Us voulaient la retrouver partout. Le franciscain
Le Venusberg et le Tannhàuser écartés, reste la légende religieuse. Celle-ci ressemble tellement à la légende italienne sur la Sibylle qu'il faut que Tune provienne de l'autre. Dans toutes deux, nous voyons le héros s'arracher, par remords, aux délices du « paradis » souterrain où il a pénétré ; dans toutes deux, il se rend de là directement à Rome et demande l'absolution au pape, qui la lui refuse ; dans toutes deux, il retourne, désespéré, à la montagne fatale, et les messagers du pape, envoyés pour lui annoncer qu'il est pardonné, arrivent trop tard. Certains traits conservés seulement dans quelques variantes du Lied, augmentent encore la précision de ces rapprochements : une chanson suisse nous dit que, quand Tannhàuser était chez « dame Frêne », un an lui semblait un jour, tout comme au héros de La Sale ; une autre, suisse également,
Jean Faber, qui fit, en 1485, un voyage en Terre Sainte qu'il a raconté dans son Evagatorium, la reconnaissait dans le mont Sainte-Croix, de Chypre, l'ancien promontoire d'Aphrodite : e Le bruit court parmi le peuple en Allemagne qu'un noble de Souabe, appelé le Danhuser, vécut quelque temps dans cette montagne avec Vénus. Pressé par le remords, il vint se confesser au pape, mais l'absolution lui étant refusée, il retourna dans la montagne et ne reparut plus. Il y vit, dit-on, dans les délices, jusqu'au jour du jugement... Pourtant Vénus est morte et damnée, sans aucun doute. » J'emprunte cette citation curieuse à M. E.-M. de Vogiié, Syrie, Palestine, Mo?it Athos, p. 25.
rapporte que, le dimanche, les belles dames de la montagne « sont des vipères et des serpents», comme les habitantes du paradis de la Sibylle. Il faut noter que ces traits archaïques se trouvent dans des chansons qui appartiennent à une région intermédiaire entre l'Allemagne et l'Italie l.
Le seul critique qui, jusqu'à ces derniers temps eût rapproché de la chanson allemande le récit d'Antoine de La Sale, Alfred de Reumont, croyait que c'était la légende allemande qui avait pénétré en Italie. M. Soderhjelm pense aussi que la légende du Tannhauser a été apportée au Monte délia Sibilla par ces visiteurs allemands que mentionne La Sale et dont le bon Arnold de Harff fut le dernier. Mais cette hypothèse soulève de grandes difficultés. Il faut admettre, en effet, que deux légendes presque pareilles, comprenant également des traits forts particuliers, comme la métamorphose des habitants de la montagne en serpents et le voyage à Rome du pécheur repentant s'étaient formées indépendamment en Allemagne et en Italie, et qu'elles se sont fusionnées
1. Dans ces mêmes chansons, Frêne offre à Tannhauser une de ses compagnes, ou « sa plus petite fille ». C'est donc comme dans la version d'Antoine de La Sale; dans la « vulgate » du Lied, elle lui donne elle-même son amour, mais il reste un vestige de la conception plus ancienne (voyez ci-dessus, p. 125).
13't LÉGENDES DU MOYEN AGE
dans l'histoire racontée à La Sale par les gens de Montemonaco ; la légende allemande aurait donné au pape un rôle odieux parce que Urbain IV était l'ennemi des Staufen, tandis que la légende italienne, représentée par Guerino il Meschino, aurait attribué au pape un rôle bienveillant et fait absoudre par lui le héros de l'aventure. Gela ne paraît pas vraisemblable. Le récit de Guerino est bien plutôt, comme je l'ai dit, une variante édifiante de l'histoire originaire : si Guerino reçoit l'absolution du pape, cela s'explique fort bien, puisqu'il a résisté aux séductions de la Sibylle. Mais la présence même de ce récit dans un roman écrit en Toscane avant la fin du xive siècle nous fait remonter, pour la légende italienne, à une époque bien plus reculée que celle ou apparaissent en Allemagne les premières allusions à l'aventure du Tannhâuser. Je crois donc, pour ma part, que la légende, dans sa forme religieuse, s'est constituée en Italie et a de là passé en Allemagne. Dans la version qu'Antoine de La Sale recueillait en 1420 à Montemonaco, nous voyons, comme dans la chanson allemande, le pape refuser l'absolution au visiteur de la caverne enchantée, s'en repentir ensuite, mais trop tard, et lui envoyer des messagers porteurs de sa grâce, qui n'arrivent qu'après qu'il est rentré
LA LÉGENDE DU TANNHAl SER 135
pour toujours dans le royaume de perdition. Seulement la dureté du pape a été atténuée dans ce récit, — soit par Antoine, soit par ceux de qui il la tenait, — avec une visible gaucherie. Elle n'aurait été qu'apparente : le pape aurait eu dès le premier moment l'intention de pardonner, et c'est grâce aux machinations de sonécuyer1 que le chevalier, se croyant à tort condamné, serait retourné auprès de la Sibylle 2. C 'est avec cette atténuation maladroite que la légende italienne passa en Allemagne, sans doute par l'intermédiaire de la Suisse. Le nom de la Sibylle y fut remplacé par celui de Vénus, et le Venusberg devint longtemps pour les Allemands un objet de terreur et de désir ; seulement, comme je l'ai dit, on ne savait où le placer : on le cherchait non en Allemagne, mais en Italie, peut-être par une vague réminiscence de l'origine de la légende. Quant au héros, sans doute anonyme dans les récits italiens, il reçut le nom de Tannhàuser, pour les raisons que j'ai essayé d'indiquer plus haut.
1, Tout le rôle inutile de l'écuyer a été ajouté pour amener cet incident.
2. On pourrait voir un indice de l'origine allemande du récit de La Sale dans le fait que le héros en est un chevalier allemand ; mais cela peut très bien avoir été ajouté par La Sale., qui voulait le reconnaître dans ce Hans van Bramburg qui avait si hardiment gravé sur le mur du vestibule : intravit. D'ailleurs il parle de personnages d'autres nations qui avaient aussi pénétré dans le paradis.
Est-ce aussi en Allemagne que fut ajouté à la légende le trait du bâton sec qui se couvre de verdure ou de fleurs l, ce beau symbole qui donne tant de poésie au récit et lui a sûrement valu la plus grande part de son succès ? On peut le croire, car il manque clans tous les récits italiens et aussi dans les plus anciens textes allemands. Je ne le crois pas cependant. Si nous admettons que la façon dont La Sale présente le rôle du pape est une atténuation voulue, il s'en suit que dans la forme primitive le pape refusait pour de bon l'absolution et était averti ensuite par un miracle qu'il avait eu tort de la refuser. Ce miracle devait être celui que nous trouvons dans les chansons allemandes, le bâton sec qui reverdit ou fleurit, emblème du repentir qui transforme l'âme du pécheur. Comme le dit Dante en son admirable style, les prêtres ont beau maudire le pécheur,
Ver lor maladizion si non siperde, Che non possa tornar V eterno amore, Montre che la speranza ha fior delverde2.
Ce qui paraît impossible aux hommes, Dieu
1.11 verdoie simplement dans la version la plus répandue, mais dans plusieurs chansons suisses et dans la chanson néerlandaise il porte des fleurs.