‹ Légendes des personnagesChapitre 21 sur 55 · NINON DE LENCLOS · texte numérisé non relu

NINON DE LENCLOS

gré ses domestiques, il pénètre dans sa chambre, s'approche du pied de son lit, en ouvre les rideaux. Mademoiselle de Lenclos le reconnaît, pâlit et jette un grand cri. Le petit homme, après lui avoir annoncé qu'elle n'a plus que trois jours

à vivre, lui montre sa signature, et l'attend

Cette histoire, ou du moins une toute semblable, avait déjà été débitée, un siècle auparavant, sur le compte de Louise de Budes, seconde femme de Henri Ier, connétable de Montmorency, laquelle mourut soupçonnée de poison en 1599. Cette dame avait été extrêmement belle; elle devint, un moment avant sa mort, si noire et si hideuse, qu'on ne pouvait la regarder qu'avec horreur; ce qui donna lieu à divers jugements sur la cause de sa fin, et fit conclure que le diable, avec qui l'on suppose qu'elle avait fait un pacte dans sa jeunesse, était entré dans sa chambre sous la figure d'un petit vieillard habillé de noir, et l'avait étranglée dans son lit.

l'hOTEL-BE-YILLE DE BRUXELLES M

L'HOTELDEULLE DE BRUXELLES

C'est une ressource dangereu Marivaux.

egnard, le poète comique, n'était connu dans le monde à l'âge de trente-quatre ans, épo~ me où il visita Bruxelles, que par ses dissipations et ses folies. Un immense besoin d'activité le portait aux voyages. Fils d'un riche marchand qui lui avait laissé de la fortune, il avait visité l'Italie, jouant partout gros jeu, et préparant déjà, du fruit de ses observations et de ses sensations propres, sa comédie du Joueur. Revenant par mer en France, avec une dam dont il faisait grande estime, il fut pris par des corsaires algériens, emmené à Constantinople, où une circonstance le vexa beaucoup, c'est que

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la dame dont il faisait tant de cas fut vendue

cinq cents francs moins que lui. Esclave avec elle, chez le même patron, il sut adoucir les rigueurs de sa captivité par les talents qu'il possédait dans l'art culinaire. Enfin une somme de douze mille francs, que lui envoya sa famille,. lui rendit la liberté, ainsi qu'à la dame, sa compagne, qu'il voulait épouser en arrivant en France, quand le mari de cette dame, qu'on croyait mort, reparut tout à coup pour lui inspirer la comédie du Retour imprévu.

Reprenant alors ses voyages, il se dirigea vers les Pavs-Bas, et arriva à Bruxelles le. 12 mai 1681.

Il visitait les monuments, les édifices publics, les objets curieux. Il alla voir Sainte-Gudule, l'église du Sablon, Notre-Dame-de-la-Chape!ley le palais de l'ancienne cour, lequel fut brûlé cinquante ans plus tard ; il s'arrêta devant le Manneken-Pis; mais la plus grande part de son admiration fut donnée à l'Hôtel-de-Ville de Bruxelles, ce chef-d'œuvre lombard-gothique, d'une architecture que rien ne semble pouvoir reproduire aujourd'hui.

Regnard s'était présenté avec des lettres de recommandation chez maître Simon deFierlandr chancelier de Brabant, chez maître Jean Locquet, président au grand conseil, et chez m essire Mathias de Crumpippen, conseiller dir prince de Parme, gouverneur des Pays-Bas pour Charles II. Ces trois grands personnages faisaient au poète voyageur les honneurs de Bruxelles,

Pendant qu'il considérait les quatre-vingts lucarnes du toit del'Hôtel-de-Ville, les quarante fenêtres de la façade, séparées par des niches qui attendent encore leurs hommes illustres, les deux lions du perron qui gardent l'écusson du sénat et du peuple bruxellois, les six tourelles hexagones qui décorent l'édifice, Jean Locquet lui demanda s'il n'était pas étonné de la pompeuse tour de Saint-Michel, haute de trois cent soixante -quatre pieds, percée à jour avec tant de hardiesse et de grâce, surmontée de la statue de saint Michel, girouette gigantesque de dix sept pieds, jetée dans les airs sur une pierre plate de douze pieds de diamètre, au désespoir de tous les architectes à venir?

— C'est admirable, dit Regnard; et l'Hôtel-

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de -Ville de Bruxelles est le plus beau monument de ce genre que j'aie vu jamais. Pourquoi faut-il que sa prodigieuse tour soit de travers?

— - Oh ï c'est toute une histoire, dit Simon de Fierland.

— Cela tient à l'aventure de l'architecte, ajouta Jean Locquet. Cette belle place où nous sommes était autrefois un étang. Lorsqu'en 1 380 on l'eut desséché et comblé par des remblais successifs, on décida que cet endroit, comme point central, serait la Grande-Place. Elle était précédemment au marché aux Herbes. On amenait les matériaux par une rue qui est ici près, et qui depuis s'est toujours appelée la rue des Pierres, parce que durant quarante ans elle en fut constamment obstruée. Un bâtiment comme celui-ci en absorbe!

— Par monseigneur de Parme! s'écria Mathias de Crumpippen, vous n'arrivez pas à l'aventure de l'architecte.

— N'était-ce pas un italien? demanda Jean Locquet.

— L'architecte de ceci, riposta vivement Simon de Fierland ! Pour un président au grand

conseil, vous êtes merveilleux! oubliez-\ous que ce grand homme était Jean de Ruysbroeck, notre compatriote? Lorsqu'il voulut placer sa tour, où l'on devait, selon le vœu du bon duc Henri Ier, élever l'effigie de notre saint archange, qui est le patron de notre ville, un religieux proposa de s'en rapporter au saint lui-même. On jeta une plume au vent; elle s'arrêta àl'endroi où vous admirez l'élégant obélisque.

— Je voudrais savoir si c'est à la chancellerie que vous avez appris cela, interrompit Jean Locquet. 11 n'en fut pas ainsi; mais Jean de lluysbroeck étant allé consulter une sainte femme qui vivait en recluse près de Saint-Nicolas, paroisse de l'Hôtel- de-Ville, elle lui dit de fouiller ses fondations et de poser sa tour, comme centre parfait de la ville, à l'endroit où il trouverait, vers une profondeur de 27 pieds,, deux petits lions de pierre, emblèmes de Bruxelles et du Brabant. Vous pouvez les voir dans la rue de l'Ami, où ils jettent de l'eau sur des coquilles. On les déterra à 27 pieds 6 pouces du sol, à l'endroit où vous contemplez la magnifique tour.

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— Mille pardons, messieurs! dit alors Crumpippen, en saisissant brusquement la parole. Mais vous défigurez complètement les faits. Par Marie- Louise d'Orléans, notre digne reine! C'est, comme l'a dit maître Simon deFierland, toute une grande histoire. Je puis heureusement la conter à notre jeune ami, car je descends par ma mère des Ruysbroeck.

— Je vous entendrai avec plaisir, dit Regnard, tout enfoncé dans la contemplation du chef-d'œuvre qu'il avait devant les yeux.

■ — Or donc, reprit Mathias, vous saurez que Jean de Ruysbroeck, jeune architecte qui avait vu le monde, fut chargé en 1400 de faire le plan de l'Hôtel-de- Ville de Bruxelles et d'en diriger les travaux. \\?z maintenant l'extrême bonté de diviser l'édifice en deux parties ; la première comprend la façade qui est devant nous, depuis la tourelle, où vous voyez une vieille horloge placée là en 1441, jusqu'à la grande tour de saint Michel inclusivement. Si vous en ôtiez cette tour, l'escalier des Lions ferait tout juste le milieu de cette façade, qui a, comme vous voyez, onze cintres au rez-de-chaussée et

dix fenêtres en ligne an premier étage. L'autre partie qui est à droite, ayant six arcades seulement, surmontées de huit fenêtres, n'est plus de lui . Jean de Ruysbroeck commençait à la rue de l'Étoile et s'arrêtait à la bonne tour.

Néanmoins, comme il voulait élever son monument et le rendre durable, il s'aperçut bientôt que la ville ne lui donnait pas assez de fonds, et reconnut qu'il ne viendrait jamais à bout de son œuvre.

11 ne se découragea pourtant point : il avait coutume de dire (ce qui est un propos blâmable) qu'il se donnerait au diable, plutôt que de laisser l'édifice inachevé.

Un jour qu'il manquait tout à fait d'argent, et qu'il ne savait plus que devenir , il vit se diriger vers sa maison un frère Sachet qui descendait la rue de la Madeleine.

— Qu'est-ce qu'un frère Sachet? demanda le poète.

— C'étaient, dit le président Locquet, de bons petits religieux auxquels on avait donné la maison des Templiers, après leur suppression, maison située rue de la Madeleine, auprès de la

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chapelle, et qui s'appelaient Sachets, parce que leur habit avait la forme d'un sac.

— Mais celui-là, reprit vivement Crumpippen, était un faux frère Sachet ; il est même constant que ce n'était pas autre c!:ose qu'un démon véritable, mon cher monsieur. Il entra et dit à Jean :

— Vous avez faute d'argent, et moi j'ai besoin d'un serviteur dévoué. Si vous voulez être à moi, signez ce contrat sur parchemin rouge, et voici de l'or.

Le prétendu frère portait sous sa vaste robe une valise plus grosse que lui, une valise que dix hommes n'eussent pas soulevée. Jean vit tout de suite à qui il avait affaire; il leva la main pour se munir d'un signe de croix, car il était bon chrétien, et n'avait tenu le propos malavisé que j'ai dit, que dans un de ces moments de légèreté malheureusement fréquents chez les artistes. Mais il ne fait pas bon jouer avec le diable; on y est souvent pris. Le malin qui était là, avec sa lourde sacoche, arrêta la main qui Fallait éconduire ; et, demandant à l'architecte s'il était fou, il le railla si ingénieusement et

toucha si bien clans son cœur les cordes de l'amour-propre et de la vanité, que le pauvre Jean succomba à la tentation et tomba dans le piège.

— Le marché va, dit-il brusquement, si vous me donnez le moyen de faire l'autre aile et de compléter mon édifice, de manière que la tour soit au milieu.

— Non pas, répliqua le Sachet; puisque tu me reconnais, tu dois savoir que nous ne pouvons rien faire de régulier. Mais tu élèveras la tour bien haut dans les airs, et ton nom vivra.

Les yeux du faux moine brillaient sur son visage pâle, comme deux charbons ardents sur un monceau de cendres.

Jean de Ruysbroeck signa le pacte ; et tout

alla si bien, qu'en 1420, pendant qu'on n'avait

plus à élever que la tour, à laquelle il voulait

donner cinq cents pieds, il fit faire les fondations

de la seconde partie de l'Hôtel-de-Ville, malgré

les formelles défenses du Sachet. Mais il ne

trouva qu'un sol marécageux et des fondrières

qui se remplissaient d'eau toutes les nuits. Il

fit pourtant commencer la base, qu'on assit sur

des sablières enveloppées de cuir de bœufs,

4 82 l'hotel-de-yille

mais qu'on ne put pousser plus loin que ce que vous vovez : car un gouffre se trouvait au bout, en l'endroit où vous avez maintenant une rue. Le démon, craignant qu'il ne parvînt à le combler, quoique le terme du pacte ne fût pas échu, s'empara de Jean de Ruysbroeck, et le remplit d'un désespoir de vanité si violent, que le pauvre architecte se pendit à sa porte. Sa maison était là, dans la rue de l'Étoile, qui devrait s'appeler rue de l'Etole. Mais on dénature tout, ainsi que vous allez en juger. Un bon frère Bogard vint à passer; il était religieux du tiersordre de Saint-François et venait dire la sainte messe aux ouvriers. 11 aperçut l'architecte, le détacha, lui mit son étoie autour du cou et l'exorcisa, voyant bien que le diable l'avait envahi. Jean revint à la vie et se mit à. hurler; mais le digne moine ne se rebuta point; d'autres saints religieux étaient accourus. Le diable., solidement assiégé, délogea enfin et s'alla précipiter dans le gouffre dont nous parlons. L'architecte, délivré, tomba à genoux plein de r:pentanec; il alla finir ses jours au couvent, des Bogard s; et son fils continua ses travaux.

On fouilla le gouffre où le démon s'était jeté ; on en retira une immense tête dorée, qu'on apporta sur la place, et qui fit faire bien des contes; d'autant plus que le lendemain elle avait perdu sa dorure et n'était plus qu'un bronze très compact On en fit la grande effigie du diable, qui est là-haut, aux pieds de l'archange.

Le nouvel architecte, pour laisser à son père toute sa gloire, ne poussa pas les travaux plus loin sur l'aile droite, qu'il acheva ainsi irrégulière et différente dans plusieurs détails de la première construction. Il perça sur le gouffre, qu'on parvint à remplir, une rue qui s'appelle encore la rue de la Tête-d'Or. Jean de Ruysbroeck était mort en 1 440 ; lTJôtel-de-Yille fut achevé, tel que vous le voyez, avec sa tour, en 1442; en 1445, le jour de l'Ascension on plaça au sommet de la flèche la statue dorée de saint Michel terrassant le diable, en bronze vert antique, sur une base de pierre, de trente-six pieds de circonférence, taillée à l'endroit qu'on nomme rue de la Pierre-Plate. En 1448 on érigea dans l'hôtel une chapelle, où Ton dit encore la messe tous les jours pour le repos de

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l'àme de Jean de Ruysbroeck. Et voilà l'histoire. Regnard, qui fut lui-même le type de son Joueur, se peignit sans doute aussi dans le Distrait; car il entendit ce récit tellement de travers, que, dans la Relation de son Voyage en Flandfe, il se borne à dire que « l'Hôtel-de-Ville de Bruxelles fut fait par un Italien, qui se pendit de dépit d'avoir manqué à mettre la tour au milieu, comme son épitaphe le fit connaître.. . » Cette épitaphe n'existe pas.

THOMAS D ERCELDOOE

Si Peau d'Ane m'était conté, J'y prendrais un plaisir tilrème.

Lafontaine.

'est encore aux recherches de Walter Scott su r la démonologie, que nous empruntons toute cette singulière histoire, où l'on voit un démon, évidemment, sous le masque d'une fée.

Le rimeur Thomas d'Erceldoune, dans le

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Lauderdale, était un joyeux trouvère qui florissait sous le règne d'Alexandre III, en Ecosse. Comme tous les poètes un peu échevelés de ce temps- là, on le croyait prophète et magicien. Il s'étudiait en effet à communiquer avec les esprits; et, un jour qu'il était couché sur la colline d'Huntley, dans les montagnes qui dominaient alors le monastère de Metrose, il vit paraître devant lui une femme merveilleusement belle : sa mise et sa tournure étaient celles d'une amazone ; son coursier, de la plus grande beauté, portait suspendues à son cou et à sa selle trente-neuf sonnettes d'argent que le vent faisait retentir; la selle était d'os royal, c'est-à-dire d'ivoire, ornés d'orfèvrerie : tout correspondait à la magnificence de cet équipement.

La chasseresse avait un arc en main et

des flèches à sa ceinture. Elle conduisait trois lévriers en laisse, et trois bassets la suivaient de près.

Thomas, la prenant au moins pour une reine, ou pour une impératrice, si elle n'était pas

d'une nature supérieure à la nôtre, voulut lui

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rendre l'hommage féodal. Mais elle répondit qu'elle n'y avait aucun droit.

Le rimeur n'était pas timide. — Qui sait, se dit-il, si elle ne cherche pas un homme de la. gaie science? — Et hardiment il lui proposa de l'épouser.

— Vous ne pouvez être mon époux, dit- elle .> sans devenir mon esclave.

Thomas, émerveillé de se voir si vite accueilli, s'écria qu'il acceptait la condition.

A peine eut-il dit ces mots, que l'extérieur de la belle inconnue se changea aussitôt en celui de la plus hideuse sorcière. Tout un côté de son visage était flétri et comme attaqué de paralysie; son teint, si brillant, était maintenant de la couleur du plomb.

Tout affreuse qu'elle était, la passion qui venait de saisir Thomas l'avait mis sous sa puissance.

Il songea assez finement que ce ne devait être là qu'une épreuve. Il ne recula donc pas.

Mais quand l'affreuse vieille lui annonça qu'il fallait prendre congé du soleil et de la nature animée, il n'obéit qu'avec le cœur serré. 11 pé-

thomas d'erceldooe 187

nétra avec la sorcière dans une caverne, où ii voyagea trois jours au milieu de l'obscurité, tantôt entendant le mugissement d'une mer lointaine, tantôt marchant à travers des ruisseaux de sang qui coupaient la route souterraine.

Enfin il revit la lumière du jour et se trouva dans un beau verger. Épuisé par la fatigue et la faim, il avance la main vers les fruits magnifiques qui pendent de toute part autour de lui. Mais sa maîtresse, toujours hideuse, lui défend d'y toucher, en lui disant que ces fruits sont les pommes fatales qui ont occasionné la chute de l'homme.

Il remarque bientôt que la sorcière, en avançant dans ce mystérieux jardin, en respire avidement l'air magique et reprend sa beauté, son riche équipage et toute sa splendeur ; aussi belle, et même plus belle que lorsqu'il l'avait vue pour la première fois sur la montagne, elle veut bien alors lui expliquer la nature du pays.

— Ce chemin à droite, dit-elle, mène les esprits des justes au paradis ; cet autre à gauche,

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si bien battu, conduit les âmes pécheresses au lieu de leur éternel châtiment ; la troisième route, par le noir souterrain, aboutit à un séjour de souffrances plus douces, d'où les prières peuvent retirer les pécheurs. Mais voyezvous encore une quatrième voie qui serpente dans la plaine, autour du château? C'est la route d'Elfland (le pays des Elfes ou des Fées), dont je suis la reine; c'est là que nous allons. Quand vous mettrez le pied dans ce château, observez le plus strict silence ; ne répondez à aucune des questions qui vous seront adressées ; j'expliquerai votre mutisme en disant que je vous ai retiré le don de la parole lorsque je vous ai arraché au monde des humains.

Après ces instructions, qui charmèrent Thomas, orgueilleux d'avoir conquis l'affection d'une si puissante reine, il se dirigea à sa suite vers le château. En entrant dans les cuisines, il se trouva devant un spectacle qui n'eût pas été mal placé dans la demeure d'un prince. Trente cerfs étaient étendus sur la lourde table ; de nombreux cuisiniers travaillaient à les découper et à les apprêter.

THOMAS DERCELDOl'NE 189

De là, Thomas et la dame passèrent dans le salon royal ; des chevaliers et des dames, dansant par trois, occupaient le milieu. Le rimeur, oubliant ses fatigues, prit part aux amusements. Après un temps qui lui sembla court, la reine, le prenant à l'écart, lui ordonna de se préparer à retourner dans son pays.

— Maintenant, ajoutâ-t-elle, combien croyezvous être resté de temps ici ?

— Assurément, belle dame, répondit Thomas, pas plus de sept jours.

— Vous êtes dans l'erreur, répondit-elle ; vous y êtes demeuré sept années , et il est temps que vous en sortiez. Sachez, Thomas, que le maître de l'enfer viendra demain demander son tribut, et un homme comme vous attirerait ses regards; ainsi, levons-nous et partons.

La peur réconcilia Thomas avec l'idée de son

départ hors de la terre des fées ; la reine ne fut

pas longue aie replacer sur la colline d'Huntley,

où chantaient les oiseaux. Elle lui fit ses adieux;

et, pour lui assurer une réputation, le gratifia

de la langue qui ne peut mentir.

Thomas, dès lors, toutes les fois que la con-

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versation roulait sur l'avenir, acquit plus que jamais une réputation de prophète ; il ne pouvait rien dire qui ne dût infailliblement arriver; et, s'il eût été législateur au lieu d'être poète, il eût fait le pendant de Numa avec Egérie.

Thomas demeura plusieurs années dans sa tour près d'Erceldoune, et il jouissait tranquillement de la réputation que lui avaient faite ses prédictions, dont plusieurs sont encore aujourd'hui retenues par les gens de la campagne.

Un jour, qu'il traitait dans sa maison le comte de Mardi, un cri d'étonnement s'éleva dans le village, à l'apparition d'un cerf et d'une biche qui sortirent de la forêt, et, contrairement à leur nature timide, continuèrent tranquillement leur chemin en se dirigeant vers la demeure de Thomas. Le prophète quitta aussitôt la table , vovant dans ce prodige un avertissement de son destin ; il reconduisit le cerf et la biche dans la forêt, et depuis, quoiqu'il ait été revu accidentellement par des individus auxquels il voulait bien se montrer, il a rompu toute liaison avec l'espèce humaine

L ORIGINE DES LLSIGNAN

LORÎGIXE DES LUSIGNAN

La curiosité a aussi perdu plus d'un homme.

Bachaumont.

ean d'Àrras ayant recueilli, vers la fin du xive siècle, tous les contes qu'on faisait sur Mélusine, en composa ce qu'il appelle la chronique de cette princesse. Nous en donnerons le précis.

Mélusine fut l'aînée de trois filles, que sa mère, Pressine, femme d'Élinas, roi d'Albanie, eut d'une seule couche. Pressine avait exigé d'Élinas qu'il n'entrerait point dans sa chambre jusqu'à ce qu'elle fût relevée. Le désir de voir ses enfants le fit manquer à sa promesse, Pressine, qui était une sylphide ou une fée, ou un démon succube, fut donc forcée de le quitter;

192 l'origine

ce qu'elle fit, ayant emmené avec elle ses trois filles, auxquelles d'une haute montagne elle montrait le pays albanais, où elles eussent régné sans la fatale curiosité de leur père. Les trois sœurs, pour s'en venger, enfermèrent leur père dans la montagne de Brundelois.

Pressine toutefois aimait encore son mari; elle fut irritée du trait de ses filles, et les punit par différents châtiments; celui de Mélusine fut d'être moitié serpent tous les samedis, et fée jusqu'au jour du jugement, à moins qu'elle ne trouvât un chevalier qui voulût être son mari, et qui ne vît jamais sa forme de serpent.

Raimondin, fils du comte de Forez, ayant, quelque temps après, rencontré Mélusine dans un bois, l'épousa; et ce fut cette princesse qui bâtit le château de Lusi°nan.

Son premier enfant fut un fils, nommé Vriam, en tout bien formé, excepté qu'il avait le visage court et large en travers; il avait un œil rouge et l'autre bleu, et les oreilles aussi grandes que les manilles d'un van. Le second fut Odon, qui était beau et bien

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formé; mais il avait une oreille plus grande que l'autre. Le troisième fut Guion, qui fut bel enfant ; mais il eut un œil plus haut que l'autre. Le quatrième fut Antoine : nul plus bel enfant ne fut vu ; mais il avait apporté en naissant une griffe de lion sur la joue. Le cinquième fut Renaud; il fut bel enfant aussi; mais il n'eut qu'un œil, dont il voyait si bien, qu'il distinguait tout de vingt et une lieues. Le sixième fut Geoffroi ; il naquit avec une grande dent qui lui sortait de la bouche de plus d'un pouce, d'où il fut nommé Geoffroi à la Grande- Dent. Le septième fut Froimond, assez beau, qui eut sur le nez une petite tache velue comme la peau d'une taupe. Le huitième fut grand à merveille; il avait trois yeux, desquels il s'en trouvait un au milieu du front. Ainsi les enfants des fées, ces êtres matériels, ne pouvaient jamais être parfaits .

Il en est ainsi de tout ce que produisent les démons.

Vriam et Guion étant allés avec une armée secourir le roi de Chypre contre les Sarasins et les ayant taillés en pièces, Guion épousa Her-

194 l'origine

mine, fille et héritière du roi de Chypre, et Vriam, la belle Florine, fille du roi d'Arménie. Antoine et Renaud étant allés au secours du duc de Luxembourg, Antoine épousa Christine, fille de ce prince, et Renaud, Aiglantine, fille et héritière du roi de Bohême. Des quatre autres fils de Mélusine, un fut roi de Bretagne, l'autre seigneur de Lusignan, le troisième comte de Parthenay; le dernier, qu'on ne nomme pas, se fit religieux.

Raimondin cependant ne tint pas avec constance la promesse qu'il avait faite à Mélusine de ne jamais la voir le samedi. Il fit une ouverture avec son épée dans la porte ae la chambre où elle se baignait, et il la vit dans sa forme de serpent. Mélusine ne put dès lors demeurer avec lui davantage; elle s'envola par une fenêtre sous la forme qu'elle subissait alors, et elle demeurera fée jusqu'au jour du jugement.

Lorsque Lusignan change de seigneur, ou qu'il doit mourir quelqu'un de eettelignée,elleparaît, trois jours avant, sur les tours du château, et y pousse de grands cris ',

' Bullet, Disstrlalions tur la mythologie française.

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