils se sont rarement mêlés à ces populations.
8* Que l'Hawahiki n'est autre que l'Ile Kawaïdu groupe de la Nouvelle-Zélande ou autrement dit l'Ile que les cartes anglaises désignent sous le nom de Middle-Island.
9° Que la race occupant l'Hawahiki était pure, une, et n'avait jamais été précédée, avant son émigration à Aotearoa, par une race noire ou autre ;
10° Que cette race se donnait le nom de Maori et semblait être autochtone ; qu'en un mot Kawaï ou l'Hawahiki était probablement le berceau des Maoris appelés Polynésiens une fois en Polynésie ;
11«> Que les Polynésiens sont allés, non seulement jusqu'en Maiaîsie, mais jusqu'en Alriquei en Asie et en Amérique.
Enfin, j'ai conclu que les Polynésiens n'étaient au début que des Maoris et que la langue maori est la langue mère de tous les dialectes de la Polynésie^
Pour M* de Quatrefages, au Contraire^ la race Polynésienne
est une race qui ne descend pas seuletnent d'une source unique, mais est le produit du mélange de populations primitives différentes ; pour lui, en un mot, cette race n'est pas seulement une race mixte; c'est en outre une race métisse (1) et le produit d'éléments empruntés aux trois types fondamentaux qu'il admet : le blanc, le noir et le jaune, avec une influence moins grande du type nègre.
D'après lui, la Polynésie s'est peuplée par des migrations venues originairement de l'Archipel Indien, et dont une, au moins, était sortie de Bourou (2). Voici d'ailleurs ses paroles sur l'origine des Polynésiens et la marche qu'il fait suivre à leurs migrations (3) :
« A une époque indéterminée, mais qui ne peut être de beaucoup antérieure ou postérieure à l'ère chrétienne, florîssait dans les grandes îles australes de l'archipel Malais, et entre autres à File Bourou, une race métisse, à la formation de laquelle avaient concouru des éléments divers, mais où prédominait le sang blanc alophyle. Cette race belliqueuse, entreprenante, a envoyé des colonies d'un côté jusqu'auprès des côtes de la Chine, de l'autre,] usqu'aux Philippines. C'est bien probablement une de ses ramifications qui, sous laconduitedeZin-Mou,a conquis le Japon (de Jancigny) 667 ans avant notre ère. Bourou devint le point de départ d'un courant d'émigration qui se porta d'abord au N.-E., et envoya probablement quelques rameaux en Micronésie. Mais la majorité des émigrants se dirigea vers le soleil levant. Un petit nombre inclinant bientôt au S.-E., gagna l'extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée, où leurs des-
(1) Les Polynésiens, p. 12,
(2) Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 167.
M. de Quatrefages ajoute: « Toutes les migrations ont eu lieu depuis les temps historiques, et il en est de tout à fait récentes. Quand les Européens sont arrivés, le peuplement des îles du Pacifique n'était pas encore complet ; il en était d'inhabitées. L'intervention européenne a interrompu Iç mou? emcnt d'expansion de la race Polynédiennc. Telles sont les conclusions auiquelles conduisent de plus en plus toutes les découvertes modernes. *
(3) P. 404. Hommes fossiles et hommes sauvages.
cendants ont été récemment découverts par le capitaine Moresby (1). Le gros de Fémigration dépassa les îles Salomon et se scinda en trois branches. La première gagna l'archipel des Samoa, la deuxième celui des Tonga; la troisième descendit jusqu'aux Viti », etc.
Résumant lui-même, p. 412 de son livre, les lignes précédentes, il dit :« La race Polynésienne, partie de Bourou, s'est d'abord développée et pour ainsi dire assise dans les Archipels de Tonga et des Samoa, d'où elle a rayonné ensuite en divers sens », et il la fait d*abord atteindre Raiatea, Tahiti, avant les Manaia, comme si Ton pouvait aller des Samoa et surtout des Tunga à Tahiti sans rencontrer d'abord les Manaia!
En somme, c'est surtout de Bourou que M. de Qaatrefages fait venir, dans le Pacifique, les Polynésiens, et il adopte la marche des migrations tracée par Horatio Haie, c'est-àdire qu'il fait arriver en dernier lieu les émigrants aux îles Sandwich.
De plus, il admet que dans ces dernières îles et les îles Nord des Paumot, « la race polynésienne s'est rencontrée avec les Micronésiens, de môme qu'elle eut à la Nouvelle- Zélande à combattre les Papouas ou nègres mélanésiens qui l'avaient précédée, et que partout elle fut victorieuse, car il soutient qu'en arrivant dans ce dernier Archipel, les Polynésiens y trouvèrent une race noire, ne provenant plus, comme il l'avait dit d'abord dans les « Polynésiens », et comme le voulait Crozet, de la Nouvelle-Hollande, mais bien de la Nouvelle-Guinée, et que c'est du mélange de cette race noire avec les Polynésiens que sont sortis les Maoris actuels.
(1) P. 280., H. f. et h. s., M. de Quatrefages regarde, en effet, « comme très probable que les Polynésiens Néo-Guinéens découverts par Moresby à l'extrémité est de la Nouvelle-Guinée, sont un témoin laissé en route par les émigrants qui, des Archipels Indiens, tinrent les premiers affronter les flots du Paciflque et peupler ces îles Jusque-là désertes, » Il me semble cependant qu'il est plus facile d'expliquer leur présence en ces lieux en les supposant entraînés de la Polynésie vers la Malaisic.
Il n'admet clone pas, ainsi que je Uai fait, que les Maoris puissent être autochtones. Comme si l'unité de berceau rt'îsolvait plus clairement la question ! (1).
En résumé, comme on voit, nous ne sommes d'accord, M. de Quatrefages etmoî,que sur un seul point: la nécessité des migrations pour expliquer le peuplement de la Polynésie ; mais, pour tout le reste, nous différons complètement de manière de voii\
Or, comme le savant professeur, dans, son enseignement, a toujours été le défenseur convaincu des doctrines monogénistes et a constamment combattu les doctrines évolutionnistes, nos divergences expliquent dès lors parfaitement, et pour ainsi dire naturellement, le rejet qu'il faisait tout récemment dans son dernier ouvrage (2) de mes conceptions sur l'origine des Polynésiens en général et des Maoris en particulier, et sur le peuplement de la Nouvelle-Zélande. Nous partions véritablement de points trop opposés et nous interprétions, en outre, trop dififéremment certains faits et certaines traditions pour qu'il nous fût possible de nous rencontrer : ce que, pour ma part, je regrette profondément.
L'autorité du savant professeur est si grande que je ne puis, en effet, que regretter vivement de n'être pas d'accord avec lui, et surtout d'avoir à le combattre pour défendre mes propres idées. Mais ayant cru voir que, pour motiver son appréciation sur ma conception de l'origine des Maoris et de l'unité de race à la Nouvelle-Zélande, M. de Quatrefages ne s'appuyait, le plus souvent, que sur des témoignages contestables, et prenait même parfois pour témoignages
(1) On sait que pour M. de Quatrefagcs (les Polynésiens, p . 8), « l'homme est parti de son centre de création situé probablement dans les hauts plateaux de TAsie ; qu'il a occupé le reste du monde peu à peu, de proche en proche : en d'autres termes, que le peuplement du glohe s'est fait par voie de migration. »
(2) Cet ouvrage est intitulé : « Hommes fossiles et hommes sauvages ». Écrit, comme toujours, avec ce talent et ce charme de style qui n'appartiennent qu'à M. de Quatrefages, ce livre n'est guère, comme il le dit lui-même, qu'un résumé de quelques-uns des résultats de son grand travail sur les Polynésiens (1866), mai» résumé retouché, corrigé et parfois augmenté. C'est en môme temps une sorte d'examen
favorables des faits entièrement contraires, il m'a paru que je ne pouvais me dispenser, bien qu'à regret, je le répète, mais autant dans Fintérêt de la science que dans celui de mon travail, de répondre aux quelques pages qui, dans le sien, combattent et rejettent plus particulièrement mes idées sur le peuplement de la Nouvelle-Zélande.
Plus Tautorité est réelle, plus il est nécessaire, on le sait, de lui répondre.
Je discuterai donc et combattrai la plupart des arguments employés par M. de Qaatrefages dans son appréciation de mon travail ; mais, en les combattant et tout en présentant mes réflexions et mes observations, je le ferai avec le respect et la déférence dus à l'homme qui occupe une place si élevée dans la science.
Comme le savant professeur n'insiste, d'ailleurs, que sur les trois points suivants : 1** Timpossibilité d'admettre l'autochtonie des Maoris ; 2** la préexistence, suivant lui, d'une race noire à la Nouvelle-Zélande avant l'arrivée des Polynésiens ; et 3* le peuplement de l'arcbipel néo-zélandais par la Polynésie, je bornerai moi-même, autant que possible, mon argumentation à ces trois points principaux. Toutefois, je n'insisterai que sur les deux premiers points, tant la provenance polynésienne des Maoris est hypothétique, quoiqu'elle soit celle qu'admettent presque tous les ethnologues, en cédant, en cela, plus qu'ils ne croient, à l'influence des idées bibliques. J'ai d'ailleurs longuement établi dans les « Polynésiens » l'impossibilité d'une pareille origine, et je crois inutile d'entrer ici de nouveau dans les détails que j'ai donnés, me contentant de renvoyer le lecteur à mon ouvrage. Je relèverai seulement, en passant, deux ou trois passages du livre de M. de Quatrefages relatifs à cette question, les-
critique des conclusions tirées par les auteurs des principaux travaux publiés depuis quelques années sur les Polynésiens. Comme toujours encore, M. de Quatrefages évite d'entrer dans trop de détails, préférant insister sur les questions générales et passer sous silence ce qu'il appelle « les considérations d'intérêt secondaire », c'est-à-dire les détails mêmes, sans lesquels, pourtant, il n'y a ni véritable seience ni érudition vraie.
quels suffiront, je Tespère, pour montrer que les témoignages invoqués et les raisonnements faits détruisent plutôt qu'ils n'appuient cette provenance.
l»' Point : Autochtonie des Maoris.
M. de Quatrefages n'admet pas que les Maoris soient autochtones : « L'autochtonie, dit-il, p. 165 de son beau livre, est une vieille conception que nous ont léguée les anciens. Je crois avoir bien démontré ailleurs que cette théorie, si commode en apparence pour résoudre les questions anthropologiques, soulève, au contraire, des difficultés insurmontables, qu'elle est en contradiction avec bien des faits universellement reconnus comme constants, qu elle conduit à admettre que l'hommes échappe seul aux lois qui régissent tous les autres êtres organisés et vivants, que par conséquent cela ne peut être vrai. »
Et p. 412 (1), il ajoute : « Laissant de côté les raisons gênéralesque j'ai souvent opposées aux doctrines autochtonistes, je me borne à faire remarquer qu'il n'existe nulle part une terre qui se prête aussi peu à l'application de ces doctrines que la Nouvelle-Zélande. Les études zoologiques et paléontologiques des savants Néo-Zélandais et surtout de M, Haast, ont mis de plus en plus hors de doute le fait que cette île n*a produit aucun mammifère aérien, que ce type a été de tout temps représenté par des oiseaux brévipennes, les uns éteints, les autres encore vivants. Est-il possible d'admettre que l'homme seul ait fait exception à cet ensemble de faits qui donnent à la faune fossile et moderne un cachet si remarquable? En dehors même de tout document historique, les faits g:énéraux que présente tout le reste du globe suffl.îâlent pour faire l^epousser cette conception. »
Après ce prononcé, tout naturel de la part du savant monogéniste, ce serait sans nul doute en vain que j'essaieMs de nouveau ici, après l'avoir fait si longuement dans mon livre, d'exposer les raisons qui m'ont fait adop-
(1) Hommes fossiles et hommes sauvages.
ter cette vieille conception, qui n'est pas moins, «omme on sait, celle à laquelle se sont ralliés de nos jours les hommes les plus compétents, tels que Wallace, Travers, Colenso, Hochstetter et M. Haast lui-même, si souvent appelés en témoig-nag-e par M. de Quatrefag-es. Aussi me bornerai -je simplement à examiner les raisons qu'il donne pour montrer que ma conception de la création de Thomme, du chien et du rat à la Nouvelle-Zélande n*est pas vraie.
Comme le dit M- de Quatrefag-es, p. 481, j'admets à la fois Tautochtonie et les mig*rations de la race Maorie (et non pas Polynésienne comme il récrit) ; je fais naître cette race sur Kawaï (1), la plus méridionale des deux grandes îles qui forment l'archipel de la Nouvelle-Zélande ; c'est de là que cette race aurait ga.gné d'abord TIle-Nord (Aotearoa), puis les Archipels Tung*a et Samoa, d'où elle aurait envahi de proche en proche le reste de TOcéanie.
De plus, j'admets comme historiques, les récits des voyages recueillis par sir Grey, Taylor, Shortland, etc. Mais, pour moi, ces traditions racontent seulement l'histoire des traversées accomplies pour aller de l'Ile-du-Milieuà celle du Nord, de Kawaï à Ika-na-Maui.
C'est après cela, p. 482, que M. de Quatrefages ajoute « qu'il ne saurait entrer dans une discussion détaillée des arguments sur lesquels je me fonde pour justifier cette interprétation, et qu'il se bornera à quelques courtes remarques sur l'ensemble de cette conception. »
Cela, dirai-je tout d'abord, est d'autant plus à regretter que mes arguments ne sont pas dénués de toute valeur et que quelques-uns sont même irréfutables, ainsi que M. de Quatrefages pourra s'en convaincre s'il veut bien interpréter certaines parties de la légende de ïuri comme elles doivent l'être, au lieu de les passer sous silence. Il m'avait d'ailleurs toujours semblé qu'il était de règle, avant d'apprécier un travail, de discuter les témoignages qui contrarient nos idées. Je le regrette aussi dans l'intérêt du lecteur, parce
(1) J'ai été le premier à démontrer que tel devait être le nom de Vïh appelée par les Anglais : Middle-lsiand, et Je suis heureux de le Yoir adopté par le savant professeur.
que cela lui eût épargné les long's développements dans lesquels je vais être forcé d'entrer pour mieux faire comprendre le peu de valeur de la plupart des objections faites.
Voyons donc les courtes remarques :
« En invoquant, dit-il, comme je Fai fait, à l'appui démon opinion, les caractères spéciaux que présentent la Faune et la Flore de la Nouvelle-Zélande ; en disant que la terre qui a produit ses espèces vég-étales et animales propres, n'a pu qu'avoir aussi son espèce humaine, je n'ai songé évidemment, en raisonnant ainsi, qu'à l'époque actuelle, oubliant à la fois les temps géologiques et les lois générales qui, partout, relient les faunes éteintes aux faunes vivantes. »
Et quelles sont les raisons données par M. de Quatrefages pour appuyer cette première remarque ? « C'est que, grâca surtout aux travaux du géologue anglais, M. Haast, on connaît aujourd'hui la Faune fossile néo-zélandaise, et qu'il résulte de ces travaux que cette Faune a fourni les restes de reptiles (1), d'oiseaux et de cétacés, mais pas un ossement
(1) Shortland, dans ses t Traditions », p. 72, nous apprend qu'à Tarrivée des ancêtres des Maoris actuels, il existait à Aoteroa des reptiles amphibiens ressemblant par la forme au Ngarara ou Iguane qu'on trouve dans différentes parties du pays, mais tellement grands qu'ils étaient capables d'avaler un homme.
Une tradition des Waïkato rapporte qu'un de ces monstres, après avoir dévoré plusieurs hommes, finit par être tué.
Les naturels de Rotorna ont une tradition pareille. Le monstre,après avoir détruit des voyageurs, fut prisa l'aide d'un piège en cordes.
De pareils monstres, enfin, ont été vus dans le détroit de Cook.
On sait qu'une même tradition existait à Upolu dans les Samoa.
N'en peut-on pas conclure que, même à l'arrivée des émigrants d'Hawahiki, un énorme saurien, ressemblant au crocodile,vivait encore sur l'île Aotearoa {Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande) et avait probablement existé en grand nombre à une époque géologique et climatérique tout autre que celle actuelle.
Les traditions disent, du reste, que le monstre était appelé Tu-a- Tara (qui a des épines) comme l'Iguane de la contrée ; il était aussi appelé Taniwha, mot signifiant monstre marin. Les naturels croient encore à son existence ; aussi, quand ils entreprennenf un voyage sur mer, craignent-ils de le rencontrer. Us supposent qu'il est l'enveloppe de Vesprit d'un certain chef, et à cause de cela ils le regardent comun Ûieu(Atua).
ayant appartenu à un mammifère terrestre, tout démontrant que ce dernier type était représenté à la Nouvelle-Zélande par celui des oiseaux brévipennes.»
Il paraît donc bien certain, d'après les lignes citées^ que M. Haast n'a trouvé à la Nouvelle-Zélande que les restes indiqués ; mais, qu'est-ce que cela prouve? C'est que les recherches n'ont pas été faites avec tout le soin désirable ou que, tout au moins, elles ont eu peu de succès.
En effet, en outre du rat et du chien, il y a à la Nouvelle- Zélande un ou deux mammifères aériens^ et un mammifère marin (1), dont M. Haast ne parle pas en particulier, quoique ses ossements aient été rencontrés par milliers sur les côtes des îles de cet archipel.
Le savant géologue ne paraît pas avoir trouvé non plus les os de l'une ou des deux chauves-souris qui existent à la Nouvelle-Zélande, sans doute depuis fort longtemps.
A plus forte raison se tait-il sur les ossements de loutre ou de castor qu'on a cru y voir anciennement, ainsi que je l'ai rapporté dans « les Polynésiens », t. III, p. 39.
D'un autre côté, comment comprendre qu'aucuns restes de chien et de rat n'aient été rencontrés à la Nouvelle-Zélande, alors que, d'après M. de Quatrefages lui-même, ces mammifères s'y trouvaient depuis trois à quatre siècles au moins, puisqu'ils y avaient été apportés^ comme il le dit, parle chefTuri venant de THaWahiki (2). Il est évident
(1) Ce mammifère est le phoque, ou Otarie Molosse (Less) autrement dit le Phoque à crin des pêcheurs anglais ; le Lion de mer de Pernetty. Sa tête est petite, arrondie, à museau de boule-dogue (36 dents), ayant quelque chose du crâne de Néanderthal. Il habite les grèves, les broussailles, assez loin du rivage, se nourrit d'herbes et de poissons ; parture en septembre et décembre ; 5 ou 6 petits et plus.
Les autres phocidés sont :
L'éléphant de mer : Phoca Ansonit. Oesm.
Le lion ittarin des Anglais : Phoca Proboscida. (Pérou).
(2) Voici ce qu'on lit,p. 438 : Hommes fossiles et hommes sauvages. « Rappelons d'abord qu'aucun mammifère terrestre n'est originaire de la Nouvelle-iSéiande. On n'a encore rencontré aucun fossile appartenant à un animal de ce type. Les chants maoris traduits par sir Grey
qu'un pareil laps de tempà a dû permettre au rat et au chien d'y laisser quelques-uns de leurs ossements. Et si Ton n'en a pas trouvé — en admettant des recherches bien faites — ne peut-on pas supposer que cela n'est dû qu'à certaine circonstance dont on n'a pas tenu compte jusqu'à présent ? Cette circonstance serait tout simplement l'habitude qu'avaient les Maoris de faire servir ces deux mammifères à leur alimentation. De la sorte, en effet, grâce aux solides dents des Maoris et à leur goût, pareil à celui de tous les peuples primitifs pour la moelle des os, on s'expliquerait facilement l'absence des os fossiles du chien et du rat.
Malgré cela, il m'est pourtant difficile de comprendre que M. Haast n'ait pas découvert au moins quelques ossements de chien, quand ce ne seraient que ceux des chiens qui devaient échapper à la gourmandise des chefs (1), en allant mourir de maladie ou d'accident loin de leurs demeures. Aussi suis-je persuadé qu'on finira, en cherchant bien, par en trouver quelques-uns, de même qu'on trouvera ceux des mammifères aériens dont ne parle pas M. Haast, et que M. de Quatrefages, comme on a vu, suppose être arrivés à la Nouvelle-Zélande à la suite de quelque coup de vent ; car le savant professeur refuse même à cette contrée ses chauvesouris, peut-être parce que ce sont des mammifères, sans dire, il est vrai, d'oii elles auraient pu venir, et si ces mêmes chauve-souris ont été trouvées ailleurs qu'à la Nouvelle-Zélande.
nous ont appris que le chien et le rat y ont été importés par les premiers colons. Quant aux deux chauve-soufis qui font aujourd'hui partie de la Faune Néo-Zélandaiâé, il est aisé de comprendre qu'elles sont arrivées dans ces îles à la suite de quelques coups de vent, comme on en connaît dés exemples pour les oiseaux.
11 avait déjà dit, p. 410 : « L'expédition de Turi à conduit à elle seule à la Nouvelle-Zélande plusieurs végétaux,deux oiseaux et les deux seuls mammifères terrestres que Ton a trouvés sur cette terre. Ce vieux chant Maori apprend que le rat et le chien n'existent à la Nouvelle-Zélandeque depuis peu, grâce àracclimatation. »
(1) On sait que les chiens leur étaient réservés et que^ pour les rendre plus de leur goût, ils les faisaient allaiter par des femmes.
Et, non seulement il n'admet pas que ces chauves-souris aient pu être créées sur place, mais, ainsi que je l'ai déjà dit, il refuse d'admettre que le chien et le rat aient pu naître à la Nouvelle-Zélande, en s'appuyant sur les légendes Maoris, et sans doute aussi surCrawfurdqui (ainsi qu'ille dit,p. 411 (1], regarde comme étant incontestablement venus de la Malai» sie,le chien, le porc et les poules (2). Et peut-être le faisait-il pour rendre moins acceptable la possibilité de la création de rhomme sur cette terre et pouvoir continuer à le faire venir par étapes des hauts plateaux de l'Asie.
Nulle part, en effet, dans son dernier ouvrage, M. de Quatrefages ne laisse voir où il fait naître, non seulement les chauves-souris, mais le rat et le chien ; il se conteate de dire, comme on a vu, que les premières ont été apportées par un coup de vent, et que le chien et le rat Tont été par Turi et autres Hawahikiens. Admettrait-il donc que le chien et le rat ont été créés dans l'Hawahiki ? Il s'abstient de le dire nettement, et il faut sans nul doute s'abstenir aussi de croire que telle a pu être sa pensée, puisqu'il estle défenseur le plus accrédité de Tunité d'origine de l'espèce humaine. S'il l'admettait, il ne serait plus, en effet, qu'un Polygéniste, à moins pourtant qu'il ne plaçât le berceau des Polynésiens aussi en Asie ; or, on a vu qu'il place l'Hawahiki ou mieux les deux qu'il admet, en Polynésie dans les îles Armstrong
(1) Page 463, ouvrage cité, M. de Quatrefages dit : « Le chien est incontestablement exotique, ce qu'admet Colenso. »
« L'histoire des migrations de Turi et de ses compagaons nous apprend que lui aussi (le rat) a été importé comme étant propre à servir de nourriture ». 11 ajoute : « Peut-on s'étonner que ce rongeur se soit acclimaté et ait pullulé au point de devenir un gibier capable déjouer un rôle sérieux dans l'alimentation des Maoris. »
(2) Je me contenterai de faire remarquer que les Polynésiens n'étant pas venus, comme on le croit, de la Malaisic, il est impossible qu'ils aient apporté de là ces divers animaux qui différent d'ailleurs suivant chaque localité et qui, s'ils étaient venus de la Malaisie, auraient, au moins quelques-uns, conservé leurs noms malais, ce qui n'a pas eu lieui:omme je l'ai démontré dans « les Polynésiens ».
et Rourouti (1), tout en continuant, il est vrai, à faire venir les Polynésiens de la Malaisie : ce qui n'est peut-être pas très conséquent.
Mais, si M. de Quatrefages n'admet pas que le rat et le chien, aussi bien que les chauves-souris, aient pu être créés dans ce que les Polynésiens appellent Hawahiki et regardent comme leur centre de création, ce serait donc, d'après lui, du seul centre de création qu'il admet, que les'chauvesouris^, le rat et le chien seraient venus, de même que l'homme, et en faisant les mêmes étapes que ce dernier jusqu'à Ja Nouvelle-Zélande ? Cela aurait pu être^ en effet, pour le chien et le rat qui paraissent avoir toujours été les compagnons de l'homme ; mais on le comprend moins pour les chauves-souris, dont les espèces varient tant suivant les localités où on les rencontre. Pour moi, du moins, j'en fais l'aveu, j'ai de la peine à comprendre ces longs voyages faits par des mammifères et j'aurais besoin, avant de les admettre, qu'on me démontrât qu'ils n'ont pas pu être créés sur place, comme l'ont été les divers oiseaux et végétaux que les
(1) Je viens de dire que M. de Quatrefages retrouve THawahiki des traditions dans la Polynésie, tout en continuant à faire venir les Polynésiens de la Malaisie. La situation qu'il lui donne est inacceptable. En effet, pour aller de là à Aotearoa ou Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande, il aurait fallu faire route à TOiicst, tandis que les traditions disent formellement que pour atteindre Aotearoa en partant de THawahiki il fallait faire route à TEst : j'ai, du reste, montré dans « les Polynésiens » que c'est a tort qu'on a confondu sous le nom de Nou-^ velle-Zélande l'ilc Kawaï et l'île Aotearoa ; cette dernière est l'Ile- Nord ; l'autre n'est que l'Hawahiki lui-même, qui se trouve, en effet, plus à l'Ouest que l'Ile-Nord. Etc'est fauted'avoir fait cette distinction qu'on n'a pu jusqu'ici préciser la véritable situation de cet Hawahiki, que les Polynésiens, ainsi que les Maoris, regardent comme leur berceau.
M. de Quatrefages, il est vrai, dit à cette occasion, que Colenso refuse à ce nom toute signiûcation géographique ; mais, ce qui est positif, c'est que les racines du mot Hawahiki ne se trouvent que dans la langue Maori pure.
On voit, dirai-je en passant, combien il serait important de bien déterminer le gisement de l'Hawahiki, car cette détermination obtenue, la question de l'origine des Polynésien» serait pour tous les ethnologues bientôt résolue.
monogénistes sont forcés de reconnaître comme autochtones à la Nouvelle-Zélande (1), et qu'on me prouvât que le rat et le chien de cette contrée, aussi bien que les chauves-souris, ne diffèrent en rien des mêmes mammifères trouvés ailleurs. Cette démonstration faite, je m'inclinerais volontiers devant l'opinion du savant professeur, mais jusque-là qu'il me pardonne de rester dans le doute.
Toujours est-il que M. de Quatrefagres soutient que le chien et le rat, ainsi que Thomme, ne sont arrivés à la Nouvelle-Zélande que par voie de migration. Et sur quoi, en apparence, s'appuie-t-il surtout pour défendre cette opinion? Sur les traditions maories qui, en effet, ainsi que je le montrerai plus loin, disent qu'ense rendant à Aotearoa, les chefs Turi, Porua, et probablement tous les autres, emmenaient avec eux divers animaux vivants, tels que chiens, rats, oiseaux, et diverses graines. Mais en s' appuyant sur ces traditions, M. de Quatrefages n'a pas remarqué qu'elles ne disent pas du tout que le chien et le rat manquaient aux populations occupant déjà Aotearoa quand les émigrants de l'Hawahiki s'y présentèrent. A la réflexion, on doit même plutôt croire qu'elles avaient ces animaux, car, pourquoi donc la race noire que M. de Quatrefages dit avoir précédé les Polynésiens, n'aurait-elle pas pu emmener avec elle des chiens et des rats, tout comme Font fait ces derniers ? Les chiens et les rats n'étaient certes pas plus rares en Mélanésie qu'en Polynésie. Sans doute, du silence regrettable du savant professeur à cette occasion, et du petit nombre d'agglomérations humaines admises par lui sur Aotearoa, à l'arrivée des Hawahikiens, on doit inférer qu'il n'admettait pas l'existence du rat et du chien parmi ces populations — peutêtre même n'y a-t-il pas songé —, mais on voit combien une pareille question aurait eu besoin, avant tout, d'être résolue.
En résumé, M. de Quatrefages n'accepte pas ma conception de la création de l'homme^ du rat et du chien à la Nouvelle-Zélande ; il nie que l'homme ait pu naître sur une
(1) Moa, Kiwi, Kaka^ Kakapo, etc., etc.
terre où il n'y avait, d'après lui, que des oiseaux. Mais nier n'est pas prouver. « Il reconnaît bien d'ailleurs, qu'à ne considérer que les vertébrés supérieurs, la Nouvelle-Zélande est un des centres de création les mieux caractérisés ; mais c^est à la condition, ajoute-t-il, de reconnaître que l'homme aussi bien que le chien et le rat lui sont étrang*ers : c'est-àdire, en d'autres termes, qu'il admet bien que les forces naturelles ont pu produire, à la Nouvelle-Zélande, certaines plantes, certains oiseaux, mais qu'elles ont été impuissantes pour créer des mammifères.
Plus versé que moi dans les questions générales, le savant professeur a peut-être raison de rejeter mon hypothèse en se fondant sur les études zoologiques et paléontologiques de M. Haast, et je me garderai bien de discuter avec lui une pareille question. Mais pourtant, après avoir montré pourquoi il y a désaccord entre la faune fossile et la faune vivante à la Nouvelle-Zélande, il m'est difficile de comprendre que les témoignages invoqués par lui soient suffisants pour démontrer qu'il a été impossible aux forces naturelles de créer des mammifères sur une terre qui, ainsi qu'il semble lui-même le reconnaître, possède à peu près tous les attributs d'un continent.
Sans doute, je ne puis dire comment les mammifères primitifs auraient été créés à la Nouvelle-Zélande, mais il est pourtant évident pour moi que leur création, comme celle de l'homme en particulier, ne se serait pas faite là autrement que sur les hauts plateaux de l'Asie : il suffirait donc de savoir comment cela s'est passé sur ces hauts plateaux, pour pouvoir dire comment cela a pu se faire à la Nouvelle- Zélande.
Il est vrai que dans son livre « l'Espèce humaine »^ M. de Quatrefages répond en déclarant « qu'il n'est pas possible d'expliquer l'apparition de l'homme sur notre globe ». Mais alors^ pourquoi donc nier qu'il ait pu être formé à la Nouvelle-Zélande^ tout aussi bien qu'il Ta été ailleurs ? Parce que, dît rillustre professeur, les temps géologiques et les lois générales qui relient les faunes éteintes aux faunes vî-
vantes, s'y opposent, aucun fossile de mammifères n'ayant été trouvé sur cette terre.
Or, on vient de voir que si on n^a pas rencontré de fossiles de chien et de rat, c'est qu'évidemment les recherches ont été mal faites, puisque d'après M. de Quatrefages lui-même, le rat et le chien existaient à la Nouvelle-Zélande au moins depuis le commencement du XV® siècle....
Puis, en quoi donc les temps géologiques auraient-ils pu empêcher à la Nouvelle-Zélande la création de l'homme et des autres mammifères ? Dans son dernier ouvrage, M. de Quatrefages ne dit-il pas, pages 15, 90-91 : « Au point de vue anatomique et physiologique, l'homme n'est autre chose qu'un mammifère, rien de plus, rien de moins ; mais il est doué d'une faculté d'adaptation aux divers milieux dont il a donné, dont il donne chaque jour la preuve. Grâce à son intelligence, il a traversé, à coup sûr,toute une époque géologique fort différente de celle où il est aujourd'hui, surmontant toutes les difficultés d'existence que lui imposent les climats, les milieux les plus différents. »
« En fait, l'homme porte en lui-même les moyens de lutter contre la nature. A la seule condition de trouver le boire et le manger, son organisation lui permet d'exister partout où un mammifère peut vivre, etc. »
Dès lors, pourquoi donc l'homme n'aurait-il pas pu traverser à la Nouvelle-Zélande une époque géologique toute différente de celle actuelle, et naître là aussi aux plus anciens temps de la création mammalogique ? Il est évident que si les mammifères, ainsi que le dit M. de Quatrefages, ont pu vivre à la surface du globe, l'homme à la Nouvelle-Zélande aurait pu y vivre comme eux. Ce n'est pas, en effet, le manque de nourriture qui eût pu l'en empêcher, et j*ai montré ailleurs quels étaient les éléments variés de l'alimentation à la Nouvelle-Zélande (1).
En outre, pourquoi là, l'homme n'aurait-il pas pu atteindre même l'époque actuelle à travers les révolutions géologiques, tout comme il l'a fait ailleurs ? On verra tout à (1) Les Polynésiens, t. 111, et réponse à M. de Quatrefages, Bull Soc. Géograp. deRochefort.
rheure que certains témoignages montrent qu'il y en a eu à la Nouvelle-Zélande, comme dans les vieux continents.
Si enfin, comme le dit M. de Quatrefages, p. 167 du même ouvrage, « il est très vrai que notre espèce a assisté à des mouvements de l'écorce terrestre et a vu changer le relief du sol », pourquoi donc les Maoris primitifs n'auraient-ils pas pu voir eux-mêmes et supporter les grands bouleversements qui sont survenus dans leurs îles ? Ce qu'il y a de certain, c'est que leurs traditions en ont conservé le souvenir, et il est surtout une portion de chant sur le déluge qui est vraiment surprenante par les détails qu'elle donne sur ce fait. Ne sait-on pas, du reste, aujourd'hui que les traditions hawaïennes et surtout les découvertes modernes, démontrent par les crânes et autres objets trouvés enfouis dans d'épaisses couches de laves refroidies, que les îles Hawaii étaient habitées avant les bouleversements volcaniques qu'elles ont subis.
Oui; mais on n'a pas trouvé de vestiges de fossiles de mammifères à la Nouvelle-Zélande, et cela suffit à M. de Quatrefages pour lui faire nier la possibilité de leur création dans cette contrée.
Sans doute, répéterai-je en terminant, on n'a même pas encore, d'après M. de Quatrefages, trouvé les restes fossiles du chien et du rat — et l'on a vu en partie pourquoi ; — mais, qu'on fasse à la Nouvelle-Zélande des tranchées, comme on en pratique tant dans les pays civilisés — et peutêtre cela a-t-il été déjà obtenu en établissant les chemins de fer — on ne tardera pas à apprendre que, non seulement cette découverte a été faite, mais que, peut-être, on a découvert quelques nouveaux anneaux de la chaîne qu'ont dû former les êtres dans l'espace et le temps, comme le dit M. Gaudry.
N'a-t-on pas, tout dernièrement encore, près de Paris, découvert les ossements (14 côtes aussi épaisses que larges, lourdes, 43 c. de long) d'un animal énorme jusque-là resté inconnu ? Animal regardé par le savant paléontologiste comme antédiluvien et se rapprochant du lamentin actuel, mammifère bien connu. Certes, le lamentin aurait pu vivre
à la Nouvelle-Zélande, et peut-être n'était-il que ce que les indigènes appellent encore aujourd'hui « Taniwba ».
En somme, comme on voit, tout ce qui précède aboutit en définitive à savoir si Thomme et les mammifères trouvés à la Nouvelle-Zélande ont pu y naître ou slls y ont été transportés. Cette dernière opinion est celle que soutient M. de Quatrefages, qui n'en a jamais enseigné d'autre, partisan qu'il est d'une origine unique ; pour moi, au contraire, partageant la manière de voir des hommes éminents qui admettent la pluralité des centres de création, j'adopte la première et crois que la Nouvelle-Zélande a été l'un de ces centres de création, et en particulier celui des Polynésiens, tout en reconnaissant qu'il ne m'est pas plus facile d'en faire la démonstration qu'il ne Testa M. de Quatrefages de démontrer que les mammifères rencontrés à la Nouvelle-Zélande sont venus de l'Asie (1). En un mot, c'est toujours la grande question : origine des êtres, du monogénisme et du polygénisme qui n'a encore jamais été résolue, mais qui finira par l'être, je n'en doute pas, quand la science aura émancipé tout à fait l'esprit humain de la tradition religieuse.
Laissant les savants prendre parti pour ou contre, je ne m'arrêterai pas plus longtemps à cette question, devant d'ailleurs en dire quelques mots encore, en répondant à la dernière objection générale que m'adresse M. de Quatrefages.
M. de Quatrefages termine en disant: « M. Lesson en appelle aux doctrines transformistes (2) ; mais ce sont préci-
(1) Je n'ai jamais compris qu'il fût possible de faire venir de l'Asie les populations si variées de l'Amérique, par exemple : les Araucans, les Peaux-Rouges, les Péruviens, etc. Est-ce que les Lamas, les Guanacos, etc., du Pérou et du Chile sont venus de l'Asie? 11 est pourtant vrai que quelques écrivains l'ont soutenu, et je ne vois pas pourquoi on ne soutiendrait pas avec les mômes mauvaises raisons que les Moas de la Nouvelle-Zélande — regardés par M. de Quatrefages comme remplaçant les mammifères — sont également originaux des hauts plateaux de l'Asie.,., où ils n'ont pas plus existé que les Lamas, etc.
(2) J'avais dit) en effet : « Nous ne chercherons pas à démontrer que l'homme suit constamment une phase évolutive identique à celle
sèment ces doctrines qui repoussent le plus impérieusement sa conception (1). Elles reposent en grande partie sur les affinités existant entre les formes spécifiques passées et les formes spécifiques actuelles, sur les enchaînements morphologiques. Des Moas à l'homme, on conviendra qu'il n'y en a guère. A coup sur aucun transformiste ne voudra faire naître un homme sur une terre où il n'aurait été précédé que par des oiseaux . »
Je conviens facilement avec le savant professeur qu'il n'y a aucun enchaînement morphologique entre le Moas et l'homme, et je crois que le plus convaincu transformiste en conviendra également.
Mais qui donc a pu lui apprendre, ou plutôt, en vertu de quoi M. de Quatrefages aurait-il le droit d'affirmer que, se faisant à la Nouvelle-Zélande, la création de l'homme n'aurait été précédée que par des oiseaux? Évidemment, en disant cela, il ne songe, à son tour, qu'à Fépoque actuelle et oublie les temps géologiques et climatériques. Car, ainsi qu'on va le voir, la Nouvelle-Zélande aussi a eu ses temps géologi-
suivie par les autres animaux : le transformisme s'est chargé de prouver la vérité de cette assertion. Vol. 111, p. 487. »
(l)On sait que, comme Georges Cuvier, l'autorité scîcntique la plus vénérée de son époque, M. de Quatrefages n'a cessé d'être l'adversaire décidé des doctrines, ou hypothèses transformistes, ainsi qu'il les appelle.
C'est en vain que des hommes de tous les pays, aussi remarquables par leur grande science que par leur nombre toujours croissant, sont venus depuis Lamarck et Geofifroy-St-Ililaire jusqu'à Darwin et de Mortiliet — pour ne citer que les plus saillants — démontrer pour ainsi dire la vérité du transformisme, c'est-à-dire l'évolution des êtres; c'est en vain également que la paléontologie aussi bien que l'embrjologie sont venus attester l'évolution ascendante de la matière vivante vers des formes graduellement perfectionnées. M. de Quatrefages est resté le défenseur fidèle du créationisme, cette vieille conception léguée par la Bible, et n'a jamais parlé du transformisme que pour le combattre.
11 n'y a pourtant, comme on sait, que deux théories possibles pour l'explication de la vie sur notre globe : le créationisme et le transformisme ; et l'on sait aussi que la science est la négation formelle du créationisme.
ques et climatériques qui ont permis à certains animaux d'y vivre pendant certaines périodes, et ont fait disparaître, dans une autre, la plupart d'entre eux, en ne laissant que les deux ou trois mammifères qu'on y a trouvés.
Aussi, sans recherclier si c'est bien l'oiseau Moa qui a précédé l'homme ou l'homme le Moa (1) à la Nouvelle-Zélande, je dirai de suite: pourquoi donc — puisque, à moins d'y être formé tout d'une pièce, l'homme à la Nouvelle-Zélande y aurait eu un précurseur tout comme ailleurs — pourquoi, dis-je, ce précurseur n'aurait-il pas pu être, là, le même qu'il paraît avoir été partout pour les savants évolutionnistes, les Reichenbach, les Vogrt, les Huxley, les Darwin, les de Mortillet, etc. : un ancêtre simien ?
Certainement, à nejugerquepar l'état actuel delaNouvelle- Zélande, il serait difficile de comprendre qu'un anthropoïde aurait pu vivre sur une terre si peu chaude aujourd'hui. Mais, tout n'indique-t-il pas que cette contrée, comme tant d'autres [et l'Europe particulièrement (2) J a subi de grandes révolutions géologiques et climatériques et a possédé à certaine époque géologique une température plus élevée, température qui était favorable, par conséquent, à l'existence de « l'ancêtre simien » .
Ce qui démontre ces révolutions, c'est le fait bien connu de l'existence à la Nouvelle-Zélande actuelle d'une sorte de
(1} Pour M. Haast, les Moas auraient vécu pendant les temps glaciaires et auraient été les contemporains de l'homme, mais non des Maoris actuels. Pour lui, les insulaires antérieurs étaient autochtones, soit des Polynésiens, soit des Mélanésiens. D'où il faudrait conclure que l'homme et les Moas auraient traversé ensemble les diverses époques, puisqu'au début de la colonisation il y avait encore beaucoup de Moas.
(2) M. Lartci, dit M, de Quatrefages, p. 11 (h. f. h. s.), a montré que le bassin sous-pyrénéen a nourri à l'époque miocène des singes voisins de nos anthropoïdes.
On sait aujourd'hui par les travaux des zoologistes et des botanistes que les climats de l'Europe ont subi des alternatives de chaud et de froid jusqu'à présent inexplicables.
Qui ne sait, ajouterai-je, que des singes existaient encore à Gibraltar au commencement de ce siècle et qu'il y en a probablement toujours de l'autre côté du détroit sur le Mont-aux-Singes, en Afrique.
Palmier, (Ni-kaii),(«r5ca sapida),de diverses fougères en arbre qu'on ne retrouve que sous ou près de la lig'ne, à la Nouvelle-Guinée, à la Nouvelle-Irlande par exemple, et d*un certain nombre d'autres végétaux tels que le Ti {dracœna australis). Le Taro (arum)^ le Mûrier à papier (Broussonnetia) et autres, sans parler des perroquets qui ne se rencontrent d'ordinaire que dans les pays chauds (1).
Cela prouve évidemment que la Nouvelle-Zélande a eu d'abord son époque de transition ou de prédominance des végétaux.
D'autre part, Texistence d'ossements de reptiles prouve qu'elle a eu aussi l'époque de ce nom et qu'elle a peut-être eu ses Ichtyosaures, ses Plésiosaures et ses Mésosaures, lesquels reptiles, en disparaissant à l'époque tertiaire, auraient été remplacés au moins par les quelques mammifères trouvés à notre époque.
Comment, enfin, refuser d'admettre qu'une contrée qui possède tant de lacs, tant de rivières, a dû avoir ses paléopthères et ses anaplothères? la preuve n'en est-elle pas fournie par la présence de l'espèce de castor ou de loutre que les matelots de Oook, il y a plus de cent ans, et, depuis, quelques colons, ont cru reconnaître ?
Dès lors, en acceptant les idées des savants modernes et plus particulièrement de Darwin et de Mortillet, ne peuton pas admettre, sans trop d'hésitation, que le singe a pu vivre à la Nouvelle-Zélande, à certaine époque, et y être remplacé par l'être que M. de Mortillet a appelé anthropopithèque, devenant comme ailleurs l'intermédiaire entre lui et l'homme ?
Mais on connaît la manière de voir de M. de Quatrefages sur les doctrines transformistes ; il les nie purement et simplement, sans dire, il est vrai, comment il explique la première apparition des genres. Ce qui a permis. Tannée dernière, à Tun des membres les plus distingués de la Société d'Anthropologie de Paris, d'écrire les lignes suivantes :
(1) En outre du Perroquet-Nestor méridionalis, qui ne se troure qu'àla Nouvelle-Zélande, il y a au moins deux espèces depetits perroquets verts.
« Avant d'opposer une négation formelle à la théorie du transformisme généalog'ique des formes génériques et de leur descendance d'ancêtres communs, M. de Quatrefages devrait nous dire, à son tour, comment il entend expliquer la première apparition des genres ; s'il admet, par exemple, que le premier chien ait pu naître spontanément, sans ancêtres, qu'il soit sorti en une nuit de quelque germe inconnu apporté sur la terre par un météorite, ou provienne d'un embryon de tout autre type,
« Refuser d'admettre qu'un genre nouveau puisse dériver d'un genre plus ancien par une suite de variations individuelles successives, c'est se condamner à admettre le miracle des métamorphoses individuelles soudaines et totales, bien autrement étonnantque celui des transformations locales «. (Et de fait, comme on va voir, c'est ce que semble admettre M. de Quatrefages tout en niant les doctrines transformistes. )
Le même écrivain termine en disant : « Jusqu'à ce que M. de Quatrefages nous ait dit comment il se représente la naissance du premier représentant d'un type quelconque, il doit permettre aux esprits logiques de l'expliquer de la façon la plus probable et la plus conforme aux lois générales de la nature. »
Je viens de dire que M. de Quatrefages semble lui-même, stos le vouloir, sans doute, être transformiste et admettre les métamorphoses individuelles soudaines. Cela résulte, en effet, du passage suivant de son beau livre : « Hommes fossiles et Hommes sauvages », p. 443, où il dit en parlant de la nourriture des Maoris :
« Ils élevaient quelques oiseaux, entre autres des perroquets, probablement petits-fils de ceux qu'avait importés Turi, deux espèces de mouettes^ qui se conduisaient à peu près comme nos canards, allant passer la journée à la mer et rentrant le soir au village, et qui descendaient sans doute des poules d'eau apportées également par Turi » (1).
D'après les mots soulignés, M. de Quatrefages semblait
(l) La poule d'eau de la Nouvelle-Zélande (Weka des Indigènes) est VOcydromus Austraîis des naturalistes.
donc bien, du moins dans le moment, adopter la théorie des métamorphoses individuelles. Et il faut du reste le reconnaître, il y a évidemment entre ces deux oiseaux plus d'affinités de formes, plus d'enchaînement morphologique, qu'il n'y en a entre les Moas et l'homme.
Mais il y a aussi une remarque à faire à cette occasion : c'est que ce sont des oiseaux de genres différents. L'un est un râle et l'autre est un palmipède.
Il est évident qu'on ne pourrait attribuer la transformation qu'à l'influence du milieu seulement ; mais, de même qu'il n'a jamais dit sous quelle influence se produisent les différences de formes du crâne, de même M. de Quatrefages oublie de dire sous quelle influence un pareil changement se serait opéré. Je crois, en somme, que bien peu de zoologistes accepteront une pareille filiation.
Toujours est-il, on en conviendra, qu'il est bien à regretter qu'un transformisme semblable ne soit pas aussi scientifique qu'il est commode pour expliquer la transformation des êtres : avec lui, les débats entre transformistes et créationistes, n'ayant plus de raison d'être, auraient bientôt cessé.
On sait d'ailleurs que c'est celui de toute la Polynésie, et j'en ai rapporté un exemple dans «r les Polynésiens », t. II, en citant la légende qui raconte la formation des serpents dans les îles Samoa. Là on a pu voir que c'est une murène pleine, qui, pêchée par un oiseau de mer et déposée sur la terre, y est devenue serpent sous l'influence de ce nouveau milieu.
Ce même transformisme est également celui de la Nouvelle-Zélande, comme le laissent voir les légendes Maories ; mais, de plus, dans cet archipel, les indigènes semblaient généralement se croire les parents des phoques innombrables qui vivaient sur leurs îles. Pour avoir une idée de la considération qu'ils accordaient à ces mammifères, on n'a qu'à lire les légendes publiées par sir Grey, et plus particulièrement celle dite de Tawhaki (1). Il s'agit dans cette der-
(1) P. 59 à 80. Mythology, etc.
nîère d'un troupeau de phoques appelés PonafwH,se rendant tous les soirs coucher à terre dans leur demeure. Ces Ponaturi avaienttué Wahieroa, le père de Tawhakl et de Karihi, et retenaient la mère de ces derniers prisonnière. Ce ne fut que grâce au stratagème conseillé par celle-ci que les deux frères parvinrent à les faire mourir tous et à ramener leur mère en même temps que les os de leur père.
Enfin, s'il fallait en croire un Européen qui avait résidé pendant plusieurs années dans Kawaïou île du Milieu, alors que les habitants étaient encore sauvages, l'une des tribus de cette île allait même jusqu'à croire qu'elle descendait des Ponaturi. Et, ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que les phoques (Otaries molosses) qui viennent en grand nombre parturer à terre, ainsi que les autres espèces, ont un crâne qui ne diffère pas autant qu'on pourrait le croire d'un crâne humain. Il se rapproche, en effet, un peu du fameux crâne de Néanderthal, considéré par Huxley comme le plus ancien de tous les crânes humains connus.
Si l'homme, è la Nouvelle-Zélande, n'était pas descendu d'un anthrophoïde quelconque, pourrait-on donc conclure d'un pareil fait que sa souche aurait pu être le phoque ? Pourquoi pas ? Pourquoi, à la Nouvelle-Zélande, l'homme n'aurait-il pas pu avoir une origine distincte de celle des anthropoïdes, si, comme Ta dit Vogt, l'homme américain a pu en avoir une distincte des singes d'Amérique. Toutefois, je n'insisterai pas et me garderai bien, d'ailleurs, d'essayer de dire quel aurait pu être l'intermédiaire entre l'homme et les phoques, car on sait qu'aucun reste de précurseur n'a encore été rencontré : ce qui tient, a dit Huxley, à ce que les formes ancestrales des mammifères sont depuis longtemps éteintes: Mais, toujours est-il que les phoques, eux aussi, sont des mammifères....
En somme, malgré la négation du transformisme par le savant professeur et les objections qu'il m'adresse, à son occasion, dans son livre, qu'il me pardonne de rester de l'avis des maîtres des doctrines transformistes et particulièrement de Darwin et de M. de Mortillet : que les créations successives s'engendrent et se continuent. Et qu'il me per-
mette de croire, après ce que je viens de dire, que ces doctrines ne repoussent pas aussi impérieusement qu'il le dit, ma conception. Je suis d'autant plus porté à persister dans cette croyance que, même parmi ceux qui acceptent l'intervention d'une Providence, setrouvent des savants qui reconnaissent que les espèces changent. L'un d'eux, M. Gaudry, comme on a vu, a fait plus : il a réuni toute une série de faits paléontologiques qui témoignent de ce changement.
De même, je crois pouvoir demeurer polygéniste, mais non à la manière d'Agassiz qui admettait que toutes les races humaines avaient été créées là où elles se trouvent. Si j'ai admis qufî la Nouvelle-Zélande a été le centre de création des Polynésiens, c'est que les traditions, comme i'observation directe et l'examen critique de tout ce qui a été publié sur cette contrée et sur la Polynésie, m'y ont pour ainsi dira contraint. Aujourd'hui, je crois même que la Nouvelle-Zélande est l'un des grands centres de création, s'il est vrai, comme je le soutiens, que c'est elle qui a peuplé la plus grande partie de l'Océan Pacifique et envoyé ses colonies jusqu'en Malaisie et à Madagascar, et même en Afrique, jusqu'en Asie et même au Japon, comme M. de Quatrefages le reconnaît, et enfin jusqu'en Amérique, comme cela résulte des recherches érudites de M. G. d'Eichthal.
Telles sont, en résumé, les considérations tirées des faits généraux sur lesquels s'est appuyé M. de Quatrçfages pour rejeter mes conceptions. Mais le savant professeur ne se borne pas à ces considérations, et pour mieux prouver que mes conceptions doivent être rejetées, il continue en disant (1) :
« Mais l'histoire des Polynésiens renferme bien d'autres particularités inconciliables avec la théorie de M. Lesson et qui permettent de la combattre directement. »
Voyons donc ces particularités.
Malheureusement, comme h peu près toujours, M. de Quatrefages se borue à en indiquer une seule, qu'il croit sans
(1) Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 483.
doute plus explicite que les autres,niais qui, pour moi, comme on va voir, ne fait qu'appuyer au lieu de la détruire, la thèse que je soutiens.
« M, Lesson, dit-il, accepte comme authentiques les chants maoris. Or, dans son hypothèse, ces chants raconteraient des événements antérieurs au peuplement du reste de la Polynésie. Mais ces chants et les traditions qui s'appuient sur eux renferment des généalogies toutes concordantes entre elles et toutes assez courtes pour nous ramener seule-* ment à trois ou quatre siècles en arrière. Au contraire, les généalogies recueillies aux Manaia, aux Sandwich et aux Marquises vont jusqu'au 13^, au 8' et au 5« siècle de notre ère. La généalogie des Pomaré elle-même, bien que ne datant pas des premiers temps de la colonisation, nous conduit au moins aux premières années du 12^ siècle. Le rapprochement de ces dates suffit à lui seul pour démontrer que le peuplement de Tahiti, des Manaia, des Sandwich, des Marquises, est antérieur à celui de la Nouvelle-Zélande, et que, par conséquent, les habitants de ces archipels ne peuvent descendre des Maoris. La manière dont j'ai exposé Tensemble des migrations polynésiennes concorde au contraire pleinement avec la succession de ces mêmes dates. »
Rien de plus logique, certainement, que ce raisonnement; mais il faut reconnaître en même temps qu'il ne pourrait être convaincant que s'il était démontré que les généalogies océaniennes sont aussi exactes quilles trouve concordantes.
Or. M. de Quatrefages a beau dire « que la manière dont il a exposé l'ensemble des migrations polynésiennes concorde pleinement avec la succession des dates », il suffirait de se rappeler par quels moyens il a lui-même obtenu quelque concordance pour conserver au moins quelque doute.
Mais il y a, en outre, bien d'autres raisons pour croire que, dans la plupart des cas, il y a au contraire très peu d'accord. C'est ainsi que Fornander vient de le démontrer pour les généalogies des îles Sandwich et que j'ai moi-même essayé de le montrer pour toutes les îles de la Polynésie (1).
(1) Voir (( les P@lynésiens », t. IV, p. 81 et suivantes.
Ne pouvant revenir ici Burce que j'ai avancé à ce sujet, et si longuement développé dans mon livre « les Polynésiens», je me bornerai, dans les pag*es qui vont suivre, à combattre spécialement Fobjection qui m'est faite, et j'espère que les raisons que je vais donner suffiront pour établir le peu de fond que Ton doit faire sur les généalogies polynésiennes et même maories, pour découvrir les dates des migrations en Polynésie.
Il est bien certain, dirai-je avec M. de Quatrefages, que si les Sandwich avaient été peuplées dès le 2% 4^ ou 5° siècle, et la Nouvelle-Zélande seulement à la fin du XIV^ ou au commencement du XV® siècle, les premières îles n'auraient pu l'être par la Nouvelle-Zélande, qui n'aurait même pas pu peupler les îles de la Société.
Mais, qu'on le remarque : malgré cette impossibilité, ce n'est pas moins par les îles de la Société que M. de Quatrefages, avec presque tous les ethnologues, fait peupler les Sandwich qu'il croit, comme eux, avoir reçu leurs premiers habitants s^ers le 4"" ou 5^ siècle, tandis que, d'après luimême, les généalogies de Tahiti particulièrement, ne font remonter leur peuplement que vers le 12^ siècle de notre ère(l).
De sorte que si l'on acceptait cette assertion, il faudrait admettre avec lui que c'est l'archipel le plus récemment occupé qui aurait peuplé l'archipel le plus anciennement habité.
Cela n'est-il pas suffisant déjà pour faire douter de l'exactitude des généalogies, et pour montrer en même temps, sinon Villogisme^ du moins le défaut d'attention des ethnolo-
(1) En parlant des généalogies de Tahiti ou mieux des Pomaré, M. de Quatrefages, dans « les Polynésiens », p. 195, dit : « Bien que ne datant pas des premiers temps de la colonisation, elles semblent con* duire au moins aux premières années du 12e siècle ».
Et en note : « J'ai reproduit cette généalogie conservée au département de la marine. Elle a été recueillie et contrôlée avec un soin qu'expliquent les préoccupations politiques de cette époque. »
J'ai dit dans le 4« volume de mon ouvrage quelle confiance on peut avoir dans des généalogies confectionnées par l'orateur du gouvernement, l'indigène Mare, le plus grand rhéteur de son temps.
gués? Quelle confiance, je le demande, pouvoir accorder à des généalogies qui, quel que soit le lieu où on se les procure, et quoi qu'en dise M. de Quatrefages, ne s'accordent pour ainsi dire jamais entre elles, et fournissent, tantôt un chiffre de générations assez élevé, tantôt un chiffre plus réduit, et, parfois même, n'en donnent aucun, comme aux Tunga et aux Samoa. C'est ainsi, par exemple, qu'à la Nouvelle-Zélande, il y a des généalogies qui donnent vingt-six générations, d'autres vingt, tandis que la plupart sebornent à quinze; que celles des îles Sandwich varient pour ainsi dire avec chaque famille, comme l'a montré Fornander, et que quelques-unes offrent un nombre considérable de générations, comme celles des Marquises (1).
Il me semble qu'il n'y a, après cela, qu'une conclusion possible: c'est que les généalogies polynésiennes, tout comme, d'ailleurs, celles des autres contrées, sans en excepter celles dites sacrées, ne méritent aucune confiance quant à leur exactitude,et ne peuvent, par conséquent, servir à établir la date des migrations, même approximativement. Tout démontre, en effet, que la plupart, sinon toutes, n'ont cessé d'être modifiées, tantôt raccourcies, le plus souvent augmentées, interpolées, suivant les idées des temps, la vanité ou la jalousie des chefs, les flagorneries et les caprices des prêtres, auteurs ordinaires des généalogies.
Il n'est peut-être pas un savant qui, s'étant donné la peine de lire attentivement les généalogies polynésiennes recueillies avec tant de peine par quelques résidents studieux, n'ait remarqué que ces généalogies ne s'accordent que rarement quant au nombre des générations ; ce qui tient, ai-je dit, le
(1) Qui ne sait qu'EUis, dans ses «Polynesian Researchcs», a dit que les Tahitiens avaient des généalogies remontant à plus de cent générations (3,000 ans), mais qu'il n'en a considéré comme exactes que trente-six seulement ou 1080 ans.
D'un autre côté, si Haie, d'après Porter, n'a trouvé que quatrevingt-huit générations, en 1813, à Nukuhiwa, c'est-à-dire 2.G40 années de séjour depuis l'arrivée des émigrants, on sait que dans le même archipel, à Hiwa-oa ou île de la Dominica de Meadana, les g:énéalogies de cette île donnent U8 générations, plus 21, c'ost-à-dire 5,070 ans. (Voir Fornander, t. II, p. 7 et 8.)
plus souvent à des raisons politiques (1), mais d'autres fois à la difficulté même de conserver dans la mémoire plus d'un certain nombre de faits passés ; et, les irrégularités qu'elles présentent sont parfois si grandes que les hommes les plus versés dans les langues océaniennes, comme les Barflf, les Orsmond, les Fornander, ont eu mille peines à les comprendre ou du moins à en tirer quelque conclusion satisfaisante.
Ce que les généalogies — aussi bien celles de la Polynésie que celles de la Nouvelle-Zélande, — paraissent le mieux établir, c'est qu'à une époque indéterminée, mais fort ancienne, les populations ont abandonné, presque toujours forcément, leur pays d'origine ou les derniers lieux occupés par elles et que, comme si elles s'étaient entendues, elles ne comptaient leurs générations que du jour où elles s'établissaient à demeure quelque part.
C'est ce qui explique en partie l'inégalité de ces généalogies, et roubli,avec le temps, du nom même du pays d'origine, que l'on finissait par appeler seulement < le pays », tout court, ou encore le « pays qui a nourri, vu naître », ainsi que je l'ai longuement expliqué dans « les Polynésiens y. Toutefoi», un souvenir mieux conservé a été la direction dans laquelle se trouvait ce pays: toutes s'accordaient, en effet, à le placer dans l'ouest. Cela, du reste, aide aussi à comprendre, comme je l'ai soutenu, pourquoi, dans la plupart des îles Polynésiennes, les traditions sont plus incomplètes et plus vagues qu'à la Nouvelle-Zélande.
On n'a qu'à lire attentivement les légendes de cette dernière contrée (2), lesquelles sont pour moi les plus explicites
(1) Fornander dit lui-même, t. I, p. 32 : « Les traditions varient « autant par la forme que par le fond. La vanité nationale ou dynasti- « que, les spéculations des prêtres ont à diverses périodes apporté de « grands changements dans les traditions primordiales ; celles-ci ont « été étouffées, altérées, modifiées, à la suite de nécessités locales et « de la pression d'idées plus nouvelles. »
(2) Les légendes Maori sont, à mon avis, les plus étendues, les plus complètes, en même temps que les plus archaïques. Je n'en excepte pas la mythologie.
Aussi, à cette occasion, p. 464 de son livre : « Hommes fossiles et hommes sauvages », M. de Quatrcfages,qui semble en douter, écrit-il
de toutes, et Ton verra qu'elles ne donnent absolument que les généalog'ies des descendants des Hawahikiens : Turi, Tama-te-Kapua, Hoturoa, et autres, allant se fixer à Aotearoa, et que si elles font, en outre, connaître une foule de noms (1), qui sont évidemment ceux d' Hawahikiens des tuas mythologiques et héroïques, elles ne parlent jamais, et pour cause sans doute, de la généalogie de ceux-là.
Les généalogies n'indiquent donc qu'une seule chose, je le répète :1e temps qui a été passé, jusqu'à l'arrivée des Européens, dans les diverses îles de la Polynésie depuis le moment où les émigrants, après leur départ de THawahiki, ou des dernières îles habitées par eux, s'y sont arrêtés définitivement. Ainsi, par exemple, à la Nouvelle-Zélande, suivant qu'on adopte 15, 20 ou 26 générations, les habitants y auraient séjourné pendant 450, 600 ou 780 ans avant l'arrivée des Européens. Ce serait au commencement de Tune de ces époques qu'aurait eu lieu Témigration de THawahiki, que j'ai appelée : la dernière grande émigration, pour la distinguer de celles qui se sont faites après elle, lesquelles n'ont pu être
les lignes suivantes à propos des idées religieuses des Maoris : « En somme, les Maoris étaient aussi religieux que les Tahitiens ; comme ceux-ci, ils avaient peuplé leur univers de grands dieux, de dieux inférieurs et d'une multitude de génies. Toutefois, les dogmes ne s'étaient pas formulés à la Kouvelie-Zélande avecla netteté qu'ils avaient acquise à Tahiti ».
Puis il ajoute en note : « Telle n'est pourtant pas l'opinion de M. « Lesson, car il déclare qu'il n'existe dans aucune île Polynésienne « une cosmogojùe plus complète que celle des Néo-Zélandais, mais il « ne donne pas les détails nécessaires pour qu'on puisse en juger. »
Il termine, du reste, en disant : « Les Maoris issus d'un mélange de « Bamoans et de Tahitiens, étaient bien plus rapprochés des tradi- « tiens premières de la race. La nature à demi-divine, à demi-hu- « maine des fds de Rangietde Papa, s'explique par cela même. »
Ces dernières lignes pourraient dispenser de toute réponse à une assertion qui semble n'avoir guère d'autre but que de venir en aide à la thèse soutenue : que la Nouvelle-Zélande a été peuplée par la Polynésie. 11 est bien clair, en elïet, que le rapprochement plus grand des Maoris des traditions de k. race s'explique plus facilement si les Maoris sont, comme je le soutiens, les ancêtres des Polynésiens.
(1) Tels que Hema, Tawhaki, Tinirau, etc.
««Toque partielles, puisque les traditions en parlent à peine, et de celles, grandes ou petites, qui se sont opérées bien longtemps auparavant. Car, d'après les chants polynésiens et surtout ceux des Sandwich, il n*est pas permis de mettre en doute ces migrations antérieures quel qu'ait pu être leur point de départ : c'est-à-dire, soit qu'il ait eu lieu dé la Malaisie, comme on le croit généralement, soit de la Nouvelle- Zélande, comme je le soutiens. Ce qui prouve le plus, à mon avis, qu'il y en a eu un bon nombre, c'est la variété des noms donnés par les émigrants aux îles du Pacifique qu'ils rencontraient, variété qui n'eût peut-être jamais été soupçonnée, sans les légendes, les traditions de toute sorte publiées par Fornander. On peut en avoir une idée par la légende hawaiienne de Kualii ; par l'itinéraire des premiers habitants des Marquises, depuis leur départ de la dernière île habitée par eux après leur sortie de l'Hawahiki (1) ; par Tune des prières adressées à Lono-Cook, etc. (2). Ce qui ne le prouve pas moins encore, c'est Fancienneté des émigrants dans certains groupes d'îles, tels que ceux des Sandwich et des Marquises.
Mais comme on voit, cela ne dit pas à quelles époques ont pu se faire ces anciennes migrations, qu'on suppose, d'après des généalogies inexactes, avoir eu lieu à des dates qu'on prétend fixer, mais qui sont, par cela même, aussi inexactes qu'elles. Les généalogies de la Nouvelle-Zélande n'indiquent elles-mêmes qu'une seule chose, c'est que la grande et dernière émigration de l'Hawahiki avait eu lieu quatre ou cinq siècles auparavant, mais rien de plus.
D'où je conclus que, pas une seule généalogie — même celles que Fornander donne pour les Sandwich, et à plus forte raison, celles de Tahiti — ne peut servir à fixer les dates des migrations.
L'erreur dans laquelle paraissent être la plupart ijies sa-
(1) Article publié dans les bulletins de la Société de Géographie de Rocheforti
(2) Prière qui paraîtra dans le môme Bulletin. V. Fornander, t. I, p. 174.
vants sur la valeur des généalogies polynésiennes tient, à mon avis, à ce qu'on a voulu absolument faire peupler la Nouvelle-Zélande parla Polynésie ; ce qui est une impossisibilité, ainsi que je Tai dit dans les « Polynésiens ». Là, en effet, j'ai montré que les vents dominants »s'opposaient à cette marche ; que ni les traditions polynésiennes, ni celles de la Nouvelle-Zélande ne faisaient allusion h quelque migration opérée de la sorte; qu'elles n'en avaient conservé aucun souvenir : ce qui n'eût pas manqué d'arriver si le fait avait eu lieu, puisqu'elles ont conservé celui d'une provenance opposée ; qu'enfin aucun fait pareil ne s'est présenté depuis qu'on connaît la Nouvelle-Zélande.
On comprend, du reste, parfaitement qu'en admettant, comme on le fait, le peuplement de la Nouvelle-Zélande par la Polynésie, il était tout naturel qu'on donnât aux généalogies maories la signification qu'on leur a généralement donnée et que leur donne particulièrement M. de Quatrefages. Cela explique en même temps pourquoi on a fait peupler l'île du Milieu ou Kawaï par l'île Nord ou Aotearoa : celle-ci se trouvant la première sur la route, il fallait bien qu'on la supposât la première rencontrée et peuplée, tandis, comme je l'ai montré, que c'est tout le contraire qui a eu lieu, c'est-à-dire que Kawaï ou THawahiki est la contrée qui, pour toutes les raisons que j'ai fait connaître, a peuplé Aotearoa. Mais tout cela était une erreur, comme je l'ai démontré dans mon livre : je ne crois donc pas devoir m'y arrêter plus longtemps.
Que conclure de tout ce qui précède? C'est que toutes les généalogies, aussi bien celles de la Polynésie que les généalogies de la Nouvelle-Zélande, n'indiquent, avec quelque certitude, que la durée approximative du séjour des habitants sur les îles où les Européens les ont trouvés. C'est donc à tort qu'on s'est appuyé et qu'on continuerait à s'appuyer sur elles pour établir les datesdes migrations. Il est bien certain qu'en allongeant ou en raccourcissant les généalogies Polynésiennes, € on parvient à les faire concorder pleinement avec la succession des dates », mais c'est certainement aux dépens de la vérité. Cela est si vrai qu'avec elles, par suite
des guerres intestines, de l'abandon des lieux primitivement occupés, on ne peut même pas dire d'une manière approximative, à quelle époque les premiers émigrants sont arrivés dans les îles du Pacifique où ils se sont d'abord arrêtés, et combien de temps ils y ont séjourné avant d'aller se fixer dans d'autres.
Tout ce qu'il serait possible d'inférer des g'énéalogies ne pourrait, à mon avis, être obtenu qu'eu supposant l'une d'elles plus exacte que les autres, et en raisonnant ensuite par induction ; mais on comprend qu'alors même on n'aurait aucune certitude, puisque la base du raisonnement serait elle-même incertaine.
Ainsi, par exemple, en supposant que le peuplement des îles Sandwich se rapproche le plus de la vérité, et a eu lieu, comme on le croit généralement, entre le IV® et le VP siècle (1) par les îles Marquises et les îles de la Société, il faudrait nécessairement reconnaître que ces dernières étaient ellesmêmes peuplées depuis plus longtemps; ce qui ferait remonter leur peuplement au moins au IV® et même au III® siècle. Comme, d'un autre côté, les îles de la Société et des Marquises ont elles-mêmes été peuplées parles Samoa et les Tunga, il s'ensuivrait que ces dernières auraient nécessairement aussi été peuplées bien plus tôt encore, au moins vers le II® ou le I®r siècle, quel qu'eût été le point de départ des migrations.
Enfin, s'il est vrai que les Tunga et les Samoa ont ellesmêmes reçu, comme je le soutiens, leurs populations de la Nouvelle-Zélande, il n'y aurait qu'une conclusion possible, c'est qu'au lieu d'avoir été peuplée comme on le dit, vers le commencement du XV* siècle, la Nouvelle-Zélande (llle Nord) l'aurait été à une époque qu'on ne peut fixer, même approximativement, puisque la migration de FHawahiki, dont il est parlé, n'était, ai-je dit, que l'une des dernières. Quant au peuplement de l'Haw^ahiki lui-même, les traditions mythologiques font supposer qu'il devait se perdre dans la nuit des temps.
(1) M. de Quatrefages dit même dans un passage de son livre vers le Ile.
Mais, je le répète, c'est tout ce qu'on peut inférer des généalogies: il est impossible arec elles de fixer exactement aucune époque des migrations, aussi bien vers l'île Nord de la Nouvelle-Zélande que vers les îles Polynésiennes.
Aussi eit-ce avec raison, selon moi, que, ainsi que le dit M. de Quatrefages (1), MM. Travers et Mackay n'admettent pas la date que Thompson, Shortland et lui-même ont cru pouvoir fixer approximativement comme étant celle de Vimmigration Maorie (2) ; et, est-ce avec plus de raison encore que, au lieu d'avoir tort, comme le dit M. de Quatrefages, M. Haie a avancé que tous les peuplements en Polynésie se sont faits à des époques infiniment plus reculées qu'on ne le croit généralement, et que ceux de Tahiti et de la Nouvelle- Zélande notamment, se sont opérés à la même époque, il y a plus de trois mille ans.
Pour moi, s'il y a quelque erreur dans cette estimation, elle est certainement moins dans la date donnée que dans l'assertion que ces deux contrées ont reçu leurs habitants en même temps, car il est probable, quel que soit le lieu de provenance des émigrants, que l'une d'elles a été peuplée avant Tautre.
Conclusion : les considérations générales tirées des faits généraux sur lesquelles M. de Quatrefages se fonde pour rejeter mes conceptions, sont-elles donc aussi auffisanteg qu'il le croit ? Le lecteur appréciera.
Mais, l'illustre gavant, dont j'ai si souvent le regret de ne pas partager les opinions, ne se contente pas des témoignages que je viens de combattre; il en vient même, pour mieux montrer que j'ai eu tort, de faire peupler la Polynésie par la Nouvelle-Zélande, à faire des objections qui ne peuvent que surprendre, tant elles sont peu favorables à la thèse générale qu'il soutient.
(1) Hommes fossiles et hommesi sautages, pages 490 et 491-
(2) Il leur a été impossible de concilier cette date récente aycc le grand nombre d'antiquités trouvées : Pj, cultures, villages abandonnés» lesquels indiquaient pour eux qu'une forte population avait existé : d'où ils concluaient qu'elle devait y être arrivée avant le XV« siècle*
Ainsi, p. 477 de son dernier livre — répondant à l'opinion de M. Hochstetter (1), qui admet Tautoclitonie des Néo- Zélandais -- il commence par faire remarquer combien cette manière de comprendre Torig'ine des Polynésiens s'accorde peu avec l'unité de race et de lang'age si caractéristique chez eux ; puis il continue en disant :
«t Par sa position géographique, par son étendue qui en fait un petit continent ; par la nature du sol, par le climat, par la faune et la flore, la Nouvelle-Zélande diffère complètement de tous les autres archipels polynésiens. En supposant que notre espèce ait pu être le produit des fotces naturelles agissant localement, comment cette contrée auraitelle engendré un homme identique à celui des îlots madréporiques intertropicaux ? Comment la même langue se parlerait-elle chez les Maoris, à Tîle de Pâques et aux Sandwich ? >
Vraiment, pareilles questions sont faites pour surprendre et, pour les expliquer, il faut admettre que M. de Quatrefages était préoccupé quand il les a posées. Autrement ce serait prendre pour témoignages favorables des faits qui ne le sont guère, comme on va voir :
En efifet, puisqu'il reconnaît que ce sont les Polynésiens qui ont peuplé lesSandwich, Pâques et la Nouvelle-Zélande, en venant, comme il le dit, de la Malaisie, îl est bien certain que les émigrants dans ces différents points étaient absolument de même race, et il n'est pas moins certain qu'il en aurait été de même si les émigrants fussentpartis de la Nouvelle-Zélande, comme je le soutiens, pour aller peupler la Polynésie. C'est ce qu'ont prouvé, d'ailleurSjtoutes les autres données. Par conséquent, il faut nécessairement admettre qu^ils devaient être identiques, au début du moins, et parler absolument la même langue.
En outre> parce que M. Hochstetter (2) déclare qu'on n'a observé aucune trace d'influence extérieure ni dans les înœurs^ ni dans le gouvernement des Polynésiens, M. de Quatrefages se montre d'autant plus surpris de cette asser-
(1) New-Zealand.
(2) Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 473.
tion « que les voyageurs ont (dit-il avec raison) signalé, sous ce double rapport, les analogies frappantes entre les Polynésiens et les Dayaks, les Carolins, et que plusieurs aussi ont insisté sur les ressemblances pliysiq[ues. >
Mais quoi donc d'étonnant, dirai-je, que des analogies physiques frappantes existent entre les Polynésiens, les Carolins et les Dayaks, puisque les uns et les autres appartiennent à la même race, comme je l'ai soutenu dans « les Polynésiens >, où j'ai cherché à prouver que les Dayaks ne sont que des descendants de Polynésiens ? Est-ce que M. de Quatrefages les supposerait de race différente ? Non, sans doute, puisqu'il semble lui-même démontrer le contraire par le crâne Dayak qu'il fait figurer p. 150 de sou livre si riche en témoignages, et qui ressemble tout à fait au crâne Maori-Polynésien qui figure dans le même livre, p. 485, fig. 170. Déplus, je crois avoir démontré que les Oarolins ne sont que des Polynésiens. Voir «les Polynésiens», vol. IL
D'un autre côté, pourquoi donc les linguistes devraientils s'étonner, comme M. de Quatrefages le croit, de cette autre assertion de Hochstetter : « que l'on a cherché en vain dans la langue polynésienne des éléments étrangers, et que le maori en particulier n'a aucun rapport avec le malai ? > Parce que, dit-il, « tous les ouvrages de linguistique qu'il a consultés, signalent la proche parenté qui unit les divers dialectes polynésiens aux langues malaises, et que Colenso lui-même, tout en regardant le polynésien comme appartenant à un type de langage plus ancien et s'éloignant par là du malai, s'accorde avec eux pour constater que l'on retrouve des mots polynésiens dans toute la Malaisie et jusqu'à Madagascar. »
Mais en quoi, dirai-je encore, le grand nombre de mots polynésiens retrouvés en Malaisie et même à Madagascar — ainsi que le reconnaissent tous les linguistes — pourrait-il faire croire que des éléments étrangers existent dans la langue polynésienne, et que le maori en particulier ressemble au malai? Ce fait ne prouve qu'une chose, c'est quela langue polynésienne a été transportée en Malaisie par des émigrants de la Polynésie, mais sans réciprocité, et il n'est pas moins
vrai, comme je Tai avancé moi-même dans t les Polynésiens », que cette langue en Polynésie est pure, spéciale et sans mélange, excepté peut-être dans les archipels qui avoisinent le plus la race noire et où, fait curieux, les mots étrangers sont même très rares.
Évidemment, comme je Tai dit moi aussi (V. « les Polynésiens », t. I, p. 142 et suiv.) Il y a quelques rapports entre le Polynésien et le Malai, rapports dus au contact des Polynésiens avec les Javano-Malais, au début de la formation de ceux-ci ; mais la langue malaie diffère complètement par le fond de celle de la Polynésie, comme j'ai essayé, dans le même ouvrage, de le démontrer ; et si Ton a longtemps cru que des mots malais se trouvaient dans la langue polynésienne, ce n'était qu'une erreur que, j'en fais l'aveu, j'ai moimême contribué à répandre, en acceptant d'abord, sans une étude assez approfondie, la croyance générale des écrivains, croyance qui ne peut plus être admise aujourd'hui (1).
En résumé, le grand nombre de mots polynésiens trouvés en Malaisie ne prouve donc rien contre la pureté et la spécialité de la langue polynésienne, et, quoi qu'en dise M . de Quatrefages, c'est avec raison que M. Hochstetter a soutenu l'opinion que le maori n'a aucun rapport avec le malai, opinion qui était déjà celle de quelques autres écrivains, ses prédécesseurs, et qui était particulièrement la mienne depuis longtemps.
J'arrive au second point.
2® Point : De la non préexistence d'une race noire à la Nouvelle-Zélande^ à l'arrivée des Polynésiens.
On sait que M. de Quatrefages soutient le contraire, et voici ce qu'il écrit à ce sujet (2) :
« Pour M. Lesson, la Nouvelle-Zélande n'a produit qu'une seule race humaine, et cette race est restée pure jusqu'à l'arrivée des Européens. S'il y a des nègres à la Nouvelle-Zé-
(1) Voir : Réponse à M. de Quatrefages, « Balletin de la Société de Géographie de Rochefort », année 1884, n« 3, t. V., Janvier.
-(2) Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 484.
lande, ils y ont été déposés par les baleiniers, et les mulâtres, dont il est question, ne sont que leurs métis.
€ Cette explication (ajoute M. de Quatrefages), pourrait peut-être s'appliquer aux temps modernes ; mais je ne pense pas que Fauteur lui-même veuille interpréter de cette manière les faits observés par Orozet en 1772. Aussi se bornet-ilà les nier, comme ilnie les observations de même nature faites avant et après cette époque, ou bien à ramener les différences si tranchées qu'ont signalées tant d'observateurs, h la variété de teint, de traits et de chevelure qu'on rencontre dans toutes le$ populations. Mais, quoi qu'en dise M* Lesson, les faits témoignent encore ici contre ses théories. »
Yoyons donc quels sont les faits sur lesquels s'appuie M. de Quatrefages pour prouver que les Maoris actuels viennent du mélange de la race polynésienne avec une race noire, première occupante de la Nouvelle-Zélande.
Je le dirai de suite : pour moi ces faits sont loin de porter la conviction dans l'esprit ; mais, avant de les peser, je citerai encore les paroles suivantes de l'écrivain ;
€ L'existence d'une population aj'^ant précédé la race poly- « nésienne à la Nouvelle-Zélande, est attestée de diverses « manières. On a trouvé, à plusieurs reprises, des ustensiles, « des instruments différents de ceux qu'on sait avoir été en « usage chez les Maoris proprement dits. En particulier, on « a découvert dans diverses localités et entre autres dans a risthme de lapresqu'île deMiramar(?) des pointes de flèches « qui figurent aujourd'hui dans les musées de Christchurch, € d'Auckland et dans quelques collections particulières. J'ai € rappelé ailleurs qu'aucune tribu polynésienne n'a jamais c fait usage de l'arc, si ce n'est à Taïti, oii il n'était d'ailc leurs employé que dans certains jeux (1). Ces pointes en
(1) M, de Quatrefages a raison : l'arc et les flèches, d'après tous les renseignements que j'ai pu me procurer sur les lieux, n'étaient plus usités que comme moyen d'amusement quand les Européens se présentèrent en Polynésie. J'ajouterai seulement qu'ils étaient connus et employés comme tels dans bien d'autres lieux qu'à Tahiti ; aux îles Sandwich par exemple, et surtout aux Tunga, comme l'apprend Ma*»
€ obsidienne ont bien évidemment été façonnées par d'au- « très hommes que les Maoris. Un des chants traduits par sir « Grey, mentionne ces « hommes du pays » que le chef Ma- « naia découvrit et détruisit à Tembouchure de la Waïtara. « Une des traditions recueillies par Taylor rapporte un € événement de même nature, en parlant de Turi : Le sou- € venir de ces premiers indig*ènes ne s'est pas perdu. Les € Maoris actuels se rappellent ces < Maero » ou * Mohoao » I {hommes sauvages des bois) qui paraissent s'être main- « tenus surtout dans Tintérieur de Fîle Septentrionale. « D'après les renseignements recueillis par M. Mackay, « un individu de cette race aurait vécu récemment encore € dans l'île Kapiti. M. Stach compte trois couches de popu- < lation dans l'île du Sud : la première fabuleuse, composée a de ces géants qui reparaissent dans les traditions de tant € de tribus sauvages ; la deuxième formée par les Rapawaï « ou Ngapuhi, qu'auraient exterminés les Maoris ; enfin les « Maoris, qui arrivaient sous les ordres de Waïtoa, un des « chefs qui montaient F Arawa. >
Ainsi, d'abord, on aurait trouvé à plusieurs reprises des ustensiles et des instruments différents de ceux des Maoris proprement dits. Mais quelle était la forme, quelle était la nature de ces instruments, de ces ustensiles? Voilà ce qu'il eût été bon de dire, en indiquant même les découvreurs, car j'aurais pu contrôler la véracité de ces derniers et discuter les premiers, dire, en un mot, si ces objets diffèrent autant qu'on paraît le croire. Il n'est rien tel, on le sait, pour parler d'une chose que de l'avoir vue de ses yeux ou d'en avoir une bonne description. C'est biea, d'ailleurs, ce que M. de Quatrefages pensait comme moi, en 1866, puisqu'on parlant des ustensiles trouvés enfouis dans l'île Septentrionale, il disait lui-même avec raison (I) : € Des renseignements détaillés € sur ces antiquités mettraient probablement sur la voie et € permettraient de déterminer avec certitude ce qu'étaient
riner en racontant les chasses de son chef Finau, et, bien probablement aussi, comme je Tai a^anci, à la Nouvelle-Zélande, avant l'émigration vers Aotearoa et la Polynésie.
(1) «Les Polynésiens », p. 134. Note.
€ ces premiers occupants, i M. de Quatrefages semble plus fixé aujourd'hui. Pour moi, j'avoue qu'il me faudrait d'autres preuves que celles tirées d'ustensiles enfouis qu'on ne décrit pas.
Après cela, M. de Quatrefag-es se contente de citer plus particulièrement la découverte de pointes de flèches, faite dans diverses localités, et conservées dans divers musées ou collections particulières, et il conclut de cette découverte que « les pointes en obsidienne ont évidemment été façonnées par d'autres hommes que les Maoris, et (naturellement pour lui) par des hommes d'une fhce noire. »
Il me semble pourtant qu'il serait aussi sinon plus rationnel d'attribuer ces pointes de flèches aux anciens Maoris eux-mêmes, qui, ainsi que je l'ai dit dans « les Polynésiens», avaient presque certainement connu l'arc et les flèches, puisqu'ils ont encore leurs noms dans leur langue sans avoir la chose. Autrement, en effet, il faudrait supposer que la race noire serait arrivée à la Nouvelle-Zélande, alors qu'elle était encore dans Fâge de pierre ancien, c'est-à-dire à l'époque de la pierre taillée, et qu'elle n'avait presque certainement que des canots à peine rudimentaires, si même elle en avait. Il me paraît difficile d'admettre une pareille supposition : aussi suis-je plutôt disposé à croire que ces pointes de flèches servaient aux ancêtres des habitants actuels, alors qu'ils étaient ce que Colenso appelle les Maoris primitifs. Qu'on remarque, d'ailleurs, que Fobsidienne abonde à la Nouvelle-Zélande, et que l'une des îles porte même ce nom : Tuhua. Dans l'une des légendes recueillies par sir Grey, celle de Nogahue, il s'agit d'une dispute entre rObsidienne et le Punamu (Jade vert) (1). Je ferai seulement remarquer, en passant, qu'on donne à tort dans cette légende le nom de Waiapu au Jade, et celui de Poutini à l'Obsidienne, à moins que ce ne soient deux mots archaïques (ou deux tropes) qui ne sont plus employés aujourd'hui pour désigner ces substances.
(l) V. Mythology de sir Grey ; Légende : La de'couverte de la Nouvelle-Zélande, p. 132.
Il est vrai que M. de Quatrefages, prévoyant sans doute quelque objection, va au-devant en disant, p. 488 (1) :
« Il n'est, du reste, pas difficile de comprendre d'où a pu venir l'élément nèg're qui a parfois modifié si profondément le type polynésien à la Nouvelle-Zélande. Les habitudes aujourd'hui mieux connues des populations mélanésiennes, et un coup d'œil jeté sur la carte des courants marins de ces régions, dressée par le capitaine de Kerhallet, fait aisément comprendre comment les deux races ont pu se rencontrer. Tout canot parti de la Nouvelle-Guinée, et poussé à quelques degrés vers le Sud, tombe dans le lit du courant de la Nouvelle-Hollande, et doit, ou bien aller se perdre dans les déserts de l'Océan Méridional, ou bien être repris par les remous qui entourent la Nouvelle-Zélande. Dans ce dernier cas, il a bien des chances pour être jeté sur cette grande terre, et c'est probablement ainsi que les choses se sont passées. »
Je reconnais que l'explication est commode, mais on me permettra de n'y avoir pas grande confiance. Certainement on peut concéder qu'une pirogue aurait pu parvenir de cette manière à la Nouvelle-Zélande, mais seulement après bien du temps et comme simple épave, finissant par être rejetée vide sur quelque point des côtes de cet archipel ; car il n'est pas croyable que son équipage aurait pu résister aux privations d'eau et de vivres auxquelles il se serait trouvé soumis, entraîné qu'il aurait été par le vent ou les courants, probablement sans provisions. Toutefois, ce que Ton ne peut admettre, c'est que de pareils entraînements aient pu avoir lieu souvent, ce qui eût été nécessaire pourtant pour expliquer le métissage d'une population qui, d'après M. de Quatrefage lui-même, s'élevait à trois ou quatre cent mille hahitants lors de la découverte de la Nouvelle-Zélande par les Européens. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les vents qui régnent le plus ordinairement et qui sont parfois violents, sont justement ceux qui éloignent de la Nouvelle- Zélande.
(1) Ouv. cité. Hommes fossiles et hommes sauvages.
Je crois donc que les ethnologues, et les marins surtout, se contenteront difficilement d'une pareille explication.
Il estyrai encore, M. de Quatrefages ne donne cette explication que comme une conjecture, qu'il croit appuyer en citant pour exemple pareil, le voyag*e du fameux Carolin Kadu, qui s'est fait de notre temps (1), Mais si Ton admettait avec lui que les Mélanésiens ont précédé à la Nouvelle- Zélande les Maoris qui, d'après lui-même, y sont depuis le commencement du 15* siècle, il faudrait donc supposer, puisque les lég'endes maories n'en disent rien, qu'il n'a voulu ou n'a pu parler que d'entraînements de Mélanésiens faits à une époque bien antérieure, et qui, ainsi que je Fai déjà indiqué, se seraient opérés alors que les Mélanésiens n'en étaient encore qu'à l'usag-e des flèches à pointes de pierre, c'est-à-dire à Fépoque paléolithique, et ne pouvaient quitter leur côtes qu'involontairement.
On conviendra que tout cela est bien difficile à admettre; mais, sans contredit, c'est une explication favorable à l'hypothèse soutenue...
Quand M. de Quatrefag'es ajoute encore que l'une des tribus de laNouvelle-Zélande, celle appelée Kahung'unu, se distingue surtout par la prédominance du sang noir, et a, dit-il, h cause de cela, été surnommée Pokerekahu (nom d'une patate noire), je dirai qu'en 1827, et alors que les Maori étaient encore dans toute leur sauvagerie, j'ai vu cette tribu, qui occupe le littoral de l'île Nord, depuis le cap Kawakawa ou Palliser jusqu'à Poverty-bay — la baie Pauvreté de Oook — dans plusieurs points différents, et que je n'ai pas trouvé que les naturels y fussent plus noirs que ceux de la baie Tasman et de la baie de l'Amirauté, etc. Le nom de Pokerekahu n'est, d'ailleurs, qu'un sobriquet donné aux individus plus foncés, comme celui de moricaud, de nègre est donné par nousmêmes en Europe aux gens très bruns, et c'est ce que Taylor démontre quand il dit que ce nom n'est employé qu'en plaisantant ou par moquerie (p. 184, note (2). Quand j'ai
(i) Voyage de Kotzebue, 1816.
(2) New'Zealand ou Ika-a-Maui.
observé cette tribu j'étais avec Dumout d'Urville, sur l'Astrolabe, et jamais, je le répète, nous n'avons remarqué que les hommes y fussent plus noirs que dans les autres points si nombreux visités par nous sur les deux grandes îles. Il y avait là, comme partout ailleurs, des hommes plus bruns, comme j'en ai vu dans toutes les îles et notamment à Tahiti dans la famille Pomare même, ainsi que je l'ai signalé dans « les Polynésiens 3), moins soigneux de leur personne, plus couverts d'ocre, plus sales en un mot, mais pas un noir proprement dit. Tous ceux vus par nous avaient les cheveux droits, lisses ou bouclés, plus ou moins bien entretenus, mais jamais laineux. »
Quant aux Maero ou Mohoao que cite M. de Quatrefages et qu'il regarde comme des hommes noirs, je crois avoir assez montré dans mon ouvrage qu'ils n'étaient que des Maoris plus sauvages pour n'avoir pas besoin d'y revenir ici. C'est donc avec raison que Colenso ne mentionne même pas, comme le remarque M. de Quatrefages, la possibilité d'une alliance entre les Maero et les Maoris.
J'ajouterai seulement encore que si M. Stack — comme le dit M. de Quatrefages, toujours pour appuyer son opinion — compte trois couches de populations dans l'île du Sud ou Kawaï : une première fabuleuse ; une deuxième formée par les Rapawaï ou Ngapuhi, qu'auraient exterminés les Maoris, et une troisième : les Maoris — cette mention est dénuée de toute importance, car les Ngapuhi existent toujours et ne sont qu'une partie des plus anciens Hawahikiens venant se fixer sur Aotearoa: ce qui prouverait plutôt — la race mythologique ne comptant pas-— contre l'opinion de M. de Quatrefages, et qu'il n'y avait dans l'île qu'une seule race.
En somme, les derniers exemples cités semblent donc prouver à peu près le contraire de ce que M. de Quatrefages veut faire accepter, et Je ne crois pas, quoi qu'il en dise, que ces faits témoignent autant qu'il paraît le croire contre mes théories.
Ensuite, quand M. de Quatrefages dit « qu'en arrivant à la Nouvelle-Zélande, les émigrants d'Hawahiki rencontré-
rent bientôt les Mélanésiens, les attaquèrent et les détruisirent sur certains points comme le racontent les chants — sans les détruire tous — et que les deux races finirent par s'unir en une seule population >, voilà bien, en effet, ce qui se serait passé si vraiment une race noire se fût trouvée dans l'île avant l'arrivée des Maoris. Mais sur quoi M. de Quatrefages s'appuie-t-il encore pour le soutenir ? Sur ce que les habitants trouvés par Manaia et Turi étaient des ncirs (1).
Or, qu'on lise attentivement les légendes, et Ton verra qu'elles ne disent absolument rien sur la couleur des habitants d'Aotearoacombattus ou exterminés par ces chefs venant de THawahiki ; elles se contentent de dire que Manaia et Turi rencontrèrent des habitants sur des points qu'elles désignent, mais sans ajouter qu'ils étaient noirs. Seul M. de Quatrefages le dit ; mais, comme ces habitants parlaient le même langage que les Hawahikiens,on doit plutôt supposer qu'ils étaient de la môme race, des émigrants antérieurs en
(1) Ce n'est pas ce que disait M. de Quatrefages, en 1866, dans son grand ouvrage sur les Polynésiens. Là, p. 134, on lit : « Qu'étaient ces indigènes (détruits par Manaia et ses hommes) ? La tradition Maorie est malheureusement muette sur ce point, et il n'est pas aisé de suppléer à son silence. »
11 ajoutait en note : « D'autres traditions dépeignent ces premiers occupants comme très inférieurs en force physique et en courage aux émigrants dHawahiki. L'existence de ces insulaires a été récemment confirmée par la découverte d'ustensiles enfouis dans l'ile Septentrionale, et qui différeraient entièrement de ceux des Maoris (Maunoir, la Nouvelle-Zélande.) Des renseignements détaillés sur ces antiquités mettraient probablement sur la voie et permettraient de déterminer avec certitude ce qu'étaient ces premiers occupants. »
J'ai fait remarquer dans « les Polynésiens » que ni DufFenbach, ni Shortland, ni Thompson, ni Grey ne citent aucune tradition dépeignant les premiers habitants trouvés à Aotearoa comme inférieurs aux émigrants d'Hawahiki. Qu'ils l'aient été, disais-je, en force physique et en courage surtout, cela se comprend, mais, qu'ils fussent d'une autre race, rien ne le dit, et il faudrait pour le prouver d'autres témoignages que des ustensiles enfouis dont on ne donne pas la description.
un mot, ainsi que je Tai soutenu. (Voir « les Polynésiens » t. III, p. 448 et suiv. (1).
Qu'on lise les légendes de sir Grey, p. 233, et Ton verra que Manaia dit seulement qu'il trouva des habitants à Routu, à rembouchure de la Waïtara (rivière des Pélicans) et qu'il les détruisit ; mais sans rien dire qui puisse faire croire qu'ils étaient d'une autre race. La même remarque s'applique à rexemple emprunté à Taylor pour prouver que les gens rencontrés par Turi étaient aussi des noirs.
Toutefois, comme j'ai longuement traité cette question dans mon ouvrage, en cherchant a détruire l'idée, fausse à mon avis, que M. de Quatrefages s'est faite touchant la légende de Turi, je me bornerai ici à dire que le voyage de Turi à Aotearoa précéda de quelques années seulement la grande émigration de THawahiki et suivit immédiatement celui de Kupe. J'ajouterai que ce sont les indications données par ce dernier à Turi et dont ne parle pas M. de Quatrefages, qui indiquent la véritable situation de FHawahiki. En effet, puisque pour atteindre Aotearoa et particulièrement la rivière Patea, il avait recommandé à Turi de faire constamment route à l'Est, c'est que l'Hawahiki était évidemment plus à l'Ouest que l'île Aotearoa. Il n'y a pas ici à discuter ; c'est un fait aussi significatif qu'indéniable ; mais, comme on voit, il y a loin de là au gisement que M. de Quatrefages indique comme étant celui des deux Hawahiki qu'il admet : les îles Armstronget Rourouti, dans la Polynésie (2).
(1) M. de Quatrefages dit lui-même dans son livre « les Polynésiens », 1866, p. 132 : « l'histoire de la colonisation d' Aotearoa ne mentionne aucune population antérieure, et si les émigrants rencontrèrent des hommes, ce sont toujours des compatriotes qui les ont précédés. Manaia lui-même fait une rencontre de ce genre. »
Cela prouve seulement qu'il a bien changé de manière de voir depuis.
(2) Je ferai remarquer que dans la description que donne M. de Quatrefages du voyage de Turi, il le fait changer deux fois de route pour échapper, bien que non poursuivi, à ses ennemis ; éprouver de violentes tempêtes, ce que ne dit pas la légende qui signale seulement le relâchement d«s coutures des fargues de son canot ; mais il évite
En outre, parce que je ïne refuse à admettre Fexistence de nègres à la Nouvelle-Zélande. M. de Quatrefages^ p. 413, ne manque pas de dire que « le fait (de leur existence) est pourtant liors de doute aujourd'hui comme il Fa montré. » Et il ajoute « que les hommes de science qui ont étudié la question sur place, en viennent chaque jour aux conclusions qu'il a formulées sur ce point dans son enseignement et dans des publications déjà anciennes. »
Quels sont ces hommes de science qui ont étudié sur place ? Evidemment ce sont les Dieftenbach, les Shortland, les Thompson, les ^euls vraiment compétents en raison de leurs études spéciales ; et sans doute aussi : Crozet, d'Urville, Oolenso,Taylor et Hamilton Smith, qui l'étaient beat!* coup moins. D'ailleurs, M. de Quatrefages les cite dans un autre passage de son livre, p. 413. Voyons donc aussi brièvement que possible quelle est l'opinion de ces observateurs.
Je ferai remarquer tout d'abord que les trois premiers sont justement ceux qui ne peuvent être invoqués, puis* qu'ils ne partagent pas, quant au croisement sur place, la manière de voir du savant professeur.
En effet, Dieffenbach (1) admet bien qu'ily aàla Nouvelle- Zélande une race plus brune, à cheveux frisés, grossiers, mais non laineux ; il doute que les différences observées parmi les naturels soient réellement dues à la rencontre sur Fîle d^une race noire antérieure. « On a trouvé, dit-il, de semblables variétés dans toutes les îles Polynésiennes, et il
de rapporter la dispute qui s'éleva entre Porna et Tari, à propos de la route à faire, après une première relâche, pour atteindre File Aotearoa, qui ne se nommait pas alors ainsi, puisque c'est Turi qui lui donna ce nom. (Elle s'appelait Tuawthenna ou terre étrangère.) Porna voulait retourner vers rOuest,'furi, au contraire, voulait continuer vers l'Est. Porna s'étant perdu en faisant route à FOuest, Turi arriva, comme on vient de voir, a Aotearoa, en faisant la route
nverse.
M. de Quatrefages ne pourra pas objecter que c'est la route qui a été
aite par les émigrants de la Malaisie, car s'ils ne s'étaient dirigés qu'à l'Est en partant de là^ ils ne seraient arrivés qu'aux lies Caroiines» Un coup d'œil jeté sttr la carte suffira pour le prouver.
(1) New-2eâland, t. II, p. 10-11.
est probable qu'elles dépendent de la différence des castes, si grande parmi les habitants des îles du Pacifique. Si une partie de la population était une race distincte, il serait bien surprenant qu'il ne restât pas de traces de ce mélang-e dans le langag'e, où ces traces devraient être plus durables, ou dans les traditions, qui auraient certainement mentionné la conquête d'une race par l'autre, si le fait avait eu réellement lieu. Le capitaine Crozet dit avoir rencontré une tribu au cap Nord, plus noire que les autres ; je n*ai rien observé de pareil, quoique j'aie visité tous les naturels, etc. »
En somme, Dieffenbacb paraît penser comme moi que les différences de conditions sociales sont suffisantes pour expliquer le fait. Donc, si c'est de son témoignag'e qu'a voalu parler M. de Quatrefages, il faut reconnaître qu'il n'a pas toute la signification qu'il lui a donnée»
« Tous les Néo-Zélandais, ajoute Dieffenbacb, parlent des Mangu-Mangu (noirs de la Nouvelle-Hollande) comme d'une race inférieure à eux ; mais lis n'établissent jamais de distinction dans leurs propres tribus. » Cela répond en partie au fait que cite M. de Quatrefages pour appuyer son opinion, fait emprunté à Taylor : < Que des naturels sont tellement noirs qu'ils sont appelés Pokerekahu (Pommes de terre noires. On a déjà vu, p. 89 (1) que Taylor dit luimême en note, p. 184 de son excellent livre, que cette qualification n^est employée qu'en plaisantant (2).
Shortland lui-même, ai-je dit, ne peut être invoqué, quoi qu*il admette (V. Si^persh'tions, p. 47 et 48) le mélange de deux éléments : ^élément polynésien et l'élément Papua.
Il dit en effet: « Quelques personnes ont émis l'idée qu'une race Papua été trouvée en possession du pays par les ancêtres des Maoris ; on a même dit que l'élément Papua
(1) Les Polynésiens, t. IIL
(^) A cette occasion je ferai remarquer que M. de Quatrefages cite en note, p. 485, toujours pour attester la présence de liègres à la Nouvelle-Zélande, le fait d'un véritable nègre voyageant avec Taylor, reconnu comme frère et embrassé ^iar un Maori. Pareille citation ne prouve rien ; ce n'est pas de la science. M. de Quatrefages renvoie à la p. 13 de Taykr, ou ce dernier n'en parle pas.
appartient spécialement aux esclaves, que Ton suppose être surtout sortis de la race assujettie et dégradée. Pourtant je 'U'ai jamais pu m'assurer que cette dernière assertion eut quelque fondement, ayant remarqué que la chevelure crépue se trouvait aussi bien chez les Rangatiras (gentilshommes) que chez les esclaves. »
Et M. Shortland explique le mélange qu'il admet, en supposant que ce mélange s'est opéré dans Tarchipel indien et la péninsule malaise, habités primitivement, dit-il, par des Papua^ car lui aussi pense que les Maoris sont venus de la Polynésie.
Commeon voit, si M. Shortland croit à un mélange, M. de Quatrefages ne peut s'appuyer sur son opinion pour soutenir que la Nouvelle-Zélande était occupée par une race noire avant l'arrivée des Maoris, et que c'est sur place que s'est opéré le mélange.
M. de Quatrefages ne peut invoquer davantage le D^" Thompson, qui, après dix années de séjour, n'avait vu une seule fois des cheveux laineux. Sans doute pour Thompson, comme on peut le voir p. 72 de son livre, 1. 1 : « Les Maoris forment une race mélangée (mixed) ; il reconnaît que cette race est composée de trois espèces d'hommes : les bruns, les rougeâtres et les noirs, parlant la même langue, mais en faisant lui-même un calcul qui enlève toute créance à son assertion.
Il dit même qull n'y a aucune raison pour admettre que la Nouvelle-Zélande était antérieurement habitée par une race noire, et il croit, comme Shortland, que le métissage qu'il a cru reconnaître chez les Maoris, s'était opéré grâce aux Micronésiens et Mélanésiens, avant leur arrivée à la Nouvelle-Zélande.
Pour lui enfin : « Les émigrants de l'Hawahiki avaient trouvé l'île Aotearoa inhabitée, à leur arrivée » ; mais j'ai montré dans mon livre, d'après les légendes elles-mêmes, qu'il existait au contraire un bon nombre de colonies sur divers points de cette île, colonies qui ressemblaient complètement aux arrivants et parlaient leur langue, au lieu d'être noirs comme le suppose M. de Quatrefages,
Ainsi donc, pas plus que sur les deux premiers, M. de Quatrefag-es ne peut s'appuyer sur Thompson pour prouver la préexistence de nèg-res à la Nouvelle-Zélande.
Si M. de Quatrefages n'a pu s'appuyer sur les trois observateurs précédents, ce ne peut être, évidemment, que de Grozet, de d'Urville, de Colenso et d'Hamilton Smith, qu'il a voulu parler, car sir Grey, lui-même, n'a rien dit a ce sujet.
Certes, personne plus que moi, n'apprécie les travaux de ces derniers, ainsi que je l'ai prouvé dans mon ouvrage ; mais ces travaux sont bien loin, à mon avis, d'avoir l'importance de ceux des premiers observateurs cités.
Ainsi Crozet admet bien trois espèces d'hommes: des blancs à cheveux lisses, plats, des basanés ou jaunes à cheveux crépus, et des nègres, tous bien faits et à nez aquilin, mais il ne parle pas de cheveux laineux (1). Il dit bien encore « que la Nouvelle-Zélande a été peuplée à la suite de divers événements de mer par des noirs de la Nouvelle-Hollande, transplantés à la Nouvelle-Zélande, lesquels s'étant alliés aux femmes du pays, ont donné naissance aux basanés qu'il a vus » ; mais je crois avoir assez longuement développé dans mon livre (en m'appuyant surDieffenbach, Shortlandet Thompson eux-mêmes) les raisons qui m'ont fait — non pas nier, comme le dit M. de Quatrefages, mais seulement combattre et rejeter les conclusions de Crozet — pour n'avoir pas à recommencer ici la démonstration de ce que je crois être une erreur de sa part. Il va donc de soi, après cela, que j'interprète les faits de Crozet comme inexactement observés. (Voir « Polynésiens », t. III, p. 70-78, etc.).
Et si je n'ai pas admis davantage l'opinion de d'Urville, qui reconnaissait deux seules variétés : Tune à cheveux lisses, l'autre à cheveux crépus seulement, c%r il ne parle pas, lui non plus, de cheveux laineux et dit même que Crozet a exagéré les caractères des deux races blanche et noire, c'est qu'ayant observé les Néo-Zélandais en même temps que lui, j'ai cru voir qu'il observait inexactement. A cette occasion,
(1) Voyage à la mer du Sud, p. 138.
j'ai même cité dans mon livre une réflexion du savant capitaine à la vue d'indigènes d'aspect bien différent, réunis dans une même pirogue, qui tend à le prouver. (Voir vol. m, p. 79.)
On sait que le naturaliste Quoy a observé les Néo-^Zélandais en même temps que d'Urville (1); mais comme il n'a vu que des cheveux lisses, il n'est pas probable que M. de Quatrefages ait voulu parler de lui.
Sans doute Taylor dit,p. 184 (2), avoir vu quelques Maoris avec des cheveux laineux (wooUy), d'autres bruns ou blonds et quelques-uns plus noirs que les autres ; mais j'ai encore trop longuement développé les raisons qui m'ont empêché de partager sa manière de voir pour que je croie utile d'y revenir ici. (Yoir « les Polynésiens », t. III, p. 89.)
Quant à Colenso — dont j'ai peu parlé — s'il a vu, comme le dit M, de Quatrefages, p. 434 (3), « des cheveux fortement laineux », il faut admettre qu'il les a vus ou a cru les voir tels. Mais était-ce sur le vivant ou seulement sur des Moko-mokaï ou têtes momifiées ? Voilà ce qu'il serait important desavoir, les têtes préparées paraissant presque toujours avoir une chevelure, non pas laineuse, mais recroquevillée, raide et comme roussie, pour les raisons que je Tais faire connaître.
On sait que Colenso admet les migrations et que, pour lui, l'origine des Polynésiens est un problème. Comme moi, il nie que les Polynésiens aient pu avoir une origine malaise, et est disposé avec Ellis à les faire venir d'Amérique (des Tottèques)* Enfin, comme moi encore, il rejette la migration à la Nouvelle-Zélande (4) dans un passé très lointain, et dit que la race Polynésienne est une variété (branche) du genre humain, plus ancienne que la variété Caucasienne ou Européenne.
(1) Voir (( les Pol^rjésiens », vol. 111, p. 103.-
(2) New-Zealand and ils inhabitants.
(3) Hommes fossiles et hommes sauvages.
(4) Hommes fossiles et hommes sauvages.
En résumé, il n'y aurait donc défavorable à la thèse sou> tenue par M. de Quatrefag*es que les dernières observations citées. On conviendra facilement, je pense, que les auteurs de ces observations étaient moins capables de bien observer que les premiers.
Après cela, quand M. de Quatrefages dit, p. 435 (1), qu'il n'y a g-uère que moi qui soutienne l'unité ethnique de la population Maorie, il reconnaîtra, je Fespère, que je ne suis pas aussi isolé qu*il le croit.
Pour prouver mieux encore que les Maoris ont été précédés à la Nouvelle-Zélande par les Mélanésiens, M. de Quatrefages invoque les crânes trouvés à la Nouvelle-Zélande, et notamment le crâne Papoua très caractérisé, trouvé par Dieffenbach à Rotorua; celui rapporté par M. Arnoux et décrit par M. Hamy, et la tête de chef maori sans tatouag'e donnée par Hamilton Smith, et qui fig*ure p. 435, n^ 167, de « Hommes fossiles et hommes sauvages » .
Dans le même but, il fait figurer, p. 158 du même ouvrage, la tête décrite par Huxley, qui Ta regardée comme le crâne d'un Papoua de la Nouvelle-Zélande.
Enfla, il fait représenter, p. 486 et 488, deux têtes momifiées de Néo-Zélandais pour montrer la différence qui existe entre le Maori Papoua et le Maori Polynésien par suite de croisement.
Or, — et que M. de Quatrefages me pardonne de différer encore ici de manière de voir — - je ferai remarquer que si la tête décrite et citée par Dieffenbach a été trouvée dans le lieu indiqué par le naturaliste anglais, elle était pour ce dernier plus maorie que mélanésienne d'après ce qu'il dit lui-même, vol. II, p. 7, car voici ses paroles:
« Sur un crâne d'homme d'une tribu de Tintérieur, que je possède, (Rotorua), les sinus frontaux sont très développés, le crâne est allongé, le front un peu incliné; la partie osseuse du nez est beaucoup plus déprimée, et les os nasaux sont beaucoup plus courbés que ceux des Européens, etc. » Il termine
(1) Même ouvrage.
en disant : « Ce crâne a certainement tous les caractères particuliers de la race; mais beaucoup de crânes néo-zélandais ne diffèrent en rien de ceux des Européens, a
Ensuite, si la tête rapportée par M. Arnoux et décrite par M. Hamy dans « Crania Ethnica», p. 293, fig.272, a été reproduite dans « Hommes fossiles et hommes sauvages », p. 485, fig. 169, en regard d'un crâne de chef Maori Polynésien, pour montrer la différence de conformation, j'avouerai que cette différence ne me paraît pas être très grande, et j'ajouterai que la tête dite d'Huxley ne me semble être ellemême qu'une tête de Maori vrai, surtout quand on la regarde d'en haut, par derrière et de face.
Pour moi, encore, la tête donnée par Hamilton Smith (1) comme t&te de Papoua maori, sans tatouage, n'a rien de maori ; du moins, n'en ai-je jamais vu de pareille, quoique j'aie vu un grand nombre d'indigènes. Ainsi dépourvue de tatouage, c'est celle du premier Européen venu ; elle n'est remarquable que par ses lèvres à rebords saillants, comme j'en ai tant vu chez les femmes des îles Sandwich, où la trace des noirs a été si peu rencontrée, que M. de Quatrefages n'a pu citer, dans son livre (2), p. 290, que le crâne Papua recueilli dans cet archipel et envoyé par M. Ballieu. Ce n'est que par là, certainement, que cette figure peut ressembler h celle d'un Papua ; et encore, dois-je faire remarquer que les Papouas présentent rarement cette forme des lèvres. Il est évident pour moi que le peintre ou le photographe qui, le premier, a fait connaître cette figure ne l'a représentée qu'en raison de la singularité de ses lèvres et seulement comme exemple curieux ou rare.
(1) Hommes fossiles et hommes sauvages, p. 167.
(2) On sait qu'à Faide de ce crâne et de celui rapporté de l'Ile de Pâques par M. Pinard, qui l'avait trouvé dans un ancien tombeau, M. de Quatrefagcs a conclu que la race noire était arrivée aux trois points extrêmes de la Polynésie avant que les Européens eussent pénétré dans ces mers, et que, par suite, il faut bien, dit-il, renoncer à ces vieilles idées d'autochthonie qui faisaient de l'homme un être inerte enchaîné au sol qu'on disait l'avoir produit. »
Il me semble que M. de Quatrefagcs se contente de bien peu de chose pour arriver à une pareille conclusion générale.
Quant à la chevelure qu'on lui donne, elle n'a peut-être jamais existé à la Nouvelle-Zélande, où, je le répète, je n'en ai jamais rencontréde pareille, bien que j'aie visité beaucoup de points différents des deux îles principales.
Cette tête, en somme, n'est selon moi qu'un portrait exceptionnel, représenté, sans nul doute, dans le seul but d'appuyer l'opinion soutenue : le mélangée sur place des Maoris, qu'on fait venir de la Polynésie, avec une race noire, première occupante delà Nouvelle-Zélande.
En résumé, cela ne fait en tout que quatre têtes mélanésiennes trouvées dans une contrée fréquentée par des gens de toute couleur depuis plus de 90 ans. On conviendra que c'est vraiment bien peu pour un laps de temps aussi long, et pour un pays où, d'après M. de Quatrefages lui-même, la race noire existait à l'arrivée des Maoris, c'est-à-dire il y a 4 à 5 siècles, et où les nègres d'Afrique eux-mêmes ont paru historiquement dès 1772.
Certainement on ne peut mettre ces cas en doute ; mais, qu'ils soient suffisants pour que M. de Quatrefages puisse conclure d'une manière certaine que les Maoris n'ont pas été les premiers hommes à occuper la Nouvelle-Zélande et que leurs prédécesseurs étaient de race mélanésienne, voilà ce qu'il sera bien difficile d'admettre après ce que je viens d'objecter.
Quant à la différence trouvée par M. de Quatrefages entre les têtes maori papoua et maori polynésiennes figurées avec les nos 171-172 et 173-174, qu'il me pardonne de différer d'avis même pour celles-là : la différence entre elles, en effet, me paraît à peu près nulle.
M. de Quatrefages, pour la tête maori Papoua, c trouve que la forme générale, ce que l'on peut encore reconnaître des traits, et surtout la chevelure franchement laineuse, la font reconnaître au premier coup d'œil pour être celle d'un vrai Papoua à nez saillant, comme celui, dit-il, dont il a donné le portrait d'après Eari, fig. 99 », lequel portrait n'est pour moi qu'un portrait de fantaisie.
Sans doute, la fig. 171-172, vue de profil, a bien les cheveux crépus, ébouriffés, d'apparence laineuse ; mais les
cheveux ont déjà moins cette apparence dans celle vue de face, et il s'en faut, à mon avis, que la forme générale, les traits, soient suffisants pour enlever toute hésitation. Pour moi, en effet, et je ne serai peut-être pas seul de cet avis, la physionomie générale de cette figure est tout à fait maorie. Sans doute, vue de face, cette tête est plus ombrée que celle vue de profil, plus noire en un mot; mais ce n'est pas moins, par l'ensemble, une tête toute maorie-polynésienne comme l'appelle M. de Quatrefages ; et, si les tatouages qu'elle porte, attestent, d'après lui, qu'elle a appartenu à un chef de rang élevé, elle ne ressemble pas moins complètement, selon moi, à celle qui est mise en regard, p. 489.
Cette seconde tête, fig. 173-174 — qui est peut-être celle donnée au Muséum par mon frère — est regardée avec raison par M. de Quatrefages, comme celle d'un Maori pur ; il la fait figurer, dit-il, pour montrer que sous le rapport couleur plus foncée et richesse de tatouage, la première ne le cède en rien à celle du chef de race polynésienne pure. Je le crois bien, dirai-je, puisque pour moi c'est absolument la même tête dont la préparation, ainsi que je vais l'expliquer, a moins réussi que pour la première.
On sait que rien n'est plus rare que de rencontrer une tête maorie momifiée à point, c'est-à-dire ayant conservé sa chevelure naturelle après la préparation qu'on lui fait subir pour sa conservation. Et le nombre de celles, après cette préparation, qui semblent avoir des cheveux laineux, est si grand que déjà M. Hamy avait pu remarquer que la moitié des têtes maories possédées par le Muséum, présentaient cette chevelure.
Naturellement, en voyant l'apparence laineuse de ces têtes, on avait dû en conclure logiquement qu'une race noire avait dû exister et existait probablement encore, sous forme de métis au moins, à la Nouvelle-Zélande ; et, comme on vient de voir, M. de Quatrefages s'en est servi comme preuve de son existence. Mais cela n'a eu lieu, j^en suis convaincu, que faute d'une observation assez attentive, la couleur, naturellement plus noire, plus foncée, de certaines têtes préparées aidant d'ailleurs à l'erreur.
Qu'on examine de nouveau, et je suis certain qu'on le reconnaîtra facilement.
En effet, les cheveux sur ces têtes ne sont pas laineux ; ils sont seulement durs, secs, recroquevillés et presque toujours de couleur rougeâtre : ils sont, en un mot, comme les cheveux qu'on jette sur les charbons ardents et qu'on retire lestement avant qu'ils ne s'enflamment, c'est-à-dire rissolés. Ce qui s'explique aisément, puisque la tête maorie est préparée dans les fours indigènes qui, dès qu'ils renferment trop de chaleur, produisent constamment ce résultat.
Et qu'on ne mette pas en doute pareille cause, car je l'ai vue produire le même effet aux îles Marquises où la race a toujours passé pour être pure. Là, j'ai vu des cheveux droits et du plus beau noir, mis dans un four pour les rendre plus tard inattaquables par les mites et servir d'ornement des chevilles et des poignets les jours de grande fête, sortir de ces fours secs, cassants, raccornis, recroquevillés et rougeâtres, comme les cheveux de la plupart des têtes momifiées de la Nouvelle-Zélande (1). Là aussi, tous ceux qui les voyaient après cette préparation, les prenaient pour des cheveux de race noire, mais à tort, puisque je les avais vu mettre, à mon intention, dans le four, et retirer plus tard pour les monter avant de me les offrir.
Que conclure eo somme de tout ce qui précède ? C'est que tous les témoignages sur lesquels M. de Quatrefages s'est appuyé jusqu'à présent pour réfuter mes assertions, rejeter mes conceptions et soutenir que des noirs ont précédé les Maoris à la Nouvelle-Zélande, n'ont point la signification qu'il leur a donnée et en ont même, parfois, une toute contraire.
(I) On sait, du restc,que les têtes momifiées de la Nouvelle-Zélande portent le nom de Moko-Mokaï et qu'autrefois, celles des chefs, préparées avec un soin extrôme, étaient, à certaines époques, retirées du caveau des ancêtres et exposées aux regards de la foule. Je possède sur leur préparation d'importantes notes ; mais comme je ne puis ici entrer dans les détails, je me contenterai de dire qu'elles étaient mises et remises deux ou trois fois dans le four après avoir été vidées et qu'elles se conservaient grâce à 1 acide pyroligneux qu'elles avaient absorbé.
Mais, que des noirs, depuis la visite des premiers navigateurs Cook, Surville et Marion Dufresne, soient arrivés à la Nouvelle-Zélande, c'est un faitincontestable, surtout depuis 1815 et 1820, fait qui s'est incessamment renouvelé depuis cette époque, grâce, particulièrement, aux baleiniers de toutes les nations. Dès 1772, un nègre d'Afrique s'était déjà arrêté dans Tîle Nord ; c'était justement le domestique de Marion lui-même, qui, avec deux ou trois autres, avait déserté quelques jours seulement avant le massacre de l'infortuné capitaine et de tous ceux qui se trouvaient avec lui, moins pourtant le matelot Thomas qui, malgré ses blessures, parvint à regagner le bord à la nage et devint plus tard maître d'équipage à Brest où il fut vu par Rochon qui nous rapprend. Ilest même à supposer que ce nègre esclave, qui n'avait déserté que parce qu'il avait à se plaindre, disaitil, de son maître, n'a pas été étranger à la mort de ce dernier. Crozet ne dit rien de précis à ce sujet; il se contente d'écrire « que peu de temps avant Févénement, trois esclaves de Marion s'enfuirent dans une embarcation qui chavira, et que le chef Te Kuri (le chien), qui devait quelques jours après diriger le massacre, renvoya aux navires ceux qui ne s'étaient pas noyés.» D'après d'autres renseignements, il est certain que le domestique de Marion, bien accueilli par le chef néo-zélandais, n'assistait pas au massacre et s'était retiré, sur son conseil, dans un autre village. Mais on devine ce qu'il avait pu lui dire auparavant.
11 serait trop long, du reste, d'indiquer les occasions (navires venant chargés de bois, de lin de la Nouvelle-Zélande, etc.) qui ont permise des noirs de toutes les contrées d'arriver dans ces îles et de s'y fixer, pour un temps du moins, car, rien n'est plus changeant que l'homme assez audacieux pour s'établir parmi des sauvages. C'est surtout de rinde que sont venus d'abord les plus nombreux ; mais bientôt ils ont été suivis par des Mélanésiens de l'Océanie, et si la plupart s'en retournaient avec leurs navires, il en restait toujours quelques-uns attirés par la facilité des mœurs.
Ce sont ceux-là qui ont dû, de temps en temps, y laisser leurs crânes, et l'on peut, à cause de cela même, se deman-
der comment il se fait qu'on n'en ait pas trouvé et sîg-nalé un nombre plus grand que celui qu'on a cité.
Il est clair, toutefois, le nombre des noirs de toutes sortes ne faisant journellement qu'augmenter à la Nouvelle-Zélande, qu'on finira par trouver pas mal de leurs têtes, de même qu'un plus grand nombre de métis ; et c'est alors que les partisans de la préexistence d^une race noire auront surtout beau jeu et pourront plus que jamais soutenir, avec quelque apparence de raison, que les Maoris ont été précédés à la Nouvelle-Zélande par une race noire.
A propos de ces têtes, je ferai remarquer que le crâne Àlfourous^ vu d'en haut, que M. de Quatrefages fait figurer, p. 157(1), comparé au crâne maori-polynésien figuré p. 485, est lui-même absolument pareil à ce dernier: ce qui vient appuyer ce que j'ai dit de l'origine des Alfourous dans le premier volume « les Polynésiens ».
Je ferai remarquer encore, fait à mon avis assez curieux, que, p. 69 de son livre, M. de Quatrefages donne la figure d'un crâne de Gouanche de Ténériffe, vu de face, qui, selon moi, se rapprocha du crâne Dayak, figuré p. 150.
On sait que le savant professeur d'anthropologie ne pense pas que l'origine Hawahikienne que Colenso donne aux habitants des îles Chatham soit suffisante pour expliquer les diftérences de traits, de couleur et de chevelure qu'on a vu exister, dit-il, chez les Maoris. Il est un fait certain, pourtant, c'est que les légendes maories elles-mêmes disent que les Morioris ou habitants des Chatham, étaient des émigrants de l'Hawahiki.
Pour établir la séparation, M. de Quatrefages, p. 426, fig. 159 et 160, met en regard un crâne de Moriori et un crâne de Maori. Le premier est évidemment plus allongé, plus surbaissé et plus large et a le front plus fuyant. Le second semble bien court pour un crâne Maori ; mais ce qu'il serait important de savoir, c'est si tous les crânes Morioris donnés au Muséum par MM. Haast et Travers ressemblent à celui
(\) OuT. cité, Hommes fossiles et hommes sauvages.
figuré, et de même si les crânes Maoris ont exactement la même forme que celui représenté.
Le crâne Moriori, fig. 161, p. 428, comparé au crâne Maori, fig. 162, vu d'en haut comme le premier, est bien plus large et un peu plus long, mais est tout à fait polynésien et, à preuve, il ressemble complètement au crâne de Hawaiien qui figure même page, fig. 163,
Une dernière remarque, enfin, à propos des crânes et des têtes invoqués par M. de Quatrefages pour combattre mes assertions touchant Tunité de race à la Nouvelle-Zélande, c'est qu'il me semble parfois appuyer les siennes sur des exemples qui, à mon avis, ne peuvent donner qu'une fausse idée des véritables caractères physiques des races dont il parle.
Ainsi, il fait figurer, p. 172, des portraits de Papouas qui ne sont pas des Papouas. Sans doute ces exemples sont empruntés par lui au voyageur Earl qui, lui-même, les avait probablement pris aux Hollandais ; mais ils ne sont pas moins faux et sans valeur, à moins pourtant qu'il ne les ait donnés que pour montrer la disposition de la chevelure. En efi'et, ces portraits ne sont guère, à mon avis : le premier, fig. 98, que quelque maître d'école européen ; le deuxième, fig. 99. un beau jeune homme italien dans la cloison nasale duquel on a passé un bâtonnet pour montrer comment s'ornent les Papouas et qui, de plus, porte un collier de dents de porc. La figure 100 est, selon moi, celle de quelque commis voyageur du Midi ; enfin, la figure 101 donne bien une idée de la coiiîure en Vaudrouille des Papouas ; mais, là aussi la face est toute européenne, et il en est de même encore pour la figure 102 que Earl donne comme celle d'une femme de la Nouvelle-Guinée. Il est à croire vraiment que ces portraits ont été dessinés par quelque artiste peu capable et, certes, une mauvaise photographie eût mieux valu. Je suis certain que tous ceux qui ont vu des Papouas seront de mon avis.
Enfin, de même que pour prouver l'existence de noirs à la Nouvelle-Zélande (lisez Aotearoa), M. de Quatrefages a
invoqué tous les témoignages que je viens de combattre ; de même il a recours aux légendes maori et particulièrement à celle de Turi pour démontrer que cette île a reçu ses animaux, ses plantes, de THawahiki.
Après avoir répété que les Sandwich ont reçu de Tahiti les premières colonies polynésiennes accompagnées du cochon, du chien et d'une paire de poules, il ajoute : « Mais c'est encore dans l'histoire des migrations de THawahiki que nous trouvons les détails les plus circonstanciés, les plus nombreux et les plus précis sur le transport des végétaux et des animaux utiles. » Et il cite alors textuellement cette partie de la légende de Turi qui dit (1) :
« Au moment du départ, les amis de ce chef mirent dans son canot pour qu'il pût les semer, des patates douces de l'espèce U kakau (2), des noyaux du fruit de l'arbre Karaka, en outre quelques rats vivants bons à manger, enfermés dans des boîtes, et quelques perroquets gris apprivoisés. Ils ajoutèrent quelques grandes poules d'eau et plusieurs autres choses précieuses. (Myth, p. 212.) Un des associés de Turi, Porua, commandant du Ririno, « emportait quelques chiens qui devaient être précieux dans les îles où ils se rendaient, car, par leur multiplication, ils devaient fournir un bon article de nourriture et des peaux propres à faire des vêtements chaux (p. 214 à 228). »
C'est bien là, en effet, ce que dit la légende — excepté pourtant qu'elle dit perroquets verts (green parrots) au lieu de perroquets gris — mais M. de Quatrefages n'a pas remarqué que cette partie de la légende de Turi, citée par lui, loin d'être favorable à la provenance qu'il soutient, vient elle-même démontrer l'impossibilité de pareille origine.
En effet, si ce fragment établit qu'en partant pour Aotearoa, Turi avait à son bord tous les objets indiqués, il démontre en même temps par quelques-uns de ces objets — les noyaux de Karaka — que FHawahiki, ou les Hawahiki reconnus aujourd'hui par M. de Quatrefages comme les lieux
(1) Mythology de sir Grey, p. 212.
(2) Kakau ne signifie que tige.
d'origine, ou tout au moins de provenance des Polynésiens, ne pouvaient se trouver en Polynésie, puisque Tarbre qui porte le nom de Karaka et qui n'est que le Corynocarpus lœvigata de Forster et Solander, n a encore jamais été rencontré dans les îles Polynésiennes. On sait, au contraire, qu'il est aussi commun dans Kawaï ou Tîle du Milieu de la Nouvelle-Zélande que dans Ika-na-Maui ou Tîle Nord.
C'est donc un témoignag'e plutôt contraire que favorable à Topinion de M. de Quatrefages touchant la provenance des Maoris ; en un mot, c'est un fait de plus contre la possibilité du peuplement de la Nouvelle-Zélande par la Polynésie. (Voir « les Polynésiens »» t. III, où j'ai cherché à démontrer cette impossibilité, qui Test surtout par le silence des traditions polynésiennes et maories sur un pareil fait).
Mais en voilà assez. J'ai répondu, je crois, à toutes les objections faites et pesé tous les témoignages sur lesquels le savant professeur s'est appuyé pour apprécier, comme il l'a fait, mes conceptions sur le peuplement de la Nouvelle- Zélande : au lecteur, maintenant, à juger si son appréciation est aussi fondée qu'il le croit.
La haute personnalité de M. de Quatrefages, dirai-je en terminant, m'ayant forcé à accumuler les preuves, à soutenir mon opinion par des faits, et aussi par une interprétation plus exacte de ceux invoqués par lui , voilà l'excuse de la longueur de cette réponse.
Clermont (Oise). —Imprimerie Daix frères, place Saint- André, 3.
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