‹ Légendes du moyen ageChapitre 14 sur 55 · Purg., c. III, t · texte numérisé non relu

Purg., c. III, t

peut le faire, voilà ce que signifie ce symbole. C'est la mise en action, sous une autre forme, de la parole évangélique : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'être sauvé. — Aucun riche ne peut donc être sauvé? — Rien n'est impossible à Dieu, w

Cet emblème du bâton desséché qui reverdit ou fleurit se retrouve dans quelques légendes pieuses ; c'est un produit charmant et spontané de l'imagination populaire. Déjà dans Homère, quand Achille jure par le bâton qu'il tient à la main et « qui ne portera plus de feuilles ni de branches et ne reverdira plus, car l'airain lui a enlevé son feuillage et son éeorce », il veut certainement dire qu'il ne changera pas plus de résolution que le bâton ne reverdira.

La morale qui se dégage de la forme religieuse donnée à notre légende est une de celles que le moyen âge a le plus aimées, et il l'a souvent, comme ici, appliquée à des histoires auxquelles elle était d'abord tout à fait étrangère. C'est l'idée, éminemment catholique, qu'il n'est pas de si grand péché que Dieu ne pardonne à la confession et au repentir sincère. Les légendes de saint Grégoire, incestueux et parricide, de saint Jean Bouche d'Or, fornicateur et assassin, dcRobert le

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Diable, chargé de tous les crimes, de bien d'autres saints, ne sont, clans leurs versions médiévales, que des illustrations de cette pensée. Ce qui est propre à la nôtre, c'est l'antagonisme qu'elle exprime entre l'inflexibilité de l'Église et l'infinie miséricorde de Dieu. Cet antagonisme donne au récit son caractère original et tragique, car on ne sait au juste si le héros est finalement pardonné ou s'il sera, parla faute du pape, damné irrémissiblement. Il rentre, il est vrai, dans le paradis infernal, et semble par làrenoncer au vrai paradis ; mais le miracle du bâton peut signifier qu'il est néanmoins sauvé, et qu'au jugement dernier, quand s'accomplira la destinée des hôtes de la montagne mystérieuse, il aura la joyeuse surprise de se trouver rangé à droite, tandis que le pape qui l'a témérairement condamné ira subir dans l'enfer la peine de sa présomptueuse dureté. Il semble cependant que ce ne soit pas tout à fait ià l'esprit de la légende, et que l'ami de la Sibylle doive, par la damnation, expier sa désespérance, — le seul péché impardonnable, car Judas lui-même, s'il s'était sincèrement repenti, aurait obtenu sa grâce, — comme le pape expiera son manque de foi en la clémence divine.

C'est en Italie que la légende doit avoir pris

cette forme religieuse, qui s'est localisée à la montagne de la Sibylle, où sans doute on ne logeait d'abord qu'une voyante et non une séductrice. Le voyage de Rome semble l'indiquer: des monts Sibyllins à Rome la route n'est pas longue, et on prétend même que, par un temps clair, on peut, de leurs hauteurs apercevoir le dôme de Saint-Pierre. L'esprit du récit convient au génie italien, et nous avons vu que dès lexive siècle, et sans doute môme dès le xme, ce récit devait exister en Italie avec ses traits essentiels. La légende du Tannhàuser, telle qu'elle apparaît en Allemagne au xve et au xvie siècles, n'est donc pas d'origine allemande ; elle remonte à la légende du Monte délia Sibilla, dont nous pouvons constater l'existence à une époque bien plus ancienne.

La légende italienne n'est d'ailleurs, nous l'avons yu, que l'adaptation aux idées chrétiennes d'un thème antérieur au christianisme. Ce thème paraît de formation celtique, et il a dû être apporté en Italie, avec bien d'autres, des bords lointains de l'océan britannique. Il contient, si on veut le presser, un problème psychologique plus haut et plus vaste que la lutte de l'amour sensuel

lit» LÉGENDES DU MOYEN AGE

et de l'amour pur, un problème que Wagner touche en passant lorsqu'il nous montre Tannhàuser, au milieu des délices du séjour de Vénus, aspirant à la lutte et à la souffrance humaines. C'est le problème même du bonheur, que l'humanité, depuis qu'elle pense, quelle sent et qu'elle songe, se pose toujours et n'arrive pas à résoudre.

Le héros de notre légende est accueilli dans un séjour où tous les maux de la terre sont inconnus, où le temps s'écoule sans faire sentir sa fuite, sans amener les dégradations de la vieillesse et la menace, chaque jour plus voisine, de la mort, où toutes les jouissances, ici laborieusement conquises, disputées à la souffrance, précaires et fugitives, sont données sans mélange et obtenues sans travail, où l'amour, enfin, « le seul bien d'ici-bas », est à la fois éternel et toujours nouveau. Mais dans ce « paradis », dans cette « terre de la joie », dans ce ce pays de l'éternelle ieunessc », il éprouve au bout de quelque temps la satiété de voluptés sans lutte, d'une vie sans activité et sans travail ; il ressent l'impérieuse nostalgie de la vraie vie humaine avec ses désirs rarement satisfaits, avec ses peines qui assaisonnent les joies, avec ses efforts qui donnent du prix aux résultats atteints... Ainsi ce bonheur parfait

que l'âme humaine rêve toujours, elle a beau le construire librement d'après son rêve, dès qu'elle essaie de le réaliser, elle sent qu'elle ne saurait en jouir.

Le sentiment qui est au fond des vieux mythes sur le séjour de la joie sans mélange s'est retrouvé — tant il est vraiment humain — dans l'àme du poète philosophe qui, de nos jours, a essayé, sans recourir à ces mythes et sans les connaître, de donner, lui aussi, un corps à notre rêve de bonheur. Sully-Prudhomme nous montre deux amants, — il a réuni dans son paradis deux êtres qui s'aimaient sur terre, et cela est plus délicat et plus touchant que les amours du mortel, dans les vieilles légendes, avec une déesse ou une fée, — il nous les montre, — en un séjour où est rassemblé tout ce qui peut charmer les sens et l'àme, où il n'y a ni douleur, ni fatigue, ni mal d'aucun genre, où le besoin de savoir est satisfait aussi bien que celui de sentir, — jouissant d'abord avec ivresse et de tout ce qui les entoure et de leur amour que rien ne menace plus. Mais bientôt la mélancolie se glisse dans l'âme de Faustus : il ne peut se contenter de jouir sans mériter, sans va- £ozr;ilpenseauxhommes,sesfrères, qui gémissent encore sous le poids de l'ignorance, de la misère, de la douleur et du vice, et, d'accord avec sa

chère Stella, il demande à retourner sur la terre, à reprendre la seule vie qui convienne à l'homme, celle où il y a de la lutte, de l'effort et du mérite.

La vague conception des anciens âges est ici singulièrement ennoblie par une pensée où ont passé le souffle de la philosophie idéaliste et la flamme de la charité chrétienne ; mais elle est essentiellement la même, et elle répond à l'éternelle antinomie qui fait le fond de la nature humaine. Elle semble au premier abord bien pessimiste ; à la méditer, elle apparaît consolante. Elle nous réconcilie avec notre destinée en nous montrant que cette destinée nous est imposée par notre nature et que nous en rêverions vainement une autre tant que nous garderons cette nature, dont nous ne pouvons nous défaire sans cesser d'être nous-mêmes. Elle nous fait accepter les fatigues, les incertitudes, les souffrances, la vieillesse, la mort, comme les données mêmes de notre condition ; elle nous rend plus précieuses les joies que nous arrachons à tant de menaces ; elle rehausse, enfin, en nous le sentiment de notre dignité : méritant sans cesse par l'effort les biens que nous pouvons atteindre, nous nous sentons supérieurs à ce que seraient des bienheureux auxquels la félicité tomberait du ciel toute prête et

toujours renouvelée, sans qu'ils fissent rien pour la conquérir par eux-mêmes.

Cette idée si profonde, où se mêlent dune façon si poétique l'enchantement de l'espérance et le désenchantement de la réflexion, n'est à vrai dire que suggérée par le vieux conte, elle n'y est pas nettement indiquée, car il fait rentrer le héros, et pour toujours, dans le paradis qu'il a quitté. Encore moins a-t-elle pu être celle des premiers mythes, d'où ce conte s'est peu à peu développé, et qui ne connaissent pas même le retour passager du héros. A l'origine, il s'agissait sans doute simplement de la possibilité pour l'homme d'arriver, même avant sa mort, à la félicité dont quelques héros jouissent, après la mort, dans la « terre des bienheureux ». Plus anciennement encore, cette terre de la mort, devenue la terre de l'immortalité, n'était que le reflet du vague rêve qui se levait dans l'âme enfantine des premiers hommes pensants lorsqu'ils voyaient le soleil disparaître derrière une montagne ou, au bout de l'horizon, se plonger dans la mer. Ils imaginaient le pays mystérieux où l'astre séjourne jusqu'à ce qu'il reparaisse de l'autre côté du ciel ; ils se plaisaient à y voir un monde enchanté, d'où l'astre éternellement jeune ressortait chaque jour aussi brillant, et où peut-être était réalisée cette

félicité parfaite qui ne se trouve pas sur la terre. C'est ainsi que les rêves des vieux âges, passant de lieux en lieux, et de générations en générations, se colorent des pensées changeantes des époques, des races et des patries qui se les transmettent. L'antique « Hespérie », la terre que le soleil visite au delà des mers du couchant, est devenue le pays féerique, peuplé de femmes d'une incomparable et éternelle beauté, où règne la félicité sans mélange. Des mortels y sont allés, et l'on en a vu revenir vivants quelques-uns qui y sont retournés pour toujours. Ailleurs, c'est dans une de ces montagnes qui semblent former la barrière de l'empire nocturne du soleil, qu'on a placé le palais de l'éternelle jeunesse. Le christianisme est venu : l'Église voit dans ce faux paradis un véritable enfer, et refuse d'absoudre le téméraire qui assure y avoir pénétré ; mais le peuple croit que Dieu aurait pardonné à celui qu'a égaré le lève indomptable du bonheur. Et le poète philosophe de nos jours ne trouve que vanité dans le rêve lui-même, tandis que pour le dramaturge la lutte entre l'enfer et le paradis devient la lutte entre deux formes de l'amour... C'est toujours, sous des masques différents, le même visage qui nous apparaît, le même sphinx qui nous fascine. Nous voudrions accorder les joies éphémères de

LA LÉGENDE DU TANNHAUSER 14r>

la vie avec une félicité plus parfaite et plus durable, la jouissance avec la noblesse morale, l'amour pur et dévoué avec la volupté aux appels puissants, et, ballottés entre nos inconciliables désirs, nous écoutons avidement et nous écouterons toujours les contes qui nous parlent, fût-ce pour nous faire frémir, de mortels comme nous qui ont pénétré, vivants, dans le monde de nos rêves et qui, revenus un moment parmi les hommes, ont pu leur en révéler quelques secrets.

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