‹ Légendes des personnagesChapitre 55 sur 55 · MISE H F · texte numérisé non relu

MISE H F

je puis tout t'accorder ; tu as agi selon mes commandements, et tu recevras ta récompense : — Je suis ton seigneur Jésus-Christ!

A ce nom, Misère se signa, et, tombant à genoux, dit au Sauveur :

— Je ne m'étonne plus, bon Dieu ! des caresses (hFarou. . . .Quant à ce que je voudrais, . . . Seigneur, je n'ai besoin de rien; je me trouve heureux comme je suis.

— Es-tu bien sûr de ne rien désirer? songesv, Misère.

— Au fait, Seigneur Jésus, j'ai là un poirier qui porte beaucoup de poires et fort bonnes ; mais les enfants du village me les viennent voler; je voudrais que quiconque montera dorénavant sur cet arbre ne puisse plus en descendre sans ma permission. Le Sauveur sourit, jeta sur Misère un regard paternel, lui donna le pouvoir qu'il demandait, sa bénédiction, et disparut.

Misère fit alors sa prière avec beaucoup de dévotion, prit joyeusement ses besaces, et, suivi de Farou, s'en fut quêter dans les cbàtellenies d'alentour.

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Tout le monde se trouvait de bonne humeur ce jour-là, et le mendiant rencontra sur sa route la plupart des seigneurs qui chevauchaient. Dans la vallée, et tout couvert de ses armes, l'un d'eux, accompagné de vassaux, criait d'une voix rude : — Misère ! passe au castel,dis que tu m'as rencontré et qu'on te donne! N'oublie pas un Paler à mon intention.

Plus loin, sur l'étroite plaine dominant la hauteur, une jeune châtelaine arrivait au galop, suivie de ses pages et de son époux ; elle arrête le fringant coursier, et, d'une voix caressante : — Misère, mon pauvre vieux, il y a longtemps que je ne t'ai vu! tu te portes toujours bien? Demande à Marianne, la gouvernante, ce que tu voudras ; prie pour moi surtout! Et, vive et joyeuse, sans crainte, elle lançait son cheval dans le chemin étroit au bord des précipices...

Misère était rempli de bonheur, des larmes de reconnaissance et d'amour se mêlaient à ses rires : remerciant avec effusion Jésus-Christ de son beau jour, il rentra à la cabane, courbé sous le poids des aumônes dont il ne portait enore qu'une moitié

De longues années s'écoulèrent sans que le pauvre vieillard reçût d'autres visites : m ais chaque jour quelque petit polisson restait immobile sur l'arbre enchanté.

Un soir d'été, pendant qu'avec délices il prenait les derniers ravons du soleil, car Misère aima toujours beaucoup le soleil, du milieu de la campagne silencieuse une voix lugubre retentit tout à coup.

— Misère! Misère!

Il en trembla de tous ses vieux membres, sur le petit banc de pierre dont était orné le devant de sa porte. Mais quel n'est pas son effroi, quand, tournant la tête, il aperçoit à ses côtés la Mort, la Mort elle-même ! Peu à peu cependant Tépouvante décroît; Misère revient à lui ; son œil reprend bientôt une certaine vivacité, son air de quiétude reparaît, et il répond avec calme à la Mort :

— Que me voulez-vous?

— Ce que je veux? ne me reconnais -tu pas? Je suis la Mort ! Je viens te prendre!

— Comment déjà?

— Tu dois m'en savoir gré; traînant depuis

tant d'années une si misérable existence, fatiguant leshommesde tes haillons repoussants, de tes sollicitations importunes, la vie doit te pe ser: viens donc! Viens, tune fus ni menteur, ni ivrogne, ni libertin, ni avare; tu aimas Dieu et ton prochain: que craindre de l'autre monde? Tu es vieux et cassé, que regretter de celui-ci? Laisse-moi t'emportes, ma main te sera douce : ami, la mort, c'est le repos.

— Je n'ai garde de vous contredire; mais, entre nous, les hommes se mettent peu en peine de moi; vous êtes mille fois trop bonne de vous en inquiéter : certes, je suis sensible à votre amitié! cependant, s'il vous était égal de me laisser encore quelque temps ici-bas, je vous le dis avec franchise, vous me paraîtriez beaucoup plus aimable : le fardeau de la vie est lourd, je n'en disconviens pas; mais, par suite de la longue habitude, j'aime à le porter.

— Se peut-il que les hommes soient si bizarres, et que précisément ceux qui devraient, à bon droit, me craindre, m'invoquent avec ferveur, tandis que d'autres, à qui je ne saurais apporter que des consolations, me repous-

sent? J'aurai pourtant pitié de Misère plus que Misère lui-même : prépare-toi donc à me suivre, et profite des quelques instants qu'il m'est ordonné, d'en haut, de t' accorder.

— Puisque vous ne voulez rien écouter, il faut bien en prendre son parti, et, au fait, peutêtre dites vous la vérité, répliqua Misère avec une feinte résignation ; rendez-moi donc, s'il vous plaît, le service de m'aller quérir trois poires sur le poirier qui est là, afin que, pendant les moments accordés, je les mange en les offrant au Père, au Fils et au Saint-Esprit, comme un témoignage de ma gratitude pour tout ce qui m'a été donné de joie et de contentement sur la terre.

Par respect pour la très sainte Trinité, la Mort voulut bien se prêter au désir de celui qui allait devenir sa proie ; elle monta sur le poirier et cueillit les trois poires ; mais, au moment de descendre, bernicq, elle se trouva prise comme un oiseau à la çlu.

Il faisait beau la voir ainsi enchaînée, la main droite étendue portant les trois fruits, le bras gauche replié autour du poirier magique,

les deux jambes pendantes comme deux longs fuseaux, son hideux visage se décomposant, et le rusé Misère lui faisant des langues et des pans de nez à n'en pas finir ; il riait, riait, riait tant qu'il pouvait, certain qu'il n'en mourrait pas.

La Mort employa tour à tour les menaces et les supplications, rien ne fit ; elle eut recours à la philosophie ; mais, à ses arguments, Misère répondait: Ah bai ! Ah bai ! tu me plais infiniment sur ce fruitier, je t'y trouve bien gentille, et t'y veux laisser passer au moins un mois. D'après ce que j'ai entendu dire, tu as tué beaucoup trop de monde depuis quelque temps ; tu dois être fatiguée, ma chère : reposetoi donc ; l'immobilité, c'est le repos.

— - Tu ne te rendras point coupable de cette cruauté ! s'écria la Mort. Tu crois peut-être que tout le monde me déteste ? Oh î détrompetoi : que ne peux-tu entendre, comme je les entends, les pensées, les désirs, les cris, les prières, les invocations qui, de toutes parts, me conjurent et m'appellent ? De ce côté, des âmes choisies qui convoitent les trésors ce-

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lestes ; ailleurs, ceux que brûle la soif de la vengeance, ceux que tourmente une ambition jalouse, que dévore un amour impur ; partout des cœurs ardents qui m'aiment, me prient, me désirent, toute laide et horrible que je suis, comme la jeune amante la plus aimable, la plus belle des fiancées. Ils sont là, suppliant avec larmes, avec fureur ; il suffirait d'un geste pour m'entourer dans l'ombre de leur cortège passionné ! — Délivre-moi, j'ai à remplir dans ce monde une haute fonction ! Si je le quittais, le mensongère vice, s'en empareraient ; la terre deviendrait l'enfer, et il n'y aurait pas de ciel pour les hommes î Laisse, laisse donc sa liberté à la Mort. Ne faut-il pas que je conduise les bienheureux élus au pied du trône de l'Eternel? Ne faut-il pas purger la terre des méchants et livrer au démon ceux qui l'ont servi ?

— Puisque tu es si désirée, si nécessaire, je veux bien consentir à te laisser aller ; mais à une condition : tu ne viendras me prendre que sur ma demande ou sur un ordre du Sauveur.

— Tu as tort de m'imposer une semblable condition ; mieux te vaudrait partir mainte-

nant ; au ciel tu seras heureux. — Possible! possible ! je serai toujours à temps de t' appeler. Pour le moment, je trouve qu'il fait bon sur la terre. Jure donc, si tu veux: quitter ce bel arbre, jure sur le saint Evangile de n'approcher de ma personne que lorsque je t'aurai appelée très distinctement et par trois fois de suite, ou que lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même t'en aura signifié le commandement exprès.

Impatiente, la Mort jura ce serment ; Misère, alors, lui donna la permission de descendre du poirier enchanté; d'un bond elle disparut pardessus les montagnes.

Le Sauveur n'a jusqu'à présent donné à la Mort aucun ordre nouveau, et il n'est pas encore arrivé au vieux mendiant de l'appeler trois fois de suite ; voilà pourquoi Misère est toujours sur la terre.

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