SECONDE ÉTUDE
Je voudrais revenir sur la légende du Juif Errant. J'avais remarqué précédemment que ce personnage, appelé Ahasvérus dans le livret allemand de 1602 auquel il doit surtout sa popularité1, Michob- Ader dans les lettres de « l'Espion turc » qui le vit à Paris sous Louis XIV 2, Isaac Laquedem dans la
1. Le Cai-laphilus (puis Joseph après sou baptême) dont un archevêque arménien parla en 1228 à Saint-Albans (et à Tournai, mais sans le nommer) n*est pas un vrai Juif Errant ; il était portier du prétoire de Pilate et certainement regardé comme un Romain, (Cf. ci-dessus, p. 154-160).
2. Je n'avais pas remarqué, que ce nom, inséré dans la notice qui accompagne d'ordinaire l'image populaire du Juif, provenait de cette source. Les lettres du prétendu espion turc, écrites en italien par Jean-Paul Marana, parurent en français à Paris en 1084 (et souvent depuis), puis en anglais et en allemand ; voir la page 62, les numéros 91, 94 et l'addition, p. 131, de l'excellent ouvrage de M. L. Neubaucr, Die Sage vom ewigen
fameuse complainte française, portait encore un autre nom dont l'existence en divers pays fort éloignés les uns des autres offrait une coïncidence qui me restait inexplicable. x\u commencement du xviic siècle, le médecin allemand Libavius, révoquant en doute l'existence du « Juif éternel », remarque que alias ipsam appellat Buttadœiun1, alius aliter-. Or en Bretagne toute la tradition populaire appelle le Juif Errant Boudedeo, et ce nom paraît aussi se retrouver chez les Saxons de Transylvanie sous la forme altérée Bedeus. « Mais d'où vient-il? disais-je... On serait tenté d'y voir un composé de « bouter » et « Dieu », et ce nom signifierait « celui qui frappe, qui pousse Dieu » ; le breton Boudedeo semblerait venir d'un italien Buttadeo. Mais le
Juden (Leipzig, 188 i>. Au reste,, bien que la prétendue lettre de l'espion turc porte la date de 1644 (du quatrième jour de la première lune), il est certain qu'elle n'a été écrite par Marana qu'en 1684 ou peu auparavant : le style et le ton suffisent à le prouver.
1. Cette orthographe par œ. qui a fait rapprocher le nom du juif de Thaddaeus, n'a aucune importance ; elle provient de l'édition d'Augsbourg deBonatti (voir ci-dessous), où elle est fautive ; Bonatti avait certainement écrit Buttadeus.
2. (Cf. ci-dessus, p. 179.) Pour tout concilier, un livre populaire allemand a supposé qu'il s'appelait originairement Ahasvérus, mais qu'il avait pris le nom de Buttadseus au baptême : c'est simplement une adaptation de la double désignation de Ca> taphihts- Joseph (voir ci-dessus, note 1).
nom n'est pas italien : l'Italie ne connaît pas le Juif Errant. » Mon savant ami Alessandro d'Ancona, qui publiait peu de temps après une belle étude sur la légende1, acceptait cette conclusion, dont il devait bientôt lui-même montrer le peu de solidité.
En effet, comme M. d'Ancona le fit voir dans un article publié en 1882-, non seulement le Juif Errant est connu en Italie, mais c'est là qu'on le trouve le plus anciennement, et précisément sous le nom latin de Buttadeus, tandis que la tradition populaire encore vivante le désigne en Sicile par le nom de Buttadeu ou Arributtadeu, et dans les Alpes par celui de Buttadeo. Le célèbre astrologue Guido Bonatti, que Dante a placé en enfer, parlant d'un personnage qu'il avait vu en 1223 et qui prétendait avoir vécu à la cour de Charlemagne 3, ajoute: Et dicebatur tune quod erat quidam alius qui fuerat tempore Jesu Christi, et vocabatur Joannes Buttadeus, eo quod impulisset Dominum quando ducebatur adpatibulum , et ipse dixit ei : Tu exspectabis me donec venero... Et ille Joannes transivit per Forlivium , vadens ad Sanctum Jacobum era