LES FEUX DE LA SAINT-JEAN
Toute plante qui ne donne pas de bons fruits sera coupée et jetée au feu. — Voilà l'origine des feux de la Saint-Jean, qu'on a cherchée dans les traditions païennes , et qui ne sont qu'une utile et sage allégorie.
Chez nos pères autrefois, et cet autrefois remonte loin, aux approches de la moisson, on arrachait toutes les mauvaises herbes, on les réunissait en petits monceaux; on y joignait des branches sèches, on y mêlait des fleurs comme sacrifice, et on brûlait tout cela la nuit de Saint Jean-Baptiste. C'était une coutume utile et sage : la ciguë, le chardon, la nielle, l'ivraie, disparaissaient du sol purgé, et annonçaient qu'il fallait étouffer les mauvais germes pour laisser croître les bons.
L'allégorie des feux de la Saint-Jean était tellement dirigée contre le diable, qu'à Paris on y jetait des chats; on a vu, dans la légende de la semaine, qu'à Ypres on regardait les chats comme équipage de l'enfer. Ailleurs on jetait au feu de la Saint-Jean des crapauds, des serpents, des vipères, des chenilles, des araignées, des scorpions, tous animaux dont les artistes' accompagnaient Satan.
En Bretagne , dans les campagnes surtout, on va encore (et c'est une féte pour les enfants) quêter du bois sec pour le feu de Saint-Jean.
Beaucoup de singulières croyances se sont attachées à cet usage. Les jeunes filles portent au cou une fleur qui a passé par le feu de Saint- Jean, comme un préservatif contre le malheur. Les bonnes gens gardent dans leurs cabanes un charbon éteint de ce feu, et voient dans ce charbon un paratonnerre. Les bergers font passer leurs brebis sur le brasier éteint, mais encore chaud. On croyait que ceux qui sautaient au travers du feu de la Saint- Jean se préservaient de la fièvre.
On danse autour de ces feux des rondes animées, en chantant des noëls et de bons cantiques. En certains lieux, on range des sièges autour du feu, pour que les âmes des vieux parents défunts viennent s'y réjouir un instant.
Toutes ces naïves poésies n'ont aujourd'hui pour les remplacer que la philosophie matérialiste, qui aboutirait à nous renfermer dans ce dogme allemand : — Que l'homme n'est qu'un tube digestif ouvert par les deux bouts. D'où se tire la conclusion pratique de Sardanapale : Bois, mange et réjouistoi; tout le reste n'est rien.
Bannissez tout effroi, car saint Pierre est puissant.
OODIETTE.
Saint Pierre partage, avec Notre-Dame de la Treille, le patronage de la gracieuse ville de Lille. Or, le 29 juin de l'an 4582, pendant que les con-
trées voisines étaient envahies et troublées par les sectateurs de Luther et de Calvin, les honnêtes Lillois voulurent, par une manifestation populaire témoigner qu'ils étaient catholiques inébranlables, et fêter saint Pierre avec plus d'entrain que jamais.
Dès le matin donc, toutes les cloches de la ville ayant annoncé la fête, les rues s'étaient pavoisées et jonchées de fleurs; une procession solennelle s'était organisée, et la cavalcade qui en ouvrait la marche se mit en mouvement à neuf heures. Ces solennités, comme celle de Bruges et comme toutes celles du moyen âge, avaient leur côté pittoresque et animé qui charmait le peuple. Dans celle-ci, en tète du cortège, on voyait équipé dans un cheval de frise le fou de la ville, prince des sots de Lille en Flandre. Il était vêtu d'un justaucorps rouge, galonné en or, chaussé de bas rouges relevés sur des culottes bleu-ciel; il portait une ceinture en buffle, garnie de sonnettes ainsi que ses jarretières, un sabre de bois à poignée dorée , un bonnet de drap jaune dont la pointe, terminée par une clochette, retombait en avant sur deux couronnes de grelots. Il tenait en main une marotte; son cheval de bois était chargé de sonnettes bruyantes. Les fonctions de ce personnage consistaient à surveiller la propreté des rues; la ville lui donnait pour cela une pension qui le faisait vivre.
Immédiatement après lui , défilaient en bon ordre la confrérie de Notre-Dame de Halle, portant une copie de la sainte image de Marie sur ses quatre bannières. Venaient ensuite la confrérie de Notre-Dame
de la Treille, la confrérie de Notre-Dame de Bon- Secours, la confrérie de Notre-Dame de Paix, la confrérie de Notre-Dame de Pitié, et d'autres images de la Vierge sainte, sous différents titres.
Puis la confrérie de Sainte-Catherine, patronne des jeunes filles, portant la statue de la sainte, sculptée, avec le cimeterre et la roue qui servirent d'instrument à son martyre; la confrérie de Saint-Nicolas, patron des jeunes garçons, portant l'image du saint, fidèlement escorté des trois petits enfants qu'il ressuscita; la confrérie de Saint-Sébastien, patron des archers, dont la statue était dorée à neuf ; la confrérie de Saint-Mathurin, la confrérie de Saint-Maurice, la confrérie de Saint-Piat , la confrérie de Saint- Julien l'Hospitalier, patron des honnêtes aubergistes; la confrérie de Saint-Fiacre, patron des jardiniers; la confrérie de Sainte-Barbe, patronne des canonniers; la confrérie de Saint-Éloi , patron des forgerons; la confrérie de Sainte-Marguerite, patronne des femmes enceintes, portant sur ses bannières la sainte, victorieuse du dragon. La confrérie de Saint- Jean -Baptiste avait pour emblème un bel enfant conduisant un agneau; la confrérie de Saint-Antoine portait l'effigie du saint, avec le petit cochon, qui s'attacha à sa suite, tous deux entourés de diables.
A la suite des vingt-quatre confréries venaient les cinquante-six corps de métiers, portant chacun leur bannière. Ces bannières étaient des espèces de mais, qu'on appelait torses, parce qu'ils étaient tournés en colonnettes torses, ornées de guirlandes de fleurs. Chaque torse, haut d'environ vingt pieds,
était surmonté, comme les mâts de cocagne, d'un cerceau auquel appendaient les plus beaux ouvrages produits dans Tannée par chaque corps de métier, et dominé au-dessus par un cierge allumé.
Le porte-bannière de chaque corps d'état, coiffé d'un chapeau rouge, portait par-dessus ses habits une sorte de dalmatique écarlate, brodée d'attributs par derrière, et formant par devant, au bas du tablier, une poche qui supportait le bout du torse pesant.
Les tapissiers avaient, au sommet de leur bannière, un fauteuil, des rideaux flottants et des étoffes drapées; les chapeliers, des chapeaux, des toques et des bonnets de toutes sortes; les charcutiers, des jambons, du boudin et des hures; les jardiniers, des melons et des légumes géants; les bouchers, des têtes de veaux; les culottiers, les ferblantiers, les bottiers, les couteliers, les plombiers, les faïenciers et les divers fabricants , des produits de leurs ateliers ou manufactures.
Quelques étals portaient des symboles sculptés. Ainsi, le torse des barbiers-étuvistes était surmonté d'une petite sirène qui tenait un miroir; celui des teinturiers, outre une douzaine d'écheveaux de fil de diverses couleurs qui pendaient au cerceau, portait un petit teinturier en bois peint, devant sa chaudière. On voyait trois petits forgerons frappant sur l'enclume, au haut de la bannière des maréchaux ferrants ; un gracieux escalier fait en escargot distinguait les menuisiers; et le mai des tourneurs servait de piédestal à un petit automate qui tournait
et travaillait par art mécanique, pendant la marche de la montre.
Derrière les corps de métiers venaient les sots de la ville, car il y avait à Lille des sots en titre; Philippe le Bon leur avait donné une fontaine ou société : ils habitaient une sorte de cloître, appelé encore aujourd'hui la Cour des Sots , près la porte de Paris. Mais leur prince avait seul le cheval de frise.
Alors on voyait venir les personnages marquants de l'Ancien et du Nouveau Testament, en costume du moyen âge; puis les neuf preux montés sur de beaux chevaux; les sibylles, répétant par les rues des vers prophétiques; les pâtissiers de Lille, qui avaient le privilège de porter un géant et une géante en osier, hauts de soixante pieds, vêtus à l'antique, et représentant Lydérick et sa femme; Lydérick, le fondateur de la ville de Lille; puis tous les archers de la célèbre confrérie de Saint-Sébastien, tous les anciens rois de la confrérie de l'Épinette, portant une branche d'épine blanche à leur toque et un petit oiseau d'argent à leur boutonnière. Après eux, # mais à distance, les ordres monastiques; puis tout le clergé portant les saintes images. Tous les habitants catholiques, et il y en avait pen dans la ville de Lille qui ne le fussent pas, suivaient cette montre, où l'on ne vit quelque désordre que dans la confrérie des cabaretiers, dont le porte-bannière était quelque peu ivre, pour l'honneur du corps.
On voyait dans le cortège une vingtaine de vieux rois de l'Épinette, dignité supprimée depuis peu de
temps; et peut-être n'est-il pas inutile de dire quelques mots à ce sujet. La confrérie de l'Épinette avait été instituée pour honorer une épine détachée de la douloureuse couronne de Notre-Seigneur, et donnée en 1244 à la ville de Lille par Jeanne de Constantinople. Cette confrérie, s'étant vite agrandie, s'élait donné un roi qui avait des privilèges et des devoirs. Sa royauté durait un an.
Le dimanche de la Quinquagésime , le roi de TÉpinette régnant donnait une fête chez lui , festins et concerts. Le mardi suivant, il traitait à diner les anciens rois et les magistrats. Le mercredi des Cendres, il faisait promener dans les rues de Lille un mannequin représentant Carême-Prenant. Bien vêtu, bien nourri, gros et gras, Carême-Prenant était suivi des marchandes de poisson de la ville. La même promenade se faisait chaque dimanche suivant; mais l'embonpoint de Carême-Prenant diminuait tous les jours, et sa suite devenait chaque fois moins nombreuse. Le dimanche des Rameaux, il était pâle, décharné, et n'avait pour cortège qu'un médecin et un apothicaire.
Le samedi saint, il expirait à midi sur la grande * place , dans les bras d'une garde-malade ; on le traînait sur ce qu'on appelle le rivage, et on le jetait dans la Deule.
Après cela, pour l'année qui allait commencer, lorsqu'elle commençait à Pâques , et en 1 582 il n'y avait pas longtemps qu'elle commençait, on procédait à l'élection du nouveau roi de l'Épinette, qu'on appelait aussi le Sire de la Joie. La grande
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place était rapidement dépavée; tout le monde s'y rendait ; tout habitant domicilié avait droit de voter dans cette élection, qui se faisait par acclamation pour l'ordinaire. Aussitôt que le nouveau roi était nommé, le hérault, portant un caducée et vétu d'une tunique de velours rouge, sur laquelle était brodée une fleur de lis d'argent, s'avançait au bruit des fanfares et présentait au roi élu un rameau fleuri d'épines blanches enjolivé de rubans. Le Sire de la Joie le mettait à son chapeau. On se rendait immédiatement aux Dominicains, où l'on révérait la sainte épine détachée de la sainte couronne. Après . cela, le nouveau roi annonçait au peuple les fêtes qu'il comptait donner pendant la durée de son règne. S'il était marié, sa femme était reine; s'il ne l'était pas, il choisissait une dame, qui devenait reine de l'Épinette et portait une robe de soie blanche, avec une couronne de fleurs sur la tête.
On conduisait ensuite le roi de l'Épinette à Templemars. Là il demandait à saint Georges un règne prospère. Les dames qui l'accompagnaient, habillées en amazones , étaient escortées par soixantedix bourgeois de la confrérie de Saint-Sébastien, vêtus en chevaliers. C'était la garde du Sire de la Joie; il donnait le soir la comédie gratis. Le roi et ses amis en étaient les acteurs.
Pendant les fêtes de Pâques, la grande place était garnie de gradins pour les dames. 11 y avait des tournois et des carrousels. Les combats se faisaient aux armes courtoises. Le plus adroit avait pour prix un épervier d'or; et le soir, à l'hôtel de
ville, les magistrats régalaient le roi, les soixantedix chevaliers de la garde et les dames. Les jours suivants, le roi et le vainqueur se trouvaient à cheval sur la grande place, pour soutenir le choc entre tous ceux qui se présenteraient. Us étaient armés de pied en cap, comme des paladins de la Table ronde. Les archers des villes voisines venaient lutter contre eux, et tous avaient des signes particuliers dont le roi de l'Épinette devait être prévenu, de peur de surprise. Ainsi, ceux de Valeneiennes arrivaient en oiseaux, eux et leurs chevaux couverts de plumes, mais bien armés là-dessous; ceux de Douai se présentaient en sauvages; ceux de Tournai en démons; ceux d'Hazebrouck en ours; ceux d'Arras en grenouilles. Tous les soirs la place était illuminée.
Beaucoup de princes vinrent voir ces jeux. Louis XI s'en divertit. Mais c'était fort dispendieux ; et plusieurs sires de la Joie dissipèrent toute leur fortune à soutenir l'éclat de leur royauté. Aussi, Philippe le Bon avait accordé à la ville de Lille le droit de lever un impôt sur les draps et le poisson , afin de payer au roi de l'Épinette une indemnité. De plus, il ordonna qu'après leur année de règne, ils seraient nobles, s'ils ne l'étaient déjà.
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'on ne pouvait , sous peine de prison , refuser la dignité de roi de l'Épinette. Cependant on en vit qui préférèrent la prison à leur ruine.
On voit que tes Lillois avaient autrefois de singulières coutumes. Tel était encore le privilège des
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arsins, qui, à l'époque où nous venons de nous arrêter, n'était supprimé que depuis peu.
Si quelqu'un à Lille en avait insulté un autre, et qu'il ne se soumît pas à la réparation qu'on exigeait, le châtelain et les échevins faisaient sonner la cloche; le peuple s'assemblait; les magistrats, armés d'une cloche, sommaient de nouveau le coupable de se soumettre. S'il s'obstinait à ne pas réparer son offense , ils mettaient le feu à sa maison , ou plutôt ils le faisaient mettre par l'offensé , qui avait le droit d'enfoncer la porte de son ennemi et de jeter dans son logis douze fagots en flammes. Il est vrai qu'aux derniers temps les magistrats, n'osant supprimer un si important privilège, troublés cependant des nombreux incendies qu'il avait souvent causés, s'étaient donné le droit de faire marcher cent hommes portant des seaux à la suite des douze camarades qui lançaient les fagots ardents.
En 4582, il y avait encore à Lille beaucoup de bonnes gens qui regrettaient qu'on leur eût ôté le privilège des arsins.
Mais alors d'autres incendiaires entouraient le pays : c'étaient les bandes qu'on appelait en Flandre les gueux et dans la France centrale les huguenots. Le jour de cette fête de Saint-Pierre, croyant s'emparer de Lille à la faveur du tumulte, ils se présentèrent à la porte de Fives en brûlant un faubourg. Or, la confrérie de Saint-Sébastien et les autres sociétés étaient restées armées; animées par les encouragements de Jeanne Maillote, l'héroïne lilloise, elles repoussèrent si complètement l'ennemi, qu'on